‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 75 sur 93 · Ulysse et Pénélope reprennent leur entretien · texte numérisé non relu

Ulysse et Pénélope reprennent leur entretien

Alors Pénélope s’approchant, lui dit : « Étranger, je ne vous demande plus qu’un moment d’entretien, car voilà bientôt l’heure d’aller se coucher, pour ceux que leurs chagrins n’empêchent pas de goûter les douceurs du sommeil. Pour moi, le destin m’a plongée dans un deuil qui n’a point de fin, car le jour je n’ai d’autre consolation que de gémir et de me plaindre, en travaillant et en prenant garde au travail de mes femmes. Et quand la nuit est venue et que tout le monde jouit du repos, moi seule je veille dans mon lit, et toutes mes inquiétudes, se réveillant avec plus de vivacité, m’empêchent de fermer la paupière. Comme la plaintive Philomèle, fille de Pandare, toujours cachée entre les branches et les feuilles des arbres dès que le printemps est venu, fait entendre sa voix et pleure son cher Ityle, qu’elle a tué par une cruelle méprise; et dans ses plaintes continuelles, elle varie ses tristes accents ; moi de même, je pleure sans cesse, et mon esprit est agité de différentes pensées. Je ne sais le parti que je dois prendre; dois-je, toujours fidèle à la mémoire de mon mari, et respectant la renommée, demeurer auprès de mon fils, et conserver tout en état, mes biens, mes servantes et ce palais majestueux? Ou dois-je choisir pour mon mari celui d'entre les prétendants qui me paraîtra le plus digne de moi, et qui me fera les plus grands avantages? Pendant que mon fils a été enfant, et qu’il a eu besoin de mon secours, je n’ai pu ni dû le quitter, ni penser à un second mariage. Mais présentement qu’il est homme fait, il est forcé de souhaiter lui-même que je sorte de sa maison, où tout est en proie à ces prétendants qui le ruinent. Mais écoutez, je vous prie, un songe que j’ai fait la nuit dernière, pendant qu’un moment de sommeil suspendait mes ennuis, et tâchez de me l’expliquer. J’ai, dans ma basse-cour, vingt oisons domestiques, que je nourris et que j’aime avoir. Il m’a semblé qu’un grand aigle est venu du sommet de la montagne voisine fondre sur ces oisons, leur a rompu le cou ; et reprenant aussitôt son vol, il a disparu dans les nues. J’ai vu mes oisons étendus les uns sur les autres; je me suis mise à pleurer et à me lamenter. Toutes les femmes d’Ithaque sont venues pour me consoler dans ma douleur. En même temps, j’ai vu ce même aigle revenir; il s’est posé sur un des créneaux de la muraille, et avec une voix articulée comme celle d’un homme, il m’a dit pour mettre fin à mes regrets : « Fille du célèbre Icarius, prenez courage, ce n’est pas ici un vain songe, mais un songe vrai et qui aura son accomplissement. Ces oisons, ce sont les prétendants, et moi qui vous ai paru un aigle, je suis votre mari, qui vient vous délivrer et les punir. » A ces mots, mon sommeil s’est dissipé, et toute tremblante encore, j’ai d’abord été voir si mes oisons étaient vivants, et j’ai vu qu’ils mangeaient à leur ordinaire. »

« Oui ! certes, reprit Ulysse, vous avez la véritable explication de ce songe; il est impossible de l’expliquer autrement. Ulysse lui-même vous l'a expliqué, et vous a dit ce qu’il va exécuter. N’en doutez point, la mort pend sur la tête des prétendants, et aucun d’eux ne pourra se dérober à sa malheureuse destinée. »

« Mais, mon hôte, dit la sage Pénélope, j’ai toujours ouï dire que les songes sont difficiles à entendre, qu’on a de la peine à percer leur obscurité, et que l’événement ne répond pas toujours à ce qu’ils semblaient promettre. Car on dit qu’il y a deux portes des songes, l’une est de corne et l’autre d’ivoire. Ceux qui viennent par la porte d’ivoire, ce sont les songes trompeurs, qui font attendre des choses qui n’arrivent jamais ; et ceux qui ne trompent point, et qui sont véritables, sont les songes qui viennent parla porte de corne. Hélas! je n’ose me flatter que le mien, qui paraît si grave, soit venu par cette dernière porte. Qu’il serait agréable pour moi et pour mon fils! J’ai encore une chose à vous dire, je vous prie d’y faire attention. Le jour de demain est le malheureux jour qui va m’arracher du palais d’Ulysse; je vais proposer un combat, dont je serai le prix. Mon cher mari avait dressé une lice, où il avait disposé d’espace en espace douze piliers chacun avec sa potence; à chaque potence il pendait une bague; et prenant son arc et ses flèches et se tenant à une assez grande distance, il s’exerçait à tirer; et avec une justesse admirable il faisait passer ses flèches dans les bagues sans les toucher. Voilà le combat que je vais proposer aux poursuivants. Celui qui se servira le mieux de l’arc d'Ulysse, et qui fera passer ses flèches dans les bagues de ces douze piliers, m’emmènera avec lui; et pour le suivre je quitterai ce palais si riche, où je suis venue dès ma première jeunesse, et dont je ne perdrai jamais le souvenir, non pas même dans mes songes. »

