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ETUDE

La Société générale de protection pour l'Enfance abandonnée ou coupable est aujourd'hui fondée, et un décret a consacré définitivement son existence active.

On n'a pas oublié l'émotion qui s'est produite à son .origine, dans la presse, dans le public et dans les régions supérieures du gouvernement. Les journaux ont parlé, et les nombreuses adhésions des hommes les plus considérables donnaient déjà un commencement d'exécution à la pensée du créateur de cette œuvre humanitaire.

De là à sa réalisation pratique, il y avait encore plus d'un pas à franchir, plus d'une difficulté à -vaincre. Mais rien n'a pu décourager le fondateur et les adhérents de la Société, définie dans la Lettre-Circulaire suivante :

« On estime à plus de cent mille pour la France, le nombre des enfants, âgés de moins de 16 ans, et qui, abandonnés de leurs parents, ou vivant dans un milieu vicieux ou criminel, forment ce que l'on a justement appelé: la pépinière des bagnes et des maisons centrales,

« Il n'est pas douteux que ces enfants, qui, dans l'état actuel, deviennent presque tous des vagabonds ou des

malfaiteurs, no devinssent presque tous d'honnêtes gens et de bons ouvriers, s'ils étaient bien dirigés.

« L'expérience a été tentée, et les résultats surprenants de moralisation obtenus dans une œuvre créée et entretenue par moi, ont engagé un grand nombre de personnes à me prier de prendre la parole en leur nom, pour provoquer un grand mouvement philanthropique et social en faveur de ces malheureux déshérités.

« Nous voulons que tout enfant abandonné ou coupable puisse trouver près de nous l'appui moral et matériel capable de le tirer de la misère, de corriger ses mauvais instincts, de lui donner un état.

« Ce programme est immense, mais immenses seraient aussi les forces d'une Société comprenant tous les hommes de cœur, dévoués à l'avenir de leur pays.

« Toutes les bonnes volontés seront chaleureusement et également accueillies. Les moins fortunés, nos frères des classes laborieuses, rendront des services considérables en entourant d'une bienveillance paternelle les apprentis qui leur seront confiés. Les plus fortunés permettront, par leur concours pécuniaire, le patronage et même la création de maisons d'éducation préventive ou répressive.

« Aucune cotisation n'est exigée^ chacun demeurant libre de faire ce qu'il voudra.

« A un autre point de vue, nous repoussons énergiquement toute idée d'exclusivisme: nous faisons appel à tous les dévouements, à tous les cœurs français, sans jamais nous occuper des opinions politiques ou religieuses. Nous n'admettons qu'un seul drapeau: celui de la France, avec la devise: Patrie et Charité.

« Paris, le 19 septembre 1879.

« Georges BONJEAN,

« Chevalier de la Légion d'honneur, juge suppléant chargé de l'instruction près le tribunal de la Seine, fondateur de l'école professionnelle d'Orgevillc. »

l'enfance abandonnée. 185

Il est facile de voir, en effet, que cette Société n'est pas une œuvre de parti, politique ou religieux; c'est une association philanthropique et libre, une œuvre purement humanitaire dont on peut déjà calculer les effets et le développement.

Nous allons en montrer, dans une rapide étude, Torigine et le but, la réglementation et le fonctionnement, les résultats obtenus et les promesses d'avenir.

L'origine delà Société de Protection pour l'Enfance abandonnée ou coupable est connue. Elle est l'exécution d'une volonté suprême du Président Bonjean, dont le testament vivra dans l'histoire comme une grande pensée, supérieure à l'injustice des hommes, et qui afdrme ce principe que le crime ne peut être audessus du pardon.

Son fils a noblement accepté cet héritage, et la terre d'Orgeville, léguée à M. Bonjean par sa grand' mère, M""® de Malherbe, a été affectée à la réalisation de l'œuvre de miséricorde et de réconciliation.

Le but de la Société est clairement défini par la Lettre- Circulaire qui précède. Ce but est de constituer, au point de vue moral, par une action directe et préventive, ce qu'il est permis d'appeler une Société d'assurance et de prévoyance contre les délits et les crimes, et, au point de vue politique, contre les convulsions révolutionnaires. Le volcan ne crache plus, mais une colonne de fumée légère témoigne qu'il n'est pas éteint.

