A. KAEMPFEN
sous LE SUAIRE
Deux jours avant mon départ de Paris pour retourner dans ma province j'étais aux Variétés, lorsque vers dix heures je vis entrer dans une loge d'avant-scène trois jeunes gens qui, par le tapage qu'ils firent, attirèrent l'attention de toute la salle. Quelle ne fut pas ma surprise de reconnaître dans l'un d'eux un de mes anciens camarades que j'avais perdu de vue depuis longtemps !
A l'entr'acte je m'approchai de l'avant-scène. Mais avant que nous eussions pu échanger dix paroles, ses amis l'appelèrent.
« Pardonne-moi, dit-il, en me serrant la main, je suis obligé de partir tout de suite; seulement je ne pars que si tu me promets de venir déjeuner demain avec moi pour que nous renouvelions connaissance. »
Lorsque je m'étais lié avec ce camarade à l'école de droit, il se nommait tout simplement Chopart ; sur la carte qu'il me remit je lus : Cho' Pard du Vallon. Je dois dire que cette façon d'écrire Cho' Pard à l'irlandaise m'eût procuré un moment de douce gaieté si ce nom dans son entier, Cho' Pard du Vallon, n'eût été
un de ceux que j'avais vu cités le plus souvent dans les journaux du sport. Eh quoi! mon ancien camarade était devenu un des plus célèbres gentlemen riders de France.
A onze heures, je sonnais à la porte d'un entre-soU rue de Ponthieu. Un domestique vint m'ouvrir.
« M. Cho' Pard du Vallon ? »
Au lieu de répondre, le domestique secoua la tête.
« Ce n'est pas ici? » demandai-je.
Il pencha la tête trois frois en avant pour dire oui.
« Alors il ne peut pas recevoir ? »
Il secoua la tête pour dire non ; tout cela d'un air lugubre.
a Mais j'ai rendez-vous avec lui.
— Hélas! monsieur, il est sous le suaire, dit-il d'une voix caverneuse.
— Ah! mon Dieu! » et je fis un bond. Sous le suaire, Chopart que j'avais vu la veille si gai et si solide !
Quoique ce domestique ne fût guère causeur, ce que je m'expliquais très bien, pensant à Taffliction dans laquelle un pareil coup l'avait dû jeter, je voulus l'interroger.
« Mais comment cela est-il arrivé ? Je Fai vu hier au théâtre.
— Au diner, monsieur, il n'y pensait pas, mais cette nuit, en rentrant, il me dit : « Demain je me mets sous le suaire. »
— Un suicide !
— Oui, monsieur, c'est le vrai mot, un suicide; un homme si fort, si solide, si bien bâti, c'est un suicide. Les flanelles, les couvertures, ce n'est rien, mais le suaire ! »
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Je baissai la tête.
« N'est-ce pas, monsieur, que c'est un crime? Une fois, deux fois on en revient, mais trop souvent... »
Je le regardai avec stupéfaction.
« Je vois bien que monsieur est un ami de M. du Vallon, dit-il, si monsieur voulait entrer et le voir... »
Je fis quelques pas en arrière; c'est peut-être une faiblesse, mais je n'ai jamais aimé à visiter les morts. Cependant, dans cette circonstance, je n'osai refuser. Je suivis le domestique.
Dans une antichambre sombre, on respirait une étrange odeur chaude et acre à la fois qui vous prenait à la gorge ; les cierges sans doute qui brûlaient auprès du lit mortuaire. Pauvre garçon !
« Dites-lui bien, n'est-ce pas? qu'il ne recommence pas, » me murmura le domestique à l'oreille.
Avant d'avoir pu me rendre compte de ces paroles insensées, la porte de la chambre s'ouvrit.
Au milieu de la pièce, j'aperçus une grande enveloppe blanche ; la tête du cadavre sortant de cette enveloppe qui serrait au cou.
Chose étrange, il ne paraissait pas couché, mais assis, et cette tête, au lieu d'être décolorée, était rouge comme un homard. Chose horrible, elle remua, les lèvres s'agitèrent, et de cette bouche de spectre sortit une voix qui disait joyeusement :
« Tiens, c'est toi ! »
Assurément, si la porte n'avait pas été refermée, je me sauvais.
« Me prends-tu pour un fantôme ? »
Je balbutiai quelques mots.
« Je comprends ton étonnement, poursuivit du Vallon qui décidément n'était pas mort; tu vois devant
toi un homme qui se fait suer sous le suaire en caoutchouc et qui, avant ce soir, doit avoir perdu quelques livres de son poids.
— Gomment cela?
— Au moyen de trois lampes qui sont allumées sous cette enveloppe et qui font fondre* ma graisse; c'est simple comme le jour, seulement ce n*est pas agréable. »
Je commençai à me remettre de mon émotion. Du Vallon ne s'était pas suicidé, le domestique n'était pas fou, mais moi j'étais un niais ; il ne fallait pas qu'on en eût trop la preuve si je ne voulais être déshonoré pour le restant de ma vie. Le hasard me faisait tomber chez une des gloires du sport, c'était une heureuse chance que je devais exploiter sans me compromettre : il fallait donc le faire causer sans causer moi-même.
« Sais-tu que c'est drôle de tomber ainsi dans les coulisses du sport.
— Et un jour de gi>ande représentation encore , car tu penses bien que je ne me livre pas tous les jours à cette suée violente, il faut des circonstances tout à fait exceptionnelles.
— Alors tu es donc dans des circonstances de ce genre ?
— Je crois bien, je monte après-demain dans un handicap , et je ne dois peser que cinquante et un kilos; pour un jockey, c'est un poids ordinaire, mais pour un gentleman, cent deux livres, c'est raide ; il faut donc que d'ici là j'arrive à ce poids, et le suaire en caoutchouc, aidé d'une médecine, peut seul faire ce miracle. Si j'avais été prévenu, je me serais entraîné régulièrement et progressivement, et j'y serais bien arrivé; on peut très facilement maigrir d'une livre par jour sans souffrir.
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— Vraiment !
— Tu comprends que si tous les matins, en me levant, j'endosse les uns par-dessus les autres trois pantalons de flanelle, cinq gros gilets, si par là-dessus je mets mes vêtements ordinaires, si ainsi chargé je fais une dizaine de kilomètres au pas de course, si en rentrant je bois deux ou trois tasses de thé très chaud, si j'observe une diète sévère, c'est-à-dire si je reste sur mon appétit ne mangeant ni légumes, ni viande, ni pain, ne buvant ni alcool, ni vin pur, je peux très bien en dix jours, perdre dix livres. C'est là le régime des jockeys qui veulent se mettre en état, et il n'a rien de mauvais. Au lieu d'affaiblir il fortifie. Mais pour maigrir du jour au lendemain il faut autre chose, et voilà pourquoi je suis sous cet appareil comme un Saint-Laurent sur son gril.
— Et quand tu pèserais deux livres de plus ?
— Malheureux, tu ne sais donc pas ce que c'est qu'un handicap!
Je n'étais pas au bout de mes étonnements avec mon ami du Vallon.
« Veux-tu sonner ? » me dit-il.
Le domestique qui m'avait introduit arriva à mon appel.
c( Retirez-moi de là-dessous, dit du Vallon, et vous nous servirez le déjeuner. »
Les lampes et le suaire avaient produit de l'effet, car lorsqu'il se leva, en moins d'une minute le parquet fut inondé de sueur; les gouttelettes coulaient, passez-moi la comparaison, comme la graisse tombe d'un gigot dans une lèchefrite.
Il se débarrassa de son enveloppe en caoutchouc, et son domestique lui apporte un grand vase plein
d'eau chaude dans laquelle nageait une éponge ; aussitôt il se fit des lotions sur tout le corps, et après qu'il eût été bien essuyé et bien frictionné avec des linges de laine, il endossa des vêtements de flanelle.
a Maintenant déjeunons, dit-il, je me sens faible. »
On l'eût été à moins.
