SEPTIEME EXERCICE
Le maître donne pour sujet de composition le courage , par exemple , sur le combat de Télémaque contre Le lion , en recommandant aux .éièyes, qui doivent toujours faire la composition en classe , de détailler davantage, c'est-à- dire de faire un plus grand nombre de réflexions en regardant un plus grand nombre de faits.
L'élève : « L'homme courageux est toujours- » prêt à combattre , fût-il même sans armes. Il )> sait profiter des moindres avantages qu'il ren- » contre ; il ne se trouble point à la vue du, » périls quelque grand qu'il soit, et sa valeur » augmente avec le danger. »
On prend ainsi successivement pour sujets les vertus , les vices , les défauts ou les bonnes quarlités.
Insensiblement l'élève s'étend davantage sans faire jamais au hasard ce qu'on appelle des amplifications ; car il voit toujours ce qu'il dit.
On voit qu'un discours ( c'est-à-dire une suite
de réflexions ) est toujours contenu dans des faits sur lesquels on réfléchit. L'élève qui se contenterait d'écrire quelques phrases sur un sujet quelconque , passe dans le monde pour un imbécile ; chez nous c'est un paresseux ou un ignorant : c'est un ignorant s'il ne connaît pas les faits , ou s'il les a oubliés , ce qui est la même chose; c'est un paresseux s'il connaît les faits, et s'il ne lui plaît pas d'y réfléchir et de les combiner. Il ne montrera jamais d'esprit s'il reste dans cette nonchalance ; mais il n'aura pas moins la faculté d'en montrer. Il ne pourra pas dire ce qu'il voit , puisqu'il ne voit rien ; mais il conviendra au moins avep sa conscience qu'il n'a pas voulu regarder.
C'est pour faire acquérir cet empire sur soimême que nous recommandons de donner à l'élève des sujets déterminés, et même de lui indiquer la page où il doit puisser ses réflexions. Il dira peu de choses d'abord; mais voici ce qui stimulera sa paresse , et lui ôtera toute excuse. Celui qui à fait le moins entend lire ce que les autres ont vu , et il sent qu'il pouvait le voir aussi. Autre avantage : Celui qui a fait le plus n'a pas dit ce que d'autres put pensé : d'où la conséquence que le sujet est infini ; car cent mille enfans feraient entre eux tous un volume in-folio sur quelques lignes. Belle leçon pour l'orgueilleux qui serait tenté d'admirer sa propre intelligence !
Ainsi , quelque difficulté que l'élève éprouve à
réfléchir sur un petit nombre de faits , il est bon qu'il apprenne à les combiner pour en tirer le plus grand nombre possible de réflexions. Voilà la route : il ne faut pas s'en écarter, ou bien l'on s'égare, L'enseignement universel est un chemin court ; mais il faut le faire par soi-même : ce n'est pas un vélocifère qui vous transporte en dormant où vous avez le dessein d'arriver.
La plus exacte des réflexions doit être re jetée non pas comme mauvaise ? mais comme hors de la question proposée si l'élève ne peut pas en montrer la source dans le cercle pîi il a été renfermé à dessein.
Le but de cet exercice n'a pas été saisi facilement par quelques-uns de ceux qui m'ont honoré de leurs visites; et c'est pour cela que j'insiste : je vais m' expliquer par un exemple. L'élève dit dans la leçon qu'on vient de lire : L'homme courageux ne se trouble point à la vue du péril y quelque grand qu'il soit. Il faut exiger qu'il montre le fait qui lui a fait dire, ne se trouble point , et vue du péril, et encore } quelque grand quil soit. C'est ainsi qu'il deviendra Je maître de diriger son attention ou il lui plaît.
