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UN PEU D'ANGLETERRE

24 juillet 1851.

Nous approchons des côtes; la mer se fait plus aimable. Bientôt nous entrons en rivière. Elle semble douce la matinée qui suit une nuit de traversée pénible. Un sourire se dessine sur les figures jaunes et tirées ; chacun s'occupe à réparer les désordres de, sa toilette. Grande consommation de thé à bord. J'en demande une tasse et hasarde ma première phrase anglaise : Without milkj if you please^ a pas de lait, je vous prie. »

Le port de Southampton se montre bientôt à nous. Il est situé au confluent de la Test et d'une autre petite rivière. Les rives de la Test, dans le voisinage de la mer, sont assez écartées pour que les grands navires puissent remonter jusqu'à Southampton.

On débarque. Il est six heures environ. Mon ami N... et moi nous nous promenons sur le port en attendant

que la douane ouvre ses portes. Les ouvriers se rendent à leurs travaux : des redingotes, des paletots, pas une blouse. Un marchand de boissons chaudes a installé sa boutique ambulante sur le chemin qui conduit au port. La première Anglaise que nous rencontrons sur le sol anglais est une jeune fille fraîche et d'agréable aspect. N'est-ce pas d'un heureux augure?

Ici comme ailleurs les hôteliers sont en quête de pratiques. Un certain Davis, dont la maison est située en face de la gare du chemin de fer de Londres, s'avance vers nous. Pourquoi pas M. Davis aussi bien qu'un autre? Monsieur Davis, nous irons chez vous, quand la douane nous aura rendu notre bagage. Quelques instants après elle nous le remet gracieusement. Nous le confions à un brave homme qui n'a qu'une main, et, très ingénieusement, a remplacé la main absente par un cro~ chet de fer dont il se sert fort adroitement. Nos valises placées sur une petite brouette, roulent si lestement vers l'embarcadère que nous avons peine à les suivre.

La pièce de six pence va devenir d'une nécessité urgente, et nous n'avons que de l'or anglais. N... se charge d'aller demander de la monnaie à M. Davis, qui ne saurait en refuser à des consommateurs futurs. Je vois bientôt revenir mon ami suivi de notre hôte qui tient à la main un verre et un flacon. Qu'est-ce que cela signifie? Tout simplement que N... qui ne connaît pas le mot anglais équivalent à notre mot monnaie, a dit à M. Davis : money, qui signifie « argent »; que M. Davis pensant bien que N... ne lui demandait pas de l'argent, a supposé qu'il désirait quelque autre chose; qu'il a cherché ce que cela pouvait bien être, et qu'il a trouvé que c'était de la limonade, en anglais lemonade, prononcez lémonéde; évidemment quand le

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gentleman français dit : nioney^ c'est lémonéde, qu'il veut dire. Et voilà pourquoi M. Davis poursuit mon ami N... avec un verre et une bouteille de limonade. Nous parvenons à nous faire comprendre, et désormais nous nous souviendrons que monnaie en anglais se dit chauffe.

Ce qui restera aussi dans notre mémoire^ c'est votre image, belle servante de M. Davis ! Jamais fille à la taille plus noble et plus svelte, aux traits plus purs et plus charmants, aux mouvements d'une élégance plus rare, n'aura versé et ne versera du thé à des mortels.

A huit heures, départ pour Londres. On parle beaucoup du confortable anglais ; ce n'est ni dans les gares ni dans les voitures du chemin de fer de Southampton qu'il faut le chercher. La gare est sale et les voitures de première classe sont étroites ; celles de deuxième, misérables : des banquettes de bois, des affiches sur les cloisons intérieures; celles de troisième sont des tombereaux non couverts ; avec cela des prix plus élevés qu'en France. Le convoi traverse une campagne riche peut-être, mais affreusement monotone et qu'un ciel sombre couvre d'un voile de mélancolie. Des haies séparent les champs. Une ville: c'est Winchester ; pas le moindre détail curieux à saisir au vol ; plus loin, un château, le seul que nous avons aperçu durant le trajet; c'est Hamptoncourt qui garde les cartons de Raphaël. Bientôt, sur notre gauche, dans l'atmosphère brumeuse, une brume plus épaisse et dans cette brume quelques silhouettes pointues : Londres, sans doute.

C'est bien Londres, en effet. Nous voilà passant à la hauteur des toits des maisons. Il pleut à verse. Le train entre dans la gare de Waterloo plus laide et plus sale encore que celle de Southampton. Nous mettons pied à terre pour monter presque aussitôt dans un cab.

