A LA POINTE DE L'ÉPÉE
M*"° de Torcy avait prié sa fille de se rendre à Meiidon, chez une vieille dame de ses amies, pour ne point avoir la désolante perspective de rougir devant elle.
Grâce à ce subterfuge elle avait reconquis, avec sa présence d'esprit, une très forte dose de sang-froid ; elle aborda le saute-ruisseau en le priant de terminer la sotte affaire qui l'avait amené. Elle comprenait que sans fortune, sans position, il voulût corriger ce qu'il appelait, sans doute, l'injustice du sort, fût-ce en usant d'un expédient peu digne d'un galant homme; mais capable en réalité de se tarifer autrement que par un mariage.
Le maître chanteur soutint ses prétentions de la veille avec une énergie doublée, dit-il, d'un appétit britannique, déclarant qu'il lui serait agréable de continuer la conversation le verre... c'est-à-dire la fourchette en main.
La maîtresse du logis avait fait dresser la table sous les ombrages d'une tonnelle; mais peu soucieuse d'y tenir tête à si détestable compagnie, elle pria le clerc d'y prendre place à son aise et d'y trancher en maître.
Il y avait là tout un échafaudage de bouteilles présentées par la femme coupable sous un jour favorable à ses projets.
Elle supposait au petit homme le vice odieux de l'ivrognerie ; elle voulait le faire tourner à son avantage :
— Qu'il tombe ivre mort, pensait-elle, et je reprends mes lettres.
Tout à coup, la cloche d'entrée fit entendre ses sons horripilants, et M'"° de Torcy reconnut à travers le feuillage son mari lui-même qui s'avançait grave et pesant.
Alexis n'en parut point ému, ni troublé. A peine fut-il étonné que le Brésilien, dont il attendait l'arrivée à cinq heures, vînt en avance d'une demi-journée ; mais devant l'effarement de la Bordelaise, qui déclarait n*avoir point été prévenue de ce voyage, qui de plus affirmait la jalousie féroce de son époux et la crainte qu'il n'eût contre elle de graves soupçons, suivis peut-être de résolutions funestes, il consentit à la suivre dans le petit kiosque, à l'extrémité du jardin.
M. de Torcy n'arrivait point tout à fait seul ; il était flanqué de la sémillante Polkette dans ses atours les plus avantageux: une capote rose que rehaussait dans sa pensée l'éclat d'une robe de soie mauve, sa robe de combat, disait-elle.
Son instinct fureteur la conduisit tout droit sous la treille; en apercevant deux couverts étalés sur la table, elle risqua d'étouffer sous ses baisers le vieux de Torcy qu'elle appelait famihèrement : son petit homme ; sa gaîté devint fébrile quant elle reçut du maître l'assurance qu'elle pouvait s'asseoir et se repaître.
Un gouffre buvant un fleuve donnerait à peine l'image de la modiste engloutissant tous les mets du festin ; elle absorbait sans proférer une parole, au risque d'étouffer.
Dans les environs du dessert, et suffoquant dans son corset devenu trop étroit, elle eut encore le courage de réclamer quelque chose de bon, de la chartreuse, par exemple. L'homme éléphant se déplaça comme il put, embrassa sa compagne et se dirigea de son pas lourd vers le cellier, soufflant et peinant comme un bœuf.
La modiste à son tour disparut pour des causes que nous n'avons pas à consigner ici. Cette retraite forcée de quelques instants fut compensée* par le retour
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d'Alexis Bienvenu, dont la fringale allait toujours en croissant.
Ce qui le ramenait au point de départ, c'était la perspective d'un repas à peine entrevu.
Certes, il éprouva quelque étonnement en constatant la brèche faite aux victuailles, mais il attribua la cause à M. de Torcy et, comme il en restait pour six il n'en demanda pas davantage. Le hasard le fit asseoir à la place qu'occupait naguère sa maîtresse.
Cette place était destinée au spectacle des avalanches et, si Polkette avait englouti la moitié du repas, le huitième clerc d'étude allait consommer l'autre comme un boa consomme son lapin.
Il dévorait à belles dents quand réapparut M. de Torcy avec une armée de bouteilles dans les mains. On frémit à la pensée de ce qui pouvait arriver si les bras lui fussent tombés d'étonnement, car il éprouva tous les effets d'un saisissement facile à comprendre :
— Vous ? dit-il, en cherchant des yeux ce que pouvait être devenue sa compagne.
