‹ Entr'actesChapitre 14 sur 17 · A M. SARCEY · texte numérisé non relu

A M. SARCEY

sommes. Cherchons d'un autre côté, si nous sommes pour la recherche ; faisons comme M. Lambert, allons au pôle nord; moi, je le veux bien ; mais, pour Uieu, faisons quelque chose, et ne découvrons pas toujours l'Amérique, puisqu'elle est découverte. Faisons-en un État, faisons-en une nation, rallions-la au mouvement de tous, cultivons-la, labourons-la, fécondons-la, donnons-lui une politique, une morale, une re- . ligion, un but, une destinée. En un mot, maintenant (|ue, sur la scène, nous avons mis l'homme en lumière, en relief, en mouvement, mettons-le en valeur et en produit. Vous ne voulez pas, c'est impossible ; le théâtre ne peut pas servir à Qa, parce qu'il n'a jamais servi à ça : adieu, alors, bonsoir ; il ne me suflit plus, votre théâtre, elle ne me satisfait plus, votre gloire ; je m'en vais à • la campagne ; j'achète un lopin de terre avec ce que m'a donné l'éternel mariage d'Arthur et d'Henriette, et je vais planter des choux. Je servirai au moins à quelque chose, et les lapins m'en sauront peut-être gré.

Eh bien, oui, mon cher ami, cela me désespère de voir que mon art, le plus grand qui existe, vous le déclarez vous-même, ne soit absolument bon à rien qu'à amuser les oisifs, à faire pleurnicher les femmes et à charmer quelques délicats. Je connais, je sens sa puissance, je voudrais

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l'iitilisoi-, el, si je ne ])uis le faire moi-miMiie. en inspirer le désir aux autres, en leur apprenant qu'ils ne sont pas condamnés éternellement à marier deux amoureux comme un maire de village, après avoir verbalisé et inventorié pour la cent millième fois la nature humaine, comme un j;reffier du tribunal.

Et remarquez bien que je ne dis rien de nouveau. Je suis dans la tradition pure de ceux qui ont été vraiment maîtres parmi les maîtres que je citais tout à l'heure et qui, à un moment donné de leur vie, quand ils ont entendu en eux les exigences de Thomnie moral crier contre le milieu conventionnel arbitraire, ont mis leur ànic et leur génie au service de la cause commune. (Ju 'est-ce que faisait Eschyle ? (Ju'est-ce que faisait Aristophane? Quand l'un défendait les dieux, quand l'autre discutait les lois et les questions de paix ou de guerre? Pourquoi ne se conformaient-ils pas tous les deux aux traditions de Thespis et ne se contentaient-ils pas du chariot des histrions de Bacchus? Shakspeare serait-il ce qu'il est s'il n'avait écrit que Roméo et Julietle ou Othello même, ou Macbeth encore ? Non ; mais il a écrit Hmnlet. Il a posé, il a discuté sur le théâtre le grand, l'éternel problème de l'immorlalité de l'àme, dans le monologue d'Hamlet, flans la scène des lossoyeiirs ipii font longueur.

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soiU <iue vous pouvez, retirei" de la pibce sans (MTipôcherla pièce de marcher scéniquernent. au contraire ça fera une bonne coupure, mais vu lui ùlera toute sa valeur. Kt voyez, comme eu face do ces imposantes questions de la destinée de rhomme,voyez comme Shakspeare traite l'amour dont il a fait le principe et la base de ses autres créations ! Comme il envoie Ophélie se noyer et comme il en débarrasse la mission d'Hamlet! (Juand Corneille écrit Polyeucte, quand Racine écrit A^/m/Ze, croyez-vous qu'ils font du théâtre'! Ils se font pontifes, mon cher ami, ils officient comme Bossuet et ils font descendre Dieu sur la scène transformée en autel, à la plus grande gloire de la divinité et au plus grand profil de l'homme. Et Molière, quand il enfanta Tartuffe, pensez-vous qu'il n'eût d'antre intention que d'écrire une comédie agréable ou même de fustiger l'imposteur se servant du voile d'une religion sacrée pour tromper Elmire et voler Urgon. 11 n'en dit pas plus long à Louis XIV, parce que Louis XIV n'a pas besoin d'en savoir davantage ; mais, vous et moi, nous savons bien qu'il se fait justicier et vengeur, qu'il tire par-dessus son temps et nous voyons bien aujourd'hui où sa llèche est. allée frapper. Eniln, si Beaumarchais, en jetant le Mario(je de Figaro au nez de son époque, n'a pas aidé au mouvement des idées et

