LA FOLIE D'UN COMÉDIEN
Quand Préville, l'illustre acteur de la Comédie-Française, quitta la scène, le 11 mars 1786, il était à l'apogée de sa gloire. Membre de l'Institut, familier de tous les personnages célèbres de son temps, il emportait dans sa retraite les regrets du public et le désespoir de ses camarades qui envisageaient son départ comme une véritable calamité.
Cependant Préville était fatigué par trente-trois années d'exercice et sa femme, comédienne comme lui, le poussait depuis longtemps à se retirer. Le ménage lit ses adieux au théâtre le même jour et s'en fut habiter aux portes de Senlis oii il venait d'acheter une fort agréable propriété.
Alors commença pour les époux une période de bonheur que rien ne semblait devoir troubler. Leur sort était assuré par une quinzaine de mille livres de rentes. Leurs enfants prospéraient , enfin la décence de leurs mœurs, et la distinction de leurs manières leur avaient gagné les sympathies de leurs nouveaux voisins.
En effet. Préville était à peine installé qu'il se vit recherché par tous les châtelains des environs, et que
le prince de Gondé, jaloux de témoigner aux anciens sociétaires de la Comédie-Française son estime particulière, les invita à ses fêtes, à ses chasses et voulut qu'ils eussent leur loge spéciale à son théâtre de Chantilly.
Mais ce n'était pas seulement des grands que Préville recevait les avances. Les habitants de Senlis, séduits par l'aménité de son caractère et l'extrême bonté de son cœur, l'eurent bientôt en profonde vénération. En 1789, ils le mirent à la tête de leur société philanthropique et le nommèrent en 1790 membre de la municipahté.
Notre acteur, jouissant à la fois du calme parfait de l'homme de bien et du crédit que lui méritait une brillante carrière , ne formait d'autre souhait que de finir ses jours dans sa chère retraite; l'intérêt du théâtre en décida autrement.
Depuis nos bouleversements politiques, les affaires de la Comédie-Française allaient de mal en pis et, le public se retirant peu à peu, il fut question vers la fin de 1791 de fermer le spectacle. C'est alors que les acteurs aux abois jetèrent les yeux sur Préville qu'ils implorèrent comme un sauveur. Celui-ci n'hésita pas une minute ; faisant taire la voix de l'égoïsme, résistant aux prières de sa femme qui redoutait pour lui un excès de fatigue, il opéra sa rentrée le 26 novembre 1791, dans « La partie de chasse » qu'il joua au milieu d'un enthousiasme indescriptible. Ce fut un coup de fortune pour le Théâtre-Français, mais la désillusion ne tarda pas à se produire. Préville malade regagna SenHs au bout de quelques mois, et des revers de toutes sortes fondirent sur la troupe du faubourg Saint-Germain.
LA FOLIE d'un COMEDIEN. 173
Le commencement de l'année 1792, qui vit le départ du grand artiste, fut pour ce dernier le signal de terribles infortunes. li semblait que le destin n'eût multiplié ses faveurs que pour rendre plus sensibles les coups dont il s'apprêtait à le frapper.
Préville perdit une partie de ses revenus dans la tourmente révolutionnaire; sur trois enfants, la mort lui ravit un fils et une fille ; son gendre, Levacher de Chamois, fut égorgé le 2 septembre 1792 et, le 7 mai 1794, sa femme bien-aimée expirait dans ses bras ! Afin qu'aucune douleur ne lui fût épargnée, le comédien apprenait en même temps l'arrestation d'une partie de ses camarades : Dazincourt, Fleury, Vanhowe, Ghampville; M""®^ Raucourt, Contât, Thénard, Joly, Mézeray, etc., etc.. brutalement enlevés pendant la nuit du 3 septembre 1793, allèrent les uns aux Madelonnettes, les autres à Sainte-Pélagie, expier leur attachement au régime déchu.]
Tant de désastres frappèrent mortellement le pauvre septuagénaire. Ses facultés s'obscurcirent, sa vue s'affaiblit, et sa mémoire se troubla sensiblement. Néanmoins, quand le 9 thermidor eut rendu la liberté aux comédiens, et que ceux-ci invoquèrent de nouveau leur génie protecteur, le vieillard, brisé par le chagrin et les infirmités, puisa dans son héroïque dévouement la force de répondre à leur appel. Du 20 août 1794 au 11 février 1795 il figura de temps à autre sur la scène ;mais, hélas ! ce ne fut plus que l'ombre de lui^ même. Un instant vaincue par une volonté surhumaine, la nature reprit son œuvre et elle achemina le généreux artiste vers la catastrophe finale.
