‹ Entr'actesChapitre 12 sur 17 · COU-ÉDIE EN QUATRE ACTES PAR G. SAND · texte numérisé non relu

COU-ÉDIE EN QUATRE ACTES PAR G. SAND

Madame Sand est certainement un des écrivains, pour nepas dire l'écrivain, de ce temps-ci, sur lequel on a écrit et ditle plus de choses contradictoires. Après François le Champî\ on. a déclaré que nul n'entendait mieux le théâtre qu'elle ; puis, un beau jour, on a décrété qu'elle n'y entendait rien du tout. Elle a ses admirateurs fanatiques, ses détracteurs de parti pris ; les uns l'accusent d'immoralité, les autres de bergerie. Au lieu de suivre, nous ne dirons pas leprogrès, car madame Sand a eu le bonheur de ne pas avoir à progresser, et elle aura tracé dans le ciel de l'art moderne, de son point de départ à son point d'arrivée, une de ces belles lignes droites, nettes

et fermes comme ces grands aigles dont parle Victor Hugo, qui font d'un coup d'aile une lieue ; au lieu d'étudier le développement de son idée, de suivre sincèrement les transformations de son esprit, de l'accompagner patiemment dans la recherche obstinée du vrai, à laquelle, comme Jean-Jacques, elle a consacré sa vie, que de gens, je parle de ceux qui écrivent et dont l'opinion a une autorité, au moins pendant quelque temps, sur une fraction du public, que de gens ont taquiné de critiques irréfléchies, injustes et même déloyales, la marche calme et persévérante de-ce génie impassible et fier. La patience, la sincérité, la volonté de l'écrivain, ont vaincu toutes les résistances ; depuis plusieurs années déjà, l'individualité de madame Sand, sans précédents dans le passé, sans comparaison dans le présent, sans rivalité probable dans l'avenir, plane au-dessus de tous les obstacles qu'on suscitait à sa pensée. Mais la critique a toujours ses réticences ; et si madame Sand, romancier, penseur, philosophe, écrivain, est admise aujourd'hui sans discussion, madame Sand, auteur dramatique, n'est pas admise de môme ; et c'est au coin des théâtres, où on la voit entrer, qu'on l'attend pour prendre une revanche. Sur cent personnes, vous en trouverez quatre-vingts qui diront, les uns par conviction, les autres par ouï-dire : « Madanu*

i?and a tort (récrire pour le théâtre, elle n'y entend rien; » car il est bon de vous dire que certains faiseurs réputés habiles ont pose i\ côté des régies d'Aristote, quelque peu abandonnées par Shakspeare et l'école de 1830, de bonnes petites conventions sans lesquelles, à les entendre, il est impossible de faire une pièce. Le public, qui croit tout, a fini par croire que l'habileté peut et souvent môme doit remplacer le sentiment, l'adresse suppléer à la vérité, et les ficelles enfin tenir lieu, dans la construction des personnages mis en scène, des muscles, du sang et des nerfs qui font mouvoir, vivre et penser les hommes véritables, que la mission de la scène" est de représenter tels qu'ils sont. Cette école dont M. Scribe est le chef de file et dont le Terre d'Eau est le chef-d'œuvre, a produit, il faut en convenir, des joujoux dramatiques d'un mécanisme ingénieux, invisible quelquefois ; seulement je préfère, moi, à ces automates réussis, l'homme môme incomplet de Prométhée, mais où je sens palpiter la vie qui circule en moi. Une fois le rideau tombé sur ce genre de pièces, une fois la curiosité satisfaite, une fois l'écheveau de ficelles démêlé , l'àme ne garde et n'emporte rien de ce quelesyeuxviennentdevoir,dece que les oreilles viennent d'entendre, et il semble que le régisseur raccroche ;\ leur clou, jusqu'au lendemain, les