Mais le déjeuner qu'il prit n'était guère de nature à le réconforter; tandis que j'avalais, avec la voracité d'un homme dont le repas est retardé de deux heures, une sole frite, quatre rognons à la brochette et trois tranches épaisses de pâté de perdreau truffé, il se contenta d'une rôtie trempée dans une tasse de thé et de quelques feuilles de cresson.
Je ne pus m' empêcher de lâcher une exclamation de surprise.
« En te regardant, dis-je, je ne peux pas comprendre comment il se trouve d'honnêtes gens pour accepter un pareil traitement et un pareil régime.
— Et la gloire? »
Après le déjeuner mon ami du Vallon se remit sous le suaire ; l'enveloppe en caoutchouc fut hermétiquement close au cou , on la drapa bien , de manière que l'air frais ne pût pas pénétrer et les lampes furent allumées.
En moins de dix minutes la tête de mon ami devint rouge comme une écrevisse, son nez fort et busqué avait l'air d'une patte de homard.
Le déjeuner m'avait mis en gaîté.
« Veux-tu que je t'arrose? dis-je en riant.
— Oui, donne-moi une tasse de thé. »
Le liquide chaud eut pour effet d'augmenter la poussée ; comme une barre de fer qui est au feu, il passait par tous les tons du rouge, seulement c'était
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en sens inverse, il avait commencé par le rouge blanc, il était arrivé au rouge cerise.
En le regardant, je me rappelais avoir vu de pauvres diables d'ouvriers verriers qui, pour gagner leur misérable vie , enduraient le supplice de la cuisson, tandis que ce supplice, du Vallon se l'imposait de gaîté de cœur pour la gloriole d'endosser une casaque rose ou grise devant vingt ou trente mille spectateurs qui se moqueraient de lui.
Ces réflexions plus ou moins philosophiques furent troublées par un bruit de voix qui s'éleva dans l'antichambre.
a C'est le marquis de Redhill et Kinghorn, son entraîneur, » dit du Vallon.
Ceux-ci entrèrent. L'un était un homme de grande taille, bien pris, solidement campé, la tête belle, avec un air de dignité et d'indépendance, — le marquis, sans aucun doute; l'autre était un gros garçon pesant au moins cent kilos, tout jeune encore, l'air bon enfant et bon vivant d'un riche fermier, avec cela une mauvaise houppelande grise pour costume, — assurément l'entraîneur.
Quelle fut ma surprise en voyant celui que je prenais pour l'entraîneur donner une poignée de main à du Vallon, tandis que celui que j'avais reconnu pour le marquis de Redhill le saluait poliment ! Je m'étais trompé.
a Est-ce que ce gentleman parle l'anglais? » demanda le marquis dans sa langue maternelle.
Élevé par une bonne anglaise, le hasard voulait que je parlasse cette langue presque aussi bien que le français, mais du Vallon l'ignorait. En entendant la demande du marquis, je pensai qu'il avait quelque
chose de particulier à dire à mon ami et que, si je paraissais le comprendre, il ne parlerait pas devant moi. Je pris un air indifférent ; j'étais là pour m*instruire.
« Lui, répliqua du Vallon, c'est un bon provincial de mes amis ; il n'entend rien ni aux courses ni à l'anglais .
— Alors, continua le marquis en anglais, éteignez vos lampes, mon cher, et sortez de votre suaire, vous ne montez plus Crevette^ vous montez la Gredine.
— Pourquoi diable m'avez-vous laissé me flanquer cette suée? s'écria mon ami en jetant au loin son enveloppe de caoutchouc. La Gredine porte soixante kilos, je n-'avais pas besoin de me faire maigrir. »
A cette exclamation, le marquis répondit par un formidable éclat de rire, tandis qu'un air narquois apparaissait sur la figure de Kinghorn.
« Il fallait, dit celui-ci, que tout le monde sût bien que M. du Vallon se faisait maigrir.
— Tout le monde le sait. Maigret est venu ce malin, il m'a vu sous ce manteau.
— C'est parfait.
— Voyons, mon cher marquis, je vous en prie, expliquez-vous. »
Je m'étais mis dans un coin, où je m'étais plongé dans un numéro du Sport, mais je ne perdais pas un mot de cette conversation.
« Dans le commencement, continua le marquis, nous avions réellement l'intention de gagner avec Crevette j je ne m'en suis pas caché, et comme elle est bonne, comme elle est avantagée par le poids, tout le monde a vu en elle le vainqueur; si bien qu'elle est à 4/1 dans la cote, tandis que la Gredine est à 16/1. Mais voilà
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qu'aux essais la Gredine se montre meilleure, montée par un gamin, tandis que Crevette était montée par notre jockey; elle l'a battue avant-hier de trois longueurs, hier de cinq, ce matin de dix très facilement. Elle est sûre de gagner. Quand j'ai vu cela, j'ai commencé à faire prendre en cachette autant de la Gredine qu'on a voulu m'en donner; au betting^ ils en sont toujours à Crevette. »
Cela était évidemment très drôle, car tous trois se mirent à rire.
« Ma foi, je ne regrette pas ma suée, dit du Vallon.
— Vous comprenez, poursuivit le marquis ; tous ils sont convaincus que nous gagnerons avec Crevette, tous ils parient pour CreFe/te; eh bien! Crevette hq partira pas; on la promènera demain bien ostensiblement dans le pesage; les paris continueront d'autant mieux que la Gredine est restée à Chantilly, d'où elle arrivera demain seulement ; à la dernière seconde, j'annoncerai que Crevette ne part pas, et ils avaleront un bouillon. H y a assez longtemps que j'arrose le betting. Je me venge et me rattrape. Donc, jusqu'à demain, secret absolu, et laissez toujours croire que vous vous faites maigrir.
— Seulement, maintenant, soignez vos bras, acheva Kinghorn, la Gredine tire en diable, vous en aurez besoin.
— Ils paieront, et ils ne pourront pas se fâcher. » Les rires recommencèrent, et quand du Vallon rentra, après avoir reconduit ses visiteurs, il riait encore.
J'avais compris en gros la machination de ce coup d'adresse, mais dans le détail, il y avait bien des choses
qui m'avaient échappé; je voulus tâcher de me les faire expliquer.
(( Probablement, dit-il, tu ne connais ni Bolton, ni Jacob.
— Qui sont ces messieurs?
— Ce ne sont pas des messieurs. '
— Je ne les connais pas.
— Alors tu vas aller chez eux : Bolton, boulevard Montmartre ; Jacob, rue Le Peletier, et chez chacun d'eux, tu parieras cent louis pour la Gredine et cent louis contre Crevette. Tout le monde parie pour cellelà, ils te la donneront, n'importe à quelle cote tu la prendras ; tu feras les paris en ton nom et surtout tu ne prononceras pas le mien.
— Comment, tu paries contre ton cheval ? Je croyais que c'était défendu.
— C'est pour me couvrir; j*ai beaucoup de paris pour, et si, par hasard, je n'arrivais pas le premier, je perdrais trop. Tu comprends?
— Très bien. Personnellement pour qui m'engagestu à parier ? »
Il me regarda un moment en hésitant.
« Dame... pour le cheval que je monte. »
11 me passa un froid dans le dos. Égorgé par mon ami, c'était raide.
A la porte, du Vallon m'arrêta :
«Un conseil, ne parie pas aujourd'hui; tu sais, dans une nuit, il se passe bien des choses; je te dirai demain sur qui tu devras mettre ton argent. »
Ce dernier mot me toucha ; mais ce fut seulement plus tard, quand l'expérience me fut venue, que je compris combien il était beau, car dans le monde des
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parieurs c'est généralement son ami intime qu'on trompe le premier.
J'allai chez MM. Bolton et Jacob, et en plus des paris de mon ami du Vallon j'en fis un de cinquante louis pour moi sur la Gredine.
