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A LA POINTE DE L'ÉPÉE

NOUVELLE

Le soleil était à la moitié de sa course : la pendule se chargea de l'annoncer en frappant sur son timbre le fameux coup de midi.

M. de Torcy ne cessait de s'agiter dans son fauteuil, en donnant toutes les marques de la plus vive impatience ; s'il paraissait plongé dans la lecture d'un journal politique, c'était par pure contenance ; mais il s'en tenait aux faits divers, tout en prononçant des paroles inintelligibles.

Cet homme aux épaules voûtées, au cou de taureau, produit intégral d'un Européen et d'une corpulente négresse, avait passé sa vie entière à fabriquer des châles ;^il devait à ce commerce lucratif une fortune dont lui-même ne connaissait pas l'étendue et qui lui permettait de mener à Paris un véritable train fastueux.

Non pas qu'il fût un fanatique de la grand'ville, ce Brésilien fortement bronzé ; il s'en souciait comme d'une guigne ; il était de ces gens qui vivent indistinctement dans toutes les capitales du monde ; il avait cédé au caprice de sa femme, une Bordelaise aux yeux

noirs, à la chevelure ardente, belle encore malgré ses quarante ans.

En agissant de la sorte , la dame obéissait à deux sentiments respectables : se rapprocher de sa famille et chercher pour sa fille Ernestine un parti glorieux, soit dans la magistrature, soit dans la diplomatie.

Ce parti, on avait cru le rencontrer dans la personne d'un monsieur de la Renaudy, jeune attaché d'ambassade qui^ du moins, avait le rare mérite de déplaire à toute la famille. La vie est, dit-on, rempHe de ces contradictions.

Quant à M'^® de Torcy, elle représentait une assez agréable personne dont la dot colossale rehaussait encore la jeunesse et la beauté.

Donc le Brésilien aspirait à longues bouffées les restes d'un délicieux panatellas, quand la sonnerie de la pendule vint provoquer de sa part une bordée de jurons énergiques.

Il se rappelait que depuis une heure cinquante-sept minutes son nègre Tom était parti avec une missive amoureuse et qu'il n'avait point reparu dès lors. Il songeait que ce croquant à la face d'ébène jouissait d'un bonheur idéal en foulant à ses pieds le sol béni de la liberté oia un bon maître n'a pas le droit de rouer, comme à Rio, le corps de son domestique.

Mais une pensée d'un autre genre venait aussitôt rasséréner son front en lui montrant qu'à part cette légère impossibihté de battre ses gens, Paris offrait au moins d'autres distractions, surtout pour les personnes affligées comme lui d'une belle dixaine de millions, et ces distractions se traduisaient par la possession de ces belles filles à la taille souple, au regard

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lascif, à la démarche élégante et mutine qu'on rencontre dans les grands quartiers.

Il résumait en lui-même. les trésors de grâce accumulés dans ces délicieuses toilettes que promènent sur les boulevards un essaim de jolies impures et, de son esprit surexité, se dégageait alors fermes et précis les contours d'une suave créature dont il avait entrevu la jambe, rien que la jambe, un jour où les ruisseaux étaient devenus torrentueux.

Il avait suivi cette jambe, il avait suivi celle qui en était la propriétaire, et ses démarches, sinon fructueuses à tous les points de vue, avaient au moins amené ce résultat de lui apprendre un nom et une adresse.

La femme s'appelait Polkette, un surnom sans doute, et demeurait au n° 17 de la rue Mogador.

Pour le reste, hélas ! il avait tenté d'imiter Jupiter amoureux d'une simple mortelle et se répandant sur elle en une pluie d'or ; mais par contre-temps, quand il s'était apprêté à lancer sa rosée, la sotte personne avait ouvert son parapluie. En d'autres termes, Polkette avait refusé les présents d'Artaxercès de Torcy, ne les trouvant pas assez considérables peut-être ou, ce qui est plus probable, dans l'impuissance de les accepter.

C'était à cette même Polkette que M. de Torcy, deux heures auparavant, avait dépêché son domestique avec une lettre doijt il espérait les plus heureux résultats.

Il achevait de se remémorer ces faits au moment oii le petit nègre se dressa devant lui. Sa première idée fut de sauter sur un magnifique bambou, qu'il avait rapporté du Brésil, et de le casser sur les épaules de son esclave, mais M. Tom était pourvu d'une telle vé-

locité qu'il fallut presque aussitôt se rendre et capituler avec lui.