Quel est ce pont? Le pont de Londres. Nous passons de la rive droite sur la rive gauche de la Tamise, sans avoir aperçu le grand fleuve tant le brouillard sous lequel il coule est épais, et c'est aujourd'huile 24 juillet. Londres met vraiment une extrême obligeance à nous offrir de la couleur locale. Les rues que nous suivons sont longues et larges. De petites maisons en briques à deux étages les bordent ; cuisines en sous-sol, petites portes bâtardes en joli bois bien frotté, à marteau luisant ; devant beaucoup d'entre elles un jardinet. Elles se ressemblent toutes. Les architectes ne se ruinent pas ici en frais d'imagination. De passants, point, ou si peu, que ce n'est pas la peine d'en parler. Pas un seul monument sur notre route, et ce n'est guère qu'une demi-heure après avoir quitté la gare de Waterloo que nous arrivons à Stanhope street, le terme de notre course ; une rue proprette, coquette et déserte entre toute?.

C'est dans Stanhope street qu'on nous a retenu un gîte chez de petits bourgeois qui louent une partie de leur petite maison aux étrangers. Ils n'ont qu'une chambre

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à mettre à notre disposition, et cette chambre n^e sera prête que dans deux heures. Allons déjeuner et courir un peu la ville. On nous a recommandé à Paris une taverne d'Oxford street, en face Berner's street. Nous trouvons aisément Oxford street, une rue qui n'est pas précisément déserte et tranquille, celle-là ; puis, Berner's street et la taverne. Oh! oh ! ce n'est pas un lieu auquel on puisse reprocher d'être gai à l'excès que cette taverne. Des dossiers en bois plein très hauts garnissent les bancs et isolent les gens qui prennent leurs repas dans la salle commune, de telle sorte qu'ils peuvent manger, boire, savourer leur spleen, et au besoin se brûler la cervelle ou s'empoisonner sans redouter les regards indiscrets des voisins. Voilà une invention dont on ne songerait pas à s'aviser en France. Autre angHcisme : la serviette n'est pas en usage dans les tavernes; mais il est parfaitement reçu qu'on s'essuie les mains, voire la bouche avec la nappe. Vous me demandez si chaque fois qu'un nouveau repas est servi, on change la nappe? Pas du tout. Les dégoûtés n'ont qu'à s'arranger de façon à en avoir l'étrenne.

J'ai essayé de la cuisine anglaise et ne m'en suis pas mal trouvé, si j'essayais du rasoir et du barbier anglais ? Et j'entre dans une boutique d'un extérieur assez engageant. Quelle déception, hélas IDedans c'est la misère et la misère sale. Je ne recule pas. Un homme est là, robuste et massif, en manches de chemise, et portant un grand tabher blanc, sur lequel je cherche instinctivement des taches de sang; c'est le barbier; un barbier qui ressemble prodigieusement à un boucher. Je m'assieds, mets ma tête entre ses mains, et mon âme entre les mains de Dieu. L'homme savonne,

fait mousser, et promène son rasoir sur ma peau. C'est fini, je me retire sans blessure ; mais jamais menton aussi mal rasé n'a fait honte aux barbiers et aux rasoirs d'Angleterre. Je sais bien que le malheureux sur qui je suis tombé pour mes péchés, ne m'a demandé qu'un penny^ à titre de salaire ; soit deux sous en monnaie française. Mais cette considération ne m'empêche pas de pester.

Et nous aussi maintenant nous avons notre home. Notre chambre est prête. Elle est assez grande, propre et claire. Les fenêtres sont à coulisse ; pour les ouvrir on fait glisser te vitrage inférieur sur le vitrage supérieur. Pas de rideaux, mais un tapis comme compensation. En somme, un logis très sortable. Seulement il le faudrait habité par les créatures aériennes de la Tempête ou du Songe d'une nuit d'été; des corps humains sont trop pesants pour lui, et au moindre mouvement que nous faisons, toute la maison tremble. Sortons-en bien vite pour qu'elle ne s'écroule pas.

C'est le Londres riche, vivant, brillant, qui nous attire. La belle rue que Régent street, et dans Régent Street, le bel endroit que le Quadrant, cette courbe harmonieuse que fait la magnifique rue entre deux rangées de magasins luxueux, dont beaucoup portent sur leur façade des noms français.

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23 juillet.

Nous sommes arrivés hier; il est raisonnable d'aller faire visite aujourd'hui à l'Exposition universelle.