Le lendemain, aux courses, les choses se passèrent telles qu'elles avaient^ été convenues : Crevette ne partit pas et la Gredine arriva première ; je gagnai cinq cents louis.
Il y eut une clameur terrible ; mais légalement on ne pouvait pas se plaindre.
Hector MALOT.
Vers le milieu du troisième siècle, la ville de Liusannum enArvernie n'avait pas l'aspect modeste et calme de Lezoux, petit chef-lieu de canton de l'Auvergne, situé sur le même emplacement. Liusannum était une vaste cité industrielle, un centre important oii la fabrication de la poterie occupait une foule considérable d'ouvriers et enrichissait de nombreuses familles fières de signer de leurs noms les œuvres sortant de leurs officines.
Depuis l'occupation romaine, de véritables artistes figulins, venant de tous les pays, s'étaient établis près des vieilles fabriques gauloises, dans cette région oij l'on trouvait en abondance une terre toute préparée pour la céramique. Un grand nombre sortaient de Rome ou d'autres villes de la péninsule ; beaucoup avaient pour patrie la Grèce, l'Illyrie, la Phénicie et même la Judée. Leurs noms conservés sur les débris de leurs vases indiquent clairement leur origine. EUenus, Asiaticim, Particus, Acircie, Uxxopille, Borrillus et cent autres rivalisaient d'imagination pour créer ces
sujets décoratifs, ces guirlandes et ces ornements qui se détachent en relief sur les coupes arrondies et les vases gracieux, dont le vernis d'un beau rouge a résisté à l'action de l'humidité et du temps.
Liusannum présentait donc, vers l'an 250 de notre ère, un aspect très particulier. Sa population cosmopolite offrait aux regards un bizarre mélange de tous les costumes. Tous les idiomes, tous les accents, toutes les races se mêlaient sur ses places publiques, à l'ombre de ses temples et de ses portiques. Mais l'élément latin dominait. Par leurs alliances avec les principales familles gauloises, les vainqueurs étaient parvenus peu à peu à répandre leurs usages et leurs croyances. Quelques rares enfants du sol, purs de tout contact avec Rome, pleins de haine pour l'envahisseur, conservant encore au fond de leur âme un vague espoir d'affranchissement, étaient restés fidèles au culte et aux mœurs des ancêtres.
Parmi eux se distinguaient, de père en fils, les descendants de l'Archidruide Diorix, celui-là même qui encouragea le fils de Celtill à la résistance contre César. Cette famille nombreuse, grâce à sa fierté, à ses vertus et peut-être à ses richesses, avait fini par imposer le respect aux conquérants eux-mêmes ; et malgré son attitude déclarée contre l'influence romaine et son refus des plus hautes dignités, les propréteurs d'Augusto- Nemetum l'avaient toujours défendue contre le zèle trop vindicatif de leurs lieutenants. « Il faut savoir attendre, avait dit un de ces habiles administrateurs, le temps et la persuasion finiront par vaincre leur résistance. » En effet, le temps avait considérablement diminué le nombre des représentants de cette opulente famille. Depuis l'époque oii les frères et les neveux de
rArchidruide étaient tombés en combattant près de Vercingétorix, ses lils avaient lutté courageusement contre les proconsuls de Rome. Mais peu à peu leurs colères s'étaient calmées à mesure que leurs espérances s'évanouissaient, et depuis longtemps ils se contentaient de diriger la plus célèbre fabrique de poterie de Liusannum, oii ils faisaient fabriquer par de véritables artistes des œuvres connues et recherchées dans tout l'empire.
Les produits de leur immense officine se distinguaient par la pureté et l'harmonie des lignes, par l'élégance d'un dessin très sobre où la figure humaine était rarement représentée, mais surtout par un vernis rose ou verdâtre, d'un lustre vitreux et brillant, dont ils possédaient seuls le secret.
Les potiers gallo-romains, phéniciens ou grecs, leurs rivaux, fabriquaient -aussi avec un rare talent ces ustensiles au vernis uniformément rouge, inaltérable, décorés de sujets variés inpirés par la mythologie grecque. Mais ils n'égalaient pas la finesse, la transparence, l'éclat des œuvres signées : Diorix. Car, malgré tous leurs efforts, ils n'avaient pu découvrir le secret •de ce vernis incomparable.
Ce secret était révélé à l'aîné de la famille qui procédait lui-même aux mélanges prescrits et qui, par osprit de patriotisme plus que par intérêt, se gardait bien de le divulguer, malgré les offres les plus séduisantes.
Le père du dernier des Diorix lui avait dit en mourant : « Je te lègue sur ces tablettes le secret de nos pères. Garde-le précieusement. C'est le seul moyen qui nous reste d'être au-dessus de nos dominateurs. Tu es bien jeune, mais tu te souviendras de la prédiction de
notre aïeul rArchidruide, qui a dit : « que lorsque l'étran-' ger connaîtrait notre secret, la destruction, la ruine et l'anéantissement seraient suspendus sur nos têtes. »
Ainsi Xobert, à dix-huit ans, après avoir entendu les dernières volontés de son père et lui avoir juré de les respecter, était resté seul héritier de richesses immenses et seul possesseur du secret de la famille.
C'était une belle soirée de la fin de l'été. Sur le sommet d'une colline voisine de Liusannum, près de la lisière d'une forêt superbe, un jeûne homme et une jeune fille étaient assis. Le jeune homme, avec ses longs cheveux blonds, ses yeux bleus, son teint coloré, réahsait le type complet de ces Gaulois farouches, qui autrefois avaient fait trembler la Grèce et Rome.
La saie d'une resplendissante étoffe, le collier où pendait une escarboucle, les bracelets d'or fin, tout dans son costume révélait un Arverne riche et puissant. La jeune fille était belle avec sa robe blanche aux plis droits recouverte de la stola de même couleur. Brune au teint mat, ses cheveux noirs traversés par une épingle de corail rose complétaient merveilleusement son radieux profil de camée. C'était assurément une des plus jolies filles de la colonie romaine.
A les voir tous les deux, dans l'ombre légère et tremblante du feuillage, assis sur un banc de mousse, on comprenait qu'un même sentiment animait ce beau couple d'amoureux. Ils se regardaient longuement. Puig, leurs yeux erraient sur le vaste panorama qui
se déroulait devant eux, entre les chênes gigantesques et les grands bouleaux blancs, dont les branches s'entrelaçaient sur leurs têtes.
A leurs pieds, non loin de la forêt, les premières fabriques montraient leurs toits rouges, espacés de distance en distance. Puis la ville, avec ses frontons, ses colonnades, ses temples, formait une masse imposante ; et le bruit de son mouvement, ralenti vers le soir, montait faiblement jusqu'à la colline. Au delà s'étendait la plaine immense couverte de frondaisons au milieu desquelles émergeaient çà et là des monticules couronnés de monuments grandioses. Dans le lointain, Augusto-Nemetum, à une distance de huit milles romains, était à peine visible dans la brume. Mais au-dessus la ligne onduleuse des monts d'une netteté parfaite et d'un bleu intense bornait l'horizon et se détachait vigoureusement sur le ciel embrasé par les feux du soleil à son déclin. Au milieu, sur le cône le plus élevé, un léger renflement indiquait la place du temple célèbre de Mercure Dumiate et à côté un point brillant révélait la présence de la statue gigantesque, œuvre merveilleuse de Zénodore.
Ce spectacle contemplé bien souvent paraissait absorber l'attention des deux amoureux et ils se taisaient.
Quels étaient-ils ?
Le jeune Arverne était Xobert, dernier rejeton des Diorix.
La jeune fille se nommait Lydia Balbio; son père, venu de Rome dès la première jeunesse, était un des plus opulents potiers de Liusannum. Sa maison somptueuse était voisine de l'officine de Diorix. Mais aucun rapport, aucun lien n'avaient jamais rapproché les
deux familles. Gomment Xobert, depuis la mort de son père, avait-il oublié la fière dignité de ses ancêtres ? Gomment pouvait-il s'humilier devant une femme de la race abhorrée des conquérants ?
