Minerve apparaît à Ulysse et lui donne des conseils
Pendant qu’il est plongé dans ses tristes pensées, Minerve s’approche de lui sous la figure d’un jeune berger, de bonne mine, et tels que sont les enfants des princes. Il avait sur ses épaules un manteau d’une belle étoffe très fine, à ses pieds de beaux brodequins, et un long javelot à la main. Ulysse fut ravi de sa rencontre ; et l’abordant, il lui parla ainsi :
« Berger, puisque vous êtes le premier que je trouve dans cette terre étrangère, je vous salue de tout mon cœur, et je vous prie de ne point former contre moi de mauvais desseins ; sauvez-moi toutes ces richesses, et sauvez-moi moi-même : je vous adresse mes prières comme à un dieu, et j’embrasse vos genoux comme votre suppliant. Mais avant toutes choses, dites-moi, je vous prie, sans me rien déguiser, quelle est cette terre, quel est son peuple, et quels sont les hommes qui l’habitent ? Est-ce une île ? ou n’est-ce ici que la plage de quelque continent ? »
« Il faut que vous soyez bien peu instruit, lui répondit Minerve, ou que vous veniez de bien loin, puisque vous me demandez quelle est cette terre. Ce n’est pas un pays inconnu. Il est célèbre jusque dans les climats qui voient lever le soleil, et dans ceux qui le voient se précipiter dans l’onde. Véritablement c’est un pays âpre et qui n’est pas propre à nourrir des chevaux ; mais s’il n’a pas de plaines fort spacieuses, il n’est pas non plus stérile et sec. Cette terre porte du froment et du vin en abondance; elle a les pluies nécessaires dans les saisons, et les rosées qui réjouissent les plantes. Les chèvres et les bœufs y trouvent des pâturages excellents ; il y a toutes sortes de bois et de forêts, et elle est arrosée de quantités de sources, dont les Nymphes ne laissent jamais tarir les eaux dans la plus grande sécheresse. Enfin, étranger, le nom d’Ithaque est connu jusqu’à Troie, quoique ce pays, soit, dit-on, fort loin de l'Achaïe. »
A ces paroles, Ulysse sentit une joie qu’on ne peut exprimer de se retrouver dans sa patrie, selon le rapport que lui venait de faire la fille de Jupiter. Il répondit à cette déesse, non pas dans la pure vérité, mais en forgeant sur le champ une fable, et en conservant toujours le caractère d’homme rusé et dissimulé : « J’ai fort entendu parler d’Ithaque, lui dit-il, dans l’île de Crète, qui est fort éloignée, et au milieu de la mer. Je suis venu ici avec toutes ces richesses, j'en ai laissé autant à mes enfants; et je cherche ici un asile, ayant été obligé de prendre la fuite, à cause d’un meurtre que j’ai commis, en tuant le fils d’Idoménée, le brave Orsiloque, qui était si léger à la course, que dans les plaines de Crète il surpassait ceux qui avaient acquis le plus de réputation. Notre querelle vint de ce qu’il voulait m’ôter ma part du butin qui m’était échue à Troie, et que j’avais acquise par tant de travaux et de dangers que j’avais essuyés et à la guerre et sur la mer ; car il conservait contre moi quelque ressentiment de ce qu’à Troie je refusais d’obéir à son père, et que je voulais commander séparément mes compagnons. Je le perçai d’un coup de pique dans un chemin où je lui avais dressé une embuscade, assisté d’un de mes amis. La nuit était fort obscure ; personne ne nous vit, et je le tuai sans être aperçu. Dès le lendemain, à la pointe du jour, je trouvai heureusement un vaisseau de Phénicie qui était prêt à faire voile ; je priai ces Phéniciens de me recevoir et de me rendre ou à Pylos, ou en Elide, où régnent les Epéens ; et pour les y engager, je leur donnai une partie de mon butin. Mais les vents contraires les éloignèrent toujours de ces côtes, quelques efforts qu’ils fissent pour y aborder ; car ils n’avaient aucune mauvaise intention. Nous fûmes jetés hier pendant la nuit sur cette plage : nous avons