‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 51 sur 93 · L’ombre d’Agamemnon · texte numérisé non relu

L’ombre d’Agamemnon

« Après que la chaste Proserpine eut fait retirer les ombres de toutes les femmes dont je viens de vous parler, je vis arriver l’âme d’Agamemnon tout éplorée et environnée des âmes de tous ceux qui avaient été tués avec lui dans le palais d'Egisthe. Il n’eut pas plus tôt bu du sang dans la fosse, qu’il me reconnut, et se mit à jeter des cris perçants, à fondre en larmes, et à étendre ses mains vers moi pour m’embrasser; mais cette ombre était destituée de nerfs, et n’avait plus ni vertu ni force. A cette vue, je fus saisi de compassion, et les larmes aux yeux je lui dis : «Fils d'Atrée, le plus grand des rois, « comment la Parque cruelle vous a-t-elle fait éprouver « son pouvoir? Neptune vous a-t-il fait périr avec votre « flotte, en excitant contre vous ses flots et en déchaî- « nant ses vents et ses tempêtes? Ou des étrangers vous « ont-ils fait mordre la poussière, en courant sur vous « lorsque vous emmeniez leurs troupeaux? Ou enfin. « avez-vous été tué devant quelque ville, que vous eus- « siez attaquée pour la piller et pour emmener ses fem- « mes captives? »

« Fils de Laërte, me répondit le roi, ni le dieu Nep- « tune ne m’a fait périr en excitant contre moi ses flots « et en déchaînant ses tempêtes, ni je n’ai succombé sous « l'effort d’étrangers qui aient voulu repousser mes vio- « lences; ma mort est l’ouvrage du traître Egisthe et de « ma pernicieuse femme, qui par le plus noir des atten- « fats m’ont assassiné en un festin, comme on assomme « un taureau à sa crèche. Voilà quelle a été ma fin mal- « heureuse. Tous mes compagnons ont été égorgés « autour de moi comme on égurge des moutons dans la « maison d’un homme puissant et riche pour un festin « de noces, pour quelque grand repas, ou pour quelque « grande débauche. Vous avez bien vu mourir des hom- « mes qui ont été tués à vos yeux, soit en combat singu- « lier, soit dans la sanglante mêlée; mais cette vue n’a « rien qui approche de l'horrible spectacle de nous voir « massacrés autour de l’urne sacrée et de la table où nous « étions assis, et de voir le plancher inondé de sang. « Dans le moment même qu’on m’assassinait, j’entendis « la voix plaintive de la fille de Priam, de Cassandre, « que la perfide Clytemnestre tuait pour me faire mourir « plus cruellement. A ses cris, quoique je fusse déjà à « terre et expirant, je fis des efforts pour porter la main « à mon épée ; mais cette impudente me l’avait ôtée. « Après ma mort elle n’approcha point de moi pour me « rendre les derniers devoirs, en me fermant les yeux et « la bouche. Non, il n’y a rien de plus pernicieux ni de « plus impudent qu’une femme capable de se mettre en « tête des actions aussi abominables que le forfait que « Clytemnestre a commis en assassinant son mari, et un « mari avec qui elle avait passé sa première jeunesse. « Dans le temps que je pensais que mon retour ferait la « joie de mes enfants et de ma famille, cette malheureuse, « instruite aux crimes, s’est couverte d’une éternelle « infamie, qui rejaillira sur toutes les femmes qui naî- « tront après elle, même sur les plus vertueuses et sur « celles qui aimeront le plus tendrement leurs maris. »

« O dieux, m’écriai-je, le puissant Jupiter, aux yeux « duquel rien n’est caché, a donc bien haï la race d’Atrée, « puisqu’il lui a fait tant de maux, et toujours par des « femmes? A combien de héros Hélène par un seul crime « n’a-t-elle pas causé la mort ? Et voilà Clytemnestre « qui vous prépare un piège mortel pendant votre « absence ! »

« Mon exemple, reprit promptement Agamemnon, « doit vous apprendre à n’avoir pas pour votre femme « trop de complaisance et à ne pas lui faire part de tous « vos secrets. Il y a des choses que vous pouvez lui com- « muniquer, mais il y en a d’autres qu’il faut lui tenir « cachées. Quand je dis vous, je parle à tous les hom- « mes. Car pour vous, vous n’avez rien à craindre de « semblable de la fille d’Icarius. Votre Pénélope est un « modèle de prudence et de sagesse. Quand nous partî- « mes pour Troie, nous la laissâmes très jeune dans votre « palais; son fils était encore à la mamelle, et présente- « ment il doit être en âge d’homme. Qu’il est heureux! « son père aura la consolation de le revoir; et il aura le « plaisir d’embrasser son père, qu’il n’a pas encore « connu. Ma pernicieuse femme n’a pas permis que j’eusse « en la satisfaction de voir de mes yeux mon cher Oreste; « elle m’a assassiné auparavant. Et sur cela j’ai un avis « à vous donner, gravez-le bien dans votre esprit : c’est « que vous ne souffriez pas que votre vaisseau entre en « plein jour dans le port d’Ithaque : tâchez d’y entrer « sans être connu ; car, en un mot, il ne faut plus se fier « aux femmes. Mais dites-moi une chose, et dites-la-moi « sans déguisement: avez-vous appris quelque nouvelle « de mon fils? Est-il en vie? S’est-il retiré à Orchomène, « ou à Pylos chez Nestor, ou à Sparte chez mon frère « Ménélas? Car mon cher Oreste n’est pas mort, nous « ne l’avons pas vu dans ce royaume sombre. »

« Fils d’Atrée, lui répondis-je, pourquoi me faites-vous « ces questions? Je ne sais si votre fils est mort ou s’il « est en vie, et il est inutile de parler de ce qu’on ne sait « pas. »

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