Pour y arriver, nous traversons Regent's Park. Un parc : est-ce à dire des arbres soigneusement taillés, des charmilles, des rampes et des escaliers de marbre, des vases, des statues, des bassins, des jets d'eau? C'est bien cela à Paris ou à Versailles; à Londres, point. De grands arbres qui poussent en liberté, des ravins, des ruisseaux au cours capricieux, de vastes pelouses irrégulières sur lesquelles paissent des moutons; voilà les parcs de Londres. Des moutons dans des parcs ! que dirait Louis XIV, grands dieux ?

C'est, un édifice qui n'a probablement jamais eu son pareil dans le monde, que ce vaste palais de l'Exposition universelle, tout de fer, de bois et de verre, qui mesure cinq cent soixante-deux mètres en longueur, cent-quarante-sept en largeur, et dont le transept s'élève à trente-trois mètres. Les choses inconnues y abondent ; mais je n'y ai rien vu de plus étonnant que le buffet. Quelle accumulation de vivres! Il n'y en a pas trop ; l'appétit anglais est un si bel appétit ! Les gâteaux et les babas disparaissent avec une prodigieuse rapidité, et chaque comptoir gastronomique est constamment assiégé. Ce qui se consomme de soda-water est énorme. Et ne croyez pas qu'on n e mange et qu'on ne boive qu'au buffet. L'honnête ha-

bitant de la campagne ou le bourgeois économe, après s'être commodément installé sur une banquette, tire sans façon de sa poche un morceau de fromage de Ghester et un morceau de pain et se restaure avec la tranquille gravité qu'il apporterait à l'accomplissement d'un devoir. Le buffet a d'autres séductions que celles qui s'adressent au palais : les marchandes forment une exposition des plus variées de types superbes ou charmants, et servent aux yeux des visiteurs un véritable festin de beauté.

En sortant du Palais de Cristal, nous nous trouvons, à une des portes de Hyde-Park, en face d'un arc de triomphe que surmonte la statue équestre d'un invalide couvert d'un manteau imperméable. Quel est cet invaUde? C'est Wellington. De drôles de gens, en vérité, que ces Anglais, qui semblent s'être appliqués de leur mieux à faire une caricature d'une de leurs gloires. Non loin de là est un Achille en bronze. Cet Achille a été fondu en l'honneur du héros de Waterloo. Il est tout nu, et c'est une souscription des dames de Londres qui en a fait les frais. La pruderie anglaise a de singulières distractions.

Voici Westminster, la vieille abbaye pleine de souvenirs, qui abrite sous ses voûtes l'histoire d'Angleterre. Les murs et le pavé du cloître, petit et sombre, sont formés de pierres tumulaires couvertes d'inscrip-

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tions. Au moment où nous entrons dans l'église, on y célèbre un service religieux. Sous ces voûtes gothiques, le culte anglican semble quelque peu mesquin.

L'architecture de Westminster a beaucoup de grandeur, mais l'harmonie des lignes est rompue par les monuments et les statues qui remplissent les bas-côtés de la croix et qui font sailUe sur les murailles. Là sont confondus souverains, hommes d'Etat, poètes, savants, guerriers, comédiens. Le mausolée d'Elisabeth et celui de Marie Stuart sont voisins, et l'épitaphe du tombeau de la reine d'Ecosse voue à l'exécration universelle la mémoire de son ennemie.

Dans la chapelle des chevahers du Bain, la bannière de chaque chevalier est suspendue à la voûte, et le nom de son écuyer est inscrit sur la stalle correspondante. Dans une autre chapelle sont conservés la châsse de saint Edouard et deux sièges antiques sur lesquels s'asseyent les rois et les reines d'Angleterre le jour de leur couronnement. Cette pierre, placée sous l'un d'eux, figurait au couronnement des souverains écossais, et ce n'est rien de moins qu'une des pierres qui servirent d'oreiller à Jacob la nuit oii il vit en songe la fameuse échelle sur laquelle montaient et descendaient les anges.

Près de Westminster s'élève le nouveau palais du Parlement; il n'est pas achevé encore. Le style en est gothique, mais l'inspiration qui animait ce style-là en son temps lui manque ; les sculpteurs trop pauvres d'imagination, peut-être, pour mettre la variété dans l'unité, ont répété symétriquement le même motif d'ornementation, et qui a vu une petite partie de l'immense façade que baigne la Tamise a vu la façade tout entière.