On jouait ce soir-là le Mercure galant^ une pièce oii Préville avait débuté quarante-deux années aupara-
vant, et la satle retentissait encore des bravos que venait de soulever le rôle de La Rissole. Tout à coup, l'acteur saisissant le bras de son neveu Ghampville : « Vite, mon ami, lui dit-il, la nuit tombe et nous sommes en pleine forêt. Si nous ne pressons le pas nous n'arriverons jamais à Senlis. — Eh ! mon cher oncle , reprit Ghampville inquiet, ceci est un simple décor. Vous venez de faire La Rissole et nous rentrons dans les coulisses. — Tu as raison, fit Préville rappelant peu à peu ses esprits. Maudite tête !... c'est égal, ne me quitte pas... j'ai peur! » Ghampville souscrivit aux désirs de son oncle qu'il ne perdit plus des yeux et, grâce à son affectueuse surveillance, la soirée s'acheva sans encombre. Mais le rideau baissé : « G'est fini, bien fini ! soupira Pré ville, je ne jouerai plus la comédie ! » Et il tint parole. N'avait-il point d'ailleurs accompli la tâche qu'il s'était imposée ?
A ceux qui avaient combattu sa dernière rentrée il avait répondu: «Je n'ai jamais séparé mon sort de celui de mes camarades. Dites-moi qu'ils sont heureux et je me retire. » Or, il se trouvait que, par une heureuse coïncidence, l'instant où ses forces le trahirent fut l'aurore de meilleurs jours pour le Théâtre-Français.
Quant à lui , le malheureux artiste, il emportait la cruelle maladie dont les premiers symptômes venaient de se déclarer . M""^ Guesdon, sa fille unique maintenant, avait pour Préville un culte passionné ; elle obtint de son mari, receveur général à Beauvais, la permission de l'installer dans une charmante villa dont ils étaient propriétaires. G'est là qu'elle se fixa aussi, résolue à se consacrer entièrement au vieillard. Hélas ! elle n'eut pas trop de tout son dévouement et de son abnégation filiale pour lutter contre
LA FOLIE d'un COMEDIEN. 175
un mal qui faisait de rapides progrès. L'intelligence de Préville fléchissait de jour en jour, et, ses yeux s'étant à peu près éteints, les ténèbres peuplèrent son imagination de fantômes contre lesquels le monde extérieur ne pouvait plus réagir.
D'abord ce furent des absences momentanées, des inquiétudes inexplicables qui, par intervalles, tourmentèrent le vieillard. Puis la folie s'accusant, elle affecta une idée fixe, celle de « la persécution ». Préville avait été frappé par l'incarcération de ses camarades et par l'assassinat de hauts personnages qu'il avait connus et aimés. Les scènes de la Terreur se dressèrent sanglantes en face de lui et le comédien ne tarda pas à se croire poursuivi, traqué, enfin emprisonné.
Dès cet instant, sa chambre se transforma en cachot, dont ses visiteurs furent les geôliers. C'est à peine s'il reconnaissait sa fille et s'il consentait à accepter ses soins. Le plus souvent, en proie à de lugubres hallucinations, il voyait défiler devant lui des victimes imaginaires, il entendait la voix du bourreau, les gémissements des condamnés et assistait, par la pensée, à de véritables exécutions. Alors, ses veines ,se gonflaient, ses joués s'empourpraient et un flux de paroles ininteUigibles débordaient de ses lèvres, jusqu'à ce qu'il tombât dans un sommeil léthargique dont la durée excédait quelquefois dix-huit heures.
Un jour, c'est le comédien Fleury qui raconte le fait, d'après M""® Guesdon, Préville, au paroxysme de l'épouvante, s'échappa de sa chambre et, tremblant sur ses jambes, les bras étendus dans un tâtonnement d'aveugle, il gagna le jardin en poussant un appel désespéré : « Au secours! criait-il, ils arrivent, ils vont
m'atteindre les misérables ! — Eh! mon Dieu, mon
père, qu'avez-vous? fit M"'^ Guesdon qui se précipita au-devant du vieillard. — Ici! les vois-tu, mignonne? Cache-moi, je t'en prie! » Et lui-même, sentant sa fille à ses côtés, se réfugia contre sa poitrine ainsi qu'un enfant peureux. « Mon père, mon bon père, calmez-vous. Aucun danger ne vous menace, nous sommes dans le jardin oii personne ne vous a suivi! — Ah ! fit Préville se rassurant un peu ! C'est que, peutêtre, ils ont perdu ma trace. Mais ils vont revenir
Ne me quitte pas ! — Non certes, et vous me direz la cause de votre frayeur. — Oui, bien que ce soit un
horrible drame Ce matin ils sont entrés dans ma
prison... Dieu! les hideuses gens! Ils m'ont garrotté, puis jeté avec les autres sur la fatale charrette. Si tu savais quelles angoisses! Chaque tour de roue nous rapprochait de l'échafaud. Soudain, on s'arrête; les condamnés se succèdent et le couteau vingt fois rebondit
avec un bruit sinistre Mais la place est vide, on
me saisit, et je sens qu'une force irrésistible me pousse vers l'instrument de mort... »
Ici se place l'étonnant récit qu'on va lire ; Préville l'accompagna de la savante mimique du comédien ; modifiant ses gestes et son allure suivant la circonstance, gonflant ou diminuant sa voix selon que son interlocuteur ou lui prenait la parole.
