‹ Entre aimisChapitre 10 sur 29 · COMMENT MON AMI Z... S*EST MARIE · texte numérisé non relu

COMMENT MON AMI Z... S*EST MARIE

son esprit romanesque, elle a mis sa main dans ma main comme dans celle de son fiancé.

— Pauvre enfant! m'écriai-je.

— Oui ! me répondit Z... je suis pris... et par elle ! il n'y a plus moyen de me dédire.

Et, figure-toi que ce mariage s'est conclu de la façon la plus grotesque du monde.

Je flirtais avec Éva comme avec toute autre femme ; et avoue que je n'avais pas trop mal choisi.

Pour elle, j'avais dépouillé tout le scepticisme dont tu me sais capitonné, j'étais assidu auprès d'elle comme un amoureux las du monde et des femmes, je cherchais à lire, dans la nappe bleue de ses yeux, ses désirs les plus intimes ; je ne parlais plus que poésie. Lamartine était pour moi le premier des poètes; Mozart était l'égal de Dante, je ne comprenais que le mariage des âmes ; en un mot, toute l'épopée des jeunes vierges qui n'ont pas encore aimé, était devenue mon rêve.

Chaque jour je gagnais du terrain dans le cœur de cette chère énamourée d'azur, lorsqu'il y a un mois, on donna une soirée intime.

J'étais ce jour-là /ort enrhumé !

Or, c'est grâce à ce rhume que je me marie dans quinze jours.

Je ne comprenais plus, et j'en étais à me demander comment une jeune fille aussi idéalement romanesque que M}^^ Éva de... avait pu s'éprendre d'un homme enrhumé. Aucune bizarrerie ne m'étonne ; mais cellelà me confondait, car, mon ami Z... me l'affirmait, c'était à cause de son rhume qu'il se mariait.

0 poésie d'Eva, vous aviez donc sombré un instant!

Z... reprit :

— J'étais donc fort enrhumé, mais enrhumé comme un homme du monde ne doit jamais l'être ! J'avais un atroce rhume de cerveau, le plus bête de tous les rhumes. Cent fois, j'avais répété à Éva que je ne comprenais que les femmes comme elle qui vivaient en dehors des choses humaines. Plusieurs fois j'avais serré sa main et, plongeant mes yeux dans ses yeux, je lui avais parlé le langage mystique qu'elle adorait.

Or, ce soir-là, elle se mit au piano.

Tu connais son talent, elle joue avec un sentiment inouï.

Elle préluda par la Valse des Fleurs de Ketterer. Sur sa demande, j'étais demeuré près d'elle, et je tournais les feuillets de la partition.

Apprends les déboires d'un homme enrhumé du cerveau : debout près d'elle, je tournais donc ces feuillets.

Ah ! mon cher ami, quand il t'arrivera d'être enrhumé, ne va jamais dans le monde ! Je me penchais pour redresser un feuillet un peu de travers, lorsqu'une goutte d'eau tomba sur la musique. Avec une rapidité .excessive, je pris mon mouchoir et je le passai sur la goutte d'eau pour l'éponger.

Éva me regarda.

Tout son être tressaillit, mais ses doigts couraient, et elle continuait cette valse avec un entrain inaccoutumé.

Tout à coup, nouvelle goutte d'eau !

Mais cette fois, la malencontreuse goutte ne tomba point sur le livret musical, elle tomba... ahl mon ami ! elle tomba sur les épaules radieuses d'Éva, et elle glissa sur sa gorge...

COMMENT MON AMI Z... s'eST MARIÉ. 161

Je ne pouvais l'essuyer comme la précédente!... Honteux, je portai mon mouchoir à ma figure et je me couvris les yeux.

La valse était finie.

Rapidement', pendant qu'on félicitait Éva sur son exécution, je me précipitai dans une embrasure de croisée.

— Maudit rhume ! pensai-je, en songeant à ce qui m'était arrivé.

Soudain, je vis s'avancer vers moi Eva ; les yeux humides, elle me tendit la main.

J'allais balbutier une excuse.

— Ah! me dit-elle, de sa plus douce voix, jamais je ne perdrai le souvenir d'une semblable iari22e/ Elle est là, ajouta-elle, en me montrant son cœur.

Tenez, vous seul me comprenez, prenez ma main, la voulez-vous?

Je portai sa jolie main à mes lèvres. Sa mère s'était approchée.

— N'est-ce pas, que vous la comprenez, la chère mignonne, vous l'aimerez bien 1

Je tenais toujours sa main, mon mouchoir inondé. La mère reprit :

— Il fallait un cœur comme le vôtre pour s'unir au sien.

Je portai de nouveau mon mouchoir à ma figure.

— A demain, ajouta la maman, nous causerons.

Je demeurai tout abasourdi en songeant aux conséquences d'une larme d'homme enrhumé.

Que devais-je faire? J'y suis retourné... et je me marie dans quinze jours. Mon cher ami, méfie-toi des rhumes de cerveau! que de fois.m'a-t-on re-

parlé de cette larme provoquée par le sentiment exquis de Tart !

Et dire que, pour faire plaisir à Éva, il me faudra quelquefois attraper froid !

Voilà comment mon ami Z... s'est marié.

Charles DIGUET.

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