eu beaucoup de peine à gagner ce port, et nous étions si accablés de travail et de lassitude, que nous ne pensâmes pas seulement à prendre un léger repas, quoique nous en eussions grand besoin ; mais étant tous descendus du vaisseau, nous nous couchâmes sur le rivage. J’étais si las, que je fus bientôt enseveli dans un profond sommeil. Les Phéniciens, pour profiter du vent qui venait de changer, ont débarqué ce matin toutes mes richesses, les ont fidèlement mises près du lieu où j’étais endormi, et s’étant rembarqués ils ont fait voile vers Sidon. C’est ainsi que je suis demeuré seul dans cette terre étrangère, livré à de cruelles inquiétudes, dont je n’attends le soulagement que de votre secours. »
Ainsi parla Ulysse. La déesse sourit de voir sa dissimulation, elle le prit par la main; ce n’était plus sous la figure d’un pasteur, mais sous celle d'une femme belle, majestueuse et parfaitement instruite. Elle lui parla en ces termes :
« Celui-là serait bien fin et bien subtil qui vous surpasserait en toutes sortes de dissimulations et de ruses. Un dieu même y serait embarrassé. O le plus dissimulé des mortels, homme inépuisable en feintes, en détours et en finesses ! Dans le sein même de votre patrie, vous ne pouvez vous empêcher de recourir à vos fables et à vos déguisements, qui vous sont familiers dès votre naissance. Mais laissons-là les tromperies, que nous connaissons si bien tous deux ; car si vous êtes le premier des mortels pour imaginer des fables pleines d’invention et de prudence, je puis dire que, parmi les dieux, j’ai la réputation d’exceller dans ces ressources que la sagesse peut fournir. Ne reconnaissez-vous point encore la fille de Jupiter, la déesse Minerve, qui vous assiste, qui vous soutient et qui vous conserve dans tous vos travaux, et qui vous a rendu si agréable aux yeux des Phéaciens ? Présentement, je suis venue ici pour vous donner les conseils dont vous avez besoin, et pour mettre en sûreté tous ces beaux présents dont les Phéaciens vous ont comblé à votre départ par mes inspirations secrètes. Je veux aussi vous apprendre tous les chagrins et tous les périls auxquels la destinée va encore vous exposer dans votre propre palais. C’est à vous de vous munir de force pour les supporter courageusement, puisque c’est une nécessité. Gardez-vous bien surtout de vous faire connaître à personne, soit homme soit femme, parce que vous êtes arrivé en fugitif. Souffrez dans le silence tous les maux, tous les affronts et toutes les violences que vous aurez à essuyer des gens. »
« Déesse, repartit Ulysse, il serait bien difficile àl’homme le plus clairvoyant de vous reconnaître quand vous voulez vous cacher ; car vous prenez, comme il vous plaît, toutes sortes de figures. Je sais fort bien, et je ne l’on- Fig. 22. — Statue ancienne de Minerve. blierai jamais, que vous m’avez été toujours favorable pendant que nous avons combattu sous les murs d’Ilion. Mais dès le moment qu’après avoir saccagé cette superbe ville nous nous fûmes embarqués, et que la puissance divine eut dispersé tous les Grecs, vous ne vous êtes plus montrée à moi, et je ne vous ai plus vue sur mon vaisseau vous tenir près de moi pour me garantir des maux dont j’étais continuellement assailli; mais abandonné à moi-même, j’ai été errant, toujours accablé de travaux et le cœur rongé de chagrin, jusqu’au moment où les dieux ont enfin daigné me délivrer de toutes ces misères: c’est-à-dire, lorsque dans le riche pays des Phéaciens, vous daignâtes m’encourager par vos paroles et me conduire vous-même jusque dans la ville. Aujourd’hui j’embrasse vos genoux, et je vous conjure, au nom de votre père, de me dire s'il est vrai que je sois de retour dans ma patrie; car je me défie de ce bonheur, et je crains que ce ne soit encore ici quelque terre étrangère, et que vous ne m’ayez parlé comme vous avez fait que pour vous moquer de moi et pour m’abuser par de vaines espérances; dites-moi donc, je vous prie, s’il est bien vrai que je sois sur les terres d’Ithaque. »
