‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 62 sur 93 · Ulysse chez Eumée · texte numérisé non relu

Ulysse chez Eumée

Ulysse, en s’éloignant du port, où il s’était entretenu avec Minerve, marcha par les chemins raboteux, au travers des bois et des montagnes, pour aller au lieu où la déesse lui avait dit qu’il trouverait l’intendant de ses troupeaux, qui avait soin de tous les autres serviteurs du divin Ulysse. Il le trouva- sous un des portiques qui régnaient tout autour d’une belle maison bâtie de grosses pierres dans un lieu fort découvert. Ce serviteur fidèle l’avait bâti de ses épargnes, sans en parler ni à Pénélope ni au bon vieillard Laërte, au milieu d’une basse-cour fort vaste, qu’il avait environnée d’une haie vive, fortifiée en dehors d’espace en espace de gros pieds de chêne qu’il avait taillés. Dans cette basse-cour, il avait fait douze belles étables. Quatre gros chiens, semblables à des bêtes féroces, veillaient à la garde des troupeaux; ils avaient été nourris par le noble chef des pasteurs. Celui-ci se trouvait alors assis sous ce portique, travaillant à se faire une chaussure de cuir de bœuf avec tout son poil. Trois de ses bergers étaient allés mener leurs troupeaux en différents pâturages; et le quatrième, il l’avait envoyé à la ville porter aux fiers poursuivants le tribut ordinaire pour leur table. Les chiens apercevant tout d’un coup Ulysse, se mirent à aboyer et à courir sur lui. Ulysse, par prudence, s’assit aussitôt, et le bâton s’échappa de sa main; il se trouvait exposé là au plus grand de tous les dangers, et dans sa maison même, si le maître pasteur ne fût accouru promptement : son cuir lui tomba des mains. A force de cris et de pierres, il écarta enfin ces chiens, et ayant délivré Ulysse, il lui parla en ces termes : « Vieillard, il s’en est peu fallu que mes chiens ne vous aient dévorés; vous m’auriez exposé à une douleur très sensible et à des regrets éternels. Les dieux m’ont envoyé assez d’autres déplaisirs sans celui-là. Je passe ma vie à pleurer l’absence et peut-être la mort de mon cher maître, que sa bonté et sa sagesse égalaient aux dieux; et j’ai la douleur de fournir pour la table de ses plus mortels ennemis tout ce que j’ai de plus beau et de meilleur, pendant que ce cher maître manque peut-être des choses les plus nécessaires à la vie dans quelque terre étrangère, si tant est même qu’il vive encore et qu'il jouisse de la lumière du soleil. Mais, bonhomme, entrez, je vous prie, dans ma maison, afin qu’après vous être rafraîchi, et après avoir repris vos forces par quelque nourriture, vous m’appreniez d’où vous êtes et tout ce que vous avez souffert. » En achevant ces mots, il le fait entrer et le conduit luimême. Dès qu’ils sont dans la maison, il jette à terre quelques broussailles tendres, qu’il couvre d’une grande peau de chèvre sauvage, où il le fait asseoir. Ulysse est ravi de ce bon accueil et lui en témoigne sa reconnaissance : « Mon hôte, lui dit-il, que Jupiter et tous les autres dieux accomplissent tout ce que vous désirez, pour vous récompenser de la bonne réception que vous me faites. »

Eumée lui répondit : « Bonhomme, il ne m’est pas permis de mépriser un étranger, non pas même quand il serait dans un état plus vil et plus méprisable que celui où vous êtes, car tous les étrangers et tous les pauvres viennent de Jupiter. Ce que je donne est peu, mais je le donne de bon cœur. C’est là le sort des serviteurs, qui sont toujours dans la crainte, surtout quand ils ont de jeunes maîtres. J’aurais plus de liberté si mon jeune maître était ici ; mais les dieux lui ont fermé toute voie de retour. Je puis dire qu’il m’aimait : il m’aurait donné une maison, un héritage et une femme honnête et vertueuse, en un mot tout ce qu’un bon maître peut donner à un serviteur qui lui a rendu tous les services qui ont dépendu de lui, et dont la divinité a béni le labeur, comme elle a béni le mien dans tout ce qui m’a été confié. Certainement j’aurais tiré de grands avantages de l’affection de ce prince, s’il avait vieilli dans son palais. Mais il ne vit plus. Ah ! plut aux dieux qu’Hélène eût péri avec toute sa race, ou qu’elle n’eût jamais vu la lumière du jour; car elle a été cause de la mort d’une infinité de grands personnages! Mon maître alla comme les autres faire la guerre aux Troyens, et aider Agamemnon à tirer vengeance de l’injure qu’il avait reçue. »

Ayant ainsi parlé, il releva sa tunique à sa ceinture, et courut promptement à une des étables, et il en rapporta deux jeunes cochons; il les égorgea, les prépara, les mit par morceaux, et après les avoir fait rôtir, il les servit à Ulysse avec les broches mêmes et les saupoudra de fleur de farine : il mêla ensuite l’eau et le vin dans une urne, et s'étant assis vis-à-vis d’Ulysse, il le pressa de manger : « Étranger, lui dit-il, mangez de cette viande qu’on donne ici aux pasteurs ; nos porcs engraissés sont réservés pour les poursuivants, gens sans considération et sans miséricorde. Cependant les dieux n’aiment point les injustices; ils punissent les violences et récompensent les bonnes actions. Les pirates mêmes les plus cruels et les plus féroces, qui vont à main armée faire des descentes dans les pays étrangers, et qui, après les avoir ravagés et fait un grand butin, s’en retournent sur leurs vaisseaux, on les voit tous les jours frappés de la crainte des dieux, chercher à se mettre à couvert de la vengeance divine. Mais les prétendants persévèrent dans leurs violences sans aucuns remords. Assurément ils ont eu des nouvelles de la mort d’Ulysse, ou ils l’ont apprise par quelque réponse des dieux : voilà pourquoi ils ne veulent point demander la reine dans les formes ni s’en retourner chez eux; mais ils demeurent dans ce palais à consumer et à dissiper les biens de mon maître avec insolence et sans aucun ménagement; car tous les jours et toutes les nuits ils ne se contentent pas d’offrir une ou deux victimes, ils font un dégât prodigieux : notre meilleur vin est au pillage, en un mot, ils vivent à discrétion. Mon maître avait des richesses immenses avant leur arrivée; il n’y avait point de prince si riche ni ici à Ithaque, ni dans le continent; les richesses de vingt de nos plus riches princes n’égalaient pas les siennes et je m’en vais vous en faire le détail. Il avait dans le continent voisin douze troupeaux de bœufs, autant de troupeaux de moutons, autant de troupeaux de

coch

trou

berg

gran

de c

d’eu:

tend:

berg 1

qui

cou

coc

et 1

sol

Page 1