HUITIÈME EXERCICE
Le maître donne à faire des synonymes des mots, par exemple : augmenter et ajouter.
L'élève : augmenter signifie rendre plus eon-z sidèrable; ajouter n3est autre chose que mettre auprès.
On dit : Augmenter ses possessions.
J'ai lu dans Fénélon : Un roi qui ne fait la guerre que pour augmenter ses possessions mérite de perdre ce qu'il possède.
On ajoute au poids de quelque chose.
Pour un bon père, la seule espérance d'augmenter la fortune de ses enfans ajoute à son bonheur.
Ne perdez pas le temps à faire lire à vos élèves les ouvrages des autres. Exigez d'eux qu'ils fassent eux-mêmes , et surtout qu'ils montrent dans leur ëpitome ce qu'ils ont écrit. Vous savez que la répétition perpétuelle de ce qu'ils savent peut seule les conduire à ce résultat.
L'abbé Girard a fait des synonymes : pourquoi n'en ferions-nous pas? Il a remarque' les différentes circonstances où les mots sont employés dans nos meilleurs écrivains, et il a dit les ressemblances et les différences. Je puis, comme lui, faire mes remarques, et si je sais le français je pourrai les communiquer aux Français. Si l'abbé Girard n'a pas suivi cette route , son livre est mauvais; il a inventé la signification des mots, il en a créé de nouvelles , et je dois bien me garder de croire ce qu'il dit. Recommandez à vos élèves de se défier de cet esprit créateur. Point de génie ! Regardons au contraire, regardons bien afin de ne rien inventer, et disons ce que nous avons vu le plus exactement qu'il nous sera possible.
Quoique l'abbé Girard soit un excellent auteur, ne vous en rapportez pas arbitrairement à lui sur la signification de tel ou tel mot. Personne ne doit voir pour votre élève. Il faut simplement citer l'abbé Girard comme un modèle de patience et d'attention. Il ne faut même pas que votre élève vous croie sur parole ; il faut qu'il vérifie par lui-même si les éloges que vous donnez à l'écrivain sont fondés. Vous ferez donc vérifier quelques synonymes dans Télémaque. Tout est dans tout.
Voilà un exercice nouveau : La vérification. Rien n'aide plus la mémoire que cet exercice. Je ne puis pas oublier ce que j'ai une fois retrouvé dans mon livre , puisque mon livre ne sortira pa$ de ma mémoire.
L'exercice que je propose résultant de la maxime, tout est dans tout, doit durer toute la -vie. C'est le moyen de continuer son éducation sans maître, d'après les habitudes contractées dans l'enfance; tandis que nous devons pour ainsi dire oublier la route ancienne, pour nous en faire une autre, quand nous sommes sortis des écoles ordinaires où l'on donne les réflexions toutes faites , avec cette maxime encourageante : C'est monsieur un tel qui l'a dit. Retenez-le bien; car si vous l'oubliez, vous ne serez plus capables de le retrouver. Du reste, on ne répète rien; par conséquent on retient peu de chose de ce qu'on a étudié pendant long-temps.
Ne vous y méprenez pas : ceci ressemble à la critique de ce qui se fait. Je n'ai cependant pas l'intention de faire changer aucun usage. C'est un écueil que je signale dans l'intérêt des professeurs de notre méthode. Les autres ne doivent rien comprendre à tout cela. Un petit auteur de dix ans est un monstre à leurs yeux. Ils se défient des fruits précoces , et ne répéteront point notre expérience. Le monde va comme il allait et comme il ira. Je serais fou si je pensais réformer le genre humain.
Lï homme est libre, mais l'espèce ne l'est pas ; elle est soumise à des lois fixes et invariables. Chaque homme a le pouvoir en lui d'enfreindre ces lois de société , et de faire mieux ou plus mal que son semblable; mais l'espèce d'aujourd'hui est l'es-
pèee d'autrefois , ni meilleure , ni pire : elle restera ce qu'elle est jusqu'à la consommation des siècles. C'est donc à tous que je m'adresse, à vous seuls qui avez reçu l'éducation que vous vous êtes chargés de transmettre. Vous trahiriez la confiance des parens si vous n'étiez pas exacts à faire faire tous les exercices dont vous avez vu l'efficacité. Vous seriez aussi coupables que le serait l'homme de la vieille méthode, dont le résultat est certain pour lui après sept ans , s'il entreprenait de vous imiter sans avoir la conviction du succès.
Puissé-je être aussi sûr de la constance de l'un que je suis sûr de l'opiniâtreté de l'autre !
Cependant je ne parle que de l'espèce, et jamais des individus. Le plus âgé des savans à qui j'ai communiqué ma méthode est un de ceux qui l'ont le mieux comprise. Il peut donc se trouver quelques hommes qui renoncent à leurs préjugés mais il doivent être rares : cela suppose une bonhomie qui n'est pas commune. Quiconque a des prétentions à l'esprit doit rejeter avec dédain notre système, et même nos expériences. Au reste, comme je n'ai rien à démêler avec les savans, mais seulement avec ceux qui ont besoin d'être instruits , je suis bien aise de leur dire ici que je n'ai refusé mes leçons à personne avant l'arrêté de sa majesté sur l'instruction primaire; que depuis cette époque je me suis conformé aux lois comme je le devais, et que j'ai refusé aussitôt d'enseigner les objets compris dans l'arrêté : mais
( Si )
j'ai continué à rendre service à tous ceux qui sont venus me prier de leur enseigner autre chose.
Je suis toujours disposé à aider les individus de mes conseils : la perfectibilité de l'espèce est à mes yeux une billevesée philosophique.