« J'étais à la dernière marche, dit le vieillard, tout à coup quelqu'un me barre le passage. C'est le bourreau : (( Oii vas-tu ? hurle-t-il, et moi, d'un ton plaintif: — Vous le voyez, je vais rejoindre mes compagnons. — On ne passe pas! — Je vous en prie, finissons-en; pourquoi prolonger mon agonie? — Point de bavardage inutile : ton numéro? — Plaît-il? — Oui, ton numéro?
LA FOLIE d'un COMEDIEN. 177
— Je ne comprends pas. — Jeté demande ton numéro, c'est clair. Qui m'a bâti un animal pareil ! — Pardon, monsieur le bourreau, mais j'ignorais cette formalité.
— Tu te figures que la République guillotine comme cela son monde, toi! Allons, cherche! — Cherche! C'est bientôt dit; avec ça que vous arrangez commodément les gens pour chercher! » Et Préville, d'un air grognon, fit le simulacre d'un homme attaché qui tenterait vainement de rompre ses liens. Puis il imita les grognements du bourreau, ses propres impatiences et le dialogue, se graduant avec une habileté merveilleuse, se termina par une scène de colère entre les deux personnages, a Le butor ! conclut le vieil artiste, il m'a secoué par les épaules et, me chassant de l'échafaud: Va-t'en, f.... bête, qui vient se faire couper le cou sans numéro ! » A cet instant, écrit Fleury, Préville leva doucement le pied droit, pointe courbée, comme pour ne pas toucher la terre, il se faisait petit, glissait et, portant la main à sa tête, il souriait dans l'attitude ironique de Mascarillo venant de dérober la bourse de son maître. »
Malgré la fin plaisamment sinistre du récit, le vieillard Tie tarda pas à être repris de son effroi. Ses cheveux se dressèrent sur sa tête, une sueur glacée inonda son front et la crise qui suivit fut plus grave que toutes les autres. Il devenait évident pour quiconque observait Préville que la foHe prenait de l'intensité et qu'un dénouement fatal était proche. Dans cette extrémité, M""^ Guesdon appela de mouveaux médecins : tous déclarèrent la situation désespérée et qu'un miracle seul sauverait le malade.
Ce miracle que la science avouait ne pouvoir accomplir, l'amour filial l'entreprit avec cette persistance
tenace, cette sûreté de pénétration qui lui sont propres.
M""® Guesdon avait constaté que, loin de ramener son père à la raison, elle ne faisait que l'irriter en combattant sa folie. Le comédien se croyait dans un cachot, des fantômes hantaient son cerveau malade;, mais, pour lui, ces visions étaient une réalité dont il n'admettait point que l'on doutât. Ce qu'il fallait, c'était donc cesser une résistance inutile et s'associer à une démence contre laquelle tout raisonnement demeurait impuissant. M*"^ Guesdon s'y décida, elle embrassa résolument les idées de Préville, feignit d'entendre les voix qui lui parlaient, .de voir les personnages qu'il lui montrait et, loin de discuter son emprisonnement^ elle l'en plaignit de tout son cœur, ajoutant qu'elle n'était pas sans inquiétude sur l'avenir.
Le résultat de cette ingénieuse évolution ne se fît point attendre. Le vieillard recouvra la confiance en lui-même, et ses maux furent adoucis de l'instant où il les crut partagés.
Mais ce n'était là qu'un acheminement à la suprême épreuve !