Après les protocoles indispensables pour calmer la terreur du jeune drôle, le millionnaire l'interrogea avec intérêt sur le résultat de sa mission.

Le nègre répondit qu'elle passait tout ce que l'on en pouvait attendre et plus qu'il n'aurait osé l'espérer. Ainsi, il avait sonné chez la personne en question, un petit blanc, bien gentil, mais très brutal, avait répondu d'entrer ; il avait fait asseoir le pauvre mulâtre bien fatigué ; il avait lu la lettre malgré les efforts contraires d'une petite blanche qui ne paraissait pas satisfaite du tout, après quoi il avait jeté le messager à la porte avec un coup de pied tout rempli de promesses. * — Et mon cachemire ? demanda anxieusement le Brésilien. Mon cachemire qui accompagnait la lettre?

— Petit blanc très brutal l'avoir arraché des mains à pauv' Tom.

Le nègre, comme s'il avait prévu de nouveaux dangers, s'échappa lestement, laissant son maitre en proie aux accès d'une rage folle.

Quel était cet homme qui demeurait chez Polkette, cet être mal élevé et brutal qui lisait sa lettre, volait son cachemire et froissait ses gens dans leur dignité d'ambassadeur ? Démonio ! Ah ! si l'on avait été à Rio ! Mais on en était loin. Il fallait imposer silence aux bouillonnements de sa vengeance créole et tout attendre du temps et de la justice. Néanmoins, comme il est toujours agréable de passer sa colère sur quelque chose, à défaut de quelqu'un, le Brésihen prit une chaise et la lança rudement contre la porte, au risque de blesser M"'^ de Torcy dont il n'avait pas remarqué la présence.

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Celle-ci contempla son époux irrité, lui demandant, avec le plus grand calme, quel tort il reprochait à cette pauvre chaise :

— Elle vous résistait sans doute? ajouta la belle Bordelaise.

Le négociant commanda trêve à la raillerie, le moment n'étant opportun, puisqu'il était furieux :

— Furieux 1 le jour oià nous devons recevoir le prétendu de notre chère Ernesline.

M. de Torcy l'avait oublié.

— Quoi ! vous avez oublié que votre fille se mariait ?

— Non sans doute ; mais il me semble qu'on apporte une trop grande précipitation dans une affaire aussi grave. Lorsqu'une femme se marie sans amour, s.on mari est exposé à des choses...

— Qui vous dit, mon ami, que votre fille n*aime pas le mari que nous lui destinons ? N'est-il pas attaché d'ambassade, beau cavalier, jeune, aimable, spirituel?

L'amoureux de Polkette plissa les lèvres :

— Assez, madame, assez ! Moi aussi j'ai été beau, jeune, aimable, spirituel, et cependant...

^mo ^Q Xorcy regarda son époux jusque dans le blanc des yeux, pour y chercher ses intentions.

— Qui me prouve, continua^ celui-ci, que vous m'avez toujours aimé, que vos premières palpitations soient écloses à mon profit ?

Le visage de la belle Bordelaise se colora d'une vive rougeur :

— Que je vous plains, mon ami, dit-elle, de vous montrer jaloux à ce point !

Ce court dialogue interrompu par l'arrivée subite de M^^^ de Torcy, empêcha peut-être une scène conjugale. Elle embrassa ses parents avec effusion et s'assit au-

près d'un lïéle guéridon pour occuper ses doigts à des travaux de jeune fille.

Chacun gardait une contenance gênée qui trahissait de la part des trois personnes comme un vague désir d'élucider certaines questions.

Ernestine légèrement abattue, pâlie, accusait un peu de souffrance :

— J'ai si mal dormi ! répondit-elle à son père qui le premier lui en fit la remarque.

— Le plaisir de ton mariage, sans doute? demanda la mère.

— Non, je n'y pense pas du tout.

Le Brésilien regarda sa femme d'un air victorieux. La» jeune fille continua ;

— Vous paraissez désirer que j'épouse M. de la Renaudy, je l'épouse ; mais cela n'est pas de nature à m'empêcher de dormir.

Sur un nouveau sourire du fabricant de châles, la belle Bordelaise s'écria sur le ton du dépit :

— A son âge, sait-on ce que c'est que l'amour ? La répUque était superbe pour M. de Torcy :

— J'adore cet aveu ! Vous ne m'aimiez donc pas, quand vous m'épousâtes? Vous aviez juste le même âge.

^me ^Q Xorcy se mordit les lèvres. Ernestine alla vers la fenêtre.

