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Les Premières, dans notre langue parisienne (qu'il ne faut pas confondre avec la langue fran- (,'aise), les premières veulent dire : Les premières représentations.

Les premières ne sont pas comme les courses de chevaux en Angleterre, comme les combats de taureaux en Espagne, comme les kermesses en Hollande, un de ces plaisirs nationaux qui affolent, pendant un certain temps, tout un pays ou toute une ville; ce n'est que la passion, à une heure dite, tout à coup, de cette fraction parisienne que, dans cette même langue particulière aux Parisiens, on appelle : tout Paris, et qui, en réalité, se compose de deux cents individus, mettons trois cents pour ne blesser personne.

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Avec CCS trois cents individus, lesquels se transportent pendant tout l'hiver dans tous les théâtres de la capitale, mais aux Premières seulement, il faut que nous comptions, nous, auteurs dramatiques, car ils constituent, sans appel, ce qu'on nomme l'opinion ou plutôt le goût de Paris, par conséquent de la France, et en matière d'art du monde entier, car les Français ont fini par faire croire qu'ils réglaient le goût du monde. Disons tout de suite que le monde c'est Londres, Pétersbourg et Vienne.

Ce groupe de juges déflnitifs est formé des éléments les plus dissemblables, les plus incompatibles les uns avec les autres, comme esprit, comme mœurs, comme position. Ce sont des hommes de lettres, des gens du monde, des artistes, des étrangers, des hommes de bourse, des employés, des grandes dames, des commis de magasin, des femmes honnêtes, des femmes légères. Tous ces gens-là se connaissent devue, quelquefois de nom, et, sans s'ôtre jamais adressé la parole, ils savent d'avance qu'ils se retrouveront aux Premières et sont bien aises de s'y retrouver. 11 est arrivé à la princesse *", dans une de ces solennités, de remarquer l'absence de mademoiselle X... et de dire :

— Tiens, mademoiselle \... n'est pas là, est-ce qu'elle est malade?

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Elle ne parlait pas ainsi par sympathie assurément, du moins je le crois, mais par habitude, et ce jour-h\ mademoiselle X... avait l'honneur de manquer ;\ la princesse ***.

Comment toutes ces personnes si différentes les unes des autres, et qui ne sont appelées que dans les théâtres à rendre ensemble un jugement sur une question générale, se sont-elles si bien donné le mot et s'entcndent-elles si bien ! Voilà ce qui est inexplicable, même pour un Parisien. Gela fait partie, comme le rêve, la migraine, la rate et le choléra, des choses mystérieuses de la nature. Je constate un fait dont j'ignore absolument la cause.

Ce sont des courants, dirait un physiologiste, des atomes crochus, dirait un philosophe.

Cette faculté d'appréciation, mais d'appréciation toujours juste, n'implique pas une éducation ou une instruction de premier ordre ; il en est parmi ces tout-puissants qui n'ont jamais lu un livre, ni même une pièce de théâtre, qui ne savent pas très-bien qui a composé tel ou tel chefd'œuvre dramatique des époques précédentes, et dont néanmoins la décision est irrévocable. Affaire de goût naturel et d'expérience acquise. Ces gens-là soupèsent une comédie ou un drame, comme un garçon de bain calcule la chaleur de l'eau rien qu'en plongeanlla main dedans, comme

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un garçon de la Banque compte mille francs en or ou en écus en jetant un certain poids de pièces d'or ou d'argent d'une main dans l'autre.

Les gens du métier, les confrères en dehors même de la question de jalousie ou de sympathie, les critiques de profession les plus consciencieux et les plus intègres peuvent se tromper et se trompent très-souvent sur la carrière que doit fournir une œuvre de théâtre ; ces trois cents individus ne se trompent jamais.

Une pièce peut avoir réussi, bruyamment, avec éclat, avec transport, à la première ; si une de ces trois cents personnes vous dit : Ce n'est pas un succès, vous verrez, vers la quarantième, les mauvais symptômes se déclarer. Les symptômes sont des réclames ainsi conçues à la troisième page des journaux : Jamais le théâtre *** n'a obtenu un succès égal à celui de la pièce qu'il représente en ce moment. Tous les soirs on rappelle M.*** et madame *** — Ou bien : Les recettes du théâtre *** se sont élevées ce mois à la somme de.... — ou bien : Le théâtre *** a dû faire établir deux bureaux pour répondre à l'empressement du public, etc., etc.

Uèglc générale : Un théâtre ne commence à faire parler de son succès que lorsqu'il commence à ne plus en être sûr.

Le soir môme d'une première, Paris saitâ quoi

LES PREMIÈRES REPRÉSENTATIONS 26ii

s-'en tenir sur l'œuvre nouvelle. Les trois cents spectateurs en question se répandent, après le baisser du rideau, dans tous les endroits où se font, se défont et se transforment les renommées, dans les cercles, dans les cafés, sur les boulevards, chez les femmes du monde et dans le monde des femmes.