Lorsque Xobert était resté seul à la tête de sa florissante industrie, Lydia presque enfant n'avait point encore attiré ses regards. Mais en moins d'une année l'enfant s'était transformée et sa beauté souveraine avait éclaté soudain. Xobert la rencontrait quelquefois. Il s'en éprit éperdument. Longtemps il lutta contre une passion criminelle à ses yeux. Longtemps il songea à l'exemple de ses aïeux qui lui traçait sa conduite. Mais il fut vaincu par' la grâce, le charme, la beauté de Lydia. Un jour, l'ayant trouvée seule, il lui exprima en tremblant son amour ; Lydia s'enfuit. Mais peu de temps après, soit que la jeune fille éprouvât le même entraînement, soit que son père eût entrevu dans une union possible une cause d'accroissement de fortune et d'influence et surtout le moyen de connaître enfin le secret si envié de Diorix, elle ne s'épouvanta plus des paroles émues et passionnées de Xobert. Elle l'écouta; elle lui répondit ; et parfois ils se rencontraient seuls, sous les ombres protectrices de la forêt où notre récit les a laissés, le regard perdu dans les éblouissements de l'horizon brûlé par le soleil.
Tout à coup, Xobert sortit de sa contemplation et, se tournant vers Lydia, il lui prit la main et lui dit :
— « Voilà plus d'un an que je t'aime. Voilà bien longtemps que tu m'as dit que ton cœur m'appartient. Et ma bouche n'a pas encore touché ton front candide; et je n'ai pas même effleuré de mes lèvres le bas de ta robe de vierge. 0 Lydia ! ton père est-il donc inexo-
rable ? Quand verrai-je le jour trois fois heureux oîa tu me tendras la coupe des fiançailles ? »
Lydia, sans retirer sa main, répondit : (c Quand je révélai à mon père mes sentiments pour toi, il entra dans une violente colère. Il me supplia de me défier des promesses de l'héritier d'un des plus ardents ennemis de sa race. Me voyant triste et désolée, il s'inquiétait de mon silence et de mes larmes. Car je lui suis plus chère que mes frères et que mes sœurs. J'ai saisi ce moment pour combattre ses préventions à ton égard. Depuis plusieurs jours il me semble sur le point de céder à mes vœux. Hier encore, il m'a déclaré qu'il te verrait sans peine entrer dans sa famille, s'il était convaincu de ton désintéressement. « Es-tu certaine, a-t-il ajouté, de la loyauté de ce Gaulois à la parole dorée, de ce fier Arverne dont les ancêtres ont toujours dédaigné notre race et qui garde pour lui seul un secret utile à tous ? Quand il t'aura donné une preuve éclatante de son amour, alors seulement je lui ouvrirai en souriant les portes de ma demeure. »
— « Mais quelle preuve de mon amour puis-je te donner ? Si quelque danger te menaçait, tu me verrais affronter avec joie la mort.
— « Plaise aux Dieux que jamais la destinée ne te donne l'occasion de prouver ainsi ton courage !
— a Je le vois bien, Lydia; ton père ne veut pas consentir à notre union. Il invente à plaisir des obstacles pour retarder notre bonheur, comptant sur le temps pour le délivrer de moi. Eh bien ! Fuyons ensemble. Allons vivre tous les deux dans les vastes forêts; soyons heureux et libres.
— « Jamais, jamais ; mon père mourrait de désespoir. »
Et songeant que Balbio luiavait fait entendre qu'il consentirait à son mariage si le fils de Diorix lui con fiait son secret, elle ajouta : « Ecoute, Xobert, j*ai trouvé peut-être le moyen de vaincre ses dernières résistances. Tous tes rivaux sont jaloux des produits de ton officine. Mon père a souvent devant moi envié ton secret. Si tu m'aimes, ne dois-je pas connaître toutes tes pensées? Révèle-moi ce secret impénétrable. Je pourrai dire alors à mon père : je l'aime et j'ai raison de l'aimer. Car il m'a donné une preuve évidente de son amour. »
Le visage de Xobert s'assombrit. Un léger doute traversa sa pensée. Mais Lydia était devant lui si émue. Son visage exprimait tant de loyauté et de franchise qu'il rejeta promptement tout soupçon; et puis, il savait bien qu'elle ignorait son serment et la sinistre prédiction. Mais, tout tremblant au souvenir des dernières paroles de Diorix, il répondit :
— « Demande-moi tout ce que je possède, mes richesses, mes biens, mon sang; mais n'exige pas que je te révèle ce secret.
— « Tu ne m'aimes donc pas au-dessus de tout ? Tu ne veux donc pas faire de ton épouse la confidente de tes pensées ?
— « Lydia, je t'aime plus que tout au monde. Mais tu me demandes précisément la seule chose que je ne puisse te confier.
— « Ainsi, tu me refuses le seul moyen de persuader mon père. Tu ne veux pas répondre à ma demande ?
— « Hélas î je ne le puis, » et le jeune Arverne , inclina tristement son front vers la terre.
— « Tu ne m'aimes pas, tu ne m'as jamais aimée, »
murmura Lydia, qui ne s'expliquait pas ce refus, et de grosses larmes roulaient sur ses joues.
Puis, se levant subitement : « Puisqu'il en est ainsi, ajouta-t-elle, il vaut mieux nous séparer; adieu, adieu pour toujours. » Et, s'enfuyant à travers les branches, elle disparut bientôt dans l'ombre de la forêt.
En agissant ainsi, la jeune fille était sincère. Vivement éprise, elle ne comprenait pas la résistance obstinée de Xobert. Elle était irritée. Elle souffrait profondément. Car elle savait bien que jamais Balbio ne consentirait à leur union, si un puissant intérêt ne parvenait à le déterminer.
Xobert resta un moment comme privé de sentiment. Mais bientôt, relevant la tête et se voyant seul, il comprit toute la violence de son amour. Sans hésiter, il courut sur les traces de la jeune fille, en appelant d'une voix déchirante : Lydia! Lydia I II l'aperçut de loin qui ralentissait sa marche et, courant à elle, il la serra dans ses bras :
— « Sais-tu bien ce que tu me demandes? Lydia! Tu veux que je trahisse un serment solennel. J'ai juré devant mon père mourant de ne jamais faire connaître à personne le secret de notre art. Ce secret est écrit sur des tablettes d'ivoire que je porte toujours sur ma poitrine, afin que tant que je serai vivant, nul ne puisse y jeter les yeux.
— « J'ignorais tout cela, dit Lydia pâle d'émotion.
— « Tu ignores encore que mon aïeul a prédit notre ruine et notre anéantissement si ces tablettes tombent entre les mains de nosrivaux. Tu conspires donc contre ma vie et mon bonheur ?
— • « Le ciel m'en «st témoin, répondit Lydia épou-
vantée, tout cela m'était inconnu. Garde-toi bien de trahir ton serment, puisque cette révélation entraînerait ta perte. Gherclions un autre moyen de persuader mon père; mais je ne veux pas être la cause de ton malheur. Je mourrais de désespoir si, par ma faute, un seul cheveu tombait de ta tête. Je t'aimer trop! je t'aime trop! » Et elle fixait sur lui ses yeux pleins de larmes. Xobert ne l'avait jamais vue si belle. Jamais il n'avait éprouvé une passion plus vive. Il oublia tout dans ce moment et lui dit : — « Plutôt que de te perdre, adorable enfant, je satisferai tous les caprices, dût la foudre de Tarann tomber sur ma tête. J'ai pleine confiance en toi. Ne seras-tu pas bientôt mon épouse ? Ne dois-tu pas lire comme moi dans mon âme? Prends donc ces tablettes oii est écrit le secret des Diorix ; je sais qu'entre tes mains elles seront en sûreté comme dans les miennes.