— Comme il tarde à venir, mon professeur, dit-elle un instant après ; c'est pourtant mon jour de leçon.

Sa maman la regarda d'un œil sévère : tu parais bien passionnée pour la musique, depuis quelque temps ? semblait-elle dire, et la jeune fille le comprit ainsi, car elle ajouta :

— C'est un si bon maître, M. Henry ! On est presque fière d'être son élève.

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^|mo jg Torcy réprima l'élan de cette franchise en affirmant qu'un tel enthousiasme, à propos d'un pianiste, était inconvenant et le papa se promit in petto d'avoir l'œil sur un gaillard qui développait chez son élève de tels transports d'admiration. Il profita même de la circonstance pour tomber à bras raccourcis sur la musique et les dilettanti :

— Je les envoie promener, dit-il, ainsi que M. de la Renaudy.

Le feu était aux poudres ; chacun s'envoya promener : le Brésilien chez Polkette, Ernestine dans sa chambre pour y bouder à son aise.

Demeurée seule, la belle Bordelaise réfléchit aux événements passés. La mauvaise humeur de son mari, et quelques allusions saisies au passage, lui firent craindre qu'il n'eût découvert les traces d'une étourderie de jeune fille, bien innocente, sans doute, mais qu'elle regrettait tous les jours. Quoi de plus innocent, en effet, qu'une correspondance échangée au travers d'une grille de pensionnat, avec un jeune homme qu'elle n'avait jamais revu ! D'ailleurs, elle avait brûlé toutes les lettres avant son mariage, le jeune homme en question avait dû en faire autant des siennes, il était donc impossible que son mari ait pu se procurer la moindre preuve contre elle. Le hasard seul avait amené de sa part les mots acerbes qui l'avaient effrayée.

Tandis que ces événements se passaient au boulevard des Itahens où demeurait le couple de Torcy, une scène d'un autre genre avait lieu dans le réduit habité par la jeune Polkette.

Le petit rageur, celui-là même qui décachetait les lettres et gardait les cachemires comme des trophées, se tenait accoudé sur le bord d'une table boiteuse, la

tête entre ses mains, étudiant un plan de campagne aussi savant que déshonnête.

Il s'appelait, par une dérision du sort, Alexis Bienvenu, ce bout d'homme qu'on ne pouvait regarder sans rire et qu'on recevait sans égard dans quelque endroit qu'il se présentât. C'était comme une plante parasite reléguée dans un des coins les plus malsains et les plus obscurs de la capitale, une étude de notaire oii il portait le titre relevé de saute-ruisseau, aux appointements de vingt-cinq francs par mois, avec le déjeuner : une carafe d'eau et un fragment de pain ; ce détail pourrait laisser craindre que le destin n'eût la cocotte le jour où il l'avait voué à ce métier malpropre.

Un jour qu'il grossoyait l'acte de vente d'une villa, sise à Ville-d'Avray, — Seine-et-Oise, — un nom de femme se dressa devant lui comme un phare : Lodoïsca Ganuchet, femme de Torcy. Il se rappela tout aussitôt, car il était doué d'une mémoire prodigieuse, que ce nom faisait partie de l'héritage d'un de ses oncles, l'oncle Christophe, décédé depuis plusieurs années. Saisir son panama de quarante-cinq sols, rester sourd aux réclamations énergiques du maître clerc et planter là l'étude, fut pour cet esprit aventureux l'affaire d'une minute. Il vola, c'était dans ses habitudes, jusqu'à la rue des Mulets, sa rue, car tout le monde est exposé à demeurer rue des Mulets ; il gravit son huitième... oui, son huitième, — il y a bien des quarts d'agent de change, pourquoi n'y aurait-il pas des huitièmes de saute-ruisseaux, — et sauta sur un volumineux paquet de lettres ; il en extraya une à l'aveuglette, l'ouvrit 'et lut au bas, à la signature : Lodoïsca Ganuchet. »

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En présence de cette identité, il pouvait se considérer comme ayant fait banco et donner à sa joie toute l'expansion du triomphe, car une idée, aussi chatoyant® que vigoureuse, venait de germer en son cerveau fécond : il tenait entre ses mains une lettre d'amour écrite par une naïve pensionnaire à un beau jeune homme, et si cette personne, aujourd'hui même avait une fille, rien qu'une, lui qui sentait germer toutes les effluves du printemps dans son corps de bamboche, rien ne l'empêchait de la demander en légitime union.