Ulysse lui répondit : « Respectable épouse du fils de Laërte, ne différez pas plus longtemps de proposer ce combat; car je vous assure que vous verrez plutôt Ulysse de retour que vous ne verrez ces prétendants se servir de l’arc d’Ulysse et faire passer leurs flèches au travers de tous ces anneaux. »

« Si vous voulez continuer cette conversation, repartit Pénélope, j’y trouve tant de charmes, que je renoncerais volontiers au sommeil; mais il n’est pas juste de vous empêcher de dormir. Les dieux ont réglé la vie des hommes; ils ont fait le jour pour le travail et la nuit pour le repos. Je m’en retourne dans mon appartement, où je verse tant de larmes depuis le jour fatal qu’Ulysse partit pour cette malheureuse Troie, dont je ne saurais prononcer le nom sans horreur. Et pour vous, puisque vous voulez coucher dans cette salle, vous coucherez à terre sur des peaux où vous vous ferez dresser un lit. »

En finissant ces mots, elle le quitte, et monte dans son magnifique appartement, suivie de ses femmes. Dès qu’elle y fut entrée, ses larmes recommencèrent, elle se mit à pleurer son cher Ulysse, enfin Minerve lui envoya un doux sommeil qui ferma ses paupières.

CHANT XX 1. Apprêts d'un festin que font les prétendants pour célébrer

une fête d’Apollon.

[Minerve envoie à Ulysse un doux sommeil. A son réveil, il demande aux dieux que si c’est par un effet de leur bonté qu’il a été ramené dans sa patrie, ils lui envoient quelque prodige favorable. Jupiter exauce sa prière, et fait entendre ses tonnerres du haut des cieux. En même temps, une femme qui était occupée à moudre de l’orge et du froment, entendant le tonnerre, prie Jupiter que le dîner que l’on va préparer pour les prétendants soit le dernier qu’ils feront. Ulysse, ravi de ces augures,ne doute pas qu’il n’extermine ses ennemis ce jour-là même.]

Toutes les femmes du palais s'étant assemblées dans la salle avaient allumé du feu dans les brasiers. Pendant ce temps-là, Télémaque, semblable à un dieu, se leva, mit ses habits et son baudrier, d’où pendait une forte épée, prit de beaux brodequins; et armant son bras d’une bonne pique, il descendit de son appartement, et s’arrêtant sur le seuil de la porte de la salle, il dit à Euryclée: « Ma mère, comment avez-vous traité mon hôte dans ma maison ? A-t-il été bien couché, bien nourri ? Ou T avez-vous laissé là sans en avoir soin? Car pour ma mère, quoique pleine de prudence et de sagesse, elle est si occupée de son affliction qu’elle ne distingue personne; elle accablera d’honneur un homme de néant, et ne fera aucune honnêteté à un homme considérable. »

La prudente Euryclée lui repartit: « Mon fils, ne faites pas à votre mère ces reproches qu’elle ne mérite point; votre hôte a été fort bien traité; elle-même Ta pressé de manger, il s’en est excusé et n’a demandé qu’un peu devin; et quand l’heure de se coucher est venue, elle a commandé à ses femmes de lui dresser un lit. Mais lui, comme un malheureux queles dieux pérsécutent, il n’a pas voulu coucher dans un lit; il a étendu à terre une peau de bœuf non préparée; il a mis sur cette peau plusieurs peaux de brebis et s’est couché là-dessus, et nous avons jeté sur lui une couverture. »

Voilà ce que dit Euryclée; et Télémaque, la pique à la main, sort du palais, suivi de deux chiens, et se rend à la place publique où les Grecs étaient assemblés. La sage Euryclée appelle toutes les femmes du palais pour leur donner ses ordres: « Dépêchez, leur dit-elle, que les unes se hâtent de nettoyer cette salle, de l’arroser, et de mettre des tapis sur tous les sièges; que les autres nettoient les tables avec des éponges, qu’elles lavent les urnes et les coupes; et qu’il y en ait qui aillent à la fontaine pour en apporter promptement de l’eau ; car les prétendants ne se feront pas longtemps attendre ; ils viendront de bon matin; c’est aujourd’hui une grande fête. »