— « Non, je ne veux pas que tu sois parjure, même pour me prouver ton amour.
— (( Est-ce être parjure que de n'avoir avec son épouse qu'une pensée et qu'un sentiment !
— (( Garde ces tablettes sacrées, je t'en supplie !
— « Non, prends-les, c'est notre bonheur qui l'exige. »
Et, les plaçant dans la main de Lydia, il se retourna subitement et s'éloigna à grands pas. La jeune fille le rappela en vain. Puis elle voulut courir pour lé rejoindre. Mais il avait disparu dans l'ombre de la nuit qui commençait à couvrir de ses voiles les collines de Liusannum.
Un mois s'est à peine écoulé. Tout est prêt dans la maison de Balbio pour la célébration des fiançailles de la fille du potier et du dernier des Diorix.
En effet, Lydia s'était bien vite rassurée en voyant qu'aucun obstacle ne pouvait plus retarder son bonheur. Elle s'était empressée d'annoncer à son père sa victoire. Elle lui avait montré les précieuses tablettes; mais en refusant de les lui remettre, parce que, disaitelle en riant, elles étaient la propriété de son époux. Balbio n'avait pas insisté, se disant que, du moment que sa fille avait entre ses mains les tablettes des Diorix, le secret de leur art ne pouvait lui être longtemps inconnu.
De son côté Xobert, dominé par son amour, avait facilement étouffé ses remords. Accueilli comme un fils par son riche voisin, la solitude n'attristait plus sa vie. Il avait trouvé dans la maison de Balbio une nouvelle famille. Heureux, il s'était dit que sa race avait donné des empereurs au monde romain, et qu'il n'y avait plus ni vainqueurs ni opprimés.
Le jour est donc venu du repas des fiançailles. L'officine de Balbio est en fête. Les ouvriers et les esclaves ont quitté les ateliers, les fours et les séchoirs. Réunis dans les vastes cours, sous les chênes séculaires, les uns boivent les vins du pays, les autres chantent et dansent sur la mousse.
, Dans la salle spacieuse, aux revêtements de marbre et aux pavés de mosaïque, une table circulaire est entourée par les convives de Balbio. La plupart portent
la toge de laine blanche ou la chlaîne bordée de pourpre ; d'autres sont couverts du pallium grec brodé d'or. Quelques Arvernes portent encore le costume national. Parmi eux, Xobert se distingue par l'éclat de ses vêtements, la richesse de ses bracelets et de ses colliers.
Les femmes ont le péplum ou la stola retenue sur les deux épaules par des agrafes d'or. Parmi elles, Lydia se fait remarquer par la simplicité de sa robe de laine ouvrée, retenue sur une seule épaule par une fibule à deux crochets, à la manière des Gauloises. Cette délicate attention n'échappe pas au regard charmé de Xobert.
La table est pompeusement servie. Les mets fument dans des plats d'argent, à côté des vases rouges ornés de figures contenant les pêches, les pommes multicolores et les raisins aux grappes vermeilles. Les flacons de verre irisé, les amphores pleines de Falerne et de Massique étincellent près des canthares à deux anses entourées de guirlandes, qui renferment les liqueurs fermentées. Un gai soleil d'automne fait resplendir cet amas de vaisselles et de vases précieux, s*accroche aux colonnades de marbre rose et va mettre un rayon sur la bouche souriante du Mercure de bronze debout sur un trépied d'or.
Cependant le père de famille, pour faire honneur à son futur gendre, remplit, suivant la coutume gauloise, une large coupe de vin de Sétia, la porte à ses lèvres et la passe à son voisin, en disant : «Que ce breuvage te soit salutaire ! » La coupe circule de main en main autour de la table, et bientôt le festin est dans tout son éclat.
Une légère inquiétude vient cependant parfois mo-
dérer la joie bruyante des convives. C'est quand ils parlent de la marche rapide des hommes du Nord, qui ont envahi la Gaule, sous la conduite de Ghrock, leur roi. Les derniers courriers les ont signalés se dirigeant vers la Lyonnaise. Ne pourraient-ils pas envahir le pays des Bituriges et s'aventurer jusqu'en Arvernie ? Mais il est probable qu'ils descendront vers le midi par le pays des Allobroges. Cette dernière opinion, plus rassurante, obtient l'assentiment général, et le repas continue joyeusement.
Gomme le festin va se terminer, Lydia, pâle d'émotion, s'approche de Xobert une coupe à la main. Elle la lui présente, en disant : « Tu es mon époux et mon maître et je suis ton humble servante ! » Le jeune Arverne prend la coupe, la vide à moitié, et la remet à Lydia. La jeune fille la porte à ses lèvres; mais elle est si troublée, si tremblante qu'elle la laisse échapper, et la coupe rouge au vernis éclatant va se briser sur le pavé de mosaïque. Plusieurs convives considèrent cet incident comme un présage funeste. Mais l'émotion n'est pas de longue durée, et la fête s'achève aux sons de la tibie et de la flûte phrygienne.
Xobert et Lydia étaient fiancés selon les rites et les coutumes de l'Arvernie. Leur mariage devait être célébré peu de jours après, suivant les prescriptions de la loi romaine.
Le lendemain de cette fête joyeuse, les deux fiancés marchaient l'un près de l'autre dans la forêt voisine de leurs demeures. Ils échangeaient de douces paroles et de doux regards et formaient mille projets.
Cependant les guetteurs, dont la parole se transmettait de colline en colline, avaient signalé à une grande distance l'apparition de quelques bandes d'Alamans. Le bruit s'en était répandu dans la ville. Mais, avec l'insouciance de la jeunesse, les deux amoureux se croyaient à l'abri de tout danger, et rien ne troublait leur sérénité.
Us étaient arrivés à la clairière oii ils avaient échangé leurs premiers aveux. Lydia se rappelait aussi que c'était là que le pouvoir de ses charmes avait triomphé des résistances de Xobert et lui avait arraché son secret. Elle voulut s'asseoir sur le banc de mousse témoin de leurs serments. Le soleil venait de disparaître à l'horizon. Les teintes rougeâtres de l'automne donnaient à la forêt un aspect plus sévère, presque attristé. La plaine immense s'étendait au loin jusqu'aux pieds de la ligne onduleuse et bleue des montagnes. Mais subitement une teinte sombre et froide avait remplacé les derniers rayons disparus. La nuit allait venir.
Alors leurs regards se portèrent en même temps dans la direction d'Augusto-Nemetum. Ils voyaient de légers nuages de fumée se former au-dessus de la cité. Ils songeaient aux brouillards d'automne qui couvrent quelquefois tout l'horizon. Mais la fumée devint plus noire et plus intense, et de larges flammes semblaient léclier le pied des monts. Bientôt même, le cône central où était bâti le temple de Mercure parut lui-même s'embraser, et des langues de feu se détachaient sur le ciel, comme si un volcan venait soudain d'entrer en éruption.
Alors seulement ils commencèrent à songer aux avertissements des guetteurs, et leurs mains se serré-
rent dans une commune épouvante. Alors seulement, Xobert se souvint de son serment et de son parjure.
— « 0 Lydia ! s'écria-t-il, les prédictions de Diorix se réaliseraient-elles? Ce n'était pourtant pas trahir mes promesses que de confier mon secret à celle qui sera mon épouse bien-aimée. As-tu conservé les précieuses tablettes, ou les as-tu remises à ton père?
— « Je suis bien coupable, répondit Lydia. Ces tablettes étaient renfermées dans ma chambre, où nul ne pénètre, dans un coffret dont seule j'ai la clé. Chaque jour je les regardais en pensant à toi. Hier matin, elles avaient disparu, et aujourd'hui je les ai retrouvées à leur place habituelle. Mais un autre a lu peutêtre le secret fatal. C'est donc moi qui suis la cause du mal qui nous menace. C'est sur ma tête que doit tomber la foudre de Tarann.
