‹ Enseignement universelChapitre 22 sur 36 · DE L'IMPROVISATION · texte numérisé non relu

DE L'IMPROVISATION

On a besoin de savoir écrire; mais le besoin de communiquer ses pensées et ses sentimens par la parole est de tous les instans. Le talent de bien parler contient d'ailleurs celui de bien écrire sous plus d'un rapport. Parler, c'est écrire vite; écrire^ c'est parler lentement, et en cherchant leis signes dont on a besoin. Dans ce sens ^ qui sait parler sait écrire ; mais la réciproque n'a pas lieu. Cependant celui qui parle a beaucoup de ressources qui manquent à l'écrivain. Celui-ci n'emploie que des caractères morts; il ne parle qu'à notre mémoire; tous les signes qu'il met sous nos yeux sont arbitraires. Il n'est jamais bien sûr qu'il sera parfaitement compris* Le langage de la nature , l'ensemble des faitsqui se passent sous nos yeux ^ tout cela est uni-

"ten&l et hors de nos coaTentions; mais les si- ^es que nous inventons pour désigner c^ taUeâux différens ne nous en présentent jamais tqu'une analyse incomplète et tronquée ; et d ailleurs ^ quoique la même action se passe en même temps sous les. yeux de tous, le bruit que fiiit mon interlocuteur > eu me montrant chaque objet^ne me donne qu'une idée vague de ce qui le frappe, le plus, dans le nombre infini de ciiv constances qui accompagnent nécessairement le fait qui attire liotre attention. Nous, devinons tous , en pareil cas ^ sans doute; mais comme nous ne comprenons cette langue artificielle qu'à Faide du r^ard, des gestes et dé l'action , c'est-à-dire, aun^oyen delà langue universelle, c'est la langue de l'homme qui sert d'interprète jiécessaire à la langue du citoyen. Et comme la langue naturelle est bornée , et laisse toujours dans l'incertitude sur les détails delà pensée ou du sentiment, les langues qui sont inventées .conservent toutes le caractère dé leur mère cornmunet II reste toujours quelque chose à expliquer,quand on écrirait toute Ic^vie pour se Ëiire entendre. Voilà l'origine des volumes in-folio, et eet avantage, qui paraît être l'apanage des lat^gues écrites^ finit par engendrer des dis*

putes interminables. Plus vous écrivez^ plus il fiiudrait écrire pour développer ce qui est écrit. De quelque côté qu'on se tourne on Yoit l'infinide toutes parts. Le lecteur d'ailleurs divague tant qu'il lui plaît. Mais celui qui* parle a beaucoup plus d'avantage* On ne comprendrait pas les sons qui sortent de sa bouche ^ que ses yeux> son attitude, son accent seraient compris de tout le mondée Un homme s'ofl&e tout à coup à mes yeux : je comprends cette démarche lente, ce regard somlnre et qui semble regarder sans voir; qu'il s'arrête ou qu'il s'avance, qu'il parle ou qu'il se taise, je reconnais la ti*iste victime de l'immuable destin qui Icpoursuit ; c'est une main invisible qui le pousse : il s'écrie; je tressaille, je frémis d'horreur quand il se tait, ou que sesaccens sourds et lugubres annoncent un malheu*reux qui ne parle plus qu'à lui-même : il est trahi, sans secours; sa voix n'appelle plus, elle a perdu son ressort ; elle s'éteint lentement dans sa poitrine oppressée. Puîs-je ne pas comprendre ce langage? Cependant qui vous a dit que ce malheureux est OEdipe, ou Hamlet , ou Talma plutôt qu'Oreste ou Manlius? Combien de choses il faut avoir vues d'avance pour*distinguer un malheureux d'un autre, un événement d'un

ëv^nément , Teifroi de l'efiroi^ et la douleur de la douleur ! C'est la vérité qui me frappa , voilà le talent ; il est là tout entier^ et il n'est que là. Que cela est beau^ dit-on, quand on le voit ! Gela signifie : que ces gestes, ces accens, cette immobilité sont éloquens et vrais! Mais comment dirais-je cela est vnti , si le ne le savais pas ? Je retrouve tout dans mes souvenirs ; j'admire Thoilime qui sait si bien imiter ses isemblables^ et me montrer , comme par enchantement, tant d'hommes dans un seul. Nous payons tous ce tribut d'admiration. Il y a unanimité sur ce point. Mais voulez-vous expliquer les sensations que l'homme supérieur vient d'exciter en nous; les discussions et les disputes seront interminables : nous rentrons dans la langue artifî,cielle9 et cette langue-là est différente , non-seulement de peuple à peuple , mais encore d'individu à individu.

L'inconvénient est encore plus sensible quand on écrit; car, en parlant , je vous montre mon émotion , et je réveille la vôtre malgré vous : 'ce n'est plus un souvenir, c'est une réalité. Je vous dis que-Talma est admirable dans, la langue qu'il parle pour nous dire que Sylla n'était pas heureux. Mais l'écriture est inanimée de sa

vra

nature; le lecteur qui ne s'abandonne pas^ ne peut pas être entraîné, et l'on est trompé sur les sentimen; ou la -conviction de l'écrivain par des signes d'usages, comme quand on juge'de la bienveillance du cœur par la politesse des paroles ou par des formules d'étiquiette.

Il en est de la langue naturelle comme de. la musique : elle n'exprime bien que le sentiment, et non pas la pensée. Tout* le monde est ému quand Talma parle , même ceux à qui l'éloi* gnement ne permet pas de distinguer toutes les paroles qu'il prononce. Le poète et Talma n'ont rien de. commun. Racine est superbe , et Talma aussi. L'acteur a seulement plus à faire pour combattre Racine , parce qu'ici la distraction est bien forte : je ne puis pas oublier tout à &it Racine, et je partage mon admiration cpiand je vois Joad .et que j'entends tout ce qu'il dit. Mais n'être point vaincu dans cette iMte me parait encore plus glorieux que de triompher de tout a^nre écrivain. Cette victoire n'est pas cependant un spectacle moins intéressant. Le -succès est encore plus éclatant, car alors facteur &it tout lui-même : il compose presque toutes les situations qu'il nous représente. Il remporte upedouble couronne. Voyez ce que

mademoiselle Mars JTait avec les t«nw9i dé Marivaux. Quelle belle compôaitiofft ! Avecquelk légcrelé elle traite Tautcur ; avec quels égard^^ au contraire ', avec quelle attentiofi eUe jow Molière.