marionnettes, les costumes et les phrases do ce répertoire facile. Le public s'est amusé, mais il n'a pas été ému, et s'il apporte son argent et soi» oisiveté à ces spectacles, il n'y apporte pas son cœur. Il vient y passer la soirée, il ne vient pas y apprendre quelque chose. Cependant, il contracte l'habitude de ces distractions ;\ la portée de l'intelligence moyenne, bien faites pour l'après-dîner, qui ne troublent pas sa digestion, qui ne prendront rien sur son sommeil, qu'il peut raconter h sa femme en rentrant, qui ne 11agellent pas ses vices, et qui n'attaquent ses ridicules que juste assez pour qu'il rie de son voisin ; il s'habitue à entendre une langue incorrecte, et il se contente de situations vulgaires dénouées par une prestidigitation quelconque ; il accepte une société de convention, il se fait à cette idée que les caractères n'ont pas besoin d'être plus vrais que les décors ; il n'oublie pas, enfin, qu'il a un théâtre sous les yeux, il ne s'identifie pas avec les événements et les types sans solidité quon lui présente, et quand tout à coup l'écrivain sincère vient lui offrir, au milieu de cotlc routine, une (L'uvre de conscience et de réalité, où il retrouve, lui public, ses sensations intimes, ses passions, les mystères de son cu'ur, les vices de son organisation, les secrets de sa pensée, (piand il voit (pie le penseur, au lieu de chatouil-

1er son épiderme pour le faire rire, mord en pleine peau et découvre la plaie, il gesticule, il s'écrie : « Mais ce n'est pas cela que je veux ; mais vous n'avez pas le droit de faire ce que vous faites ; mais le théâtre n'est pas un tribunal ; mais je paie pour qu'on m'amuse et non pour qu'on me divulgue; mais c'est une mauvaise action de dire tout haut de pareilles choses ; mais c'est immoral, mais c'est scandaleux, mais c'est faux », et il ajoute : « Cet auteur n'entend rien au théâtre ». Alors des discussions s'engagent entre la masse susceptible et les esprits d'élite qui défendent avec acharnement les droits de l'art et la cause de la vérité : les camps s'organisent, la lutte s'établit ; les uns trouvent l'œuvre détestable, les autres trouvent l'œuvre sublime, puis le temps arrive, ce grand justicier, ce destructeur incorruptible des médiocrités, et tandis qu'il abat d'une main les œuvres éphémères, de l'autre il signale et maintient celles qui s'appuient sur cette base inébranlable et indispensable qu'on nomme la vérité.

Madame Sand est, heureusement pour elle, au théâtre, dans la catégorie de ceux qu'on attaque et qu'on discute ; aussi le public de ses premières représentations, tout en étant matériellement relui de toutes les premières, n'est-iljias moralement le même. Il apporte avec lui, outre lacu-

298 ENTH'aCTES

riosité, une sorte d'inquiétude, un esprit de résistance systématique qui, une fois vaincu, plonge la salle dans une émotion large et bienfaisante. Le beau langage qu'elle parle, et dont seule elle a le secret, les nobles sentiments, les délicatesses qu'elle exprime et qu'une femme seule peut exprimer, arrivent peu à peu au plus profond du cœur par des canaux mystérieux. Dès le commencement de son œuvre, elle étend sur l'àme sa philosophie onctueuse et insinuante, semblable à cette huile parfumée dont les anciens frottaient leurs alhlètes au moment du combat, et qui assouplissait les corps les plus rudes. On se sent transporté tout de suite dans un monde supérieur où le romanesque se mêle si intimement au vrai, où l'idéal s'harmonise si bien avec la réalité, que si quelquefois les types qu'on a sous les yeux ne sont pas absolument ce qu'ils sont dans la nature, c'est qu'ils sont ce qu'ils devraient être. Tel est le but de madame Sand. Elle ne veut pas représenter purementet simplement, comme Balzac, ce que voient les yeux de son esprit, elle veut montrer ce qu'entrevoient les yeux de son cœur. Elle part du vrai, pour prouver le possible ; elle dit : Voilà comme il faudrait que l'homme fût, voilà comme il faut qu'il soit un jour ; ce qui ne l'empêche pas de donner une large part au réalisme et de faire graviter autour

(le son idéal des personnages qui tiennent bien sérieusement à l'humanité et que nous connaissons tous. Quoi de plus vrai que le Valentin du Pj'essoir, que le Fulgence duMaj-i'age de Victorine, (jue le caractère de miss Barbara dans Flaminio? Et ses personnages de fantaisie, le prince dans le Démon du Foyer, et le duc de Trottcnfeld en dernier lieu, ne sont-ce pas là des créations d'un pittoresque achevé ? Quelle science du cœur de la femme, quelle hauteur, quelle aristocratie de sentiments, quelle délicatesse dans l'amour, quelle dignité dans la faute, soit qu'elle prenne son héroïne dans une grange, et qu'elle la fasse marcher en haillons et pieds nus, comme Claudie dans les herbes des champs, soit qu'elle la choisisse au sommet de l'échelle sociale et la promène, comme lady Mervil, vêtue de velours et de soie, en souliers de salin, dans les élégances d'une fortune princière !