Je me suis aperçu plus d'une fois que les personnes étrangères à l'enseignement universel ne me comprenaient pas toujours. On me fait plusieurs fois les mêmes questions , parce qu'on écoute avec distraction ; surtout quand on a quelque petit intérêt à la chose; puis on m'accuse
de charlatanisme : cela n'est pas bien. Qu'on dise que je suis si obscur qu'il est impossible de me comprendre ^ on n'accusera que mon talent et non mes intentions. Je les crois tout aussi pures que celles des personnes qui Tiennent les vérifier avec de petites précautions oratoires dont je ne suis pas dupe. Je crois avoir deviné tous ceux qui ont pris la peine de venir de loin pour causer avec moi. J'ai vu tour à tour la loyauté, l'artifice, la science et l'ignorance, et l'ignorance , et je n'ai aucun mérite à m'en apercevoir. Outre notre langue maternelle , nous parlons tous malgré nous une langue universelle qui montre les sentimens que nous voulons cacher y comme ceux que nous voulons exprimer. Je saisis cette occasion pour remercier ceux que l'amour des sciences m'a amenés , et pour dire à ceux qui sont venus dans une autre intention que je ne leur en veux pas , mais que leur rôle ne m'en a point imposé. J'ai beaucoup ri de la croyance où je les voyais, que, sous le voile transparent dont ils étaient couverts, leur dessein étaient impénétrable. Comme on rit d'un homme masqué qui se croit inconnu, quand on lit son nom sur son masque ?
Comme cette leçon est importante , continuons notre charlatanisme. Faites voir à votre élève que Fénélon compose précisément comme vous demandez qu'il compose lui-même: que par conséquent le livre qrçe vous lui faites apprendre est;
tout a la fois un recueil de faits instructifs et de modèles à imiter.
Quand Fénélon , dans le troisième livre , a composé les adieux de Narbal à Télémaque , il a écrit :
« Les dieux se déclarent , s'écria Narhal • ils » veulent , mon cher Télémaque , vous mettre 3) en sûreté. Fuyez cette terre cruelle et maudite ! « Heureux qui pourrait vous suivre jusque dans 3) les rivages les plus inconnus ! heureux qui y> pourrait vivre et mourir avec vous ! Mais un » destin sévère m1 attache à cette malheureuse V) patrie ; il faut souffrir avec elle; peut-être )) faudra-t-il être enseveli dans ses ruines l » N'importe, pourvu que je dise toujours' la » vérité , et que mon cœur n'aime que la jus- » tice. Pour vous , 6 mon cher Télémaque , je 3> prie les dieux qui vous conduisent comme par 3) la main, de vous accorder le plus précieux 3) de tous les dons , qui est la Vertu pure et )> sans tache , jusqu'à la mort. Vivez ', retournez » en Ithaque, consolez Pénélope , délivrez- la de 3> ses téméraires amans. Que vos yeux puissent » voir, que vos mains puissent embrasser le sage » Ulysse , et qu'il trouve en vous un fils qui » égale sa sagesse ! Mais , dans votre bonheur, 3> souvenez-vous du malheureux Narhal , et ne cessez jamais de m' aimer ! »
Faites voir, en expliquant un passage quelconque de Fénélon, que cet orateur suit la mar-
( te )
che que vous tracez à vos élèves ; qu'ils remarquent avec vous que cette marche est dans la nature de notre intelligence. Donnez à qui vous voudrez à faire les adieux de Narbal à Télémaque ; tout le monde dira : retournez en Ithaque , etc. , etc. , jusqu'à la fin. Expliquez à l'enfant qu'il n'y aurait pourtant dans ces phrases qu'une composition imparfaite et tronquée , qu'une solution incomplète de la question proproposée.
Si l'on demandait, en effet, les adieux de Narbal à Télémaque , le discours m'apprendrait, ïl est vrai, que quelqu'un lui adresse la parole; mais il serait impossible que je devinasse qui , même quand je saurais le livre par cœur. Mais effacez le nom de Narbal si voulez, et lisez : Les dieux se déclarent, s'écria.... ils veulent, mon cher Télémaque, vous mettre en sûreté! Voilà, me dis-je , un homme animé par quelque événement qui l'agite et le tourmente. Fuyez cette terre cruelle et maudite ! Heureux qui pourrait vous suivre ! Je songe aussitôt à un péril qu'il s'agit d'éviter. Mais un destin sévère m'attache à celte malheureuse patrie ; il faut souffrir avec elle ; peut-être faudra-t-il être enseveli dans ses ruines ! Si Télémaque avait eu besoin de fuir Salente , cela pourrait s'appliquer au nouveau royaume dTdoménée trompé par Protésilas. C'est là le langage que tiendrait Philoclès: mais les faits répugnent à cette supposition. Si on ajoute, les dieux vous conduisent comme par