Il en est des révolutions comme des incendies: au début, quelques seaux d'eau suffisent, plus tard il faut des pompes. De même pour le corps: l'hygiène épargne le secours de la médecine. Il est donc d'une saine logique, d'une politique sage et prudente, d'appliquer le même

principe aux mauvais instincts, de les combattre et de les vaincre dans le cœur et l'intelligence de l'enfant abandonné ou- coupable, mais toujours malheureux, pour n'avoir pas à les réprimer chez l'adulte et à les punir chez l'homme.

Quelle que soit la répartition de l'héritage humain, l'enfant apporte en naissant deux droits naturels : Vivre et penser; un devoir: Travailler. Il faut donc lui faire sa part. En lui donnant le pain quotidien, l'instruction et un métier, la Société de protection sème le bon grain et sépare l'ivraie. D'une pépinière de criminels, elle fait une école d'apprentissage; d'éléments destructeurs, toujours énergiques, des forces vives; des ennemis, des auxiliaires ; de la future population des prisons et des bagnes, une jeune armée de travailleurs.

Nous n'examinerons pas ici la législation spéciale, qui est du ressort des jurisconsultes, nous nous bornerons à reproduire l'article 66 du Gode pénal et les dispositions essentielles de la loi de 5 août 1850.

Gode pénal. — Art. 66. — Lorsque l'accusé aura moins de seize ans, s'il est décidé qu'il a agi sans discernement^ il sera acquitté; mais il sera, selon les circonstances, remis à ses parents, ou conduit dans une maison de correction, pour y être élevé et détenu pendant tel nombre d'années que le jugement déterminera, et qui toutefois ne pourra excéder l'époque où il aura accompli sa vingtième année.

Loi du 5 Août 1850. — Art. i^^. — Les mineurs des deux sexes détenus à raison de crimes, délits, contraventions aux lois fiscales, ou par voie de correction paternelle, reçoivent, soit pendant leur détention préventive, soit pendant leur séjour dans lesétablissements pénitentiaires, une éducation morale, religieuse et pi^ofessionnelle.

Art. 2. — Dans les maisons d'arrêt et de justice, un quartier distinct est affecté aux jeunes détenus de toute catégorie.

Art.^, — Les jeunes détenus acquittés en vertu de l'article 66 du code pénal, comme ayant agi sans discernement, mais non remis à leurs parents, sont conduits dans une école pénitentiaire; ils y sont élevés en commun, sous une discipline sévère, et appliqués aux travaux de l'agriculture, ainsi qu'aux principales industries qui s'y rattachent. Il est pourvu à leur instruction élémentaire.

Art. 5. — Les colonies pénitentiaires sont des établissements publics ou privés. — Les établissements publics sont ceux fondés par l'État et dont il institue les directeurs. — Les établissements privés sont ceux fondés et dirigés par des particuliers, avec l'autorisation de l'État.

Telle est la réglementation des Colonies pénitentiaires.

Comme on en peut juger par le texte même de la loi, le problème se présente sous deux faces, avec deux solutions contraires :

D'un côté, les établissements publics sont gouvernés d'après un système d'autorité rigide et de répression sévère, qui assimile les enfants à une catégorie spéciale de prisonniers.

De l'autre, les établissements privés appliquent une méthode diamétralement opposée d'influence paternelle et d'indulgence, qui encourage et réforme les enfants par le raisonnement et par l'exemple.

Les premiers violentent la nature en redressant les arbustes par des tuteurs de fer.

Les seconds dirigent les rejetons encore flexibles et

les ramènent à la droiture par une culture progressive.

La conclusion se dégage d'elle-même et l'expérience est faite: La force abrutit, la douceur régénère.

On compte en France cinq Colonies pénitentiaires publiques dirigées par TÉtat : Les Douaires, Saint- Maurice, Saint-Bernard, Saint-Hilaire et le Val-d'Yère, qui comptent 1,800 enfants à la charge du gouvernement.

Les Colonies privées, plus nombreuses, renferment 5,500 pensionnaires. L'État leur accorde 75 centimes, par jour, pour chacun, et elles bénéficient du travail.

Nous ajouterons, pour compléter cet examen comparatif, que toutes choses égales d'ailleurs, leur exploitation est plus avantageuse au point de vue économique.