' Mais ici y .comme en toute autre chose y te n^est pas le génie ,• mais le tâleiit <fue j'adD9ire« La sup^ioritë existe; je la recontiais^ je la s0ihp: mais cette supériorité est acquise comn^ cetk de Corneille et de Newton. Je né Tadmiirevais point si elle était naturelle. .Je n'admire pas la nature^ mais le Gréutear. J'admire ce qiio rhomme fait, cela, est à lui; non p^ cie qu'il peut Élire, il en a reçu la Êiculté*

On peut surmonter leA plus grandes «difficuU tés par un travail opiniâtre. Mais si on a tanl de peines à se vaincre soi-même, il esb bieis plus difficile encore de convaincre les autres. La parole réussit mieux que l'écriture ; je le sa» par expérience : mais enfin je n'ai que eetts ressource pour me faire tomprendï^, et je. veux essayer.

L'improvisation est évidemment un talent acquis. Que peut, en e0et, voir le génie? combi^** ner , décider quels sentimens il faudrait- oMt^ muniquer , et dans quel ordre. Tocit le mondl|

a ce génie»là. Lesarant, ignorant , Ven&ntf la femme, rhomme^ nous le fiiisons tous mentalement : mais un mot ne vient pas au moment où nous l'attendions j et cette recherche nous trouble; un autre se présente sans cesse , et cette im))ortunité nous distrait. Heureux s'il ne s'échappe pas de notre bouche ! Alors nous sentons qu'il nous a trahis : cette pensée nous déconcerte 9 et nous restons muets.

Improviser 9 c'est parler tout, seul à des gens qui vous écoutent > sans vous arrêter, sans réchauffer sans cesse vQtre verve par des interruptions; c'est donner des explications qu'on ne demande point > résoudre des objections qu'on n'a point &ites; en un mot, c'est être acteur tout seul en présence de spectateurs qui répondront si cela leur plaît , qui garderont le silence s'il leur convient. Dans la conversation, tout le monde improvise ce qu'il dit; et si chacun de nous retenait ce qui a été dit de part et d'autre, il pourrait, en suivant un certain ordre d'usage et de convention , faire de tout cela autant de discours différens, que les interlocuteurs ont émis d'opinions différentes. Voilà pourquoi un philosophe, qui se connaissait en profondeur de pensées, comme on dit, admirait les discussions

approfondies d*un cercle de femmes de Paris, sur des questions qui ne semblent pas être du ressort de ce sexe. Chacun de ceux qui parlent dans une société, parlerait long-temps s'il n'était pas interrompu quand il est animé, c'està-dire, quand il est tout entier à ce qu'Jl dit, et qtfil n'éprouve aucune distraction ; et même l'interruption ne peut que l'anhner encore davantage. Mais le silence de l'auditoire produit, l'effet contraire, dès, qu'il le remarque; tous ces regards tournés sur lui l'épouvantent, et il se tait : mais ce n'est pas défaut de, génie, encore une fois , c'est une distraction ; c'est uti homme Êiible : il n'est pas le maître des mouvemens de son cœur qui palpite; il ne se possède plus; la raison l'abandonne, dès-lors, il ne voit plus rien ; il ne peut plus rien comparer, plus rien mesurer: il a perdu le génie parce qu'il a perdu la raison. Apprends donc a te vaincre; voila la

PBEMIÈRE RÈGLE DE l'iMPROVISATION.

Je parle ici de l'improvisation au milieu d'une

assemblée. Le regard malin d'un seul auditeur

peut bien aussi déconcerter le parlerir; mais

quand on fait de la rhéthorique un à un , et que

les deux interlocuteurs s'entendent bien, il n'y

a plus d'improvisation, c'çst-à-dire , plus de

continuité nécessaire dans les paroles : le geste muçty le regard , tout se comprend y tout compte entre deux amis y tout fait partie du discours; les silences même comptent comme les soupirs dans la musique : ils expliquent la phrase , ils en déterminent les mouvemens, et font valoir^ en les isolant^ les expressions dont elle est composée. *

Il est plus difficile de plaire à deux qu'à un seul. Gomment concilier ^ en effets deux opinions souvent opposées? Pljus vous pénétrez dans l'âme de l'un y plus vous irritez l'autre. II faudrait avancer en même temps sur deux routes contraires y dire à là fois le pour et le contre y et ce serait un moyen in£iillible de déplaire à . tous. Molière y avec tout son talent, ne l'a jamais essayé que dans des aparté réels ou supposés.

Au contraire , s'il s'agit d'une assemblée, l'entreprise n'est point hasardeuse. On peut l'en* traîner parce qu'elle sent^ on peut la tromper parce qu'elle ne raisonne pas. Le peuple d'Athènes allait sans cesse, comme par un mo^ement d'oscillation , d'un orateur à un autre sans se reposer ni se fixer à aucun avis. C'est la liberté , la volonté de chaque membre qui produit cet air d'indécision et de balancement

machinal delà masse. Ces chocs volontaires pro* dutsent des mouvemens imprévus. Les forcp existent; leur intensité, leur* concours ^ leur ^ point d'application varient sans cesse avec la volonté variable des individus; et la résultante , c'est-à-dire ^ la direction que prendra le corps mu 9 ne peut être connue de personne. Celui-là donc est le plus sûr de réussir ^ qui sait le mieux exciter les passions , pourvu qu'il ne parle pas pour M ilon devant le tribunal présidé par Pompée; car alors il ne parle pas devant une assemblée : il n'a que Pompée pour auditeun Le plaidoyer de Gicéron n'est pas moins un modèle de l'art de parler aux assemblées. C'est probablement dansce sens que Quintilien a dit (c qu'un discours peut être bien fait quoique l'orateur . n'ait pas réussi. » Quintilien a raison ^ parce que le disicours doit être jugé par l'espèce humaine qui ne change jamais de manière de sentir , et pour laquelle il n'y a point de Pompée.

Vous voyez que le génie n'a rien à faire à tout cela. Que la chose se passe comme je le dis y ou non y la forcé des circonstances est un Êdt auquel il doit se soumettre , et qui ne dépend de nous en aucune manière.

Deuxième règlk. Ne vous laissez donc jamais

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intimider, par Us cris. D'abord uiie assemblée qfii crie est une assemblée de fous ; vous n'avez psfs tort parce qu'ils crient: il faut chercher à les apaiser, sans doute ; mais les cris, cette der^ nière raison du plus grand nombre, ne prou<* vent rien ; et si vous parvenez à les calmer^ réfléchissez à ce que vous avez dit , et vous ver*rez que c'est une sottise oratoire. C'était Topi-nion de Phocion , et Phocion n a jamais passé pour un mauvais plaisant. Il avait écouté Démosthène, il avait étudié le peuple d'Athènes, il avait remarqué les flots tumultueux , le flux et le reflux de cette mer agitée. Un jour donc qu'on l'applaudissait, lorsqu'il était à la tribune, il se retourna pour demander à scm voisin : (c N'ai- je point lâché quelque sottise? » Sa crainte était fondée : rire , applaudir, pleurer, sont le signe d'un sentiment ou d'une passion.