— A votre santé, gros père ! répondit Alexis. Vous remarquerez que je n'ai pas dit : beau... mais ça viendra.
— Monsieur, reprit le Brésilien en montrant les dents comme un dogue, vous êtes venu, je l'espère, afin de m'éclairer sur votre démarche ténébreuse d'hier matin. J'attends vos explications, qu'elles soient brèves et précises.
— Mon Dieu, voici la chose, je suis à la veille d'unir ma destinée à celle d'une jeune et ravissante créature douée d'un million de dot.
Le gros homme jeta sur son convive un regard hébété.
— Le fait est assez improbable, dit-il, mais la vie est remplie d'improbabilités qui prennent corps ; et quelle est cette créature, cette Jenny l'ouvrière qui se contente de si peu ?
— M"^ Ernestine de Torcv.
— Je vous enjoins de cesser des plaisanteries aussi saugrenues, répondit sèchement le fabricant de châles.
— Il fallait prêcher d'exemple vous-même, répliqua le petit Alexis en exhibant pour la seconde fois la lettre confisquée à Polkette, car voici la plus saugrenue de toutes les plaisanteries; Vous verrez ce qu'en pensera M^^ votre épouse.
— Diable ! je vois qu'il convient d'entrer en "arrangement, déclara M. de Torcy; mais de semblables questions ne peuvent se débattre que dans le silence du cabinet. Veuillez me suivre.
Sous ce prétexte il entraîna le saute-ruisseau jusque dans sa bibliothèque et l'y enferma sous clé.
A son retour, il trouva Polkette promenant avec dignité sa langue sur les assiettes et vidant le fond des verres.
Ce tableau champêtre ne déplut pas au fabricant de châles ; il compara la modiste à ces bacchantes qui festoient sous le regard de Bacchus et, grisé de liqueurs, grisé de joie, il se hâta de raconter à la grisette le succès facile remporté sur le chanteur Alexis.
— Ah! le bandit est chez vous, dit la jeune fille en montrant ses quenottes dans un rire large et sonore, gare à vos poules !
— Vous le croyez capable de dévaster mon poulailler?
— Vos poules, c'est votre sœur et toutes les femmes qui viendraient habiter la maison.
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— Je le crois en effet vicieux, car il prétend épouser ma fille, c'est-à-dire la fille de ma sœur, en me menaçant de montrer à celle-ci la lettre que je vous écrivais.
— Eh ben, quoi ! elle ne vous mangerait pas pour si peu votre sœur ! Elle n'a pas à se mêler de vos actions, n'est-ce pas ? Vous n'en avez pas peur ?
— Je n'ai peur que de tes beaux yeux, friponne. Pour affirmer un si charmant danger, le Brésilien
entoura de ses bras musculeux la taille souple de la modiste et déposa deux ou trois baisers bien sonores sur la fine peau de ses joues.
Un cri de colère et d'indignation retentit, poussé par M°^« de Torcy.
— Bravo! monsieur, dit-elle en se détachant d'un groupe d'orangers, vous ne m'attendiez pas, à ce que je vois? Faites sortir cette fille !
Polkette s'exhalta; l'insulte qu'on lui jetait à la face, quoique méritée, lui parut par trop sanglante ; aussi, malgré l'intervention du Brésilien, murmurant à son oreille : c'est ma sœur ! elle se campa fièrement ei répondit :
— De quel droit m'ordonnez-vous de sortir?
— Du droit que possède une maîtresse de maison dont on souille la demeure.
— Ah! je souille! Chipie, va! C'est pas une raison pour vouloir m'humilier et me flanquer à la porte. Je suis vertueuse, moi, madame, et vous ne me verriez pas dans votre logis si mon prétendu n'y était luimême avec je ne sais quelle lettre, dont il veut se servir pour épouser votre fille.
Cette menace à double détente, lancée sans la moin-
dre intention, bien qu'elle visât en apparence le couple de Torcy, produisit un résultat presque inespéré.
Non seulement les deux époux se calmèrent subitement, mais ils devinrent si souples que Polkette n'hésita pas à les comparer à une gomme élastique.