Il entait sur cet échafaudage d'improbabilités les plus énormes espérances et les plus improbables résolutions, car, à n'en pas douter, la maman Lodoïsca sonnait sa valetaille, pour le jeter à la porte, mais il lui montrait son épitre amoureuse ; elle tombait à ses pieds en le suppliant de lui pardonner et, l'embrassant sur les deux joues, elle terminait en l'appelant : son cher gendre.

C'était une seconde édition de Perrette et le pot au lait.

Grisé par ses projets insensés, il avait recours à tous les arguments pour dorer la pilule qu'il se confectionnait de la grosseur d'un bœuf; il se posait de propres objections qu'il savait résoudre sans hésitation, comme celle du papa de Torcy intervenant avec son autorité prédominante.

Mater le BrésiUen ! c'était le pont aux ânes, d'après son langage prosaïque et figuré ; le procédé restait le même : avec la lettre écrite à Polkette, il le sommait de l'unir à sa fille et, quelques semaines plus tard, il se représentait avec une femme, une voiture, du beaune première et des beefteaks à volonté.

Lorsqu'un homme, acceptons sa laideur et son exiguïté, entend les affaires de cette sorte, il faut s'avouer lestement qu'il n'a pas été créé pour croupir chez un notaire en qualité de saute-ruisseau.

Une seule pensée venait troubler les calculs d'Alexis Bienvenu : Si M"'® de Torcy n'avait qu'un enfant et que ce fut un fils ! 11 s'en remit à la Providence du soin de trancher le différend.

Au sommet de tant de réflexions, c'est-à-dire au moment où nous traçons ces lignes, le huitième clerc d'étude sautait de nouveau sur son panama de quarantecinq sols, — il n'en avait point d'autre, — prenait un petit paquet sous son bras et d'un pas agile que ne pouvait gêner la graisse il arpentait l'espace qui le séparait du boulevard des Italiens.

Une demi-heure plus tard il abordait la future bellemère de ses rêves.

L'impression du freluquet mal équipé fut déplorable sur l'esprit de M""'^ de Torcy. Elle toisa le petit homme d'un air superbe :

— Le but de votre visite, monsieur? demanda-t-elle avec une impertinence qui déconcerta le visiteur.

— Le but de ma visite, madame, balbutia celui-ci, oh ! c'est bien simple, mais excessivement délicat. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.

Il oubliait que la belle Bordelaise était chez elle :

— Il s'agit sans doute d'une œuvre philanthropique? reprit la dame en remarquant le pantalon frangé de son interlocuteur.

— De la plus haute philanthropie.

Alexis Bienvenu continua avec inquiétude et lentement :

— Vous avez une fille, madame ?

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— J'ai ce bonheur, monsieur.

Cet aveu si impatiemment espéré faillit compromettre les plans que s'était tracés le saute-ruisseau, car il répondit avec enthousiasme :

— Bonheur est le mot, madame, car elle est très richement dotée !

— Monsieur !

— Par la nature! par la nature! se hâta d'ajouter Alexis cherchant à conjurer l'impudence de sa phrase.

M"'^ de Torcy garda le silence, un silence de vingt degrés au-dessous de zéro.

— Vous avez été fille aussi, vous, madame, reprit le jeune drôle qui commençait à perdre la tête.

Le silence de la dame descendit encore de plusieurs degrés :

— Moi, madame, c'est différent, j'ai un oncle, — Alexis s'emballait défmitivement, — ou plutôt j'avais un oncle, car il est mort! Nous sommes tous mortels, n'est-ce pas, madame ? C'est une question de temps... de temps... temps... Il est mort sans postérité, madame... il m'a laissé son héritage, dix mille francs de dettes, que je n'ai pas payées, je vous prie de le croire.

La belle Bordelaise regardait depuis un instant le paletot râpé du saute-ruisseau.

— Et je vous crois, ajouta-t-elle en le cinglant du plus profond mépris.

Alexis Bienvenu ne broncha pas, malgré tant de sarcasmes ; il sentait revenir en lui cette verve et cet aplomb qui formaient le fond de son caractère ; il continua comme s'il n'avait rien entendu :

— Il m'a laissé aussi une correspondance amoureuse... que j'ai en poche.

Le silence recommença de la part de M""® de Torcy, mais avec des signes d'agacement, mêlés de soubresauts nerveux.

