‹ Enseignement universelChapitre 26 sur 36 · DE L'ORATEUR A LA TRIBUNE · texte numérisé non relu

DE L'ORATEUR A LA TRIBUNE

La tribune est an champ de bataille. L'ora* teur sacré ne porte que des paroles de paix et de charité : il apaise les ressentimens , il calme la colère et toutes les passions. L^)rateur ne monte à la tribune que pour les exciter. Il ne cherche que la victoire qu'on lui dispute. Il combat , il fait la guerre , il veut renverser un parti qui s^oppose k ses efibrtSr Tout est résistance. Il ne peut même obtenir qu'on lui obéisse toujours parmi les siens. C'est un général dont l'armée est sans cesse prête à se soulever. On lui conteste souvent l'autorité qu'il s'arroge, on l'abandonne au fort de la mêlée ; il n'est jamais sûr de son parti y il doit le flatter et le séduire : il faut qu'il lui plaise pour qu'on le suive ; et; plus il réussit auprès des siens y plus il irrite ceux

qu'il doit combattre« Si la gloire de vaincre ne lui appartient tout entière , là hontie de la défaite tombe sur sa tété ; il est abandonné dès qu'il est vaincà, et sa suprématie précaire ne tient qu^au succès seul. C'est un poste d'honneur, enyié même de ceux qui sont incapables de s'y présenter. C'est une dignité à laquelle tous prétendent avoir un droit égal, quoiqu'ils n'osent pas tous s'y élever. On n'y renonce que temporairement 'y et, d'un moment à Pautre^ le premier venu peut se présenter à la place de l'orateur et d*ttn mot indiscret renverser toutes les espérances de la victoire : le triomphe était assuré, la défaite est inËtillible. Cette royauté, trop partagée , et transportée sans cesse en d'autres mains , ne peut rien diriger d'une manière fixe. Si la place n'a pas été prise d'assaut, le moindre mécompte, l'intervention intempestive d'un inexpérimenté détruit et déconcerte toutes les mesures. Le chef habile reprend en vain le commandement : le moment est passé, là confiance perdue, l'ennemi a repris de l'audace^ et la victoire passe sous d'autres drapeaux. Telle est l'issue de ces sortes de combats.

Or, combattre n'est pas raisonner. La guerre gouverne le monde. Ce qu'elle a décidé, elle

veut qu'on Texécute. de bonne foi. Sa force prétend soumettre la raison même; la plus légère observation irrite le vainqueur \ le silenee même est un crime; Rien , en effet , n'est plus insultant que le silence. Celui qui se tait parait calme^ il semble désapprouver avec réflexion , et cet exemple est plus contagieux parce qu^il a l'apparence de la raison ^ et qiie la raison est Tennemie irréconciliable de la force et de fa violence. Qui n'approuve pas ouvertemenLest censé désapprouver en secret. Le Taciturne n'échappait point à l'œil pénétrant du duc d'Albe^ qui voulait le forcer à se déclarer pour le despotisme de Philippe. Le glaive alors &it la loi^ et même^ dans ces discussions sanglantes y chacun se prévaut de la raison : on invoque la vérité. De part et d'autre on lève des soldats , on marche à la guerre 9 et la question se décide le fer à la main : le canon proclame l'arrêt. Le jugement est rendu; il £aut non-seulement s'y soumettre, mais en reconnaître la justice. Obéir ne suffit point : il faut obéir avec zèle , avec plaisir, et confesser l'erreur, les fautes, les crimes du parti vaincu ; proclamer la raison , la bonté , les vertus du parti vainqueur. Peu à peu on se fiiçonne à l'obéissance; on commence par avoir honte, et.

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pour se débarrasser de ce sentiment qui nous humilie à nos propres yeux ^ on se persuade qu'il est raisonnable de célébrer Auguste en yers^ aprè§ avoir porté les armes contre Auguste.

Ni la guerre ni ses suites n'ont aucun r^^pport avec la reuson. Le duel n'est pas plus ridicule que la guerre. Le succès d'un combat de cent mille hommcfs ne prouve rien. Le duelliste obéit à ses passions y et ne raisonne plus. Tuer pour autrui n'est pas plus démonstratif. Le général qui conserve sa présence d'esprit au milieu d'un carré d'infanterie qu'il vient d'enfoncer^ et qui ordonne de piquer les hommes au lieu de frapper de taille et de por\er des coups qui tomberaient souvent sans tuer, cet homme a du courage, et ce seul mot piquez peut décider la victoire et juger une grande question : mais piquez n'a aucun rappoK avec la raison, pas plus que le tayau du chasseur.