Qu'on ne dise donc plus que madame Sand n'entend rien au théâtre. Son dernier succès prouve encore une fois le contraire. Il est bien certain qu'elle manque de l'ingéniosité des moyens accessoires, et peut-être de cette progression qui est un des éléments principaux de l'art dramatique ; niais que de choses charmantes elle serait forcée de sacrifier peut-être à cette science, si elle se mettait à vouloir l'acquérir ; elle y perdrait

la naïveté qui fait le charme de son œuvre, et qui lui constitue un théâtre qui n'est pas le théâtre de tout le monde, ce qui est bien quelque chose. J'aime, pour ma part, à voir ce grand génie, lorsqu'il a besoin d'un moyen, d'une ficelle, ne pas même chercher à l'escamoter, l'attacher bravement et franchement avec un bon gros nœud bien visible, et me donner tout de suite après, pour me remercier de n'avoir rien dit, une scène qu'aucune autre plume ne me donne. Ainsi, par exemple, au troisième acte de Flaminw, à travers la scène d'amour des deux jeunes gens,, scène à laquelle l'auteur fait assister miss Barbara dans une altitude d'une finesse, d'une distinction, d'un goût qui peuvent tenir lieu de toutes les ficelles du monde, à travers cette scène ardente à laquelle la seule présence de la pudique Anglaise fait le contre-poids le plus heureux qu'on puisse imaginer, l'auteur m'amène une petite Rita dont Sara va être jalouse sans aucune raison, disons-le aussi bravement que c'est bravement fait; mais après ce bon gros moyen, se déroule entre Flaminio et Rita une des scènes les plus' touchantes, les plus distinguées qu'il y ail au théâtre. Et si, au quatrième acte, madame Sand, pour me prouver par une action énergique (jue Flaminio aime toujours Sara, me fait faire connaissance avec un personnage nouveau, il faut

avouer que ce personnage est si amusant, si vrai dans les vingt lignes qu'il a à dire, que je sors enchanté d'une inexpérience dramatique à laquelle je dois le type de Gologrigo.

Cette représentation a été une véritable solennité littéraire, pour me servir d'une expression consacrée. Les deux premiers actes avaient excité un enthousiasme si unanime, avaient jeté le public dans une si grande émotion, qu'après le tomber du rideau, trois salves d'applaudissements ont éclaté dans la salle: ce n'étaient pas les mains, c'étaient les cœurs qui battaient les uns contre les autres. Le succès était tel après la preniière moitié de la pièce, il y avait, dans toutes les poitrines oppressées, une telle provision de sympathie pour le reste de l'œuvre, et un tel désir de voir réussir lauteur auquel on devait deux actes si complètement beaux, que si les deux derniers eussent été mauvais, le public se fût triché lui-même pour ne pas laisser un partenaire si prodigue perdre une partie si bien commencée ; heureusement l'auteur avait tous les atouts dans la main, et s'il a joué son roi et sa dame d'abord, il lui restait encore le valet, le dix et l'as.

Je crois donc qu'après ce succès, le plus grand peut-être que madame Sand ait obtenu, il n'y a plus à faire de réticences avec elle. Elle s'est délinitivcment créé un théâtre qui, en rapport avec

302 ENTR ACTIÎS

son individualité, a ce double mérite : de pouvoir être vu avec intérêt, lu avec recueillement, et, pour conclure, doit être accepté sans discussion.

Je ne me permettrai certainement pas de raconter de cette pièce autre chose que l'impression qu'elle a produite et le triomphe qu'elle a obtenu. Il me faudrait le style de madame Sand pour analyser cette œuvre délicate, colorée, saisissante, et ce style, je ne l'ai pas. Du reste, il est inutile de raconter ce que tout Paris ira voir.