— Mon oncle était un Christophe Dubrouillet... L'orateur s'arrêta complaisamment sur es nom,

pour mieux juger de l'effet qu'il allait produire. L'impassibilité de la dame l'étonna grandement :

— Savez-vous oii il demeurait? A Ghaillot, madame, Chaillot, petit faubourg de Paris, aujourd'hui annexé... Ghaillot !...

— J'entends parfaitement... Chaillot! Mais je ne suppose pas que vous soyez venu ici uniquement pour me réciter des noms de villages ?

Le saute-ruisseau resta la bouche ouverte devant cette forme passive adoptée par la belle Bordelaise qui lui parut une gaillarde : Puisqu'il lui faut des détails, se dit-il, donnons-lui des détails :

— Il y a vingt-cinq ans, mon oncle Christophe était jeune, entreprenant, fougueux... il faisait des ravages à Chaillot... Vous savez, Ghaillot, petit faubourg de Paris?

— Ce nom que vous répétez sans cesse avec intention est en effet celui de l'endroit oii je suis restée, jusqu'à l'âge de seize ans, dans un pensionnat, que j'ai quitté pour rentrer dans ma famille habitant Bordeaux, mais je ne sais à quoi vous voulez faire allusion et si, par hasard, monsieur votre oncle a été l'un de mes professeurs, je suis toute disposée à vous être utile en échange de ses leçons.

Alexis se gratta l'oreille : il devinait qu'une place de concierge allait lui être offerte ; il reprit timidement :

— Mon oncle n'a jamais rien professé qu'une manie : celle de collectionner les missives plus ou moins

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orthographiées que lui écrivaient de douces et imprudentes victimes. jyime Jq Torcy se troubla.

— J'en possède quelques-unes, continua le bourreau, qui offrent un grand intérêt d'actualité.

— Vous, monsieur?

— Sans doute, puisque j'ai eu l'honneur de vous dire que mon oncle est mort* sans enfants.

— Mais enfin, ces lettres ne sauraient compromettre personne ?

— Grâce à mon éducation.

— Elles sont sans signature ?

— Oh ! madame, quelle déplorable mémoire vous avez, ou plutôt quelle déplorable mémoire distingue M"® Lodoïsca Ganuchet, ex-pensionnaii*e à Ghaillot... petit faubourg... Voyez vous-même.

Alexis planta la lettre qu'il venait de sortir de sa poche devant les yeux de sa victime.

— Imprudente ! s'écria -t-elle après un examen sommaire.

Le petit clerc était maître de la situation.

— Ah ! monsieur, par quelle fatahté ces malheureuses lettres, vieilles de vingt ans, ne sont-elles pas anéanties ?

Alexis haussa les épaules et leva les mains pour protester qu'il n'en savait rien.

— Mais je suis mère de famille, monsieur, mariée à un homme honorable que j'aime et dont la jalousie est extrême. Voulez-vous abuser d'un secret que vous seul et moi connaissons?

Le clerc fit un geste de dénégation.

— Que vous êtes bon! ainsi ces lettres... Fixez vous-même le prix.

Il n'était plus question d'une loge de concierge ; mais M"'® de Torcy allait offrir à son sauveteur une pièce de vingt francs. Celui-ci coupa court à ses illusions :

— Depuis votre sortie du pensionnat, madame, vous avez fait une chose bien remarquable : votre fille.

— Vous connaissez Ernestine?

— Je ne l'ai jamais vue... sans une émotion toute particulière... Et sa vue m'a suggéré ce raisonnement : puisque mon oncle Christophe a dans le temps ébauché un petit roman innocent, pourquoi, moi, son neveu, ne le terminerais-je pas avec la seconde génération?

— Je ne vous comprends plus, fit labelle Bordelaise, qui craignait maintenant de trop comprendre.

— Par-devant monsieur le maire... Je suis jeune, je ne manque pas d'un certain je ne sais quoi ; mais j'ai des mœurs ! C'est pourquoi j'ai l'honneur de vous demander la main de votre adorable fille.

Toutes les foudres du ciel tombant à la fois sur la tête de M"'^ de Torcy ne l'eussent point écrasée aussi complètement que la dernière phrase du saute-ruisseau.

Dans un cri du cœur oii se mêlaient et le mépris et l'étonnement, elle répondit :

— Ma fille 1 Vous n'y songez pas ?

Alexis y songeait, et sérieusement; aussi, quand il entendit sa future belle-mère ajouter : Elle aura un million de dot ! il répondit à son tour :

— Je suis très bien élevé, ce ne sera pas un obstacle.