Au bout d'une heure il y a un grand homme de plus ou de moins, voilà tout.

Les jugements de cet aréopage sont rendus <lans une formule particulière toute pleine de nuances.

Si l'on voit entrer au cercle, ou si l'on rencontre en quelque autre lieu que ce soit, après la représentation, un de -ces habitués des Premières, et que l'on s'intéresse peu ou prou aux choses de théâtre, on lui dit :

— Hé bien, la pièce de ce soir?

— Penh!

— Ce n'est pas bon ?

— Il y a un acte, ou une scène, ou un mot. Ce qu'il y a, il l'a vu.

— Ça fera-t-il de l'argent ?

Car, dans ce siècle où l'argent est tout, comme dans tous les siècles précédents et comme dans tous les siècles à venir, le succès d'argent est de-

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venu l'argument quand môme, pour les foules, bien entendu.

Vous qui me lisez, et moi qui écris, nous sommes au-dessus de ces choses-là, cela va sans dire.

L'habitué répond : Ça fera ou ça ne fera pas d'argent.

C'est fini, la pièce est jugée.

Il y a des variantes :

— Hc bien, la pièce de ce soir?

— Très-remarquable.

— Ça fera-t-il de l'argent ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Je n'en sais rien.

— C'est mal joué?

— C'est très-bien joué.

— Alors...

— Alors ça ne fera pas d'argent, voilà tout ce que je puis vous dire. Ça en fera pout-èlre à la reprise, si on reprend la pièce.

11 ne peut pas définir les raisons, mais il les devine. C'est le sixième sens qui fonctionne, le sens parisien.

Autre variante :

— Hé bien, la pièce de ce soir ?

— C'est idiot. (Langue parisienne.)

— C'est lonibé alors ?

LES PREMIERES REPRÉSENTATIONS i67

— Non, un succès à tout rompre.

— 11 ne faut pas y aller?

— Si, allez-y, il faut voir (;a.

— Pourquoi?

— Je n'eu sais rien, mais il faut voir ça.

Tels sont les dialogues qui suivent une première, voyons ceux qui la précèdent.

Si la pièce annoncée pour le soir est d'un des deux ou trois hommes dont l'œuvre est un événement, voici ce que vous entendrez probablement dans les lieux publics ou dans les réunions intimes de la journée.

— Qu'est-ce que vous faites ce soir?

— Ce que je fais ? Mais je vais à la Premihe de Ponsard ou d'Augicr.

— Ah! c'est ce soir?

Celui ou celle qui dit cette dernière phrase n'a jamais été et ne sera jamais dans les trois cents. Un Parisien qui ne sait pas qu'il y a une Première peut être né à Paris, ne l'avoir jamais quitté, mais ce n'est pas un Parisien. Vous aurez remarqué que la personne interpellée a dit : « Je vais à la Première de Ponsard ou d'Augier. »

En effet, quand une pièce nouvelle porte un nom de cette notoriété, ce n'est plus une Première, c'est la Première de tel ou tel.

L'écrivain occupe-l-il le second rang, — voici le dialogue :

— Quest-ce que vous faites ce soir?

— Je vais à la Première de tel théâtre. L'auteur ne fait plus rien ;\ l'aflaire. C'est la

Première qui est importante par son seul fait de Première, c'est-à-dire par la réunion d'un certain nombre de personnes avec lesquelles il faut se trouver si l'on est du monde ; entendons-nous, si l'on est de son monde, à soi ; car maintenant, à Paris, chacun a le] sien et c'est, à l'envers de ce <[ui se passait jadis, le mélange de ces mondes hétérogènes qui constitue le monde parisien.

N'allez pas croire que ces trois cents juges vont exprimer leur opinion pendant la représentation (le la pièce nouvelle, et qu'ils vont se trahir par la rigueur, ou l'impatience, ou la netteté de leurs impressions.

Loin de là. Ils n'applaudissent pas, ils sifflent encore moins, ils ne bâillent pas, pour qui les prenez-vous, ils ne s'en vont pas avant la fin, ils ne rient pas outre mesure, ils ne sauraient pleurer non plus, et, si vous ne les connaissez pas, je vous défie de les deviner à aucune manifestation extérieure.

Un regard échangé à un certain moment avec un ami dans la salle, ou même, et voilà qui est admirable dans ce langage franc-maçonnique des

Parisiens, un simple dignement d'yeux, interpellant un des deux cent quatre-vingt-dix-neuf autres sans être personnellement connu de lui, et la pièce est jugée. Tous ces inities places les uns en bas, les autres en haut, ceux-ci en pleine lumière, ceux-là dans l'ombre, magnétiquement reliés par une sensation commune, deviennent pendant cette soirée, en dehors de leurs mœurs ordinaires, confidents et amis les uns des autres.

Ils communient à la môme table sous les espèces du goût.