— « Ta tête divine m'est plus chère que la gloire et que la vie. Sois sans inquiétude : tu n'es point coupable. Et puis, regarde; l'incendie semble se calmer. Ce sont probablement des herbes sèches qui brûlent au loin sur les monts, comme aux fêtes des Lupercales. Rentrons et ne songeons qu'à notre bonheur. »
Et cherchant à la rassurer, non sans craindre luimême, il reconduisit sa fiancée jusqu'à l'officine de Balbio. Puis, ayant constaté que rien dans les environs ne révélait la présence de l'ennemi, il rentra dans sa demeure.
Une bande nombreuse d'Alamans, pendant que leur chef brûlait Augusto-Nemetum et le temple de Mer-
cure Dumiate, s'était dirigée vers la plaine. Ayant entendu vanter les richesses de Liusannum, les Alamans avaient traversé l'Allier et, à la faveur de la nuit, avaient surpris la ville plongée dans le sommeil.
Xobert est éveillé subitement par un grand tumulte. Il monte sur la terrasse de sa maison et voit avec horreur les flammes dévorer déjà la vaste cité. Sans retard, il se couvre de son vêtement de guerre, saisit sa hache à double tranchant et se précipite vers la demeure de Balbio. L'officine du potier est déjà envahie par une troupe de barbares. Il s'ouvre facilenient un passage et arrive jusqu'au vestibule. Là, un spectacle affreux s'offre à ses regards . Balbio et ses fils sont étendus ensanglantés. Lydia se débat presque nue au milieu de soldats qui se la disputent comme une proie. La hache levée, Xobert fond sur eux. Plusieurs tombent à ses pieds. Les autres s'enfuient. Lydia, à demi morte, se jette dans ses bras. Il la presse contre son cœur. Il songe à fuir avec elle. Mais il entend les cris féroces des vainqueurs qui entourent la maison. Le feu consume déjà les constructions légères de l'officine. Bientôt l'incendie gagne l'édifice principal. Nul moyen de s'échapper : — « J'ai trahi mon serment, s'écrie Xobert, la prédiction de l'Archidruide se réalise ; mais je meurs heureux, puisque je meurs près de toi. 0 Lydia ! mon épouse! je t'aime ! » Et, pour la première fois, ses lèvres pressent fiévreusement les lèvres de sa fiancée. A ce moment, un tourbillon de fumée les entoure. Lydia pousse un cri d'horreur et ils disparaissent dans les flammes.
C'est ainsi que furent anéantis le temple de Mercure, dont on a depuis peu découvert les débris sur le sommet
du Puy-de-Dôme, et la ville de Liusannum. C'est ainsi que fut à jamais perdu, non seulement le secret des Diorix, mais encore le procédé de ce vernis inaltérable des potiers gallo-romains, que Ton cherche vainement encore. Telle est l'opinion du savant docteur Plicque, qui a retrouvé récemment sur un morceau de poterie le nom antique de la ville de Lezoux, et dont les curieux mémoires sur la céramique ont éclairé de vives lueurs l'histoire si ténébreuse de l'Arvernie au troisième siècle.
Gabriel MARC.
JEAN REYNAUO
Jean Reynaud, né à Lyon en février 1806, passa son enfance et son adolescence en Lorraine.
Il eut pour tuteur Merlin de Thionville, dont la vaillante nature démocratique et guerrière inspira une vive sympathie à l'ardent écolier et lui communiqua de bonne heure le sentiment vrai de la Révolution française. Une mère à l'âme forte et tendre, origine commune qu'on retrouve au point de départ de presque tous les hommes signalés par la grandeur morale, éleva dans la liberté de la campagne Jean Reynaud et ses deux frères, destinés aussi à se distinguer dans des carrières très différentes. Ce fut là que Reynaud prit ces habitudes d'intimité avec la nature qui ne le quittèrent jamais et se forma ces organes robustes avec lesquels, plus tard, il faisait vingt lieues d'une haleine et passait de glacier en glacier, d'une crête à l'autre des Alpes, sur d'étroites corniches oii ne se hasardent point les chasseurs de chamois ; force physique qui, hélas î ne l'a point préservé d'une fin prématurée !
Ses études furent rapides et fécondes ; tout en manifestant, dès son j,eune âge, le goût le plus vif pour les lettres et pour toutes les formes du beau, il tourna d'à-
bord ses vues d'avenir vers les sciences, heureuse direction qui devait lui fournir les aliments et les instruments de sa. pensée et faire du savant l'utile serviteur du philosophe. Sorti au premier rang de l'École polytechnique, il était ingénieur des mines en Corse au moment de la Révolution de Juillet. Il revint à Paris; le saint-simonisme venait d'y faire explosion. Il avait déjà quelques attaches de ce côté. Il fut enveloppé dans ce grand et singulier mouvement qui prenait alors t^ant de jeunes inteUigences par l'attrait du dogme de là perfectibilité du genre humain, du développement des relig^ions et de l'harmonie sociale et qui séduisait surtout l'esprit polytechnique par les maximes transmises de Gondorcet à Saint-Simon, maximes qui promettaient à la science le gouvernement du monde pour le bonheur du plus grand nombre, jusque-là déshérité.
L'école, cependant, prétendit à devenir une Église : Jean Reynaud ne la suivit pas. Il rompit sur la question morale, reliée, dans les théories du chef, à une métaphysique qui absorbait l'individu dans la société, la liberté dans l'autorité, et la famille dans un sacerdoce omnipotent. La vigoureuse individualité de Jean Reynaud résista invinciblement à ces plans de théocratie renouvelés d'un vieux monde.
Il quitta le saint-simonisme pour la démocratie et rejeta le cosmopolitisme humanitaire pour le patriotisme, mais sans cesser de concevoir la patrie comme destinée au service de l'humanité, sans abdiquer du saint-simonisme les aspirations progressives , ni l'effort pour interpréter et s'approprier la tradition, au lieu de la repousser à l'exemple du xvin^ siècle, sans renoncer enfin à chercher une nouvelle philosophie religieuse et un renouvellement social, mais par des
voies plus conformes aux principes essentiels des sociétés.
Il tâcha de reconstituer un groupe et un centre d'action intellectuelle avec les amis qui s'étaient séparés, en même temps que lui, du saint-simonisme. Pierre Leroux, Carnot et lui reprirent des mains de" Julien de Paris la Revue encyclopédique ; ce fut là que Jean Reynaud publia le morceau si frappant de T Infinité des Cieux^ germe de son grand livre de Terre et Ciel, ainsi que ces études sur l'organisation de la République où il se dégageait du courant qui portait l'opinion démocratique à l'unité conventionnelle; il tendait, lui, à un organisme politique plus savant et qui distinguât les éléments principaux de la société au lieu de les confondre dans le tout.
Le cadre d'une Revue parut trop vague à Reynaud et à ses amis. Ils tentèrent une entreprise plus synthétique et plus hardie. Le titre à' Encyclopédie nouvelle, « sous la direction de Pierre Leroux et de Jean Reynaud, » dit oii se porta leur ambition : à dresser le tableau des connaissances humaines au dixneuvième siècle, tableau dont toutes les parties seraient liées par l'unité de doctrine. Ils visaient encore alors à une entière unité, à une sorte de nouvelle orthodoxie, mais comme devant résulter du libre concours des esprits et non plus d'une autorité mystique. Dans les questions pohtiques et historiques, la réaction contre l'insuffisance du libéralisme, trop effacé alors sous l'école doctrinaire, emportait encore quelque peu Jean Reynaud; il accordait encore un peu trop à l'autorité, à l'action du pouvoir central, quoique au fond il représentât déjà plus particulièrement que Leroux, dans leur groupe, l'élément de la hberté, et
qu'il tendît déjà, contrairement à l'esprit qui dominait dans les sectes du temps, à rasseoir la philosophie sur l'individualité humaine.
