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UN ABUS DE CONFIANCE

Je n'aime pas les abus de confiance, et pourtant j'en commets un.

Que celui qui n'u jamais péché me jette la première pierre.

Il s'agit d'une lettre d'Alexandre Dumas fils, lettre longue et intéressante. Son auteur a beau me déclarer qu'il désire voir celte correspondance rester secrète entre nous, je me décide à la publier.

Lorsqu'il traite une question littéraire, Alexandre Dumas fils ne peut espérer que le silence se fera sur ce qu'il écrit. Les jugements de certains hommes appartiennent au public aussi bien que leurs œuvres, et je me regarderais comme coupaijle de ne pas reproduire les pages qui me sont adressées.

J'espère que l'auteur de cette lettre ne me gardera pas rancune; il verra si bien dans l'indiscrétion que je commets la profonde estime et admiration où je

liens son talenl, qu il devra user d'indulgence à mon endroit.

Voici dans quelle circonstance Alexandre Uunuis fils m'a envoyé sa très-curieuse profession do Coi.

Il y a quelques jours les nécessités de publication d'un grand journal comme le Gaulois, avide de renseignements inédits, de jugements prompts, de mise en vente matinale, me forcèrent à demander à mes collaborateurs un travail de nuit, travail très-pénible et très-ennuyeux.

Mon excellent collaborateur Leroy ne peut s'astreindre à ce surcroît de fatigue; de plus il est marié, il demeure là-bas, là-bas, plus loin que l'École militaire : bref, il me fit part de l'impossibilité où il se trouvait de continuer à me donner des articles de critique théâtrale et je dus céder à regret devant les observations de l'auteur du Chemin retrouvé.

Ayant à disposer de la critique théâtrale du Gaulois, je pensai faire un coup de maître et j'écrivis à Alexandre Dumas fils, qui vit retiré dans sa solitude voisine de Dieppe.

Je lui soumis un projet qui me paraissait de nature à le séduire.

Venez au Gaulois, lui écrivis-je, et faites-y pour les auteurs vos confrères ce que vous faites pour vousmême ; donnez-moi des sortes de préfaces de chacune^ des pièces qui vous semlderont mériter un sérieux examen. Ce que je vous demande, c'est plus que des articles; ce sont les matériaux d'un livre qui serviront, le jour où on les réunira, à faire un inonuiiieni littéraire. Klcvez la critique Ihéàlrale à une bauleur (m'elle n'atteint pas ordinairement.

Vous avez des thèses favorites (|u'il \ous plaît sou-

Ncnl (\o dcvoloppcr. Les comédies et les drames des meilleurs juaitres de noire époque vous seront un excellent cadre; le public y gagnera, après avoir vu la pièce d'un de vos confrères, de savoir comment vous eussiez, vous, traité le môme sujet.

Je lui dis tout cela et bien d'autres choses encore qu'il serait par trop long de rapporter ici. En fin de compte, j'avais bon espoir et il me semblait impossible d'être refusé.

iMoa espoir a été trompé, et j'en voudrais beaucoup il l'auteur des Idées de madame Aubray s'il n'avait pas enveloppé son refus dans une lettre pleine à la fois d'amabilité, d'esprit et de raison.

Voici cette lettre :

Edmond TARRP^.

" Cher Monsieur,

'( Je n'avais malheureusement pas besoin de rétlexion pour vous répondre. Ma résolution de ne m'astreindre à aucun travail régulier, surluul dans un journal, est inébranlable. Je n'auMis plus aucune ressource et vojis m'offririez 50,000 francs par an pour cette critique hebdomadaire, ({ue je refuserais et demanderais une place de ri ou 6,000 francs à mon gouvernement ou à un autre. L'idée que je serais forcé de travailler i\ heure fixe me rendrait complètement incapable de le faire; et puis je serais tout de suite à bout

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de corde. J'ai trois ou quatre confrères qui mériteraient un examen sérieux, et, par cela qu'ils le mériteraient, je serais le dernier qui pourrais me le permettre à leur égard, comme ils seraient les derniers qui pourraient se le permettre pour moi.

» Gomment voulez-vous que, en pleine production moi-même, je me pose en critique, en maître, et que je veuille apprendre publiquement leur métier à Augier, à Barrière, à Sardou, ou même à des nouveaux comme M. Pailleron, dont le succès éclatant réfute d'avance toutes les théories d'un ancien qui ne semblerait plus qu'un jaloux. Quant aux autres, vaudraient-ils la peine d'être anatomisés et reconstruits esthétiquement ? Votre idée est bonne, mais impraticable comme beaucoup d'autres bonnes idées. Oui, il serait intéressant dans une grande époque littéraire, de 1830 à 1840, je suppose, quand tout le monde s'intéresse aux choses de l'esprit, de prendre à partie les Dumas, les Hugo, les Scribe, les Casimir Pelavigne et de faire la critique de ces grands producteurs.