Cette télégraphie s'établit à travers la salle, invisible et positive. Celui-ci prend sa lorgnette d'une certaine façon, celle-là se gratte le bout du nez d'une certaine manière ; un demi-sourire ici, un œil fermé là, tout est dit. L'auteur est dans le filet de ces oiseleurs impitoyables. Il peut se débattre, tant qu'il veut, il est pris. D'ailleurs il le connaît bien ce public partiel, et la salle peut s'elTondrer sous les bravos, si le bataillon sacré ne donne pas, il sent qu'il manque quelque chose à son succès et comprend qu'il manque quelque chose à sa pièce ; et quand tout le monde le félicite à la fin, il pense malgré lui à ce demi-sourire, à cet œil fermé, à cette lorgnette prise d'une certaine façon, à ce nez gratté d'une certaine manière, car il a tout.vu, le malheureux. Cependant on offrirait à l'auteur d'exclure les trois cents de

sa Première, il n'accepterait pas, quoi qu'il ait à redouter d'eux. Une pièce qu'ils n'auraient pas poinçonnée ne serait pas une pièce et ne le deviendrait jamais. Mais si on les émeut, si on les prend, si on les empoigne (langue parisienne), quel triomphe. C'est rare, mais ça se voit. Alors l'œuvre reste.

Vous avez entendu dire certainement qu'il y a en France des chefs-d'œuvre incompris. Ce n'est pas vrai. Il n'y a pas de chefs-d'œuvre incompris, il n'y en a jamais eu. Comment saurait-on qu'un chefd'œuvre est incompris? Le déclarer incompris serait le proclamer chef-d'œuvre; le proclamer chef-d'œuvre serait le déclarer compris. Le jour oùBoileau déclarait le Misanthrope chef-d'œuvre, le Misanthrope pouvait ne pas faire d'argent ; il avait trouvé les spectateurs qu'il lui fallait. On a toujours le public pour lequel on écrit. Ne pas être compris de ceux qui ne comprennent pas, ce n'est pas ne pas être compris ; et ceux qui comprennent comprennent tout. Disons, si vous voulez, que certaines œuvres d'un ordre supérieur ne fournissent pas, à première vue, la môme carrière que d'autres productions insignifiantes dont la foule s'engoue ; disons qu'il est regrettable que la pensée d'un homme de génie ne puisse pas se répandre dans les masses aussi facilement que les lieux communs des hommes de méliei-;

LES PREMIÈIIES RE l'Il ÉSENT A TIONS -271

(lisons enfin qu'il est malheureux qu'un grand artiste, à quelqueforme del'art qu'il appartienne, ne recueille pas immédiatement tous les bénéfices d'une belle et haute conception, mais ne disons pas qu'il est incompris, puisqu'il a justement pour lui le public qu'il veut avoir, les trois cents pour lesquels il a travaillé, et que son rival inférieur et plus heureux échangerait volontiers, une fois sa fortune faite, contre ses milliers de spectateurs.

J'entends aussi très-souvent critiquer le mauvais goût du public. Est-ce bien le public qui a mauvais goût? De ce que la foule va entendre cent cinquante ou deux cents fois une composition vulgaire dont .un homme de sens ne voudrait pas entendre, ni surtout lire une scène, s'ensuitil absolument que cette foule a mauvais goût ? Non. Il s'ensuit que les auteurs qui font ces choses-h\ font de mauvaises choses, et le public parisien, pour qui le théâtre est un besoin, se contente momentanément de ce qu'on lui donne. Ce n'est pas lui qui a choisi ce genre facile, c'est l'auteur qui a trouvé plus facile d'exploiter ce genre. Pourquoi le public ne va-t-il pas plutôt entendre Phèdre ou Brilonmcus, que telle ou telle farce ? Parce que le directeur de théâtre qui est

forcé de jouer Phèdre ou Britannicus une fois par semaine pour expliquer sa subvention, sinon pour la gagner, n'apporte pas, pour la représentation de ces chefs-d'œuvre, la même attention, les mêmes soins , les mêmes éléments de succès que le directeur qui doit donner du nouveau à ses risques et périls, et qui veut faire sa fortune. Donnez pour interprètes à Britannicus et à Phèdre des artistes qui soient à ces chefsd'œuvre ce que M. Dupuis et mademoiselle Schneider sont à la Belle-Hélène et à Barbe-Bleue et la foule se portera aux œuvres des maîtres comme elle se porte aux bouffonneries. Ce que veut le public, c'est le plus haut point de perfection possible dans le genre qu'on lui offre, et il aime mieux, en quoi je l'approuve, une farce qui touche au sublime du genre, que le sublime tombant dans la farce par la manière dont il est présenté. Quand mademoiselle Rachel jouait Phèdre ou Hermione, le Théâtre-Français faisait salle comble ; était-ce le jeu seul de mademoiselle Rachel qui attirait la foule? Non, puisque cette même foule diminuait au moins de moitié quand l'artiste jouait une médiocre tragédie contemporaine. Ce qui attirait le public, c'était celte association d'un chef-d'œuvre avec une grande actrice. Cela composait un spectacle dans les conditions absolues du beau, et la foule accourait.