En vain la belle Bordelaise objecta que sa fille allait se marier, qu'on signait le contrat dans quelques jours, qu'il était impossible qu'il parlât sérieusement et qu'il eût à lui demander autre chose, le jeune audacieux ré-

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pliqua que si M'^® Ernestine allait se marier, elle ne l'était pas encore, qu'il n'y aurait qu'un nom à changer, qu'il parlait. si sérieusement qu'il venait de donner sa démission de huitième clerc de notaire. Quant à demander autre chose, il n'y était point décidé, voulant absolument trouver le bonheur près d'une douce compagne, au coin du feu, avec sept ou huit marmots.

— C'est impossible ! formula W^ de Torcy.

— Pourquoi donc? répliqua le petit homme légèrement piqué, j'aimerai beaucoup ma femme.

— Je n'y consentirai jamais.

— Prenez le temps de réfléchir.

La dame se récria de nouveau ; ell'e accusa le détenteur de ses lettres d'abuser étrangement de sa position, en lui demandant la seule chose qu'elle ne fût pas libre de lui accorder. D'ailleurs, sa fille ne le connaissait pas. Et son mari! que dirait son mari? Ne conviendrait-il pas mieux de mettre un autre prix à son fragment d'héritage? Elle essaya même d'attendrir son farouche créancier; lui, si honnête au fond, pouvait-il admettre qu'elle satisfit ainsi, tout de suite, à une demande aussi extravagante ?

Alexis trouva réponse à tout ; si la belle Ernestine ne le connaissait pas, on fait vite connaissance à Paris, et puis il se chargeait d'amener M. de Torcy à capitulation. Quant au prix, jamais il ne surfaisait; c'était tout au juste.

Comme conclusion, il ajouta :

— Je suis trop bien élevé pour ne pas savoir ce qui plaît aux dames. D'ailleurs, je ne suis pas positivement pressé... je reviendrai demain.

— Pas ici, répondit faiblement M™° de Torcy, vos visites pourraient éveiller la jalousie de monsieur.

— Où VOUS voudrez. A Pantin, à Ghaillot, Ghaillot ! petit faubourg de Paris.

— Non, à notre villa de Ville-d'Avray.

— Rue du Parc, 6, récita le saute-ruisseau, charmante propriété d'une contenance de douze cents mètres, corps de logis entre cour et jardin, mise à prix : cent mille francs ! J'y serai à dix heures du matin, l'heure du déjeuner.

— Non, venez à deux heures.

— C'est tard, pensa le blond Alexis. Enfin, je prendrai un bouillon en attendant.

— D'ici là, je verrai, je chercherai. Et, dans une explosion de colère. M™® de Torcy s'écria : Ah ! monsieur, votre conduite est indigne.

Le vilain petit clerc fit entendre un ricanement :

— J'en suis pénétré... de regret, dit-il, mais il est si difficile de se faire une position aujourd'hui ! Un dernier service, madame. Oii puis-je trouver M. de Torcy ?

La belle Bordelaise eut un moment de folle terreur.

— Veuillez vous rassurer, ma diplomatie est inépuisable, et rien, dans ma conversation, ne trahira notre intéressant entretien.

La maîtresse du logis agita fébrilement le cordon d'une sonnette.

— Tom ! conduisez monsieur auprès de votre maître.

— Madame, j'ai bien l'honneur, fit Alexis dans un salut prétentieux.

M™® de Torcy détourna les yeux avec mépris.

Le maître chanteur suivit le nègre qui marchait prudemment à reculons, sachant très bien qu'il fallait faire face à bon blanc.

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Une porte s'ouvrit et le huitième clerc se trouva tout à coup en présence du Brésilien en ce moment occupé aux derniers préparatifs de sa toilette :

— Je vous dérange peut-être? demandà-t-il.

— Vous me dérangez pour sûr, répliqua M. de Torcy d'un ton bourru. Quoi? que voulez-vous ?

Pour toute réponse, le petit clerc déroula le paquet qu'il portait toujours sous son bas, en tira un cachemire de pacotille et retendit sur un canapé.

— Ah! ah! reprit le Brésilien, vous vendez des châles, mon brave homme? C'est une marchandise qui m'est fort connue, en ayant fabriqué moi-même. Combien demandez-vous de celui-ci?

Il se baissa pour examiner le tissu :

— D'autant plus qu'il ne saurait vous coûter très cher, si je ne m'abuse? Vous devez même l'avoir obtenu gratuitement.