Ne craignez pas plus les applandissèmens que les censures, ou vous n'improviserez jamais. Soyez calme dans vos {^us grands mouvemens oratoires ; modérez-les parce que vous le jugez convenable, et non parce que vous manquez de courage. C'est la raison seule qui doit être votre gouVemaiUH est d'ailleurs des circons-

tances ôh le devoir exige de ne tenir aucun cofnpte de tout ce fracas. . Socrate disait à Alcibiade, en lui montrant les Athéniens un à un : il Voyez, voilà* pourtant celui qui vous &it » peur quand vous montez à la tribune. » Mais , direz-tous y il est dans la nature d'être intimidé par le nombre. Sans doute ; tout ^t dans la nature : il est dans la nature de se laisser emporter au torrent comme de le remonter ; mais celui qui lutte contre les flots , uâe des forces que la nature hii a données- Si vous ne pouvez pas vous vainci^, vous n'êtes pas homme : roulez et taisez -vous.

, Né dîtes pas : Faut-il donc menacer du geste ses auditeurs, leur lancer des regards furieux , leur faire entendre que rien ne peut .nous feire reculer ; se jeter dans la discussion comme dans une mêlée, monter à la tribune comme oa monte l%ssaut ? Je vous répondrais : Avez- VOU& rintention de Êiire delà rhétorique? elle est bonne; mais il n'y a pas de raison dans tout cela. Ne vous ai-je pas cité Cicéron ou DénMSthène pour modèles? Un furieux tel que vous le dépeignez n'est pas un orateur : il peut avoir du talent; mais il n'a pas de raison. Faites toutes, les suppositions qu'il vous plaira , tma-^

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ginez tous les défauts que petit avoir un orateur : s'il sait la langue^ vous^verrez que ce u'est pas le génie ^ mais la raison qui lui a man* que. Or la langues apprend^ et la déraison n'est qu'une distraction.

Ceux qui prétendent qu'il y a, dans la littérature y autant de génies difTérens que de dieux dans la mythologie ^ ont, comme les Grecs , leurs dieux supérieurs et leurs dieux inférieurs ; ils placent parmi ces derniers les improvisateurs et les rapsodes. Quelle révolution a donc détrôné ces bardes qui improvisaient les chants guerriers ; ce Tyrtée que les Spartiates demandèrent aux Athéniens pour leur inspirer l'amour de la gloire, et leur assurer la victoire? Ces improvisateurs, dit-on maintenant, n'ont jamais rien enfanté de comparable aux productions- écrites de nos grands hommes. On oublie Brydayne et Mirabeau ; on ne songe pas que rim]^ovisatio& n'est pas récriture; que ces deux taleus diffèrent dans leurs moyens comme dans leur but. Quoique Bourdalouê soit un grand orateur, il disait lui-même en parlant de Brydayne : a On 3) rend à ses sermons les bourses qu'on a volées i aux mienSé » C'est que Brydayne parlait, et que Bourdalouê récitait un discours écrit. Si on

eût slënographié les discours de Brydayne^ on ne les comprendrait pas à l'a lecture* Ge que Brydayne disait était Êiit pour êlre dit, et lion pour être lu ou récité. Ce que Bourdaloue ou Massillon écrivaient était fait pour être lu j et non pour être dit. Si Talma improvisait 3 son jeu changerait à Tinstant : il ne^serait pas moins admirable; mais il serait autre. Je me Êiis une idée vague de ce changement quand je le vois dans une de ces pièces à demi-écrites, où presque tout reste à Êiire , d'après un canevas donné sur un tissu ou les détails ne sont qu'indiqués sans développement.

Mirabeau n'écrit pas comme Bossuet; mais Bossuet ne savait pas parler comme Mirabeau. La renommée d'un improvisateur n'est fondée que sur la tradition; c'est un fait historique dont il ne reste aucune trace. Bossuet est toujours là : nous pouvons Tentendre et l'admirer quand il nous plaît. Mirabeau n'est plus ; ses contemporains même ne l'ont pas connu. On lisait ses discours } on était enchanté , ou épouvanté, ou rebuté par le style, suivant l'opinion du lecteur. On ne pensait pas que ces compositions n'étaient pas faites pour être lues. Tel homme s'était permis de discuter sur son improvisation

d'après ses vieux pi^jugés de lecture ^ et menje avec les préventions d'une faction; il se trouvait à rassemblée où il était venu en ricsinant pour écouter le grand, homme : Mirabeau se montraijt 9 parlait, le charme opérait; il sortait séduit ou confondu.

Dfais ce premier des orateurs avait*-il plus de génie que ses adversaires? Non, sans doute; mais c'était le seul qui, eût reçu du hasard des circonstances l'éducation convenable* L^histoire de sa vie l'atteste. Mais cette explication est tnip simple. D'ailleurs si cette supériorité a été ae^ quise, un autre pourrait s'élever à cette hauteup, et l'éclipser. Les Ephésiens disaient : a Si quel- 3) qu^un veut excdler ici y qu'il aille exceller 3> ailleurs.' d C'est notre devise à tous. C'est le considérant sous-entendu de tous lesarrêts d'exil rendus par les peuples de la Grèce contre tant d'hommes^t^élèbres. La vue d\in gmnd homme ne m'irrite pas plus que celle d'un parveou qui a Élit sa fortune par son travail;* au contraire,, je les honore, je les respecte. Leur exemple est encourageant pour ceux qui ont la patience de les prendre pour modèles; mais j'avoue qu'il doit désespérer les autres. Pour se venger, ils expliquent de mille manières bizarres comment

fiiri

il peut se birè qu'ils ne sont pas César. Ils le comparent à un pommier qui- porté des pommes. On lui accorde la palme y et on lui conteste le mérite de Pavoir remportée. C'est une idole qu'on adore dans une langue qu'il n'aurait pas* pu apprendre : on en explique le mécanisme par les principes d'un système quHl n'aurait pas pu inventer; on chante ses louanges dans des vers qu'il n'aurait pas pu Êiire.

Dans l'Enseignement universel, on croit, comme nous l'avons vu, que tous les hommes ont une égale intelligence. On ne laisse point d'excuse à la paresse.