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des faits extérieurs au théâtre ; s'il n'a pas été révolutionnaire et émeutier comme un journaliste ou un tribun, comme Camille Desmoulins ou Mirabeau, je reconnais avec vous que je ne sais pas ce que je dis. T.e jour où tous ces hommes ont été des hommes vraiment hors ligne, c'est le jour où ils ont fait craquer la scène en y introduisant les grandes causes et les grandes tendances de la conscience et de l'esprit humain. Le Dies irœ, le De Profundis et la Marseillaise sont de la pauvre musique, disent les musiciens, mais il n'y a pas un Rossini, un Meyerbeer, un Verdi ou un Gounod qui ne serait heureux et fier, avec raison, de les avoir implantés au milieu de Guillaunie, des Huguenots, du Trovatore onde Fa<<s< et de voir lésâmes dans leur plus poignante douleur et les peuples dans leur plus grand enthousiasme se répandre avec ce cri ou combattre avec ce chant.

Pour conclure : oui, j'ai fait la Dame aux Camélias ; oui, j'ai fait le De mi- M on de ; ce sont des chefs-d'œuvre, c'est vous qui le dites, et vous pouvez être tranquille, je ne discuterai pas làdessus ; oui, j'ai de la gloire, autant qu'un homme

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littéraire peut en avoir dans ce temps-ci. (Juand je passe dans la rue Vivienne ou sur le boulevard Montmartre, je vois quelquefois des hommes et même des femmes, ce qui est bien autrement flatteur, dire tout bas à leurs voisins : « Voilà Tauleur de la Dame aux Camélias;» si j'entre chez un marchand de comestibles acheter un pâté de foie gras et que je donne mon nom pour qu'on m'envoie mon pâté, je dois déclarer que le marchand ou la marchande ne peut retenir un sourire qui veut dire : « Je vous connais, vous êtes l'auteur de la Dame aux Camélias^ » et le plus souvent, il ou elle me demande des billets de spectacle pour des parents qui lui sont arrivés de province justement ce jour-là: je reçois des lettres où on m'appelle maître, d'autres non signées où l'on m'appelle jésuite ; l'on me donne des rendez-vous d'amour, et les domestiques des grandes maisons où j'ai l'honneur d'être reçu, me font un petit salut amical, confidentiel et légèrement protecteur, tout ça parce que j"ai fait la Dame aux Camélias ; je sais donc ce que c'est que la gloire et, pour être franc,, il fut une époque où je prenais quelque plaisir à me pavaner dans les lieux pubHcs en me disant tout bas: Un me regarde et on dit : «Voilà l'autour de la Dame aux Camélias. »