Alexis se croisa les bras, regarda son adversaire en face et d'un air de bravache :

— Ah! vous le reconnaissez, dit-il, voilà qui n'est pas fort de votre part, vieux débauché !

M. de Torcy s'évertua vainement à protester de son innocence, en objectant qu'il avait acheté le cachemire pour une de ses cousines. Alexis lui répondit effrontément, en lui riant au nez, que sa parente était très connue dans le monde sous le nom très aristocratique de Polkeite. Et comme le Brésilien étendait le bras pour ressaisir sa propriété, le saute-ruisseau plus dégourdi s'en empara d'un bond, puis, pour la soustraire à de nouvelles tentatives, la fourra derrière lui, sous son paletot, se donnant ainsi la physionomie qu'on prête à M. Mayeux.

Était-ce une intention mercantile, une ^oH^CSAëÀr

chantage de la part du jeune homme? Le gros Lovelace le comprit ainsi et lui tendit bravement une pièce de cinq francs.

Alexis pris la pièce et la glissa dans la poche de son gilet, avec la ferme intention de l'employer aux frais de son voyage du lendemain ; mais il ne rendit point le châle. Gomme compensation, néanmoins, il plaça la lettre écrite à Polkette sous les yeux du vieux céladon. Ce procédé lui réussit comme avec la belle Bordelaise :

— Vous êtes un bon vivant, vous, déclara de Torcy. Vous offrirai-je quelque chose? un doigt de vin? quelques cerises à l'eau-de-vie?

— Si vous le préférez, parlons un peu de votre fille.

Un léger bruit se fit entendre dans la pièce voisine, le Brésihen se troubla légèrement :

— Pas ici, dit-il, revenez demain, avec ma lettre, nous réglerons cette petite affaire.

— Où cela ?

— A ma villa de Ville-d'Avray.

— Rue du Parc, 6.

— Tiens! vous savez cela?

— Sur le bout du doigt : corps de bâtiment double en profondeur, très joli kiosque au fond du jardin. J'y serai à cinq heures, pour dîner. Ne faites pas de façon, j'aurai solidement déjeuné.

Alexis Bienvenu partit avec l'assurance que la dot ainsi que la fille étaient sa propriété.

M. de Torcy assista de la fenêtre au départ du petit clerc; quand il eut acquis la certitude qu'il dirigeait ses pas du côté de la Madeleine, il prit son chapeau, descendit en toute hâte et s'en fut droit chez Polkette.

A LA POINTE DE l'ÉpÉE. 271

La jeune fille, en apercevant son vieil adorateur, devint rouge comme une cerise :

— Chez moi? dit-elle. Quelle surprise!

— Il faut bien vous relancer au gîte, belle enfant, puisque vous affectez de me fuir sur les routes. Suisje à ce point dangereux?

— Vous êtes homme, qui dit homme dit suborneur, répliqua la modiste qui se piquait d'avoir lu les Maximes de M. de Larochefoucauld, et j'ai ma vertu qu'il me faut protéger.

— J'en ai beaucoup entendu parler par un petit blond, répondit le Brésilien d'un ton goguenard, celuilà même qui a commis des voies de fait sur mon esclave, qui a lu ma lettre et confisqué mon cachemire.

— Ah, oui! un petit blond, un criquet, pas beau du tout ; c'est le trottin de mon magasin. Et ne disiezvous pas que ce jeune drôle était allé traîner ses guêtres chez vous ? Chez votre femme ?

— Je ne suis point marié; je n'ai chez moi qu'une sœur, déclara le fabricant de châles avec assez d'effronterie.

— Encore jeune, pas vrai ?

— Trente-cinq ans.

— De l'embonpoint? de la fraîcheur? Je l'aurais parié.

M. de Torcy devenait inquiet :

— Qu'est-ce à dire?

— Ah, bon vieux! murmura Polkette en se laissant aller dans les bras du mastodonte, nous sommes refaits. Heureusement ce n'est que votre sœur! Si c'était votre femme, ce serait beaucoup plus drôle.

L'avis n'était point partagé; quand la drôlesse dé-

Clara son féal amant tout à fait irrésistible dans le têteà-tête, ce fut l'homme de couleur qui tomba lui-même en pâmoison :

— Ah ! je me vengerai ! déclara tout à coup la jeune fille.

' Cette résolution toute féminine rendit à M. de Torcy une énergie nouvelle.