On demande encore ( car on aime beaucoup plus à discuter qu'à étudier ) , on demande s'il B*e8t pas des langues plus propres que d'autres au talent de Fimprovisation. La langue fran* çaise, disent les Français, offre un obstacle invincible Viu% improvisateurs. Notre langue, ajouteni-fls, est la langue de la raison; les &-* dftfses qu'on ose débiter sérieusement dans un aiiitre idiâihe peuvent passer ; on les permet à des idiônf>es qui ne peuvent pas &ire mieux ; mais notre langue ne se prête point aut Ùcences poétiques qui ne sont q^e des écarts de la raison« Le français est l'interprète commun de;

tous les peuples quand il s*agit de graves intérêts. C'est la langue de la diplomatie ; se» mouvemens sages et mesurés ne peuvent s'allier aux transports , aux divagations de l'improvisation : sa construction fixe et. immuable gênerait trop rimprovisateur. L'exemple des Italiens ne prouve rien. Leur langue est flexible , et se prête à tous les besoins du parleur. Le génie de Timprovi* sateur impose des lois à la langue ; la langue française y au contraire donne des lois à ceux qui la parlent, et n'en veut recevoir de personne. Je réponds à cela qu'improviser c'est écrire vite 9 et que les plus beaux passages de Gor« neille sont ceux qu'il a le moins travaillés, à ce qu'on dit. Ce n'est pas que je croie que le génie de l'homme puisse improviser une langue comme il improvise la pensée : il Êiut avoir étudié long-temps pour parvenir à Êiire difEcilement^des vers £iciles; mais on y parvient, et l'exercice convenable doit conduire à fidre &cilement des vers faciles. Je dis l'etercice con* yenable, car il ne faut pas croire qu'on apprenne à parler quand on apprend à écrire : ce sont deux talens différens. Pour bien écrire , il Ëiut remettre vingt fois l'ouvrageisur le métier; pour devenir improvisateur, il£atutne jamais

revenir sur un mot làchë. On ne rature p6int y on n'efface point ici ; le moindre Yetard, la plus légère hésitation gâtent tout; parlez mal, mais > parlez toujours : dès le premier jour il Êiut être maître de ^oi; quelque sottise qui nous échappe, elle ne doit point nous distraire de notre objet. CommenceZj continuez et finissez ;

VOILA LA TROISIÈME RÈGLE DE l'iM1»ROYISATION. Une

minute, une seconde , si vous voulez; mais faites un tout complet , sans solution de continuité. Vous avez dit les plus belles choses , mais vous avez déjà contracté une mauvaise habitude , car il y a eu un repos dans votre discours : votre esprit a été paresseux, ou vous avez manqué de volonté. Une mauvaise honte vous*a retenu ; vous êtes déjà le jouet des distractions. C'est dans le commencement surtout que Ton doit exiger de l'élève qu'il s'exerce à l'audace contre lui-même, contre son orgueil et ses prétentions à l'esprit. Il sent que la sottise est sur ses lèvres , il veut la retenir , il craint de passer pour une bête , et il se tait : voila déjà un jour de perdu. Il ne sait pas se vaincre, il n'ose pas faire un solécisme; comment ne craindrait-il pas les sarcasmes d'autrui ? La raison vient à bout de tout cela. Et ne dites pas :

Je ne saurais me Tésondre à pc^oneer des i^ots en Tair/ sans ordre^ sans suite , $ans raison : vous êtes Uen réservé , yotts répon* dirais-je , quand il s'agit d'un jeu^ d'une ga-r. genre 9 d'un exercice xjue votre maître vous propose ! Est-il donc bien vrai que ce sott la raisQ9 qui vous retienne? Vous rougbsez ^ vous tremblez de peur de mal dire : mais sommes* nous convenus que voiis diriez bien ? Vous m'a* viez promis que vous auriez le courage de ctire» ' quand même vous diriez mal; rien n'était si facile ) à vous entendre; le moment arrive , et vous balbutiez : est-^ce la rai^n ou Targueil qui vous ^petient ? M'êtes-vous pas comme ces chanteurs qui perdent la voix quand on les écoute^ comme cette femme dont la démarche est £w:ile quand elle est seule> et qui boite dès qu'on la regarde ? Allez ^ ne dites pas : « Je n*ai point reçu de dispositions 4e la nature j » puisque vous n'avez pas le courage de mal parler > vous ne parlerez jamais bien; vous serez toute votre vie à la merci du. premier venu ; on vovs ferd déraisonner dans tes occasi^ms les plus importantes y un jeu de mots > un éclat de rire , les huées vous feront perdrelatête :.pwsque veijs êtes Fesdave d^ votr^va9i:ité>vQu$ise]3ez l'esclave de. tout le

mon(tefc Voyez: ee grand^ homme qui savait tout &ire : poème épique^ traj^ëdies, poésies lëgèhed; im ignorant faisait semblant de le regarder commie un sot, il devenait furieux et le voilà transformé en bête; pas le moindre sel dans ses réponses : cet écrivain si élégant et si poli a oublié toutes lesconvenances^ilditde grossières injures^ e'est la colère qui s'exhale : il a des dis* tractions y il a perdu son talent.

- Une fois le préjugé reçu ,■ qu'il ne faut point parler pour dire des* sottises^ on ne peut plui improviser dans sa langue ; mais , encore une fois y pourrait-^on apprendre une langue étrangère Si on ne voulait pas se résigner à parier mal dans les commencemens.

Exercez donc vos élèves à parler sans habitation dèft le premier jour. L'apprenti improvisateur rougit-il de ce qu'il dit ? tant mieux; s'il a le courage de continuer tout est fait, le succès est assuré : il a de l'intelligence puisqu'il sent sa sottise 9 et il a de la force de caractère puisqu'il continue. Un écrivain tâtonne, et trouve ce qu'il veut dire; un improvisateur s'élance au but, il le manque , il recommence : l'esprit s'accoutume à parler aussi vite qu'on pehse, ou, si l'on "^ut, à pensef* aussi lentement qu'on parle. La pensée.

qui est une, est produite , est complétée à Tim^ tant^ mais le discours, qui est une succession de signes distincts et séparés^ ne peut se traîner que lentement. Celui qui n'est pas le maître de suspendre le torrent de ses pensées, ne saurait le suivre avec là parole. Sous ce point de vue , toutes les langues sont également propres à l'improvisation : c'est l-exercice qui manque. La langue grecque était plus accommodante que la langue latine; cependant Cicéron , Grassu^, et tant d'autres, improvisaient en latin* Il y avait alors des maîtres d'improvisation, pro-^ bablement comme le sont les maîtres da l'EJnseignement universel, c'est*à-^re , des gehs qui dirigent et écoutent les élèves en encourageant leurs efforts. Aujourd'hui les maîtres ne rêvent qu'obstacles et difficultés. On croit voir des s^tinelles placées de distance en distance pour arrêter les passans : pour arriver , il Êiut avoir le bonheur d'échapper à ce cordon d'examina- * teurs qui ne trouvent jamais aucun passeport en règle. Ce dont ils s'enquièrentle moins , c'est dé votre raison. Ils ne disputent jamais sur ce point important : c'est toujours la faculté qu'on vous conteste. L'histoire de la littérature est pleine de noms illustres, qui seraient restés dans l'oubli.

