‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 76 sur 93 · Nouveaux outrages faits à Ulysse. Prédiction · texte numérisé non relu

Nouveaux outrages faits à Ulysse. Prédiction

de Théoclymène.

Parmi les prétendants, il y avait un jeune homme des plus insolents et des plus emportés; il s’appelait Ctésippe, et il était de Samé. Plein de confiance dans les grands biens de son père, il poursuivait en mariage, comme les princes, la femme d’Ulysse. Ce Ctésippe, haussant la voix, dit : « Fiers prétendants de la reine, écoutez ce que j’ai à vous dire. Cet étranger a une portion égale à la nôtre, comme cela est juste ; car la justice et l’honnêteté veulent que l’on ne méprise pas les hôtes, et surtout les hôtes d’un prince comme Télémaque. J’ai envie de lui faire aussi pour ma part un présent dont il pourra régaler celui qui l’aura baigné, ou quelque autre des domestiques d’Ulysse.»

En finissant ces mots, il prend dans une corbeille un pied de bœuf, et le jette de toute sa force à la tête d’Ulysse. Ce prince se baisse et évite le coup, en riant d’un rire sardonique*; le coup alla donner contre le mur.

Télémaque en colère de la brutalité de Ctésippe, lui dit : «Tu es bien heureux, Ctésippe, tu n’as pas frappé mon hôte; il a évité le coup; si tu l’eusses atteint, je t’aurais percé de ma pique, et ton père, au lieu de se réjouir de tes noces, aurait été occupé du soin de te préparer un tombeau. Que personne ne s’avise de suivre ton exemple. Je suis présentement en âge de connaître le bien et le mal, ce que je n’étais pas en état de faire pendant mon enfance; jusqu’ici j’ai souffert vos excès et tout le dégât que vous faites dans ma maison; car seul, que pouvais-je faire contre un si grand nombre? Mais ne continuez plus ces désordres, ou tuez-moi; car j’aime encore mieux mourir que de souffrir pluslongtemps vos insolences, et que de voir à mes yeux mes hôtes maltraités et les femmes de mon palais déshonorées. »

Il parla ainsi et le silence régna parmi tous ces princes. Enfin Agélaüs, fils de Damastor, élevant la voix, dit : « Mes amis, on ne doit ni répondre à des reproches justes, ni s’en fâcher. N’insultez pas davantage cet étranger, et ne maltraitez aucun domestique d’Ulysse. Pour moi, je donnerais à Télémaque et à sa mèreunconseil plein de douceur, si cela leur était agréable. Pendant qu’ils ont pu se flatter qu’Ulysse pouvait revenir, il n’est pas étonnant qu’ils nous aient amusés dans ce palais, en flattant nos vœux d’une espérance éloignée; car ce retardement-là leur était utile, et ils ne devaient penser qu’à gagner du temps. Mais aujourd’hui qu’ils voient certainement qu’il n’y a plus de retour pour Ulysse, Télémaque doit conseiller à sa mère de choisir au plus tôt pour mari celui qui lui sera le plus agréable et celui qui lui fera les plus beaux présents; afin qu’entrant en possession des biens de son père, il mange et boive et se réjouisse, et que sa mère se retire dans le palais de ce second mari. »

Télémaque lui répondit avec beaucoup de sagesse : « Agélaüs, je vous jure par Jupiter et parles douleurs de mon père, qui est ou mort loin d’Ithaque, ou errant de ville en ville, que je ne cherche point àéloiguerl’hymen de ma mère, et que je l’exhorte très sincèrement à choisir pour mari celui qui lui plaira davantage, et qui lui fera les plus beaux présents. Mais la bienséance et le respect me défendent de la faire sortir par force de mon palais et de l’y contraindre en aucune manière. Que les dieux ne me laissent jamais commettre une si grande indignité ! »

Ainsi parla ce prince. Mais Minerve inspira aux prétendants une envie démesurée de rire (car elle leur aliéna l’esprit); ils riaient d’un rire d’emprunt, et en riant ils avalaient des morceaux de viande tout sanglants; leurs yeux étaient noyés de larmes, et ils pensaient plus à pleurer qu’à rire.

Le devin Théoclymène prit alors la parole parmi eux: « Ah! malheureux, s’écria-t-il, qu’est-ce que je vois? Que vous est-il arrivé de funeste? Je vous vois tous enveloppés d’une nuit obscure; j’entends de sourds

Fig. 29. — Buste de Minerve.

gémissements; vos

joues sont baignées de

larmes ; ces murs et ces

lambris dégouttent de

sang; le vestibule et la

cour sont pleins d’om-

bres qui descendent

dans les enfers ; le so-

leil a perdu sa lumière

et d’épaisses ténèbres

ont chassé le jour. »

Il dit, et les préten-

dants recommencent à

rire en se moquant de

lui ; et Eurymaque leur

parle en ces termes :

« Cet étranger extra-

vague , il vient sans

doute tout fraîchement

de l’autre monde. Jeu-

nes gens, ajouta-t-il,

menez promptement ce

fou hors de la salle, et

conduisez-le à la place

publique, puisqu’il

prend ici le grand jour

pour la nuit. »

Le devin Théoclymène lui répondit: « Eurymaque, je n’ai nullement besoin de conducteur, j’ai les yeux, les oreilles et les pieds fort bons, et l’esprit encore meilleur. Je sortirai fort bien tout seul de cette salle, et j’en sortirai avec un très grand plaisir; car je vois ce que vous ne voyez pas, je vois les maux qui vont fondre sur vos têtes; pas un ne pourra les éviter. Vous allez tous périr, vous, qui vous tenant insolemment dans lamaison d’Ulysse, insultez les étrangers et commettez toutes sortes de violences et d’injustices. »

En achevant ces mots, il sortit, et se retira chez Pirée, qui le reçut avec beaucoup d’amitié.

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