Trafalgar-Square : « la plus belle place de Londres », dit mon Guide. Sur un des côtés la National-Gallery, musée public de peinture ; au milieu, entre deux fontaines de médiocre effet, une colonne qui porte à son sommet la statue de Nelson. Trafalgar-Square est la plus belle place de Londres, concluons-en tout de suite que Londres, en fait de places, est une ville assez mal partagée. Hay-Market, Gharing- Cross et le Strand, rues dont le nom est connu dans le monde entier, aboutissent à Trafalgar-Square.

C'est plaisir de se promener le soir dans le Strand plein de mouvement, de vie, de lumière. Nous arrivons au petit théâtre qui s'appelle le théâtre de M.^^ Vestris. Cette dame Vestris descend- elle du diou de la danse? Je l'ignore. Si nous allions passer la soirée au théâtre de M'"^ Vestris ? Nous demandons des billets au bureau. Il n'y a plus de place. Nous en trouvons dans le théâtre du Strand, une autre petite salle de spectacle que nous rencontrons sur notre chemin.

On y joue des farces qui nous semblent absolument ineptes et qui font rire les Anglais à gorge déployée. La naïveté anglaise au point do vue dramatique nous est révélée. Il y a un orchestre ! quelle musique ! des airs sautillants et maigres qui sont pour l'ouïe ce qu'une salade trop vinaigrée est pour le goût.

Comme l'égoïsme de John-Bull se montre superbe-

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ment au théâtre ! Une partie des spectateurs du pourtour se tiennent ici debout, faute de banquettes en nombre suffisant pour que tout le monde puisse s'asseoir. Les hommes gardent bravement leur chapeau sur la tête sans s'inquiéter le moins du monde d'empêcher les femmes placées derrière eux de voir le spectacle, et les femmes ne se formaUsent pas du tout de ce sansgêne; plus de politesse probablement les surprendrait beaucoup. Un conseil : Français qui êtes habitués à retrouver, après avoir fait un petit tour pendant Tentr'acte, votre place libre, si vous avez eu la précaution de la marquer avec vos gants, votre mouchoir ou votre lorgnette, sachez qu'à Londres la lorgnette, les gants ou le mouchoir sont des gardiens dont l'autorité n'est pas reconnue. Voulez-vous être sûr qu'on n'occupera pas votre place ? n'en bougez pas.

26 juillet.

Cet édifice énorme, c'est Saint-Paul. Il est fâcheux que Saint-Paul ne soit pas isolé ; fâcheux aussi que la hideuse couleur noire dont le brouillard imprégné de fumée salit à Londres la pierre et le marbre, ait jeté sur lui comme un sordide manteau. La grandeur des proportions et une majesté sévère pouvaient donner à l'intérieur de l'église de sir Christophe Wren un caractère saisissant, quelle déplorable idée de gâter l'impression que l'âme y aurait ressentie, en y peignant de petites grisailles relevées d'or ! On affirme que la croix qui domine la coupole a dix mètres de hauteur et le globe sur lequel elle repose, deux mètres de diamètre, nous nous dispensons d'aller voir si ces chiffres sont

exacts, et perdons ainsi l'occasion de nous assurer qu'il y a bien six cent seize degrés du sol jusqu'au globe.

Non loin du temple de Dieu, le temple de sa Majesté l'argent; vulgairement la Banque d'Angleterre. Quelle circulation d'hommes, de chevaux et de voitures aux alentours, et l'amusante salire qu'aurait faite Boileau sur les embarras de la Cité de Londres !

Non loin de la Banque est le Monument, dôme de soixante quinze mètres élevé en mémoire d'un incendie qui, en 1666, dévora une grande partie de Londres. Du sommet du Monument le spectacle est admirable : la ville commerçante, religieuse et politique avec le labyrinthe de ses rues, ses innombrables îlots de maisons, ses églises et ses palais; la grande Tamise avec ses ponts gigantesques, ses bateaux à vapeur et ses embarcations de toutes sortes descendant et remontant son cours, ses flottes à l'ancre, ses immenses entrepôts; sur la rive droite du fleuve, la ville industrielle assise sous le nuage sombre que fait la fumée qu'exhalent les mille cheminées de ses usines.

Du Monument à Billingsgate, le marché au poisson, il n'y a qu'un pas. Une surprise nous y atten-

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dait ; nous y voyons des dames acheter des huîtres à des marchandes ambulantes et les manger sur place. Et les convenances, mesdames? — Et la gourmandise, monsieur?