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Le jour où madame AUan jouait le Caprice^ le Théâtre-Français faisait de nouveau salle comble avec ce seul petit acte, parce que la pièce et la comédienne arrivaient à la perfection dans le charmant comme, mademoiselle Rachel et Hermione dans le beau. Redonnez aux chefs-d'œuvre l'interprétation qu'ils méritent, et les chefs-d'œuvre attireront les masses. Mais vous ne pouvez véritablement exiger d'elles qu'elles passent les ponts pour aller entendre estropier les sublimités de Racine et de Corneille par des acteurs de quatrième ordre. •

Non, le public n'est pas aussi léger qu'on l'en accuse ; il donne son argent et sa personne un peu au hasard, mais il ne donne son estime qu'à bon escient. 11 est une littérature qu'il traite comme on traite certaines femmes qu'on a l'air d'aimer, qu'on aime peut-être pendant quelque temps, mais qu'on ne salue pas quand on les rencontre. On offre à ce public une marchandise nouvelle ; il en achète, et comme elle est de celle qui ne se revend pas, il en a pour son argent. Il retourne deux fois, trois fois, dix fois à la même pièce pour passer une soirée, pour accompagner ses amis, pour distraire sa femme, pour en rencontrer une autre, pour entendre une ronde de cabaret, pour revoir une danse de barrière, pour les épaules de mademoiselle Henriette, pour les

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jambes de mademoiselle Flora, pour le corps tout entier de mademoiselle Jacqueline ! Soit.

Eh bien ! si cette ronde lui plaît, si cette danse régaye, si les épaules de mademoiselle Henriette sont belles, si les jambes de m,ademoiselle Flora sont bien faites, si le corps de mademoiselle Jacqueline est remarquable, si ce bruit, ces couleurs, ces lumières, lui font oublier pendant quelque temps les préoccupations, les regrets et les chagrins de la vie réelle, pourquoi voulez-vous qu'il s'abstienne! Sommes-nous des saints? sommesnous des anges ? le théâtre n'est-il pas un plaisir sensuel défendu par la religion, justement parce qu'il peut exalter en nous, et outre mesure, les délicatesses les plus raffinées de l'esprit et les plus vulgaires curiosités des yeux ?Les véritables puritains s'abstiennent de tout spectacle.

Je le déclare ici, devant V Europe assemblée, je n'ai jamais vu le public injuste, méchant, ni bête, c'est le mot dont on se sert à son égard quand on n'est pas dans ses faveurs. Là où il se porte il y a toujours quelque chose, soit dans la pensée môme de l'œuvre, soit dans son interprétation, qui mérite son déplacement. Là où il ne veut pas aller, il y a une raison toujours très-bonne pour (ju'il n'aille pas.

il ne demande qu'à s'amuser, en (juoi il a raison, le théâtre n'étant pas un lieu d'épreuves et

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de mortifications. Il a été plus souvent indulgent pour ce qui était médiocre qu'inintelligent pour ce qui était bon. D'une masse d'hommes assemblés pour porter un jugement dans les choses de la conscience et de l'esprit, il se dégage une moyenne qui est toujours la justice.

Cependant on parle de cabale, c'est-à-dire à une Première d'un certain nombre de spectateurs venus avec la ferme résolution de siffler et de faire tomber la pièce. Pendant assez longtemps, quand un ouvrage dramatique tombait, mais tombait ce qui s'appelle bien, l'auteur et le directeur disaient :I1 y avait une cabale ; les amis, les artistes, les employés, les machinistes répétaient : Il y avait une cabale ; et le public disait naïvement : Il paraît qu'il y avait une cabale.

Erreur! Consolation de l'amour-propre blessé ! Argument des gens en faute : il y a toujours une cabale ; il n'y en a jamais, c'est-à-dire qu'à toute Première il entre un certain nombre d'individus très-désireux d'assister à une chute. Affaire de concurrence, de rivalité, d'envie entre auteurs, directeurs et comédiens, parce qu'il y a encore en France cette conviction que l'homme qui occupe une situation élevée nous prend cette situation, qu'il n'y avait justement que cette place-là pour tout le monde, et que s'il n'y était pas, nous y serions tous. Mais il se trouve aussi que ces

jaloux, ces envieux, ces ennemis, sont précisément les seuls spectateurs qui ne peuvent pas manifester tout haut leui' opinion secrète ; et comme ils occupent eux-mêmes dans l'art une position quelconque, ils seront par cela même condamnés au silence, ou, ce qui est plus douloureux encore, à une apparente sympathie. Disons tout. Si peu artistes que soient ces adversaires naturels, ils le sont cependant un peu, et quand l'œuvre est bonne ils se laissent entraîner, ils applaudissent très-franchement.