La variété, l'immensité des travaux dont Reynaud remplit V Encyclopédie nouvelle frappe d'étonnement ; ou ne peut suivre sans l'admirer le développement de cet esprit vraiment encyclopédique. On retrouve là cette surabondance de vie, cette belle faculté de s'intéresser et d'intéresser à tout, qui avait signalé Diderot dans le siècle passé, mais avec ce qui avait manqué à Diderot, avec une fermeté de sens moral inébranlable, et avec cette lumière de l'idéal qui transfigure les plus vulgaires objets et qui jette un reflet de l'infmi jusque dans les plus basses conditions des choses finies. Depuis la théodicée jusqu'à l'économie domestique, en passant par l'histoire, surtout l'histoire des rehgions, et par les sciences naturelles, il touche à tout, supérieur en tout et ravivant tout par l'inspiration religieuse, qu'il infuse dans l'âme de la révolution française.
Toute son œuvre est un commentaire de la souveraine parole de saint Paul : In Deo vivimus, et movimur et sumus (1). C'est l'homme impérissable dans le Dieu vivant, le Dieu vivant reprenant la place usurpée par l'abstraction appelée Nature.
Un fait surprenant fera comprendre l'espèce de divination qu'il portait dans l'interprétation du passé. Il écrivit une étude d'un haut intérêt sur l'antique religion des Bactriens et des Perses, la religion de Zoroastre. Les documents très insuffisants dont il dispo-
(1) « Nous vivons, nous agissons (nous nous mouvons) et nous sommes en Dieu. »
JEAN HEYNAUD. 243
sait mêlaient, à ce qui lui semblait être les principes essentiels de la croyance zoroastrienne, un autre principe, une divinilé fatale et indifférente, dont le caractère était pour lui absolument incompatible avec la théologie toute morale, libre et spiritualiste du prophète bactrien. Il raya de sa propre autorité le principe contradictoire (|ui l'embarrassait et n'en tint aucun compte. Bien des années après, il est résulté des travaux de l'érudition allemande, continuatrice de notre grand Burnouf, qu'en effet, la divinité détrônée si audacieusement par Jean Reynaud était étrangère à Zoroastre et n'avait été introduite dans sa religion que par les Babyloniens, à une époque de confusion et de décadence.
1/ Encyclopédie nouvelle iiQ fut pas terminée : il était devenu de plus en plus difficile qu'elle s'achevât par le concours de ses deux directeurs. Pierre Leroux, esprit étendu, fécond, à grand souffle, et de ceux qu'il n'est ni facile de définir ni permis de juger en quelques mots, quoi qu'on .puisse penser des phases plus récentes de sa carrière philosophique , Pierre Leroux avait^ durant plusieurs années, fourni kV Encyclopédie un large contingent de haute valeur ; mais il n'avait, au fond , pas plus les tendances que les méthodes de Jean Reynaud ; la collaboration se ralentit ; les dissidences s'accusèrent toujours davantage. Leroux n'avait quitté qu'à regret le saint-simonisme ; il tendait de plus en plus à retourner dans cette voie , sous des formes à lui personnelles, tandis que Reynaud se rapprochait de plus en plus des traditions de Descartes et surtout de Leibniz et de la théodicée chrétienne.
Il manquait donc là non pas seulement l'unité totale et absolue, qui est un idéal irréalisable, mais
l'unité sur les points fondamentaux, qui est une nécessité.
]J Encyclopédie fut suspendue. Elle est aujourd'hui comme un monument inachevé et inhabité. La jeune génération ne la connaît point ; elle a droit et intérêt pourtant à connaître les trésors de pensée et de savoir enfouis dans cette construction demeurée imparfaite par le puissant esprit qui vient de sortir de ce monde. Rien de ce riche héritage ne sera perdu ; une main pieuse rassemblera ces fragments épars d'un vaste corps qui apparaîtra dans son imposant ensemble (1).
Reynaud eût sans doute continué seul l'entreprise commencée avec Leroux ; mais, sur ces entrefaites, le 24 février enleva le philosophe à ses paisibles travaux pour le jeter dans la poUtique active. Président de la commission des hautes études scientifiqueset littéraires, puis sous-secrétaire d'État au ministère de l'instruction publique , il élabora avec le ministre Carnot, un de ses plus anciens et de ses plus constants amis , des plans destinés à mettre l'instruction publique au niveau des institutions démocratiques, à élever et à fortifier l'enseignement primaire en élevant la condition et les lumières des instituteurs ; à assurer à la société , par l'enseignement secondaire , les services des natures d'élite que produisent les classes pauvres; à créer enfin un enseignernent supérieur qui compensât pour la démocratie les avantages des traditions héréditaires des patriciens et qui préparât à la patrie des agents éclairés et capables ; pour les relations extérieures
(1) Écrit en 1863. Les travaux de Jean Reynaud ont été en effet réunis en 6 volumes in-8".
surtout, quel homme politique n'a parmi nous maintes fois regretté l'absence d'une telle institution ?
On se rapprochera des vues du ministère de 1848 à mesure que le courant de l'opinion réagira plus fortement contre l'esprit funeste qui a régné en 1849 et en 1850 (1). .
De l'instruction publique transféré au Conseil d'État, Jean Reynaud y prit rapidement une autorité qui procédait de son caractère autant que de ses lumières, et, si court qu'y ait été son passage , il y laissa dans la mémoire des hommes spéciaux les plus éminents une impression ineffaçable.
Les événements qui donnèrent à la Révolution de février un tour si contraire aux désirs et aux visées de Jean Reynaud le contristèrent profondément sans l'abattre. Il savait trop la diversité et l'obscurité des voies de la Providence ; il ne douta point du but parce que la route était changée et que les passions et les erreurs humaines retardaient la marche des destinées. Sans cesser jamais de suivre avec anxiété tous les incidents qui modifiaient le sort de sa patrie et du monde , il rentra dans la sphère des hautes spéculations et y rentra seul cette fois , quittant toute œuvre collective pour se replier en toute liberté dans les profondeurs de sa pensée.
, Il en sortit avec son livre de Terre et Ciel.
(1) Les événements ont réalisé cette prévision.
Il pouvait se consoler désormais d'avoir éLé réduit à l'impuissance de servir son pays dans le champ de la politique ; quel service rendu au présent eût pu égaler ce qu'il venait de faire pour l'avenir, si, comme il en était persuadé, le principal obstacle au développement et à l'achèvement de la Révolution française était en ceci : qu'elle n'était point parvenue encore à assurer son édifice politique sur une base religieuse !
Pour lui, comme pour le saint-simonisme, il s'agissait d'opposer aux conceptions du moyen âge, non plus seulement une critique, mais une affirmation nouvelle, une interprétation plus compréhensive du christianisme et de la tradition universelle.
Le saint-simonisme avait aperçu et manqué le but.
Lui, venait de faire dans cette direction le premier effort qui eût avancé vers le but depuis le xvm^ siècle.
Il avait vu son temps flotter entre un retour superficiel au moyen âge, causé par l'affaissement de.s âmes, et un panthéisme tantôt mystique , tantôt matérialiste ou plutôt nihiliste^ incapable de les relever. Il s'établit et s'affermit sur un terrain solide entre ces deux abîmes : le terrain de la personnalité divine et de la personnalité humaine , inséparables l'une de l'autre. A travers le chaos germanique de nos jours, il ressaisit la traduction rompue de Leibniz et le vrai sens de la parole qui contient toute science de l'homme et de Tunivers : perfectibilité.
Tous le prononçaient ; lui, en tira les conséquences et en reconnut la loi. D'autres y voyaient seulement le progrès social et l'avancement des sciences ; lui, comprit que la vraie science est celle de l'homme intérieur, et que la perfectibiUté doit être la loi de la personne humaine, de l'être véritable, aussi bien que de l'ordre
de rapports entre les personnes que nous appelons société, aussi bien que de l'univers physique : la loi des individus comme des mondes.