si nos^ grands hommes eussent tenu compte du jugement qvCoii portait d'eux dans leur enfance. Heureusement pour les arts , ils ont méprise rhoroscope , et ik ont continué kur route. Du temps des anciens c'était autre chose. Le sage était celui qui écoutait la raison. Voilà le point de départ, la maxime professée par tout le monde. Or, un sage était proposé comme modèle unique. On croyait que la raison suffisait pour tout apprendre quand on avait k volonté. C'est le système que nous suivons. Dites : Je ne veux pas Élire ; mais ne dites pas : Je ne le puis. Vous avez beaucoup plus d'espcit que vous ne dites, et vous le savez bien. Je vois bien que vous êties paresseux , et je ne suis pas bien sûr de votre modestie. La modestie, comme on l'entend, est souvent une vertu de parade , comme beaucoup d'autres. On a une haute idée de son intelligence^ et l'on ne parle que de son peu d'aptitude ; on se croit supérieur, et l'on s'incline modestement pour savourer un éloge. La véritable modestie consiste à n'être ni humilK^^ni fier* de la position où Dieu nous a placés; à rester dans les bornes qu'il nous a assignées : c'est vanité de s'épuiser eh efforts inutiles pour en sortir; ce n'est pas modestie, c!est démence de ne pas sentir la

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dignité de Tlumitiie, ou de dire qu'on ne partage poifit ce bien&tt avec ses semblables. C'est une concession de la paresse ^ et presque jamais on ne pense ce qu'on dit. Ces êtres qui se pté* tendent disgraciés par la nature y ne veulent que des prétextes pour se dispenseï* de telle étude qui leur déplaît , de tel exercice dont ils n'ont pas le goût* Voulez-vous en être convaincu : attendez un instant^ laissez-^les dire; écoutez jusqu^à la fin. Après la précaution oratoire de ce modeste personnage qui n'a pas , dit-il', l'esprit poétique , entendez- vous quelle solidité de jugement il s'attribue? Quelle perspicacité le distingue ! Rien ne lui échappe : si vous le laisser aller ^ la métamorphose s'opère enfin; et voilà la modestie transformée en orgueil. Les exemples là-»dessus sont de tous les villages comme de toutes les villes. On reconnaît là supériorité d'atftrui dans un genre , pour faire i^ecaniiUltre la sienne dans Un autre genre, et il n!ëst pas difficile de voir , & la suite du discours, que notre supériorité finit toujours par être à nos yeui la supériorité supérieure. On est cônreâtl d'appeler cela de la modestie : je me sobmettrïri à là convention; mais je ne vois là au- Êttii êffi^n -; je mé dirâti tout bas : Cette modestie

9ft»

xi*cst pas une vertu , c'est de l'orgueil traVestL Celui-là seul est modeste qui , dans les principes de la vieille méthode ^ est convaincu de sa

supériorité naturelle , et qui nous traite en égaux ; qui sent saforce^ et n'en use jamais; qui ne se montre point tel qu'il est , dans la crainte de nous éblouir des éclairs de soiî intelligence , ou de nous humilier en s'élevant de la tête au-dessus des nains qui l'environnent. Cette stature gigantesque nous effraierait ^ et il se penche; il descend jusqu'à nous : cette attitude forcée le gêne; mais il la garde sans cesse. Voilà de là vertu; car c'est uti effi>rt dont nous devrions tenir compte au géant, s'il existait. Je n'ai jamais vu cette vertu-là ; j'ai vu des gens jouer celte comédie, et se courber en effet jusqu'à moi; liiais en regardant bien, on aperçoit les échasses : or, les échasses ne sont pas la taille, et ces géans de carnaval sont bientôt reconnus. Si vous vous croyez né grand, ce n'est pas un mérite à vous. De quoi m'étoufdissez-vous les oreilles? Ne serais-je pas fou de dire à un ichien : Tu vois bien que j'ai plus d'esprit que toi. Si vous êtes devenu grand par votre travail, je vous comprends ; c'est pour moi que voiis avez tant travaillé : vous avez voulu me plaire. Eh

bien t vous me plaisez , je suis content de vous; je Voits ai robligatàon àe in'ap]^iidre tout ce qu'on peut faire quand on est homme. Ce génie dont TdU9 me parkE , c'est moi qui Texalte en battant des mains ; je le desespère quand il me plait , et il ose insulter au seul juge qu'il puisse attiir sur la terre!

Nous supposons donc que tout homme a du génie ; nous supposons même que tout homme est improvisatâir né»

Une tendre mière a vu son fils unique partir pour la guerre*, elle Tattend^ elle pleure^ et son fils* n'est point rendu pendant long^ temps à ses vœux. Dieu exauce enfia ses prie* res. Elle revoit l'objet de sa tendresse. Il entre^ çUe éprouve un saisissemehtqui ne lui permet pas de parler. Ne pense-t-elle pas y ne sent-^llè rien quand die recon^nait les traits de ce qu'elle aime? Le cœur de son fils bat sur son cœur

qui palpite ; ces longs elhbraâaecQens> ce&éte*ein** tes d'un amour inquiet au moment du bonheur^ d'un amour qui semble craindre une nouvelle séparation ; ces yeux où k joie brille au miliett des larmes ; cette bouche q^i sourit pour sev**^ vir d'interprète au langage équivoque des pie ws; ces baisers, ces regwds ^ cette attitude^ cessoHK

pirsyce silence mêine^ le comprenez- vous ? £h ineal cette bonne mère a tout d\U Essaye^^'de traduire ce que vous venez de voir. Il j&ut être Homère pctur le dire en grec^ ou Virgile pour le dire en latin y ou Racine pour Texpriiner en français* Mais Homère , et Virgile y et Racine ne sont que des* traducteurs : le langage arbitraire qu'ils ont appris prouve qu'ils sont sa vans i mais ils ne rendront jamais qu'à peu près ce que le langage naturel leur a appris. L'impro* visation des pensées et des sentimens est complète : Homère^ Vii^gile et Racine iie peuvent attendre celte perfection que comme pères. Qu'Us en sont loin conune poètes! Tout le monde a le génie de l'improyisation dans ce sens que nous improvisons tou^ et toujours. Il serait plaisant qu'un homme ne pût pas apprendre à dire le nom de ce qu'il pense et de ce qu'il sent. Comment ne sentezrVQus pas que Racine n'est beau que parce qu'il me Êiit penser ^ ce que j'ai pensé > à ce que j'ai senti ? C'est la qontre-traduçtîon que je £iis moi-même qui est la véritable cause de mon émotion : si je ne comprenais pas commç Racine la tendresse ma- ,terneUe^ les vers de Josabeth ne sauraient m'émouyoir. Si Racine connaissait mieux que moi

le cœor d'une mère, il perdrait son temps à me dire ce qu'il y a lu ; je ne retrouverais point son observation dans mes souvenirs, et je ne serais pas ému. Ce grand poète suppose tout le contraire : il ne travaille, il ne se donne tant dé peines, il n'efiacè un mot, il ne change une expression que parce qu'il espère que tout sera compris de ses lecteurs précisément comme il le comprend lui-même. Il croit qu'ils ont tous vu ce qu'il a vu, pensé ce qu^il a pensé , senti ce qu'il a senti , ni plus ni moins. Il s'efforce de tout dire; mais une langue artificielle est impar&ite : c'est l'ouvrage de l'intelligence humaine, et je dois rentrer en moi-même. Il faut que je recoure à mon propre génie , au génie de tous les hommes , pour deviner ce que Racine a voulu dire , ce qu'il dirait comme homme , ce qu'il dit quand il ne parle pas , ce qu'il ne peut pas dire tant qu'il n'est que poète.