Elle dit, et ces femmes exécutent ses ordres; il y en eut vingt qui allèrent à la fontaine, et les autres se mirent à orner la salle et à dresser le buffet. Les cuisiniers arrivent et commencent à fendre le bois nécessaire pour préparer le festin. Les femmes reviennent de la fontaine. Après elles arrive Eumée qui mène trois cochons engraissés, les meilleurs de son troupeau ; il les laisse paître dans la basse-cour ; et cependant, ayant aperçu Ulysse, il s’approche de lui et lui dit : « Etranger, les Grecs ont-ils pour vous les égards que vous méritez, ou vous traitent-ils avec mépris, comme ils ont fait d’abord? »

« Eumée, répondit le prudent Ulysse, que les dieux punissent bientôt ces insolents, qui commettent tant de désordre dans le palais d'un prince qu’ils devraient respecter, et qui n'ont ni la moindre pudeur ni la moindre retenue ! »

Gomme ils s’entretenaient ainsi, on voit arriver le berger Mélanthius, qui amenait les chèvres les plus grasses de sa bergerie pour le repas des prétendants ; il avait avec lui deux autres bergers. Ils lièrent les chèvres sous le portique, et Mélanthius, adressant insolemment la parole à Ulysse: « Quoi, lui dit-il, te voilà encore à importuner ces princes ? Ne veux-tu donc pas sortir de cette maison? Je vois bien que nous ne nous séparerons point avant d’avoir éprouvé la force de nos bras. Il y a aujourd’hui tant d’autres tables où tu peux aller mendier! »

Ulysse ne daigna pas lui répondre ; il branla la tête sans dire une parole, méditant le châtiment qu’il lui préparait.

Enfin arrive Philétius, qui avait l’intendance des troupeaux d’Ulysse dans l'île des Céphaléniens. Il menait une génisse grasse et des chèvres pour lafête. Des mariniers qui avaient là des barques pour passer ceux qui allaient de Céphalénie à Ithaque, les avaient passés, Mélanthius et lui. Après que Philétius eut attaché ses chèvres et sa génisse, il s’approche d’Eumée et lui dit : « Mon cher Eumée, qui est cet étranger nouvellement arrivé dans le palais de notre maître? De quel pays est-il et de quelle famille? Malgré l’état malheureux où il est, il a la majesté d’un roi. Hélas! comment les dieux épargneraient-ils les hommes du commun, s’ils n’épargnent pas les rois mêmes, et s’ils les assujettissent à toutes sortes de misères et d’humiliations? » En disant ces mots, il s’approche d’Ulysse, le prend parla main, et lui parle en ces termes:

« Etranger, mon bon père, puissiez-vous être heureux, et qu’à tous vos malheurs succède une prospérité qui vous accompagne toute votre vie! Grand Jupiter, vous êtes le plus cruel des dieux! Après que vous avez donné la naissance aux hommes, vous n’avez d’eux aucune compassion, et vous les plongez dans toutes sortes de calamités et de souffrances. Nous en avons un grand exemple dans ce palais. Je ne puis retenir mes larmes toutes les fois que je me souviens d’Ulysse; car je m’imagine que, vêtu de méchants haillons comme cet étranger, il erre de royaume en royaume, si tant est même qu’il soit en vie et qu’il jouisse de la lumière du soleil. Que si la Parque a tranché le fil de ses jours et l’a précipité dans les enfers, je ne cesserai jamais de pleurer un si bon maître, qui, malgré ma grande jeunesse, eut la bonté de m’établir sur ses troupeaux dans l’île de Céphalénie. Ses troupeaux ont tellement multiplié entre mes mains, que je ne crois pas que jamais pasteur ait vu un plus grand fruit de ses travaux et de ses veilles. Mais des étrangers me forcent de leur amener ici pour leurs festins ce que j’ai de plus beau et de meilleur. Ils n’ont aucun égard pour notre prince, et ils ne craignent pas même la vengeance des dieux, à qui rien n’est caché; car leur insolence va jusqu’à vouloir partager entre eux les biens de ce roi absent »

[Cependant les princes entrent dans la salle du festin et se livrent aux plaisirs de la table. Télémaque introduit Ulysse, lui sert une portion de viande et lui verse du vin dans une coupe d’or; puis il recommande aux prétendants, en les menaçant, de respecter son hôte. Mais la déesse Minerve ne permet pas qu’on le laisse tranquille, afin que la colère et la douleur aiguisent son ressentiment.]

Page 1