« Vous êtes toujours le même, repartit Minerve, et voilà de vos soupçons. Mais je ne veux pas vous abandonner et vous précipiter par là dans des malheurs inévitables. Car je vois que vous êtes un homme sage, d’un esprit toujours présent et plein de modération et de prudence, et voilà les gens qui sont dignes de ma protection. Tout autre qui reviendrait d’un voyage aussi long aurait de l’impatience de revoir sa femme et ses enfants. Et vous, bien loin d’avoir cette impatience, vous ne voulez pas seulement aller apprendre de leurs nouvelles avant que d’avoir éprouvé la fidélité de votre femme. Sa conduite est telle que vous pouvez la désirer ; car elle est toujours enfermée dans votre palais, et passe tristement les jours et les nuits à soupirer et à répandre des larmes. Si je ne vous ai pas secouru depuis votre embarquement, c’est que je n’ignorais pas que vous vous tireriez de tous ces dangers; je savais fort bien qu’après avoir perdu tous vos compagnons, vous retourneriez enfin dans votre patrie, et je n’ai pas voulu sans nécessité m’opposer au dieu de la mer qui est mon oncle, et qui a conçu contre vous une haine implacable, parce que vous avez aveuglé son cher fils. Mais pour vous faire voir que je ne vous trompe point, je vais vous faire reconnaître les lieux, et vous montrer Ithaque telle que vous l’avez laissée. Voilà le port du vieillard Phorcyne, un des dieux marins; le bois d’oliviers qui le couronne, c’est le même que vous y avez toujours vu ; voilà près de ce bois l’antre obscur et délicieux des nymphes qu’on appelle Naïades; c’est le même où vous avez offert tant de fois à ces nymphes des hécatombes parfaites ; cette montagne couverte d’une forêt, c’est le mont Nérite. »
En achevant ces mots, la déesse dissipa le nuage dont elle l’avait environné, et dans l’instant il reconnut la terre qui l'avait nourri. Transporté de joie en revoyant cette terre chérie, il la baisa; et en élevant ses mains, il adressa aux Nymphes cette prière : « Naïades, filles de Jupiter, je n’espérais pas d'être assez heureux pour vous revoir de ma vie; puisque j’ai ce bonheur, contentezvous présentement, douces Nymphes, des vœux sincères que je vous présente. Bientôt, si la grande Minerve, qui préside aux assemblées des peuples, continue de me favoriser, et qu’elle conserve ma vie et celle démon fils, je vous offrirai, comme je faisais autrefois, des sacrifices qui vous marqueront ma foi et ma reconnaissance. »
« Ne doutez point de mon secours, reprit Minerve, et qu’aucune défiance ne vous inquiète. Retirons d’abord dans le fond de l’antre toutes ces richesses, afin que vous les conserviez, et nous délibérerons ensuite sur le parti que nous devons prendre. »
En parlant ainsi, elle entre dans cette caverne obscure et cherche dans tous les coins une cache fidèle. Ulysse la suivait et portait tout l’or, le cuivre et les habits que les Phéaciens lui avaient donnés. Il les mit dans l’endroit que Minerve lui montra, et, en sortant, la déesse ferma elle-même l’entrée de la caverne avec une grosse pierre. Ils s’assirent toux deux ensuite au pied d’un olivier, et se mirent à délibérer sur les moyens qu’ils devaient choisir pour punir l’insolence des prétendants. Minerve parla la première, et dit: « Divin fils de Laërte, sage Ulysse, c’est ici qu’il faut employer tout votre esprit pour trouver les moyens de faire mordre la poussière à ces insolents, qui depuis trois années régentent dans votre palais, et poursuivent votre femme, en lui offrant tous les jours de nouveaux présents. Elle ne fait que soupirer après votre retour; elle les amuse tous, et se promet à chacun, en leur envoyant très souvent des messages. Mais ses pensées ne répondent guère à ses démonstrations. »