Eh bien, cher ami, si vous voulez que je sois Iranc, comme j'ai l'habitude de l'èlre, elle ne me suffit plus, ma gloire ! Quand je m'entends dire cinquante fois l'an par celui-ci ou celui-là, qui du reste ne sait quelquefois pas ce que j'ai fait : — Voyons, nous préparez-vous quelque chef-d'œuvre ? ou bien : — Avez-vous quelque chose sur le chantier? ou bien : — Vous occupez-vous de nos plaisirs? — j'avoue que ce dialogue ne suffit plus à mon bonheur et que les articles nécrologiques que l'on me consacrerait demain dans ce journal même si je mourais tout à coup, et les anecdotes qu'on recueillerait sur mon compte, et mes jolis mots d'esprit qu'on retrouverait, j'avoue que tout cela ne fait plus l'ambition de ma vie. Je trouve que je suis assez, célèbre, assez connu, assez aimé, assez admiré, assez chronique, assez exploité, assez photographié comme ça ; je voudrais être enfin un peu iilile, je voudrais servir à quelque chose, je voudrais laisser dans la mémoire des hommes cette phrase que j'entends quelquefois dans les campagnes : C'est à Monsieur un tel que nous devons cette route qui va d'ici à là. Je voudrais avoir fait mon petit bout de route par où les hommes

poui'raionl aller ([iielque part où ils ne sont pas allés encore. (Jnaïul je pense que sur eentpersonnes prises au hasard clans un salon de Paris, ily en a quatre-vingl-dix-neuf qui ne savent pas le nom de l'inventeur du télégraphe électrique, et une centième qui n'en est pas sûre, et que ces cent personnes savent que j'ai fait la Dame aux Camélias, je suis un peu humilié et j'aimerais mieux être parmi ceux dont on ne sait pas le nom, mais qui ont fait faire un pas à leurs contemporains oublieux, ingrats ou indifférents. Je me demande alors si, pour le mieux moral et social, il n'y a décidément pas moyen d'utiliser celle grande tribune dont nous disposons momentanément, quelques-uns de mes confrères et moi, et quand je vois dans quelles platitudes et consé- (juemment dans ([uelle déconsidération la littérature dramatique est tombée à force de refaire toujours la même chose et de rapiécer éternellement la môme étoffe, je me demande encore s'il ne faut pas considérer cette littérature Iradilionnelle connne ayant dit sou dernier mot depuis longtemps, et si ce n'est pas le moment de lui donner une nouvelle vie etune nouvelle force, en la mettant au service des grosses questions qui préoccupent tous les esprits ; je veux savoir si, pendant que tout le monde court à la coniiuête on à la défense, notre seule mission et

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notre seul droit sont de cueillir des fleurs dans les champs pour en refaire encore le même bouquet à la même Chloris ; je me révolte enfin ;\ ridée acceptée par tant d'esprits distingués dont vous êtes, que nous n'écrivons ici-bas que pour aider à l'amusement et il la digestion de nos contemporains, et que nous ne sommes, au demeurant, que des histrions et des farceurs.

Bref, quand je considère que, depuis trois mille ans que le théâtre existe, la littérature dramatique, telle que vous la voulez, a produit, et je mets la bonne mesulre, une trentaine dœuvres valables contresignées par le temps et dignes d'être représentées encore, je proclame (des milliers d'auteurs ayant écrit pour le lhé;ltre) ou que la postérité est bien ingrate, ou ([ue ces auteurs étaient bien bêtes, ou que le texte auquel vous les condamnez est bien stérile et bien creux, et quand, au beau milieu de ma carrière, je m'aperçois que même ces chefsd'iruvre (jui ont résisté n'ont servi et ne servent absoluniLMit à rien, que ce sont des œuvres d'art purcMieiil cl simplement, toujours surmoulées et toujours inimitables, je me permets de croire (jue nous n'avons chance de léguer

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des œuvres à notre tour que si nous les faisons ronformes au milieu nouveau et aux idées nouvelles.

Et ce besoin de transformation, do recherches et de progrès est si naturel à l'homme de lettres sincère, que vous même, mon cher Sarcey, vous, un des plus sincères et des plus convaincus qui soient, vous n'avez pu vous en tenir à vos comptes rendus dramatiques, que vous avez, incidemment, abordé la philosophie, et que, prenant fait et cause pour un des deux camps, vous avez déclaré à la face du monde que vous êtes athée, ce qui a dû bien faire rire d'ailleurs le Dieu bon, qui vous a fait bon. Il n'y a pas d'athées, mon cher Sarcey, il n'y a que des myopes, soit dit sans vous blesser et c'est là une des thèses que je me propose de soutenir nn jour au théâtre.