— Nous sommes au mois de mai, dit-il à son tour, la campagne a revêtu sa robe verte, imitez-la et venez à Ville-d'Avray, demain, vers midi, 6, rue du Parc, je vous y offre les mets les plus exquis et les vins les plus généreux.

La modiste accepta; l'autre pensa tout de suite à son fluet adversaire :

— Je perpétrerai ma vengeance en le rendant témoin de ma victoire.

Tandis que M. de Torcy roucoulait auprès de sa tourterelle de la rue Mogador, une idylle plus fraîche, et plus chaste, se déroulait dans le salon du boulevard des Italiens entre la jolie Ernestine et le jeune Henry, ce professeur de piano dont nous avons déjà prononcé le nom, sans avoir présenté la personne. C'était un grand jeune homme brun, très souple d'allures, très correct sans afféterie, portant fièrement de petites moustaches coquettement frisées.

M""® de Torcy s'était retirée dans sa chambre en proie à des remords aussi cruels qu'exagérés :

— C'est-à-dire que vous blâmez ma démarche ? demandait le bel Henry qui continuait une conversation depuis longtemps commencée, tandis que ses doigts plaquaient sur les touches d'ivoire quelques accords destinés à couvrir le son de ses paroles.

-=- Pouvez-vous le croire I répondait Ernestine.

A LA POINTE DE l'ÉPÉE. 273

— Mes leçons vous sont devenues inutiles, qui sait, importunes !

— Le vilain caractère ! prononçait la demoiselle en inclinant la tête avec des mouvements d'oiseaux. Voyez, monsieur, comme vous vous trompez. Une fois mariée, je veux que vous restiez mon professeur.

— Moi? Jamais !

— Pourquoi donc ?

Ceci fut dit avec une résolution fébrile de la part d'Henry, avec un étonnement simulé de la part de la jolie fille.

— Parce que !... parce qu'il serait au-dessus de mes forces de supporter la vue d'un bonheur, double ruine de mes plus chères espérances !

— Que dites-vous?

— Je dis que, depuis deux ans, je n'ai pu vous voir chaque jour sans être pénétré d'une tendresse respectueuse; j'ai voulu lutter, imposer silence à mon cœur, éloigner une passion insensée, ridicule... je croyais y avoir réussi, lorsque tout à l'heure l'idée de votre mariage avec un autre m'a révélé toute l'étendue de mon amour.

Ah! que n'y avait-il dans un coin de ce salon, dissimulé derrière une vaste draperie, un de ces maestri qui savent traduire dans leurs accords mélodieux les chastes effluves du cœur humain ! Il eut reçu du bel Henry la plus éloquente et la plus sublime leçon que l'amour ait encore appliqué aux sept notes de la musique. Le piano résonnait parfois avec des trémolos dans les basses qui peignaient admirablement les fluctuations de son âme tourmentée; parfois aussi la tendresse de sa voix s'achevait dans le langoureux pianissimo de la flamme qui vacille :

27 i ENTRE AMIS.

— Il m'aime ! pensait la blonde Ernestine, avec une tendresse ineffable.

— Vous vous taisez? Je vous ai offensée, peut-être? Pourquoi aussi ai-je été si audacieux ?

Cette dernière phrase était soulignée par des trilles suraigus de l'instrument dont les notes cristallines tombaient en cascades et s'égrenaient comme les perles d'un collier sur le velours.

Les yeux de Télève étaient empreints d'une vague langueur :

— Non, non, vous ne m'avez point offensée, murmura-t-elle.

— Daignez me pardonner, je me retire.

Le professeur quitta le piano devenu muet :

— Adieu, mademoiselle.

— Monsieur Henry ?

— Vous me retenez encore ?

— Il y a longtemps que je vous ai deviné.

— Et vous ne m'avez pas chassé ?

— Non, puisque je vous aime aussi !

Le bruit d'un long baiser, véritable point d'orgue dans ce duo d'amour, vint interrompre la leçon délicieuse de cette belle journée.

Le lendemain , le soleil s'était levé radieux sur les grands arbres verts, dardant ses flèches d'or sur toute la nature.

Alexis Bienvenu s'était levé presque aussi radieux, portant des flèches d'une matière plus vile que l'or, mais aussi puissante : ses fameuses lettres avec lesquelles il s'était gaillardement dirigé vers le chemin de fer de la rue Saint-Lazare, et, sans encombre, il put arriver à Ville-d'Avray, dans cette fameuse rue du Parc, au bienheureux n*" 6.

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