LE PARAPLUIE
Un groupe de boursiers courant comme des fous
Nous sépare soudain se jetant entre nous.
Au même instant, un fiacre, ignoble véhicule!...
Arrive au grand galop, et la foule recule...
On me pousse... et je butte en plein sur le trottoir,
Sur lequel je m'allonge à mon grand désespoir.
Je bondis sur mes pieds avec un cri de rage,
Et cherche à rattraper mon aimable entourage.
Je fends la foule avec le sifflement affreux
Et la rapidité d'un projectile creux,
Je renverse un enfant, j'écrase une levrette ;
Et sur tous les passants, follement je me jette.
On s'écarte en criant : « Arrêtez ! au voleur ! »
Je franchis néanmoins tout obstacle en vainqueur.
Sous les pieds des chevaux je vois sur la chaussée
Rouler mon couvre-chef... dans ma course insensée
Rien ne peut m'arrêter... J'arrive aux boulevards.
J'ai beau sur le parcours étendre mes regards...
Je ne découvre rien et j'ai perdu la piste.
Je m'en reviens alors tête nue et tout triste,
Maudissant le guignon qui me fait de nouveau
Perdre mon adorée ainsi que mon chapeau.
Cette fois c'était trop, et ce dernier sarcasme
Du destin me plongea dans un profond marasme.
L'existence me fut à charge, et je voulus
Vite la quitter comme on quitte un pardessus
Qui cesse de vous plaire... Alors, l'âme transie
Tête basse, j'entrai dans une pharmacie
Du faubourg Montmartre où se pressait le public,
Et je sollicitai pour vingt sous d'arsenic.
A peine avais-je ainsi formulé ma demande
Qu'on jette un cri... Jugez si ma stupeur est grande !
« C'est lui!!!» Je reconnais, trônant près du comptoir,
La maman! je chancelle... et l'on me fait asseoir. Ah ! j'avais retrouvé cette trace si chère... Le papa de mon ange était apothicaire!
On me rend mon riflard avec mes douze sous. Et, depuis ce moment, fidèle. au rendez-vous, Près de la douce enfant que je croyais perdue Je revins tous les soirs, m'enivrant de sa vue, En ces lieux consacrés à la graine de lin, Au coca Ghevrier, à l'huile de ricin.
Pour moi c'est la Déesse au milieu de son temple
Et l'œil chargé d'amour... rêveur, je la contemple ! A l'ombre des bocaux, je risquai des aveux Qui furent accueillis... On couronne mes feux... Grâce à toi, mon riflard! ma vie est comme un rêve ! Je me couche et je dors et fort tard je me lève. Je mange comme quatre et je bois sec... et puis Tout le reste du temps, je flâne dans Paris, Gai, sans souci, content... existence enivrante ! Ma femme possédant dix mille francs de rente Tout naturellement, j'ai lâché mon grigou Qui me payait si mal quand j'étais sans le sou. Plus de bureau!... de chef!... non! plus rien quim'en-
(nuie !) Ne soyons pas ingrat... Je prends mon parapluie!!!
Eue FRÉBAULT.