- En toute chose humaine, celui qui ne tient compte que des intérêts fait un calcul aussi faux que celui qui ne tient compte que des sentiments. En vertu de cet aphorisme, nous dirons que si la charité est une vertu, ce n'est pas un principe. La philanthropie est respectable, mais l'économie poUtique est nécessaire. L'homme sensible et bienfaisant devient facilement misanthrope, car il est souvent la dupe des surprises du cœur, et celui qui sème le bienfait au hasard doit s'attendre à récolter l'ingratitude. Aussi nous pardonnera-t-on d'accorder nos préférences aux économistes et aux penseurs. Si leur esprit est froid, leur tête est ferme, et leurs spéculations, tablées sur des calculs solides, donnent des résultats pratiques et positifs pour le bien général. Fussent-ils même insensibles comme leurs chiffres, — ce qui n*est pas à sup-

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poser, — ils mériteraient encore, par une glorieuse analogie, le jugement porté sur Dupuytren :

a Sans cette impassibilité à la vue du sang, comme « en présence de la douleur et de ses bruyants témoi- « gnages, il n'y a pas de chirurgien. »

Le cadre de cette étude ne nous permet pas, à notre grand regret, de développer ici l'organisation de la Colonie-modèle d'Orgeville. Il suffira de constater que son Directeur a prouvé qu'une fondation philanthropique peut être en même temps une fructueuse entreprise : 55 pensionnaires se suffisent ; avec 100, elle réalise des bénéfices (1).

Mais il n'a pas circonscrit son terrain d'opération dans les limites restreintes d'un étabUssement privé; son but est plus élevé, son idée plus large et plus féconde. En faisant appel au concours actif de tous les hommes de bonne volonté, il travaille à la création d'une Société-mère de protection. Des personnages éminents de toutes les classes s'y intéressent, et sous le patronage de tels parrains, elle ne tardera pas à fonctionner partout.

Le rôle de cette Société-mère est tracé d'avance :

D'après ses statuts, elle mettra des capitaux à la disposition des fondateurs de Colonies pénitentiaires, ainsi qu'un personnel spécial pour la direction des futurs établissements.

Par ses comités, elle aura sous la main tous les éléments de surveillance et de contrôle sur ses Colonies.

(1) Orgeville est une commune du département de l'Eure, arrondissement et canton d'Évreux. Le village est situe sur un plateau assez élevé. La colonie comprend 150 hectares, à part le château et le parc. Les enfants sont soumis au régime de la discipline militaire et de la liberté surveillée.

Après avoir formé des hommes, elle les suivra dans leurs diverses carrières, artisans, agriculteurs, employés, soldats, etc.

Enfin, elle usera de son influence acquise pour obtenir, par toutes les voies de droit, la revision des lois et règlements sur la matière.

La question des jeunes filles offre le même caractère d'urgence; mais elle demande une étude spéciale, à mettre en parallèle avec celle que nous venons de présenter.

Maintenant que nous avons jeté ce coup d'œil d'ensemble sur le chemin parcouru, il nous- reste à marquer le point d'arrivée.

Dans une Lettre de convocation, adressée à tous les adhérents, nous trouvons le but de la Société exprimé par son créateur dans une forme plus nette et plus précise :

« Quel besoin plus urgent y a-t-il que celui de racueillir les 100,000 enfants de douze à seize ans qui végétant sur le sol français, dans un état complet d'abandon physique ou moral; que de tarir la source à laquelle s'alimente l'armée sans cesse grandissante des malfaiteurs et des gens sans aveu; que de substituer, chaque année, 20,000 ouvriers honnêtes aux 20,000 mauvais sujets fournis par cette jeune population livrée à toutes les funestes conséquences de la misère; que de donner spécialement à notre agriculture nationale les bras dont l'absence la tue, et à notre armée des éléments précieux pour ses cadres inférieurs, en élevant, sous une discipline militaire et dans des Écoles d'agriculture, tous ceux de ces déshérités que leurs aptitudes ne dirigeraient pas impérieusement vers l'industrie.

Cet exemple, nous en avons le ferme espoir, la con-

viction, aura de généreux imitateurs ; les Colonies privées, comme celle d'Orgeville, se multiplieront dans toutes nos provinces.

Et dans quelques années, sans parler de Taugmentation de la richesse publique, la statistique criminelle montrera, par l'éloquence de ses chiffres, que le roulement du vice est arrêté, que le mal est attaqué dans sa racine, etque l'arbre social a moins de branches mortes, et cette vérité sera acquise à la philosophie qui relève l'humanité : Los méchants sont des malades qui ne veulent pas guérir,

Charles JOLIET.

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