Voilà ce que chacun de nous pense en lisant Racine; mais ces jouissances pures ne nous , paraissent Élites que pour nous seuls. C'est un plaisir privilégié que nous réservons pour nous-mêmes, à l'eiclusion de qui que ce soit. Sentez-vous cela comme moi , dit-on gravement? L'on s'admire ; on se croit Racine et l'on a raison.

La folie est dans la prétention d'avoir seul Tmtelligence d'une laK^gue que tout le monde peut apprendre quand on le veut.

C'est ainsi qu'on s'extasie devant un tableau» L'œil d'un peintre voit, dit-on, des ehosesque le vulgaire ne voit pas. Erreur ridicule. Quoi ! il a vu ce que je n'ai pas aperçu, il me le raconte avec son pinceau, et je me rëcrie ! Mais quelle est donc la cause d^ mon admi|ration ? Il a imité la nature , répondrai-je. Mais si on insistait : Vous connaissez donc la nature comme lui, vous aviez donc remarqué tous ces détails? ne sérai-je pas obligé d'avouer que j'admire en sot , ou que j'ai le même œil que ' David ou Raphaël ? Raphaël remarquait comme je remarque, parce qu'il était homme comme moi; mais il remarquait qu^ il avait remarqué : voilà sa supériorité. Il se rendait compte à luimême de tout ce qu'il voyait, et il ^sayait de m'en retracer le souvenir. Que Vemet devait rire quand il entendait le Parisien qui n'avait vu que les ondulations de la Seine , décider de la vérité d'un tableau qui peint la nature en deuil, la mer en courroux, la mer en fureur et les reflets d'une lumière effrayante, la pompe af&euse et l'appareil terrible qui enveloppe un

yaisseau battu par la tempête ! Mais un marin témoin du naùfirage àu(|Ml il a ëcbappë , se rappellerait ces scènes d^horreur, et, voyant tout, dirait en lui-même, comme Vernet : Que cela est beau I Que cette langue de la peinture est pauvre ! Qu'il y a peu dé choses sur cette toile en comparaison de ce ciel que j'improvise ! Noiis improvisons tous en lisant^ comme en regardant^ en tâtant^eten écoutant. Chacun de nos* sens nous fournit, dans un instant, une infinité d'idées ci de sentimens qui existent tous à la fois sans se mêler, sans se nuire. Ce n'est que sur le papier que la pensée et le sentiment s'étendent et s^afikiblissent en se divisant par des signes qui s'Isolent par leur nature, et ne se réunissent que par la pensée qui les rattache à Tunité. Chaque art a ses règles qu'il fiiut apprendre ; mais ces règles -sont des conventions : voilà pourquoi elles sont sujettes au changement. La musique n'est pas la nature : ce n'est qu'une imitation d'après des habitudes variables, selon les temps et les lieux. LuUi était admiré, donc il était admirable , c'est-à-dire, qu'avec leè signes, les usages reçus de son temps pour rharmonie et là mélodie, il excitait les passions de ses auditeurs. Vouloir juger aujour-

sus

d'Imi de la valeur de ses ex^ssîons muacales par l'effet qu'elles prodoiraieM sur nos oreilles, cTest Touloir juger du mérite d'une langue par une autre. Faîtes ^ selon les temps , des signes tout Tusage qu'en faisait LuUi ou Mozart : vous (Urriveres égaleihent au but.

Ces réflexions ont pour but de montrer que Tout est dans ^oa^> qu'on trouve partout des modèles de l'art > pourvu qu'on sache lire» Bossuet, par exemple 9 est toujours à imiter ou à traduire^ même lorsqu'il traite les sujets qui vous parais* sent les plus éloignes de l?elui qui vous occupée Bossuet transportait son auditoire; donc^ il avait un talent supérieur ; voilà notre règle» Les hmtk*mes du temps de Louis XIY étaient les hommes d'aujourd'hui. J'ai plus d'une fois remarqué l'étonnement de la jeunesse quand je parlais de Bossuet, quand je lisais quelques-unes de ces pages où l'éloquence est y pour ainsi dire , cachée à nos yeux sous un voile épais ^ parce que le sujet ne nous parait pas même susceptible d'être traité éloquemmenté Je connaissais mon audi* toire, nous dirait Bossuet; je le faisais fondre en larmes ; j'ai été plus d'une fois interrompu par- des sanglots. Croyez -moi y si j'avais l'faonnew de porter la parole devant vous , je con-

nais toutes vos pensées les plus secrètes ; je puis sonder les replis de* votre cœur ; je le ferai palpiter quand il me plaira ': je sais bien ce qu'il £iut dire pour exalter encore Fardeur d'une jeunesse bouillante ^ ou pour toucher son àme par la peinture des sentimens honnêtes que la nature y a gravés. Prenez - moi pour modèle. Voyez l'effet que produisaient mes paroles. Traduisez-moi , et votre discours ne peut manquer de plaire , orné de tous les artifices oratoires que j'ai moi-même empruntés à Gicéron, qui les avait appris 4e Démosthène. La pensée est toujours prêté : apprenez à improviser l'expression.

DIFFERElfCE DES TROIS GENRES.

L'improvisation italienne est un amusement sans aucun intérêt, sans aucune utilité réelle. Qu'importe, en eflfet, que l'on sache improviser en vers sur un sujet quelconque ? A quoi cela peut-il servir dans la vie ? Geut qui dnt un goût décidé pour cet exercice , n'ont pas besoin de règles y et, quand on se fait un état de ce talent, ce que l'inclination a commencé par hasard , se

trouve bientôt perfectionné par là nécessité de vivre*

Ceux qui n^ont qu'une envie passagère, une simple curiosité de savoir comment la méthode s'appliquerait à cette espèce d^improvisation ; ceux-là ont besoin de guides et de soutiens dans leur entreprise. En général , notre méthode n'est pas nécessaire à ceux qiii veulent fortement et toujours, comme à ceux qui né veulent pas du tout ; nptre méthode, comme toutes les méthodes du monde , n'est bonne que pour la . masse qui va comme on la fait aller. Nous encourageons nos élèves : que pouvait faire de plus le maître de Gicéron ?