C'est dans ces momens d'hprreur que l'amour de la patrie est une vertu. Quand on défend sa patrie , on n'est pas vertueux y on est égoïste ; on n'obéit pas à la vertu, mais à l'instinct : c'est le cas de la propre défense. La raison l'autorise dans l'homme, puisqu'il ne peut pas renoncer à sa qualité d'animal sans cesser d'être. C'est la

raison qui combine et dispose tous les moyens que nous employons pour conserver notre vie qu'on attaque; c'est un sentiment qui nous pousse et nous entraîne malgré nous \ il ne s'agit ni de discussions , ni de raisonnemens : il s'agit de vivre.

\ Quand la patrie se porfe au dehors, et nous entraîne aux' combats, il n'y a plus en nous de sentiment naturel qui nous commande. C'est au devoir que nous obéissons ; c'est à l'amour de la patrie que nous nous sacrifions ] c'est un suicide . hasardé qui nous honore, parce que la vertu l'approuve et l'orclonhe. Ce ne sont pas des hommes^«ce sont des citoyens qui vont s'exposer à'périrpouv obéir à la loi. Socrate combattait par VeHu au siège de Potidée; mais les malheureux habitans ne faisaient qu'obéir à la loi de lanature. Se défendre n'est ni devoir, ni vertu. Quand même Is^ société n'existerait pas , attaquer son semblable serait un crime 3 l'attaquer dans- la tociété, c'est outrager à la fois les lois naturelles et civiles. Assaillir la société voisine, par les ordres et sous la bannière du peuple auquel on appartient, c'est se dévouer, c^est soumetirre «a raison , et y renoncer ; c'est étouffer lès sentîmens de la nature pour remplir les de-*

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voirs que Dieu même nous impose > en nous Élisant naître sur tel coin de terre plutôt qu'ailleurs. Nos sentimens: viennent de lui^ ainsi que rorganisaiion sociale : or, comme Findividu n'eùsteque p^uc.fotïmer iHespèce^et non pas l'espèce pour l'indiyida , cefaii-d. doit se sacri* fier pour sa patrie ; «.ais remplir ce devoir est la plus difficile ^«t par conséquent ila^plus noble des vertus* Gek n'estipoint dans la raison , cette loi est au-dessus:»' dei la' raison. Le précepte se borne à i'exposer; Se dévouer sans aucune espérance y comme Gurtius, deviendrait un effî>irt au-dessus de rhumanité. De tout ce qui ^nôus entoure, rien n'est peut-être plus difficile- à expliquer que ce mystère de la sodété > mais il ne s'agit pas de discuter : on doit obéir sans murmure à la volonté de Ja patrie; encoFe*n'ést-*ce pas assez d'obéir : la vertu est une action y c'est un effi>rt^ Tâchons y en ce cas , si nous sommes Ëdbles y de nous distraire par l'espoir des récompenses; songeohs à la gloire toutes les fois que l'envie de vivre se présente à notre pensée; maïs qifand le moment est passée quand le devoir est rempli, rentrons dans la nature y et revenons à la raison. Ce spectacle n'est pas moins beau quq celui de la vertu qui s'immole ellermémr.

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Y a«t-il rien de plus attendrissant que ces ins-' tans d'armistices où deur armées, posant les ar« mes y se confondent ; où les soldats^ devenus hommes, oubliant la patrie, s'embrassent comme firères , et semblent se dédommager , par ces té^ moignages passagers d'une amitié réciproque , des maux qu'ils se sont &its et de ceux qu'ils Yont se Ëdre ! Mais ils se séparent au premier signal, ils se regardent d'un œil Êirouche,' ib recommencent à s'égorger. La valeur , le hasard, un rien décide tout J'admire des deux côtés tous ces héros de la patrie ; mais je me dis que tout ce firacas n'a rien de commun avec ma raison.

Les orateurs décident aussi de tout dans leurs discussions. Ces discussions elles-mêmes sont des guerres; elles s'entament avec ardeur , se continuent dans des transports , dans des accès , avec des cris tumultueux ; enfin elles se terminent quelquefois par des violences. Qu'a de commun la froide raison avec taift de bruit ? Ce- * pendant la loi, cette régulatrice suprême des actions du citoyen , se Êiit entendre du sein de cette tempête ; elle parle au milieu de ces éclairs et de ce tonnerre j je l'écoute avec respect, j'obéis *, j'y soumets ma raison qui ne peut expli-

quer ce nouveau mystère. Voilà encore une vertu du citoyen. Ne cherchez point à me Êiire entendre que c^est la raison qui a parlé ; je n'ai point reconnu sa voix.

D'après ces principes, voyons ce que doit faire un orateur à la tribune.

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