Je me rappellerai toujours le mot d'un de nos confrères, homme de talent, mort aujourd'hui, qui tenait dans la littérature dramatique un rang élevé. Il avait écouté, sans décroiser les bras, les quatre premiers actes d'une comédie qui obtenait un grand succès tout autour de lui, et qui allait le faire descendre de deux ou trois échelons. Au cinquième acte l'artiste l'emporta tout à coup sur l'homme, et, suivant le mouvement général , il s'écria malgré lui, en battant des mains :

— Ma foi, tant pis, il faut que j'applaudisse.

Et depuis ce jour il fut un des partisans les plus sincères de l'auteur qu'il n'avait jamais voulu connaître jusqu'alors.

Voilà ce qui arrive de toutes les cabales : elles sont éloullecs quand l'œuvre est bonne, elles triomphent justement quand l'œuvre est mau-

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vaise ; toile d'araiguée ou iiiiiraillc d'airain, selon le vent qui souftle.

C'est une tradition qui nous reste des grandes soirées de 1830 à 1835. Le public se divisait alors en deux camps bien tranchés, l'un résolu à siffler toujours, l'autre à battre des mains quand même. Ce n'était plus une cabale, c'étaient deux cabales, l'une pour, l'autre contre. Ces représentations étaient des batailles qui n'étaient jamais ni complètement gagnées, ni complètement perdues, (^lomme après certaines batailles véritables, on chantait le Te Dewn des deux côtés. Aujourd'hui le public ne nous fait plus tant d'honneur. Les choses se passent d'une manière plus simple, el quand nous tombons, c'est qu'il n'y a vraiment pas 'moyen de faire autrement.

Tout ce que nous pouvons faire, c'est d'avoir l'air de croire encore à la cabale, quand nous voyageons et que nous sommes forcés d'expliquer nos mésaventures à des personnes de province ; mais celui de nous qui voudrait invoquer sérieusement celte excuse, au niilieu de ses aonfrères, se ferait rire au nez.

Les deux seuls exemples de cabale qui aient eu lieu dans ces derniers temps se sont produits, l'un à l'Odéon, l'autre au Théâtre-Français. Mais ce n'étaient pas des cabales littéraires, c'étaient des cabales politiques: ce n'était pas aux écri-

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vains qu'on en voulait , c'était aux personnes. Non-seulement il n'y a pas de cabales, mais, au contraire, les salles sont faites de manière à assurer le succès ; les quelques protestations qui se font jour quelquefois, bien rarement aux Premières, ne sont motivées le plus souvent que par les amis de l'auteur et par la claque, qui veulent imposer trop vite et trop bruyamment le triomphe de l'œuvre. Il est tout naturel, en effet, qu'un jour de Première nous remplissions la salle de nos amis, des amis de nos amis, des amis du directeur et des amis de leurs amis, des amis des comédiens, etc., etc.. Mais nous ne saurions trop engager tous ces amis réunis à ne s'enthousiasmer que peu à peu par un crescendo dont la gradation est d'un effet sur. *

Ce jour-là et la veille de ce jour-là, nous faisons bien assez de mécontents au dehors sans nous en créer encore au dedans. 11 nous est impossible de répondre d'une manière efficace à toutes les demandes et de faire entrer dans la salle tous les amis que nous avons.

Socrate, auteur dramatique ou directeur de théâtre, reviendrait bien vite, ce jour-là, sur ce qu'il disait des amis véritables.

11 est vrai que le lendemain il se retrouverait

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tout seul dans sa petite maison d'Atlicnes ; car nos amis, h. qui nous n'avons pu faire voir la première, se soucient fort peu de la seconde. Pour ma part, je n'ai jamais trouvé, jusqu'à présent, qu'un seul ami qui m'ait toujours demandé pour mes secondes, et pour mes secondes seulement, les deux places que je lui aurais volontiers données pour mes premières. 11 est vrai que c'est un artiste qui ne se laisse pas inlluencer parle tapage du premier jour, quel qu'il soit. C'est le troiscent-unième qui se fait reporter, comme on dit à la Bourse. Il veut connaître l'œuvre, l'entendre, . la juger, la goûter. Il est un de ces malins qui viennent déjeuner dans les maisons où l'on a fait un grand repas la veille.

Cette mode des Premières a pris un tel développement chez nous, qu'on ne saura jamais le parti qu'un auteur en renom ou en vogue pourrait tirer, ce jour-là, de sa situation exceptionnelle. Sa femme, ses enfants, ses amis, son domestique, sa femme de ménage, ses fournisseurs, ses voisins, ses créanciers, le quelqu'un qui connaît quelqu'un qui le connaît, quiconque a le moindre rapport direct ou indirect avec lui devient un personnage important.

