DIXIÈME EXERCICE
Le maître donne à faire des synonymes d'ex* pressions ; par exemple :
Sais! de douleur; Presse par la douleur ; Abattu par la douleur; Plonge* dans la douleur.
L'élève : Là différence et la ressemblance qu'il y a enti-e ces expressions est grande; car > saisi de douleur , annonce une douleur qui arrive à l 'instant , qui prend le cœur dans un moment ou Von ne siy attend, point.
Presse par la douleur , semble dire que la douleur met le cœur à V étroit ; ne laisse au*cutk repos ; elle pousse continuellement.
AbatTu par la douleur , signifie que la douleur surmonte les forces et éteint le courage.
Plonge dans La douleur : cette expression nous représente une grande étendue de douleur. Quand on est plongé dans la douleur , on est aussi pressé et abattu.
On peut remarquer dans cet exemple que l'élève commence à se permettre des expressions qui ne sont point dans Fénélon. Il faut lui recom-
mander à cet e'gard une sage réserve. C'est seulement lorsqu'on connaît tout son livre qu'on peut se hasarder à en imiter les expressions ; mais avant on doit s'imposer l'obligation de les copier avec exactitude. En se soumettant à cette règle , l'intelligence finit par reconnaître ce qu'on appelle le génie de la langue , et il n'y a plus de danger à marcher seul. Messieurs tels et tels qui écrivent arabe en français ne montrent-ils pas d'esprit ? Oui 3 sans doute ; mais ce n'est pas de l'esprit français.
Chaque langue a son génie, c'est-à-dire chaque peuple a ses habitudes. Je ne parle pas des mots : ce sont évidemment des conventions arbitraires dans l'origine ; quant aux expressions , c'est l'intelligence qui les a créées. Mais , quoique tout homme ait une égale intelligence , il nous est impossible de deviner quelles sont les expressions reçues chez tel ou tel peuple. Je puis bien, comme homme , avoir l'idée de comparer une chose qui produit beaucoup de maux avec une source , et employer l'expression, source de maux; mais il m'est impossible de deviner si les Chinois, par exemple , ont adopté cette comparaison : si je réunis les deux mots source et maux dans la langue des mandarins, les Chinois se moqueront peut-être de moi , parce que je n'ai pas parlé dans le sens de leur langue J'ai fait de l'esprit d'homme } mais je n'ai pas fait de V esprit de Chinois ; et il n'y a que celui-là qui aiL cours à Pékin.
Il résulte de là que l'homme qui veut parler une langue déterminé doit renoncer aux trois quarts de son esprit pour apprendre l'esprit français eu l'esprit hollandais. L'esprit ne s'apprend pas ; mais l'esprit français s'apprend. On voit de l'espri dans Fénéloii, mille fois plus que n'en montre le premier venu ; et l'on dit que Fénéïon a plus d'esprit qu'un aujre ; c'est une erreur , selon moi : les réflexions de Fénéïon sont celles que tout homme a faites ; les signes qu'il emploie , il a dû les apprendre : que lui reste-t-il donc audessus de nous en fait d'intelligence? Rien , absolument rien. Mais il est un grand-homme par son courage et sa patience a étudier et à apprendre, et bien mieux par ses vertus.
Fénélon a dit : Un prince inappliqué se livre avec une aveugle confiance à des favoris artificieux et corrompus. Faites traduire par une femme de chambre ; elle va vous dire de sa maîtresse : Madame a le goût de la toilette et des plaisirs bruyans ; elle ne sait ce que c'est que les soins du ménage ; une de ses femmes a su lui plaire en flattant ses goûts et ses caprices : elle ne voit pas qu'on la trompe , et ne juge que par les yeux de cette femme qui s'enrichit à ses dépens. Descendez plus bas : le valet d'écurie disgracié par les intrigues de son camarade , dira la même chose de son maître. On croit que Télémaque est une école pour les princes : c'est une école pour tout le monde. Nous sommes
tous dans Télémaque : et moi qui écris ces lignes , et ceux qui s'en moquent. Tout est dans tout.