J'ai dit qu'il fallait savoir se vaincre soi- . même. Mais personne ne doute de cette vérité, et tout le monde sait comme moi que, quand on a peur, on ne peut pas improviser. J'ajoute que nous avons tous la &culté d'être maîtres de nous. On en convient; mais on s'étonne que j'appelle enseignement l'exposé de ces vérités incontestables et non contestées. On s'est indigné dans la Belgique qu'un étranger, sans mission, vînt &ire la leçon à tout un peuple , et lui imposer une nouvelle croyance. Je pense que cette erreur a été une des causes de tous les sar-

cannes et de toutes les calomnies dont un a Youlu m'accabler. On ycit, par ce qui précède y que je ne veux régenter personne : je reax aider les ignorans, et les savans se jettent entre eux et moi avec une espèce de foreur. Je ne parle k aucon peuple y je parle à tout homme qui reut m'en-* tendre : qu'il soit Belge ^ Anglais ou Français^ il est homme; et^ s'il a besoin de moi ^ cela me suffit. Je lui dirai ce qu'il fiiut fiiire pour im^^ proviser dans une langue ^ quoique je ne la c0ft« naisse point.

Après avoir Ëiit l'épreuve de son coumge & vaincre une fiiusse honte , après m'être assuré de sa docilité y je lui dirai : Apprenea un cbant d'un poème de votre pays ; essayez de raconter les autres ; faites tous ces exercices avec les ré * flexions que vous avez lues plus haut. Vous verrez que si l'on est musicien quand on sait six sonate^ et qu'^n les comprend j on est poète quand on sait un chant d'Homi^e et qu'on le comprend , c'est-à*dire, quand on a vérifié que tout y est. L'expérience se Ëiit au moment où j'écris. Si elle ne réussit pas, j'en induirai les maîtres de l'Enseignement universel^ afin qu'ils ne^ perdent pas leur temps dans des essais inutiles. •

Je dojs m'attendre à la moquerie des autres peuples : ils se ressemblent tous. Les Français n'apprendront pas sans rire que, par TEnsei-* gnement universel, un Flamand parvient à par^ 1er #t à écrire aussi bien qu'eux. JLes peuples 90nty comme les individus , jaloux et moqueurs les unsà l'égard des autres. Itsrépètent sérieuse-*ment que la langue firançaise est bonne pour par*- 1er à des hommes, l'espagnol à Dieu , l'anglais aux oiseaux; que sais*jç encore? j*ai oublié le reste. Quand deux hommes se rencontrent, ils se font politesse comme s'ils se croyaient égaux en intelligence; mais si l'un des deux se trouve enfoncé dans le'centre du pays de l'autre, on ne fait plus tant de cérémonie : on abuse de sa force comme de raison ; tout dénote dans l'intrus une origine barbare ; on le traite sans façon comme un idiot. Sa prononciation feit pâmer de rire, la gaucherie de ses gestes, tout annonce en lui l'espèce bâtarde à laquelle il appartient : là, c'est un peuple lourd, celui-ci est léger et frivole, celui-là grossier, celui-ci fier et hautain. En général , un peuple se croit, de bonne 'foi , supérieur à un autre peuple ; et , pour peu que lés passions s'en ÈnSient , voilà la guerre allumée : on tue tant qu'on peut de part

et d'autre 9 sans remords, comme quand on écrase des insectes. Plus on tue y plus cela est glorieux. On se fait payer tant par tête j on demande une croix pour un village brûlé, un ' grand cordon , si c'est une grande ville, suirant le tarif ; et ce trafic de saiig s'appelle amour de k patrie I Cette démence n'est-elle pas uniyer-* selle ? Où donc est-il , ce peuple qui se prétend supérieur aux autres par la raison , par l'intelligence ? Vous parlez d'anftouv de la patrie , et c'est au nom de la patrie que; vous vous élances comme des bêtes féroces sur le peuple voisin ; et si l'on vous demandait ce que c'est que votre patrie, vous vous égorgeriez vous-mêmes leç uns les autres , avant de tomber d'accord sur ce point* Oui , sans doute , il y a une patrie : c'est celte qu'on défend. Il n'y a point de patrie qui attaque. Tout le monde sait cela direz-vous. — Avouez qu'on ne s'en douterait pas } convenez que les disputes de supériorité de peuple à peuple sont aussi ridicules que les prétentions des individus entre eux. — Cela se peut; mais revenez donc à TËnseignement universel. — Je n'en suis pas sorti : je vous dis que tous les peuples , comme les individus, ont une égale intelligence; que les peuples diffèrent par les

mœurs comme les hommes par les actions. Le calumet^ la pipe ^ le turban, Phabit long, le gilet de velours par-dessus ou par-dessous, la taverne ou lé salon ; Thomme choisit dans tout cela ce qui lui convient ; tout cela n'ôte ni ne donne de Kntelligence : ce choix appartient à la vo-^ lonté, et je n'ai pas dit que les peuples , pas plus que les hommes , avaient la même volonté. Annibal menaçait Rome ; les Romains voulurent périr plutôt que de céder , et ils ne périrent pas. Les Romains n^avaient pas plus d'intelligence que nous; mais c'était leur goût, leurs moeurs et leurs habitudes ; un autre peuple serait allé à la comédie : chacun son goût; mais rintelligence est la même.

Au surplus, vous savez que je n'écris point pour les peuples : ils sont ce qu'ils ont été et ce qu'ils seront. Je parle à chaque individu : un individu peut tout ce qu'il veut. Voilà l'Enseignement universel.

Il &ut en appliquer la méthode surtout aux choses utiles : faire une tragédie impromptu demande une longue étude ; improviser un petit compliment en vers est lin talent de salon qui suppose également des connaissances acquises , indépendantes de l'intelligence que nous avons

son

tous ; mais ces talens ne trouvent pas si souvent leur application , et ils ne sont pas si utiles que l'improvisation en prose.