On le câline, on ledorlotte, on le flatte, on l'appelle : — Mon cher maître, — mon petit vieux, — mon illustre ami, — mon plus ancien cama-

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rade, — toi que je n'ai jamais oublié. — On lui fait des citations, on le tutoie en latin, on le compare à Molière, à Beaumarchais ; Regnard n'est pas suffisant ; on lui parle de sa mère ; on lui rappelle une personne aimée ; on met tout en jeu : les points suspensifs, les points d'exclamation, la plaisanterie, la tristesse, la grâce, la ruse ; les uns écrivent quatre pages, les autres un seul mot qui doit tout dire. Celui-ci fait valoir qu'il vous a rencontré il y a six mois ; il est vrai qu'on ne l'a pas revu depuis, mais on l'a rencontré il y a six mois, c'est un titre cela ; celui-là a beaucoup connu monsieur votre père, chez une dame qui est morte, bien malheureusement ; l'un estjeune, l'autre est vieux, l'un est un homme, l'autre est une femme, voilà des droits où je ne m'y connais guère. Bref, tous les gens qu'on connaît, une grande partie de ceux qu'on ne connaît pas, veulent assister à votre nouveau triomphe, et pour cela, naturellement ils s'adressent à vous ; c'est <'omme fait exprès, ils veulent tous être à la Première, et tous à de bonnes places.

11 y a des amis plus terribles que ces derniers, lesquels, en somme, ne sont pas des amis ; ce sont les amis sincères et discrets, qui n'osent pas vous ennuyer de leurs demandes, qui se disent que vous penserez à eux parce que vous les aimez, que vous aimez en effet, et à qui vous ne

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pensez pas. Au beau milieu de la représentation, tout à coup leur nom se met à flamboyé? sur tous les décors, ou bien vous les apercevez en chair •et en os dans la salle, ils ont payé sans rien dire leur stalle ou leur loge, ils applaudissent tant (ju'ils j)euvcnt ; ou bien s'ils n'ont pu entrer, quoi qu'ils aient fait; ils vous écrivent le lendemain pour vous féliciter parce (pi'ils ont appris votre succès. Ces aniis-h\ sont rares.

Pendant ce temps, tout Paris s'occupe de vous. Les maris, les amis, les amants, les domestiques prennent des voitures à l'heure, courent les bureaux de location, se bousculent à l'agence des théâtres, entrent chez les marchands de vins où se fait le tralic des billets ; il leur faut absolument une loge; c'est pour madame une telle, et ils nomment une des célébrités du monde pari- ■sien, une de ces femmes nobles, riches, belles, dont le nom a coutume d'ouvrir toutes les portes et auxquelles il paraît impossible de rien refuser. S'ils n'ont rien trouvé, ils reviennent tout simplement au bureau de location ; alors on retourne les listes, on déplace, on triche, je ne sais comment on s'y prend, mais madame une telle a sa loge. Mauvais public, c'est moi qui vous le dis.

Je suis fâché d'imprimer ces choses-là, mais la vérité- avant tout : les femmes du monde sont le plus détestable publie d'une première représentation. Comme, en leur qualité de femmes du monde, elles trouvent que tout ce que l'on fait pour elles leur était dû d'avance, elles ne vous savent aucun gré de la peine que vous vous ôtes donnée pour leur procurer le plaisir qu'elles vous demandaient.

Elles ne vont pas jusqu'à souhaiter que la pièce tombe, mais il leur est parfaitement indifférent qu'elle réussisse. Elles vous diront, dans l'un et l'autre cas : C'est charmant, comme elles diraient : il va pleuvoir, et elles se considèrent comme quittes envers vous.

Elles sont arrivées tard dans cette loge tant enviée par d'autres, elles y ont fait tout le bruit possible, elles ne se sont occupées que de la composition de la salle, elles n'ont fait attention qu'aux robes des actrices, elles ont causé tout le temps, elles n'ont pas écouté un mot, elles n'ont pas fait à l'auteur l'honneur d'attendre qu'on le nommât et sont même parties avant la fin pour avoir leur voiture tout de suite. Pour tout dire, il y en a quatre-vingt-dix sur cent qui n'ont absolument rien compris à ce qu'elles ont entendu; ce qui les a le plus frappées, c'est une erreur d'étiquette ou de convenance; elles ont

LES PUEMIÈHES H E PO KSE NT ATIONS 2»3

remarqué que les personnages mis en scène se donnent leur litre quand ils se parlent, ce qui n'est pas du monde, ou que le valet de chambre n'a pas apporté la lettre du cinquième acte sur un plat (rargont.

La littérature, la musique, les arts font partie de leurs habitudes, mais non de leurs goûts. Elles vont au théâtre, aux expositions de tableaux, voire môme aux réceptions académiques, comme elles vont aux courses ou à Bade; mais d'apprécier, déjuger, de discuter, elles n'y songent guère. Dix femmes du monde, à une première, dans les loges d'entresol, sont à l'auteur ce qu'est au cheval favori une surcharge de soixante-quinze kilogrammes. Le cheval peut gagner tout de même, mais avec plus de peine, et s'il tombe, il se casse les reins.