Il me reste cependant à parler d'une chose que tout Paris verra, c'est de la façon dont cette comédie est interprétée. On a dit, on a trop dit peut-être que la troupe du Gymnase est la meilleure de Paris, puisque la réputation qu'elle s'est faite et le développement que ce théâtre a pris ont empêché le Théâtre-Français de dormir, lui qui, soit dit sans malice, dormait si bien, puisqu'enfin une décision ministérielle a cru devoir coucher sur le lit de Procuste des pièces en trois actes, afin de l'empêcher de grandir, cette scène qui devenait tout bonnement la première scène du monde. 11 m'appartient à moi, moins qu'à tout autre, déjuger cette décision. Je crois seulement (ju'elle manquera son effet. Elle réduira la pensée des écrivains à des proportions jjIus étroites, sans empêcher le Gymnase de rester dans les propor-

lions littéraires qu'il a conquises. Les auteurs de talent que M. Montigny a appelés à lui et qu'il s'est attachés par sa franchise, son intelligence et sa loyauté, sont moins disposés que jamais à rompre avec leurs intérêts, car nulle part ces intérêts ne sont respectés et assurés comme au (jymnase, car nulle part ils ne trouveront plus de sincérité dans les rapports, plus de persévérance dans le travail, plus de rapidité dans l'étude, plus de talent dans l'exécution, plus de respect de l'œuvre acceptée. L'autorité du directeur, autorité raisonnée, honnête, conciliante, soucieuse des droits de chacun, dirige vers un but unique, connu, inévitable, toutes les individualités remarquables dont il s'est entouré, voilà le secret de cet ensemble merveilleux, voilà le mécanisme mystérieux et simple de cette troupe qui prise partiellement ou en masse n'a son égale nulle part. Chaque artiste concourt dans ce théâtre au bien commun, au résultat général, à l'intention du maître de la maison. Les amours-propres, les discussions, les influences cachées ont été mises de côté. Chacun a sa valeur, il le sait bien, il laisse le chef l'utiliser et la faire valoir à la place qui convient, et au bon moment. Le même artiste qui a créé hier le rôle principal d'une pièce, acceptera demain sans discussion un personnage accessoire dans une pièce nouvelle, et il le jouera

avec la conscience et le talent que Villars vient de mettre à jouer un rôle de vingt lignes dans Flaminio. Du reste, Villars a dû être content. Il a eu un véritable succès, et il a prouvé qu'il n'y a pas de petits rôles, qu'il n'y a que de petits artistes.

Donc cette fois comme toujours les artistes du Gymnase ont été à la hauteur de leur réputation.

Madame Rose Chéri, dont le rôle est dominé par celui de Lafontaine, a été cette grande artiste que vous connaissez. Madame Sand ne la gâte pas ; mais elle lui prouve l'estime qu'elle fait de son talent en lui donnant les rôles difficiles de ses pièces. Comme dans le Démon du foyer ^ dans Flaminio, madame Rose Chéri a trouvé dans les différentes émotions du second acte, dans la scène d'amour et dans la jalousie du troisième des effets d'une simplicité et d'une grandeur inouïes. Elle est grande dame des pieds à la tète ; elle a des pudeurs de race, des sentiments blasonnés qui feraient honneur à la plus noble lady. Aussi, madame Rose Chéri est-elle la seule actrice à qui les femmes du monde reconnaissent véritablement le droit de les représenter. Hommages soient donc rendus à ce grand et pur sentiment qui révèle tout à coup à la femme la plus modeste l'accent vrai de ces agitations et de ces passions mondai-

nés qu'elle laisse en souriant, quand elle rentre chez elle, au seuil du foyer domestique.