» Planche l'a fait, et qui se souvient de Planche, dont les jugements ont clé parfois si justes? Mais aujourd'hui qui est-ce qui s'intéresse à la littérature dramatique, lyrique, romantique ou classique?

UN AllUS DE CONFIANCK ■^ '>'■'>

» Le public est devenu d'un écleclisnic, d'une indifférence el d'une générosité sans exemple jusqu'à présent. LaPatti, mademoiselle Favart, Blanche d'Antigny,Tliércsa, mademoiselle Schneider, le Petit-Faust. ./////e, la BeUe-Hélme, les lnuliles,\e,% courses, les émeutes, il met tout ça dans le môme sac, le place au même niveau et le pèse au môme poids. Tout ce qui le fait sortir de chez lui, lui est bon, parce que la vérité est qu'il s'embête chez lui, que l'intimité disparaît, que la famille se dissout, que la réflexion l'effraie et que la solitude répouvante. Alors il s'agite, il se déplace, court où l'on fait le plus de bruit et où il a le plus de chances de s'étourdir. Nous pouvons lui demander ses applaudissements et son argent, mais son attention, non. L'œuvre jouée, acclamée, sifflée, il ne veut plus qu'on lui en parle. Que lui importe l'art, la valeur, la portée, le but d'une composition littéraire ? il ne lui demande que la sensation du moment.

» Il sent très-bien, au fond, que de grandes catastrophes se préparent; qu'une grande évolution politique, sociale et morale, va s'opérer d'ici peu ; que ce qu'on appelait la littérature a fini et que l'action va commencer. Dans un an, dans'six mois même, le spectacle ne sera plus au théâtre, il sera dans la Chambre, peut-être dans la rue, et comment nos luttes fictives et lit-

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léraires pourront-elles rivaliser avec ces luttes réelles et passionnées où Thumanitc loul entière va être en cause. On se moquera bien de Julie, de Pati'ie, de la Châtie blanche, et de tous ceux, à plus forte raison, qui croiront devoir discuter la manière de tel ou tel auteur. Telle est ma conviction bien arrêtée, si arrêtée, qu'au lieu de vouloir agrandir ma boutique, je me dispose à la fermer.

» Je termine les deux dernières préfaces de mon dernier volume de théâtre; j'achève mon petit monument, puisque je l'ai commencé et je me prépare à autre chose. Soyez tranquille, ce n'est pas aux triomphes de la tribune électorale, c'est bien assez de s'être livré au public sans se livrer à la foule, et, tout compte fait, j'aimerais encore mieux, si j'avais à choisir, la gloire de l'écrivain que la popularité de l'orateur.

» Bref, mon avis, en face des temps que j'annonce, est que les maîtres actuels du théâtre n'y resteront maîtres que s'ils mettent le théâtre au service du mouvement collectif, s'ils dramatisent les besoins nouveaux en les incarnant dans des personnages où le public se retrouve. Le Ihéâtre, compris d'une certaine façon, peut être d'un secours immense dans les circonstances actuelles en agitant et en discutant les questions fondamentales de la société : le mariage, la fa-

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luillo, l'ainour, l'aclultère, la prostitution, la conscience, l'honneur, les croyances, les nationalités, les races, le droit, la justice, l'héritage, la religion, l'athéisme; enfin le support, l'axe el l'atmosphère de lame humaine.

» 11 peut achever de détruire ce qui doit tomber et faire éclore spontanément ce qui nesl qu'un germe. La satire et la tragédie, tout le théâtre à venir est là; c'est-à-dire dans l'extermination par le rire et dans la fécondation pailes larmes, car vous comprenez bien ce que je veux dire par le mot tragédie : je ne l'applique pas à la forme, mais à la conception, à l'acte et au but. Franchement, est-ce le moment de critiquer et de refaire ingénieusement et pratiquement les œuvres des autres ? Non ! c'est le moment d'en faire soi-même si on en a la force, le courage et le temps, et de montrer comment il faut faire par la manière dont on fera.

» Voilà toute ma profession de foi, cher monsieur. Il va sans dire qu'elle doit rester entre nous et que ce n'est là qu'une conversation écrite, puisque je suis trop loin de Paris pour avoir une conversation parlée. Et puis je voulais bien vous montrer l'état de mon esprit pour que vous ne croyiez pas de ma part à un refus hautain ou sans bonnes raisons pour un Iravail ((uo je lionverais très-intéressant el que j'aui-ais

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accepté dans un autre temps ou que j'accepterai peut-être quand je serai dclinitivement et irrévocablement sorti de la mêlée. Enfin, je voulais vous prouver, même par ces explications trop longues, tout le cas que je fais de votre proposition si amicale et si flatteuse. Croyez bien que je trouverai (juelques occasions de montrer ma reconnaissance au Gaulois et à vous, cher monsieur, ma bien vive et bien sincère sympathie.

Le journal Le Gaulois, 24 juin 183!).

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