Au point de vue de l'intérêt de l'auleur, le seul que nous puissions prendre en considération ici, le vrai public féminin, aux premières, c'est : d'abord les femmes de nos amis, de ceux qui exercent une autre profession que la nôtre bien entendu, celles qui savent ce que c'est que le travail et qui apportent non-seulement avec elles une curiosité naïve pour l'œuvre nouvelle, mais une sympathie déjà émue pour celui qui l'a exécutée. Celles-là ne demandent qu'à rire, qu'à pleurer, qu'à applaudir, qu'à trouver tout excellent, parce

que c'est de quelqu'un qu'elles aiment, et que l'opinion des femmes, même dans les questions d'esprit, ne vient jamais que de leur cœur. En second lieu, les femmes de théâtre, qui toutes, sans exception, se laissent intéresser par les œuvres théâtrales, ont horreur des chutes par esprit de corps, et qui, s'il y a victoire, déchirent volontiers leurs gants pour mieux battre des mains ; <iuelques étrangères, qui ne sont pas encore bien au courant des élégances parisiennes et qui ont le courage d'exprimer ce qu'elles sentent.

Enfin, faut-il le dire, hélas! les femmes galantes, qui se laissent passionner par habitude sans doute, et qui, n'ayant peur de se compromettre ni là ni autre part, se penchent h moitié en dehors de leur loge, crient, trépignent et iraient embrasser les acteurs par-dessus la rampe plutôt que de ne pas se faire remarquer. Yoilà nos bonnes troupes les jours de bataille. Quant aux corps privilégiés, triste affaire ; beaux à la parade, mous au feu.

Vous comprenez très-bien que nous ne donnons qu'une valeur de circonstance à des choses et à des gens qui n'ont pas une valeur intrinsèque. Il y a des gens qui, comme les fiches de jeu, ne représentent qu'un capital momentané. La partie jouée, ces fiches ne sont plus que de l'ivoire ou de la nacre.

Nous ne disons donc pas (ceci est pour ceux xle nos lecteurs qui ne demandent qu'à incriminer les tendances de l'auteur de la Dame aux Camélias), nous ne disons donc pas, ce qu'on nous a fait dire tant de fois malgré nous, que les femmes galantes valent mieux que les femmes -du monde; nous nous plaisons môme à déclarer (jue pour mères, pour épouses, pour amies, et pour toutes les autres intimités du cœur celles- <■[ sont préférables à celles-là ; mais, pour les Premières, nous n'hésitons pas à déclarer que celleslà sont de beaucoup préférables à celles-ci, et nous conseillons fort à nos jeunes confrères encore inexpérimentés de se rallier à ce principe fondamental des bonnes Premières : l'exclusion des femmes du monde.

Un Russe, écrivain de talent, d'esprit, fit représenter il y a quelques années, sur le théâtre du Gymnase, une charmante pièce en trois actes que Scribe n'aurait pas désavouée. Malheureusement, cet étranger, si Parisien qu'il fût, ne isavait pas ce que c'était qu'une Première à Paris, et, comme il était de bonne maison, il crut devoir faire les honneurs de cet événement à toutes les femmes et à tous les hommes de son monde, 11 loua toutes les loges, il en racheta aux marchands de billets pour pouvoir les offrir à la comtesse, à la baronne et à la princesse,

à l'exclusion des trois cents, qui, voyant où l'on voulait en venir, se retirèrent sans discussion.

11 parvint ainsi à composer une représentation pour l'alnianach de Gotha. De ce public élégant, maniéré, hypocrite, il ne se dégageait pas un souffle d'air respirablc pour la pensée. Figurezvous un poëme chinois de trois mille vers, débité devant une Académie française. Tous les pauvres mots d'esprit, chatoyants et légers, accueillis d'un sourire de bon goût, retombaient à plat sur tous ces habits noirs comme des papillons frappés d'apoplexie. A force d'épurer l'air, l'auteur l'avait rendu inhabitable. La pièce fut embaumée sans avoir vécu.

Or, à cet auteur, qui m'avait communiqué son manuscrit, j'avais prédit un succès, car il ne pouvait me venir à la pensée que, du moment où il faisait jouer une pièce à Paris, il ne la ferait pas jouer devant un public parisien. 11 vint donc me demander l'explication de l'accueil glacial qu'on avait fait à sa comédie. Je la lui donnai, et il répartit pour Saint-Pétersbourg en me disant :

— Décidément, c'est trop difficile d'être Parisien.

11 avait su faire une pièce, il n'avait pas su faire une salle, et il vaut quelquefois mieux, pour une Première, avoir bien fait sa salle qu'avoir bien fait sa pièce.

Il y a des hommes de génie dans cette composition préparatoire. Bouffé, l'ancien directeur du Vaudeville, était un des maîtres du genre, et, comme on a pu le voir, il a laissé de bonnes traditions à son théâtre. Certains auteurs savent, comme Mithridate, les noms de tous leurs soldats. Il n'entre pas à leur Première un spectateur payant ou non payant, dont ils ne connaissent les habitudes, le caractère, la famille, et qui n'ait antérieurement donné des garanties et des preuves d'un dévouement aveugle.