Mettons tout de suite il côté de madame Rose Chéri sa sœur, qui est maintenant encore plus de la famille par le talent qu'elle vient de prouver dans le rôle de miss Barbara. Madame Lesueur a fait hardiment le sacrifice de la coquetterie féminine en abordant ce personnage qui cache sous son apparence ridicule, sous son costume grotesque, le plus noble cœur qui ait jamais battu sous un spencer britannique. Impossible de mieux traduire cette vieille fille, grave comme un dimanche anglais, fière sans orgueil, chaste sans pruderie, et dont les fautes de français font rire à travers les douces larmes que fait venir aux yeux sa facile bonté. Quelle épouse, quelle mère de famille eût été cette miss grisonnante, si, pour être tout cela, il ne lui eût fallu rougir au moins une fois, malgré les excuses du mariage, malgré les droits du devoir ! Elle va à la chasse, elle lit Platon, mais voilà tout ce qu'elle prend de l'homme, et tandis qu'on la soupçonne de vouloir épouser, ou plutôt acheter à l'aide de sa fortune un mari de vingt-cinq ans, elle ne songe qu'à l'adopter pour son fils et à se procurer ainsi les joies d'une mère avec un enfant tout fait sans avoir eu à passer par le shocking indispensable de la maternité naturelle. Madame Lesueur vient

de faire là une création complète et qui va do pair avec celles de son mari. C'est le plus bel éloge que je puisse faire d'elle. On pourrait d'ailleurs se ressembler de plus loin.

Mademoiselle Figeac a bien été cette petite princesse éventée et mauvaise langue que madame Sand a voulu peindre, espèce de cerveau vide dans lequel roule une bille qui l'empêche d'entendre le son véritable des choses de la vie ; mademoiselle Judith Ferreira est naïve et simple dans Rita. C'est une Gêneuse, comme on dit en termes d'atelier ; mais elle est de si bonne foi, comme vous le verrez, que Flaminio ne peut plus lui en vouloir.

Lafontaine a eu les honneurs de la soirée. Quand il est venu annoncer l'auteur, j'ai cru qu'on ne le laisserait pas parler. Il est vrai que tout le monde avait dans les mains, pour saluer le nom du poëte, les mômes applaudissements qu'on décernait à l'artiste. Lafontaine a saisi et rendu avec un art infini toutes les nuances de ce rôle plein de désinvolture, d'amour, de patience, de souffrances intimes, de persévé rance, de dignité, d'orgueil âpre et de courage chevaleresque. La scène d'exaltation qui termine le troisième acte, dans le monologue d'une danse navrante où perce la folie, a été traduite par lui, dans un sentiment ({ui rappelait Frédéric Le-

maître aux plus beaux temps de sa jeunesse. Le colonel du Fils de Famille, le Fulgence du Mariage de Victorine, le comte de Diane de Lys et le Fiaminio de cette dernière pièce sont quatre compositions qui placent Lafontainc au premier rang. Comme tous les grands artistes, Lafontaine trouve toujours qu'il n'a jamais assez fait pour le rôle qu'on lui a confié ; et sa modestie l'empêche de croire que l'auteur lui doive une grande part de son succès. Il faudra bien, cette fois, que sa modestie se résigne et qu'il accepte à propos de l'œuvre d'un autre les éloges que je lui fais de tout mon cœur, et qu'il a cru que j'exagérais quand 1 s'agissait d'une pièce de moi.

Quant à Lesueur, qui saisit non-seulement le caractère et le sentiment, mais encore le costume, les intonations, le regard, l'âge des types qu'il représente, qui se les assimile et les incarne de telle façon qu'il n'est plus possible de les séparer de lui, qui leur prend à tout jamais leur nom et les marque du sien, Lesueur-Violette, l'usurier sale et défiant; Lesueur-Yalentin, le vieux paysan avare, égoïste et rageur; Lesueur maréchal des logis, abruti par l'absinthe et la discipline; Lesueur-Taupin, le rapin vidé par le -mariage; Lesueur-Poirier, le bourgeois parvenu; Lesueur-Trottenfeld, le prince piqueassiette, si vous connaissez un plus grand corné-

dien que lui, vous êtes priés de nous le faire connaître.

M. Garraud, qui débutait dans un rôle froid, raisonneur, sceptique, a tenu ce rôle avec beaucoup de distinction et bien posé au troisième acte la scène où il développe les impossibilités des mariages réparateurs.

La semaine aura été bonne. Mardi dernier, Flaminio au Gymnase; samedi prochain, la Conscience à rOdéon, et ce soir, au A^audeville, Éva, dont plusieurs journaux me disent le père, et qui n'est cependant ni ma fille légitime ni ma fille naturelle. Elle a déjà deux pères connus, ce qui est bien joli pour une seule personne.

Le journal Le Mousquetaire, 4 novembre 1854.

Page 1