Quand l'intelligente femme pensa le terrain suffisamment préparé elle entra brusquement dans la chambre du malade et d'un accent navré : « Mon père, lui ditelle, vous êtes un homme courageux, votre passé le prouve, et vous sauriez en témoigner encore si le dan* ger se présentait. — Qu'est-ce? mon enfant, interrogea Préville tout ému, en veut-on à ma vie ? — Non. Du moins je Fespère; mais vos accusateurs ont constitué le tribunal qui doit vous juger. Disposez-vous à y comparaître sous peu de jours. » Et comme M"^® Guesdon voyait le trouble que la nouvelle imprimait sur les
LA FOLIE d'un COMÉDIEN. 179
traits de son père : « Oh ! rien n'est désespéré, se hâta-t-elle d'affirmer, nos amis veillent et j'ai bon espoir. Seulement il faut les aider, préparer une défense énergique ! »
Ce procès imaginaire était une trouvaille en ce qu'il arrachait Préville à ses chimères pour diriger son esprit vers un but fixe et nettement défini.
De ce jour M™^ Guesdon s'employa tout entière au tableau final, dont elle ménagea les effets en fille de grand artiste.
Elle introduisit danS la prison un ami de son fils, auquel fut assigné le rôle d'avocat et qui, pour la circonstance, s'adjoignit un camarade, étudiant en droit comme lui. Ce dernier, jeune homme de beaucoup d'esprit, avait pour père le barbier de Bresles, petite bourgade où devait se dénouer le drame convenu. Une fois présentés à leur client, nos deux clercs remplirent leur personnage en conscience, interrogeant le prévenu, discutant ses moyens de défense et rédigeant un mémoire dont ils attendaient merveille.
. En même temps M™° Guesdon tenait le prisonnier au courant de ses démarches personnelles. La lutte avait été chaude, mais le succès paraissait assuré. Le mémoire des avocats était dans toutes les mains, les juges arrivaient à composition et le public embrassait en masse la cause de l'innocent. Pour donner plus de poids à ses paroles, l'excellente créature installa sous les fenêtres des gens à ses gages qu'elle chargea de crier: « La justification du bon citoyen Préville, l'ami du peuple, le père des pauvres, injustement accusé, etc. . . »
Sous ces bienfaisantes influences le malade renaissait à la vie réelle, son sommeil se faisait plus calme et les forces lui venaient peu à peu.
Enfin sonna l'heure décisive. M"'^ Guesdon n'avait omis aucun accessoire, aucune disposition propre à frapper l'imagination de son père.
Dans la grande salle du château, convertie en tribunal, les juges attendaient, les avocats étaient à leur banc , et l'assistance formé.e par les habitants de Bresles s'agitait impatiente.
Soudain Préville apparaît, escorté de sa fille et de son petit-fils ; des bravos éclatent de toute part et les marques de sympathie se manifestent de plus en plus bruyantes.
Mais l'ordre s'est établi , le silence succède aux acclamations et le président donne la parole à l'accusé» Alors Préville se lève et, d'une voix inspirée, il prononce la harangue singulière que nous transcrivons mot à mot :
« Moi, coupable d'enfreindre les lois de la République ! Eh ! messieurs, si cela était, que dirait l'Impératrice de toutes les Russies?... si cela était, messieurs, l'illustre Catherine prendrait mon petit buste de marbre qui est sur sa table et elle le ferait traîner dans les ruisseaux de Saint-Pétersbourg. »
Cette improvisation grotesque , tout le monde l'a entendue et personne n'a souri tant le moment est solennel ! Bien au contraire, sur un signe de M.""^ Guesdon, chacun s'empresse autour de l'orateur que l'on félicite et dont on admire la présence d'esprit. Les avocats n'ont plus rien à dire et cependant ils parlent pour la forme, puis le jury, consulté sur place, proclame à l'unanimité l'acquittement du prévenu.
Des trépignements de joie accueillent le verdict ; toutes les mains se tendent vers Préville, on l'embrasse, on chante ses louanges et le comédien, gagné
LA FOLIE d'un COMEDIEN. 181
par l'enthousiasme général, verse des larmes d'attendrissement.
De retour au logis, où il fut reconduit en triomphe, Préville se jeta dans les bras de sa fille et, la serrant sur son cœur : « Dieu soit béni, mon enfant, s'écria-til, je suis sauvé ! »
Grâce en effet au génie inventif de M'"*' Guesdon, à sa perspicacité filiale, l'artiste était guéri. « Quelle ovation ! disait-il le lendemain à M'ie Dangeville qui s'informait de sa santé. J'ai pu rêver encore une fois à mon parterre et à mes beaux jours de gloire! »
A dater de cet instant, une sérénité parfaite entra dans l'àme du vieillard et la raison ne l'abandonna plus. Quand il mourut, le 18 décembre 1799, en pleine possession de lui-même, son dernier sourire fut pour les siens, ses dernières paroles pour son cher théâtre ! « La Comédie-Française est-elle prospère ? murmura-til, et le public ?... Je suis heureux ! ! »
Charles GUEULLETTE.