Il faut subir un examen pour être inscrit, avoir prêté serment, précautions inutiles là comme ailleurs. A peine êtes-vous entré dans la salle, que vous êtes sous la surveillance des grandsparents. Ils savent qu'il faut mettre M. un tel, sur qui on ne peut pas compter absolument, entre X. et Z., qu'il ne connaît pas, mais qui sont sûrs et qui l'assommeraient au besoin. Mademoiselle A... sera ici, mademoiselle B... sera là; il faut que celle-ci ait attendu sa loge jusqu'à cinq heures et Tait payée très-cher. 11 faut que cellelà ait re(;u la sienne trois jours' à l'avance au prix de location, parce que, être agréable à mademoiselle A... une heure avant, et à mademoiselle B... trois jours à l'avance, c'est être agréable à M. G..., à M. D..., à M. E...,à tous ces messieurs qui sont de fondation à l'orchestre,

qui font partie du Jockey ou du Mirliton, et qui diront le soir au club, en gens reconnaissants et bien élevés : C'est la meilleure chose de l'autour. Le placement des baignoires est un travail, il ne faut laisser entrer là que des amis sûrs, qui consentent à ne pas être vus un jour de Première, qui peuvent donner avec la claque, et jeter au milieu du silence ces : Ah! hi'avo^ ah! charmant^ involontaires, qui doivent éclater dans une salle bien faite comme des grains dt> poudre d,ans un foyer éteint.

Mes chers confrères, je vous recommande bien les baignoires. C'est de là que part, si l'on n'y prend garde, le feu le plus meurtrier, celui qui rase la terre, et qui coupe les jambes. Sachez aussi placer mal, mais en évidence, aux secondes^ loges, voire môme aux troisièmes, une femme connue, mais une seule : deux, ce ne serait plusoriginal ni utile.

— Tiens! une telle qui est aux secondes loges ou aux troisièmes.

— Elle n'a pas pu avoir autre chose.

Et une telle qui n'a qu'une idée, c'est de se faire remarquer, là surtout, salue, se démène, fait des signes, en ayant l'air de dire : « Oui, je suis là, moi, moi, comprenez-vous! mais pour une pièce comme celle-ci j'aurais été bien autre part. »

Excellente réclame.

LES l'RICMIERES R liPR ES EN T A Tl 0 N S 280

11 y a aussi l'ami qui fait les couloirs pcndaut les enlr'ac'tes, qui renchérit sur le succès, qui explique, qui annonce, qui chauffe, qui remet du huis, en termes de coulisses.

Il y en a un ;\ Paris, un qu'on paierait au poids •<le l'or, s'il n'était un allié volontaire et désintéressé.

Mes confrères le connaissent bien et moi aussi ; mais ce n'est pas eux qui le nommeront, ni moi non plus.

Il y a aussi la femme énigmatique.

Ah ! si l'on peut planter dans une grande loge deface une belle personne pâle, brune, impassible, dont personne ne puisse dire le nom, on peut être tranquille. Elle sauve les longueurs, on la lorgne pendant ce temps-là.

C'est difficile. Une femme inconnue à Paris, ça ne se rencontre qu'une fois : la première.

L'ex-belle madame A. de T.... qui a fait son apparition à Paris, le soir des Faux Bonshommes, n'a été inconnue que trois quarts d'heure. Il y avait dans la salle deux ofliciers de la garnison de Metz.

Enfin, enfin

Tous les billets sont donnés, vendus, livrés, dérobés', trafiqués; les amis, les ennemis, les claqueurs, les indifférents, les curieux, tout le monde est là.

Abeilles et frelons bourdonnent dans la ruche : il n'y a plus une place à donner; chaque carreau de loge est une tête. On se reconnaît, on se salue, on se sourit, on discute d'avance, on questionne, on présage, on fait des mots. L'auteur énervé, ému, abruti le plus souvent, arpente la scène, en adressant une recommandation a celui-ci, une observation à celle-là, rappelant une coupure, appuyant sur un effet, regardant de temps en temps par le trou du rideau cette salle fiévreuse, et voyant, malgré tous ses efforts, malgré toutes ses combinaisons, malgré toutes ses surveillances, cette salle occupée exactement par les mômes personnes qu'il a vues, huit jours auparavant, à la Première d'un autre théâtre. On frappe les trois coups, tout le bruit tombe, ou plutôt glisse peu à peu du haut de la salle, jusque sous les banquettes du parterre, comme les toiles d'un bâtiment qui entre dans le port.

Le rideau se lève, jetant sur toute cette masse le froid d'une cave; le premier mot, ou la première note, fait son trou dans le vide. L'idée commence à se profiler, comme une arabesque de couleur sur un fond noir, â se développer, à prendre une forme. Personne ne peut plus l'arrêter, et elle devient de plâtre, de bronze, de marbre ou d'or, à la volonté de ces trois cents

spectateurs de goût, qui sont toujours là, et qu'il est inutile de nommer puisque nous croyons tous en ôtre.

Paris-Guide, 1867.

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