Tout cela veut-il dire ([u'il faut intervertir les plans, appeler sur la scène des Folies-Dramati- (jues le père Hyacinthe ([ui vient déclarer en pleine chaire qu'il y a trois religions égales devant Dieu (voilà ce qui s'appelle élargir la tradition) et faut-il faire prêcher l'Avent par Thérésa? Pas le moins du monde : je ne suis ni un rêveur, ni. un hypocondriaque, ni un converti, ni un misanthrope, ni un imbécile, en fin de compte. Je ne demande pas à mes confrères de

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mettre une soutane de prêtre ou un bonnet de philosophe, et de venir prêcher la vertu, le proi-rès et l'économie poliliijue sur le théâtre (hi Palais-Royal ou devant le public des Variétés; je suis de ceux qui rient et qui sont le plus heureux de rire à la Vie Parisienne, au Merle blanc et surtout et tant qu'on voudra à Célimare le bienai'mé, au Voyage de M. Perrichoyi et à deux ou trois autres pièces de Labiche lequel, entre parenthèses, est un des poètes comiques les plus lins et les plus francs qui aient existé depuis Plante, le seul |K'iit-rtrc qui puisse lui être ^ comparé.

Je sais parfaitement que les premières conditions du théâtre sont le rire, les larmes, la passion, l'émolion, l'intérêt, la curiosité, l'oubli delà vie réelle qu'on dépose au vestiaire, mais je me dis que si, à l'aide de tous ces éléments dont je dispose et sans rien retirer aux conditions vitales de l'œuvre de théâtre, je puis avoir autorité sur le milieu social ; que si, au lieu de jouei* luujoui's sur les effets, je joue sur les <'auses : ({ue si (prenons un exemple entre mille) je trouve moyen en peignant, en dramatisant, en ridiculisant l'adultère, de forcer l'opinion à discuter et le législateur à réviser la loi, j'aurai fait plus qu'acte de poète ; que j'aurai fait acte d'homme ; que j'aurai substitué l'action ;\ la littérature ou

([110 je les aurai si bien fondues ensemble el lortiliées l'une par l'autre, qu'on ne pourra plus les séparer en disant : toi, Térence, voici ton champ; toi, Lycurgue, voici le tien. J'ajoute enfin que c'est là dorénavant pour ceux de nos confrères qui veulent produire des œuvres durables, le seul moyen de ne pas s'épuiser inuitlement au profit d'une gloriole vague, dans des élucubrations toujours nouvelles, toujours vieilles, toujours à recommencer et toujours mortes.

En un mot, nul de nous, les hommes étant ce qu'ils sont, ne prendra plus place parmi les maîtres avec ou dessus, qu'à cette condition : l'action morale et sociale par la littérature dramatique. Si nous nous contentons de la littérature simple, elle nous donnera la fortune, le succès, la célébrité du boulevard et des vitrines, l'indifférence et l'oubli. Telle est ma conviction bien nette; je tenterai donc de nouveau laventure, puisque j'ai commencé avec les Idées de Madame Aubrai/, que je consens à voir disparaître avec ce qu'elles combattent. Si je me trompe, vous ne serez pas le dernier h me le dire; si j'ai raison,

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VOUS serez le premier à le reconnaître, car je sais à quoi m'en tenir sur votre compte, mon cher Sarcey. J'estime autant votre tîilent que votre caractère, vos critiques que vos louanges ; vous avez comme moi, quoi que vous en disiez, la manie d'être utile, et voilà pourquoi et comment, en étant tous les deux d'un avis opposé, nous devons être tout près de nous entendre.

Sur ce, songez que je vous réponds de la campagne entre deux courriers et pardonnez les fautes de l'auteur.

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