Or ^ il y a trois genres : on se propose quelqudfois de louer ou de blâmer* C'est le même genre qu^on appelle démonstratif. Je ne sais pas pourquoi les rhétoriciens n'ont Ëiit qu'un genre de deux choses si différentes* On ne loue guère que par force y ou en passant et par manière d'acquit; )e dis par force ^ c'est-à-dire, pour obéir aux usages , aux conventions reçues. Les académiciens sont convenus de se louer entre eux ; mais on sent la contrainte du louangeur dans ces compositions littéraires : il est même reçu que ces discours académiques ne tireront point à conséquence. C'est une parade qu'on joue par ordre et de mauvaise grâce. L'orateur est embarrassé de son rôle, et^ quand il a la maladresse d'y rester et d'exécuter l'wdre à la let^ tre, quand il ne sait pas adroitement substituer un sujet de sa façon à celui qui lui a été imposé, les bâillemens de l'auditoire l'avertissent qu'il a trop de scrupule. Un peu de superdbierie est utile en pareille occasion. Du reste, on est équi^ table envers le panégyriste obligé^ on lui tient compte de son dévouement : chacun serend jusr-

tic^ f et sent qu'à sa place il nepourrait pas faire mieux* Il n'e&t pas dana la nature qu'un homme loue siuc^ement un autre homme. En effets quand oa croit à la difierence des intelligences, quand on croit * que le génie a tout Êtit y il ne reste plus rien à louer ; et quand la conscience dément l'éloge^ on ne peut louer que gauchement;.

On sent^ d'après ces réflexions, combien un éloge doit être diiBckle à Êiire. Il est bien aisé , disait Socrate> de louer les Athéniens en présence des Athéniens. U aurait pu ajouter : Mais l'entreprise serait bien hasardeuse en présence des Lacédémoniens. Il n'y a point d'éloge cité comme chef-d'œuvre; mais surtout il n'y a point de ^x^Uection d'éloges qui aient jamais Êiit la réputation d'un grand écrivain. Quelques poètes sont venus jusqu'à nous avec des satires ; aucun avçc des éloges. Il y aurait do quoi périr d'enmn.

Mais enfin y si nous voulons enseigner à improviser un éloge y nous faisons étudier Toraison funèbre de Henriette de France. Nous remarquons que Bossuet a choisi cette proposition oratoire : Diai dvoulu la réçolution d^Anghterre. Q'eA cela qu'il s'agit de prouver. Le cadre est vaste» le spectacle est grand y l'exeinple est ter-

rible, les suites sont afireuses^ les obstacles renaissent sans cesse. La vertu de Henriette semble d'abord tout aplanir* Dieu triompbe de tout. L'événement avait été prédit d'avance : cette sinistre prédiction nous épouvante.

Nous faisons voir que tous les détails de cette belle composition se trouvent partout ; que tous les éloges sont calqués sur celui-là, et qu'il ressemble lui-même à tous les autres. L'histoire

d'Angleterre est écrite dans chaque mot; il serait Éicile de l'inventer d'après le discours ; et , si l'on se trompait sur les faits précis, on ne pourrait imaginer que des faits analogues quand on sait lire. Or , voici^omment nous faisons lire :

Exorde : « Celui qvd règne dans les deux ^ dé )) qui relèvent tous les empires y à qui seul appar^ y> tient la gloire^ la majesté ^ V indépendance ^ est 3) aussi le seul qui se glorifie dé faire la loi aux » rois y de leur donner ^ quand il lui plaît y de » grandes et de terribles leçons. »

Cela m'apprend que Charles ne régnait que sur un coin de terre, que son empire ne contenait que quelques petits royaumes; seul me Élit comprendre que sa gloire a été perdue , son indépendance détruite , sa majesté violée ; se glorifie de fçire la loi m'apprend que Dieu

âyait menacé dans FËCriture ceux qui abandon^ neraient son culte ; quand il Im plaît y m^in- . diqu^ Un événement inattendu. La désobéis-^ sance était ancienne ; la punition arriva quand on eh avait presque oublié la causer

^Continuez ainsi la lecture y vous apprendrez ce que c^est qù^écrire. Si je ne trouve pas les Êiits y ou des Êdts analogues en lisant votre discours, en écoutant vôtre improvisation y c'est commie si vous ne parliez pas* Cette règle est la même pour improviser comme pour écrire ; c'est la marche de Racine comme celle de Bos*^ suet. Racine a dit :

Tel , en un secret vallon , Sur le bord d*une onde pure ^ Croit , à Tabri de Taquilon , Un jeune Ws , Vamonr de la nature.

Vous voyez bien que Joas a été secrètement élevé dans le temple : il était nourri de pures maximes 9 il était à Fabri des foreurs d'Athalie^ tout le monde l'aimait Ne dirait*on pas que beaucoup de versificateurs ignorent cette règle ? Ils vont me dire : Nous le savons bien ; mais

nous avons du génie ^ et les règles ne JKmt pas faites pour nous*

Laissez ces messieurs enfiler des mots qui rie disent rien , dont il est imp'ossible de composer un tableau de &its concordans et vraisembla:' h\e$y et recommandez cette règle unique à vos élèves. Toute la rhétorique est là. Qu'ils soient élégans^ harmonieux , magnifiques, précis, sublimes même ; ne les suivez pas dans les nues, n'ayez point d'invention, point de génie : regardez , et dites ce que vous voyez.

Quand on a appris le discours de Bossuet,on le répète sans cesse , on vérifie tous les autres et l'on improvise. Mais expliquez-nous, dira-t-on, comment on fait pour improviser? On fait ce que je viens de dire : on apprend le finançais ; on sait un discours du genre , on le comprendy on y compare tous les autres, on étudie l'histoire d'un homme, et l'on ouvre la bouche. Voilà le secret. Mirabeau n'en avait pas d'autre.

Blâmer est trop aisé : il ne faut pas ici de règles particulières. Qui sak louer d'ailleurs sait tout dans le genre démonstratif; car Bossuet n'a pas manqué de blâmer Henri VIII et toutes les sectes dé l'Angleterre. Vous n'oublierez point d'avoir toujours une satire prête : cela donne

ftu discours de la variété, sans nuire à Punité ^ quand le sujet du blâme est choisi dans les Êiit^. La variété Vient des sentiméns divers qui nais-^ sent de la contemplation du même objet. Bos-^ suet , sans sortir de son sujet, excite mon admiration par le spectacle imposant de la toute^^ puissance de Dieu, et mon feffroîpar le portrait de Gromwell. Il change sans cesse de sentimens, et parle toujours de la même chose qu'il me présente toujours sous un aspect nouveau ; et cependant il ne peut rien dire de nouveau. Voilà un singulier problème dont la solution est bien facile. L'orateur doit dire du neuf, et il n'y a rien de neuf. Voici l'explicationr de cette contradiction apparente : ce que Bossuet dit n'est pas neuf, Phistoire était connue de tous ses auditeurs; ses réflexions n'étaient pas neuves, tout le monde les avait faites ; mais elles étaient inattendues. Ce n'est pas un orateur , celui qu'on devine avant qu'il ait parlé ; ce n'est pas un musicien, celui dont on achève mentalement toutes les phrases à mesure qu'il les commence. Celui-là est orateur^ qui, plein de son sujet, choisit dans l'infinie variété de ses pensées , celles qu'il doit présenter , celles qu'il, faut mettre dans un autre ordre ^ et Réserver 'pour le mo-

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