‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 60 sur 93 · Réveil d’Ulysse · texte numérisé non relu

Réveil d’Ulysse

Pendant que les princes et les chefs des Phéaciens faisaient leurs prières à Neptune autour de son autel, Ulysse, qui était profondément endormi sur sa terre natale, se réveilla, et ne reconnut point cette terre chérie; il en était absent depuis trop longtemps, et la déesse Minerve l’enveloppa sur-le-champ d’un épais nuage, afin qu’il ne pût la reconnaître, et quelle eût le temps de l’avertir de tout ce qu’il avait à faire. Car il fallait qu’il ne fût reconnu ni de sa femme ni de ses amis, ni de ses concitoyens, avant qu’il eût tiré vengeance de l’injustice et de l’insolence des prétendants. Voilà pourquoi cette déesse fit que toute la face du pays lui parut changée, les grands chemins, les portes, la plage, les rochers qui s'avançaient dans la mer, et les arbres même ; en un mot, rien n’était reconnaissable pour lui. Il se leva plein d’étonnement, et jetant sa vue de tous côtés, et frappant ses cuisses, il dit avec de profonds soupirs : « Ah ! malheureux que je suis, dans quel pays me trouvé-je?Vais-je tomber entre les mains d’hommes cruels et sauvages ou entreles mains d’hommes hospitaliers et pieux? Où vais-je porter toutes les richesses que j’ai avecmoi?Où vais-je moi-même m’égarer et me perdre?Plût aux dieux que je fusse demeuré parmi les Phéaciens, ou que j’eusse été à la cour de quelque autre prince qui m'aurait bien reçu et m’aurait renvoyé dans mes États ! Présentement je ne sais où cacher tous ces présents pour les mettre en sûreté; car il n’y a pas d’apparence de les laisser ici ; ils deviendraient bientôt la proie du premier passant. Grands dieux ! les princes et les chefs des Phéaciens n’étaient donc pas si sages ni si justes que je pensais. Il m’avaient promis de me ramener à ma chère Ithaque, et ils m’ont exposé sur une terre étrangère! Que Jupiter, protecteur des suppliants, et dont les yeux sont toujours ouverts sur les actions des hommes pour punir ceux qui font mal, punisse la perfidie de ces malheureux qui m’ont trompé! Mais il faut que je compte tous mes trésors, et que je voie si ces perfides, en se retirant, ne m’en ont pas emporté une partie. »

En finissant ces mots, il fait une revue exacte de ses trépieds, de ses cuvettes, de ses barres d’or et de ses habits, et il trouve qu’il n’y manquait rien. Délivré de cette inquiétude, il ne fait plus que soupirer après sa chère patrie, en parcourant le rivage de la mer.

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