« Grands dieux! s’écria Ulysse, un sort aussi funeste que celui d'Agamemnon m’attendait donc dans mon palais, si vous ne m’aviez averti de tout ce qui se passe ! Continuez-moi, grande déesse, votre protection. Enseignez-moi comment je dois me prendre à châtier ces insolents; tenez-vous près de moi, grande déesse, inspirez-moi la même force et le même courage que vous m’inspirâtes, lorsque nous saccageâmes la superbe ville de Priam. Car si vous daignez m’assister de même, grande Minerve, fussent-ils trois cents, je les attaquerai seul, et je suis sûr de les vaincre. »
« Je vous assisterai, sans doute, reprit Minerve, et je ne vous perdrai pas de vue un moment, quand nous exécuterons ce grand exploit, et je pense que bientôt quelqu’un de ces prétendants, qui consument votre bien et qui se nourrissent de vaines espérances, inondera de son sang la salle du festin. Mais, avant toutes choses, je vais vous rendre méconnaissable à tous les mortels. Je vais dessécher et rider votre peau, faire tomber ces beaux cheveux blonds, vous couvrir de haillons si vilains, qu’on aura de la peine à les regarder; et ces yeux si beaux et si pleins de feu, je vais les changer en des yeux éteints et éraillés, afin que vous paraissiez difforme à ces poursuivants, à votre femme et à votre fils. Ainsi changé, la première chose que vous devez faire, c’est d’aller trouver votre fidèle Eumée, à qui vous avez donné la garde de vos troupeaux de porcs : c’est un homme plein de sagesse, et qui est entièrement dévoué à votre fils et à la sage Pénélope. Vous le trouverez au milieu de ses troupeaux, qui paissent sur la roche Goracienne, près de la fontaine d'Aréthuse, où ils boivent l’onde noire et se nourrissent du fruit des chênes, qui est la nourriture la plus propre pour les engraisser. Demeurez-là près de lui, et faites-vous instruire de tout ce que vous devez savoir, pendant que j’irai à Sparte pour faire venir votre fils, qui est allé chez Ménélas pour tâcher d’apprendre de vos nouvelles et de découvrir si vous êtes encore vivant. »
« Mais, sage Minerve, répondit Ulysse, pourquoi ne l’avez-vous pas informé de ce qui me regarde, vous qui savez toutes choses? Est-ce pour le faire errer comme moi sur la vaste mer avec des peines infinies, pendant que ses ennemis, profitant de son absence, consumeront son bien? »
« Ne soyez point en peine de votre fils, répondit la sage Minerve : je lui ai fait entreprendre ce voyage, et je l’ai conduit moi-même, afin qu’il se fît une bonne réputation. Il n’est exposé à aucun danger; il est en repos dans le palais du fils d’Atrée, où il est traité avec beaucoup de magnificence, et où il a tout à souhait. Il est vrai que ces jeunes princes, qui commettent tant de désordres dans votre maison, l’attendent au passage sur un vaisseau, et lui ont dressé une embuscade pour le tuer à son retour : mais leur pernicieux dessein leur sera funeste. »
En finissant ces mots, elle le toucha de sa verge, et d’abord sa peau devint ridée, ses beaux cheveux blonds disparurent, ses yeux vifs et pleins de feu ne parurent plus que des yeux éteints; en un mot, ce ne fut plus Ulysse, mais un vieillard accablé d’années et hideux à voir. La déesse changea ses beaux habits en vieux haillons enfumés et rapetassés, qui lui servaient de manteau, et par-dessus elle l’affubla d’une vieille peau de cerf dont tout le poil était tombé ; elle lui mit à la main un gros bâton, et sur ses épaules une besace toute rapiécée, qui, attachée à une corde, lui pendait jusqu’à la moitié du corps. Après que la déesse et lui eurent pris ensemble ces mesures, ils se séparèrent, et Minerve prit le chemin de Sparte pour lui ramener son fils.