Il appelle donc l'histoire , la tradition , la science, à éclairer cette loi , de laquelle il déduit toute sa grandiose théorie de la nature et de la fin de l'homme. Il interroge tous les pressentiments, toutes les intuitions du passé ; il demande à la géologie ses secrets ; il reUe aux révélations de l'astronomie sur l'infmité des cieux les destinées infinies qui attendent l'âme humaine dans son activité sans fm à travers les sphères sans nombre.
Le principe même de la perfectibilité lui imposait, tout en cherchant des conceptions nouvelles , de les relier à celles du passé et de tâcher d'embrasser le passé tout entier , pour associer à la théodicée chrétienne les éléments essentiels des religions et des philosophies antiques. A mesure que se déployaient simultanément et le mouvement propre de son esprit et le résultat de ses recherches , il avait la satisfaction de reconnaître que le grand courant de l'antiquité avait porté là 011 il allait de lui-même. Ce fut surtout avec une joie profonde qu'il put constater la conformité des données fondamentales oij l'avait conduit la marche spontanée de ses idées avec celle des traditions anciennes que son patriotisme devait naturellem.ent lui rendre plus chère qu'aucune autre, la tradition gauloise.
Là encore, il manifeste cette sorte d'intuition historique que nous avons signalée à propos de Zoroastre. Les Grecs et les Latins lui avaient fourni des traits capitaux sur la croyance des Gaulois à une immortaUté. toujours active de sphère en sphère , croyance dont l'antiquité classique faisait le signe distinctif de ce.
peuple ; il s'avait de plus , mais seulement par des témoignages très controversés et de seconde main, que la tradition gauloise s'était mainlenue, tout en s'imprégnant de christianisme, chez les bardes du pays de Galles. Il ne douta point que le développement de l'idée celtique conservée chez les bardes, si l'on pouvait retrouver leurs Hvres , n'apparût analogue à celui qui s'était opéré dans son propre esprit. Son éclatant article Druidisme, de V Encyclopédie, avait été un hommage à la pensée religieuse de nos pères et un appel au génie de la France , pour qu'il s'inspirât , en vue de l'avenir, d'un passé plus primitif et plus national tout ensemble que la tradition des Romains.
Plus tard , la publication des Triades, traduites par M. Adolphe Pictet, et enfin, dans la dernière année de sa vie, la communication que put lui faire Tauteur de cet article d'un corps entier de documents théologiques et métaphysiques provenant des bardes du moyen âge, justifièrent complètement ses prévisions ; il n'y avait guère, sur le problème de la destinée humaine, de différences entre Teri^e et Ciel et les livres bardiques que celles qu'impliquaient le progrès de l'esprit moderne et le prodigieux essor de la science ; mais le philosophe du xix° siècle était bien l'héritier direct de ces philosophes inconnus du xm° et du xv^.
L'affinité de la croyance égyptienne avec celle de la Gaule , dans l'esprit , sinon dans les formes, révélée par les travaux si importants de M. de Rougé sur le fameux Livre des Morts , fut encore pour lui , vers le même temps , une confirmation de ses vues sur la tradition du genre humain.
Sa santé avait commencé de s'altérer après l'immense effort de Terre et Ciel. Ses amis le virent , avec in-
quiétude et tristesse , obligé d'ajourner un grand travail projeté, complément de son œuvre capitale. Il avait, dans Terre et Ciel, exposé la théorie de la destinée humaine : il eût voulu étudier dans un autre livre l'histoire et la théorie des croyances relatives aux rapports du Créateur et de la créature, à l'idée du Verbe et du Médiateur, telle qu'on l'a conçue dans le passé, telle qu'on peut la concevoir aujourd'hui.
Il lit trêve à ses préoccupations religieuses par un épisode d'histoire politique qui n'exigeait pas une semblable tension de sa pensée. Ce fut la Vie dç Merlin de Thionville , souvenir reconnaissant envers un homme d'action, dans lequel il croyait voir le sentiment vrai de la Révolution en dehors des sectes. Il jeta dans ce livre l'indication sommaire de conceptions originales sur la constitution fmale de la démocratie ; il ne la concevait pas condensée en une masse informe et inorganique, sous prétexte d'égalité et d'unité.
Cette nature héroïque luttait stoïquement contre les progrès d'un mal qui fait de tout effort moral ou physique une angoisse, mal le plus cruel de tous pour cette prodigieuse activité à laquelle le repos, même sans la douleur , eût été un supplice. Les travaux de longue haleine devenant impossibles, il semait des études aussi attachantes que variées dans le Magasin pittoresque^ excellent et modeste recueil où sa vivifiante collaboration avait été acquise dès l'origine à son ami Edouard Gharton ; il projetait une sorte de catéchisme philosophique, qui eût donné une forme populaire et familière à ses idées ; il préparait une nouvelle édition de Terre et Ciel et remaniait son essai sur le Druidis me.
Son âme était indomptable, ses organes furent
vaincus. Une longue et douloureuse opération plusieurs fois répétée épuisa ses forces. Après plusieurs semaines de lutte, il succomba.
Jusqu'à sa dernière heure, préoccupé de la patrie et de la liberté, la dernière joie que nous lui ayons vue sur la terre a été la nouvelle du succès complet de l'opinion libérale et démocratique dans les élections de Paris (en 1863).
Ainsi finit cette noble vie en ce monde, pour continuer ailleurs, suivant sa ferme croyance, le cours de l'existence sans fin. Si la phase nouvelle qui suit la mort est logiquement déterminée par la manière dont nous avons soutenu l'épreuve terrestre, quel homme a fait un meilleur usage du petit nombre d'années qui lui ont été assignées ici-bas ! Quel homme a mérité de s'élever ailleurs dans une plus haute sphère ! Nul n'a mis plus naturellement sa vie en accord avec ses principes et ses actions avec ses idées; nul n'a été excepté à un plus haut degré de ces contradictions qui semblent le commun attribut de la faiblesse humaine.
La simplicité et l'unité singulière de sa personne et de son œuvre étaient la source de cette candeur qu'on signala chez lui comme associée à tant de force. Il était simple parce qu'il était complet. On pouvait lui appliquer la belle parole du poète latin : « Rien de ce qui est de l'homme ne m'est étranger. » Ce philosophe eût été au besoin un capitaine ou un politique, mais un capitaine d'une guerre de l'indépendance ou un politique d'action organisatrice dans une crise décisive, non pas un général des guerres ordinaires ni un politique de discussion quotidienne ou d'administration dans le train habituel des choses ; l'ennui l'y eût pris Hen vite, et il fût au plus tôt remonté sur les hauteurs
de la spéculation solitaire. De ces hauteurs toutefois, il se plaisait à redescendre , mais pour se mettre au niveau des petits et des humbles. Les enfants l'aimaient et il savait les retenir durant des heures autour de lui à Tentendre expliquer dans un langage à leur portée les merveilles de Dieu dans la nature.
Pour les petits comme pour les grands , il était, ainsi qu'on l'a très bien dit , une source inépuisable de vie. Pour tous ceux qui avaient été éclairés de cette féconde pensée, échauffés au foyer de ce grand cœur, c'est comme une nuit soudaine qui s'est faite ; mais non pas, grâce à Dieu, la nuit sinistre de ceux qui ne connaissent point l'espérance.
L'action directe de sa personne a pris fm avec sa vie terrestre; l'action de son œuvre, que deviendrat-elle ?
Quand, après la période actuelle , dominée par le grand mouvement scientifique , le vrai mouvement religieux reviendra , à son heure , conformément aux lois de l'histoire , il prendra là , nous le croyons du moins, un point d'appui et un flambeau.
Henri MARTIN.
Nota. — Il nous a semblé utile, après dix-neuf ans écoulés, de faire reparaître au jour cette étude par Tun des esprits les plus élevés et l'une des plus fortes âmes qu'ait enfantés la France : la jeune génération connaît peu Jean Reynaud, et il lui serait bon de le connaître.