Nous voici devant ce colossal amas de constructions d'un autre temps qui s'appelle la Tour de Londres. Une foule curieuse, bavarde et parée assiège l'entrée de la vieille prison d'État ; elle fait effort et pénètre dans l'enceinte des remparts en dépit des grenadiers de garde. Au risque d'être écrasés entre les deux vantaux de la porte massive nous franchissons le seuil . Les gardiens de la Tour ont conservé le costume des soldats de la reine Elisabeth. Chaque matin les portes sont ouvertes avec les précautions que l'on prendrait si l'on redoutait une attaque de l'ennemi. A la tombée de la nuit, le gardienchef, à la tête d'une patrouille fait sa ronde, et, lorsqu'il passe, les sentinelles crient : « Qui vive ? — Les clefs, répond le gardien-chef — Quelles clefs? — Les clefs de la reine Victoria. — Clefs de la reine Victoria, passez, » répondent les sentinelles.

Nous visitons d'abord la salle des joyaux de la couronne. Là sont placés sous une cage de verre, des diadèmes, des sceptres, des objets de toutes sortes enrichis de pierreries : le tout vaut soixante-quinze millions de francs à en croire le Guide à Londres , et je veux l'en croire; un voyageur n'est pas fâché de pouvoir dire au retour à ses amis. « Avez- vous vu soixante-quinze millions sous une cage de verre? Non. Eh bien, moi, je les ai vus. » Après les joyaux

delà couronne, les armures historiques : elles sont placées dans une salle du rez-de-chaussée de la Tour blanche, dont les murailles sont couvertes d'armes modernes formant d'ingénieux dessins. Au-dessus de cette salle, dans la salle d'armes d'Elisabeth, on nous montre le billot d'Anne de Boleyn, oii la place du fer qui trancha la tête de la pauvre femme est marquée ; le couperet qui coupa le col du comte d'Essex ; le couteau dont se servit le bourreau lors de l'exécution du duc de Monmouth. Des instruments de torture étranges sont appendus aux murs de ce tragique musée. Le cicérone qui nous accompagne ne nous laisse pas recueillir un instant nos pensées ; il faut passer, passer vite : une autre fournée de visiteurs est là qui attend que la porte s'ouvre pour elle. Demeurer une nuit seul dans cette salle, et lire, accoudé sur le billot d'Anne de Boleyn, le Henri VIII de Shakspeare; voilà ce qu'il faudrait, mais l'honnête gardien-chef de la Tour ne souscrirait jamais à pareille fantaisie.

La Tour de Londres, les Docks de Londres : quel constraste ! Là, le passé; ce qui est immobile, ce qui est mort ; ici, la vie, le bruit, le mouvement, la force, le présent et l'avenir. Qui aurait la patience de les compter ces navires qui se pressent dans les trois bassins alimentés par les eaux de la Tamise, et dont les cargaisons apportées de tous les points du monde sont déposées dans les gigantesques magasins qui bordent les quais de ces ports énormes? Et ce n'est là qu'une des cinq flottes pacifiques à l'ancre dans les

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eaux de Londres ! et il y a, outre les Docks de Londres, les Docks du Commerce, les Docks de Sainte-Catherine, les Docks des Indes orientales et les Docks des Indes occidentales qui ont cinq bassins et qui occupent six cents hectares.

N'allez pas voir le tunnel de la Tamise après avoir vu les docks. Pauvre tunnel, merveille de l'intelligence et du travail humains, qu'il est triste et morne ! Les petites boutiques qui s'y sont installées ne parviennent pas à en dissiper la mélancolie. Il faudrait la foule dans ce long souterrain et les passants, hélas ! y sont déplorablement rares. Avant d'en sortir et de remonter à la lumière du jour, nous entrons dans une baraque où sont disposés des tableaux qu'on regarde à travers un verre grossissant. Au moment où. je me dispose à donner mon penny au gamin chargé de la recette, j'entends l'enfant murmurer quelques mots. Je crois qu'il me demande davantage. Point. «Vous êtes interprète,, et vous accompagnez ce monsieur, me dit-il en montrant mon ami N..., les interprètes ne payent pas. » Je revendique ma nationalité française, ^puis j'ai un mouvement de vanité : ce gamin m'a entendu parler anglais et à la pureté de mon accent, il s'est trompé. Par mal" heur je me souviens qu'avant son refus d'accepter mon penny, je n'ai pas ouvert la bouche. Ce sont mes favoris qui ont égaré son jugement. Diable I c'est moins flatteur.

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