En effet, la femme s'approcha d'un côté, le mari de l'autre, et chacun lui remit en cachette une bourse rondelette, avec ce mot conciliant ; silence !
La modiste glissa les deux boursicots dans sa poche i
— Pour ma famille! pensa-t-elle.
— Nous excusons votre conduite, mon enfant, prononça avec bonté la belle Bordelaise. Quant à votre prétendu, nous ferons le possible afm qu'il soit bientôt rendu à votre amour. Allez !
La modiste était congédiée cette fois avec poHtesse; elle s'exécuta bravement.
A peine avait-elle disparu qu'une fenêtre du rez-dechaussée s'ouvrit brusquement, livrant passage à l'homme le plus furieux de la création :
— Vous séquestrez les gens, vous ! s'écria le clerc de notaire en se campant, les bras croisés, devant le mulâtre. Ce procédé me met à l'aise et coupe court à mes hésitations : La main de votre fille ou...
Le Brésilien ne laissa pas achever la phrase ; il avait aperçu dans les mains du traître la lettre qui le plaçait sous sa dépendance :
— Attendez ! fit-il.
— Oui, attendez! affirma M™° de Torcy pour les mêmes causes. Attendez ! C'est la main de ma fille que vous demandez, n'est-ce pas ?
— Sa main, sa dot et lieux circonvoisins.
— Vous l'aimez donc réellement ? reprit la dame.
— A en perdre l'esprit ; je l'adore !
A LA POINTE DE l'ÉpÉE. 281
— Qu'en dis-tu, gros loup ?
— Et toi, ma chatte ? Si j'étais certain qu'il la rendît heureuse...
— Qu'il fût pour elle rempli d'attentions et de prévenances...
— Je n'hésiterais pas à donner mon consentement.
— Ni moi non plus.
Et comme si la belle Ernestine n'attendait que ce moment ppur donner satisfaction à tant de vœux malsains, elle arriva pimpante de sa visite à Meudon :
— Ma fille, prononça solennellement M. de Torcy, embrasse tes parents qui songent à ton avenir en te donnant un époux.
— Un époux ? demanda la jeune fille avec un triste pressentiment. Lequel ?
— Monsieur !
La blonde enfant n'avait qu'un seul parti à prendre ; elle ne le manqua pas ; elle s'évanouit. Ce fut un désarroi qui suivit ce pénible incident. On se hâta de transporter la jeune fille sur son lit virginal, tandis qu'Alexis, très ému, se gonflait de chartreuse.
Dieu sait ce qu'il en eût ingurgité sans une main qui s'abattit brutalement sur son épaule :
— Monsieur, dit un jeune homme de notre connaissance, je suis le professeur de piano de M"® Ernestine, j'étais là, j'ai tout entendu et je vais avoir l'honneur de vous tuer séance tenante.
— Me tuer ! pourquoi, s'il vous plaît?
— Parce que je l'aime.
Alexis regarda les mains de son adversaire, elles tenaient des épées de combat.
— Mais c'est un crime avec préméditation, répon-
dit-il en voyant briller les deux lames; on n'a pas comme ça des épées toutes prêtes !
— La Providence est en effet pour moi, car un de mes amis m'en a fait présent tout à l'heure ne sachant pas que j'aurais à les utihser sitôt; c'est elle encore qui m'a permis d'accompagner aujourd'hui M"® Ernestine jusque dans sa famille et de surprendre vos abominables projets contre lesquels je prétends réagir. Allons, en garde !
Alexis tremblait la fièvre.
— Je ne sais pas tirer l'épée, moi, et puis nous n'avons pas de témoins.
— De témoins, nous nous en passerons ; quant aux chances de combat, nous pouvons les égaliser : Vous conserverez votre arme nue; j'aurai la mienne tamponnée.
Cette pensée sourit à Bienvenu :
— Seulement, reprit le professeur, vous serez assez aimable pour me fournir la matière du tampon.
Alexis chercha dans ses poches et tira son mouchoir :
— Non, pas cela. Ce que vous agitiez dans vos mains, il y a cinq minutes, et qui doit être un talisman, si je ne me trompe.
— Mes lettres? ah, mais non ! je les garde.
— Soit ! Nous allons tirer sans tampon.
Le huitième clerc de notaire fit, après tout, la sage réflexion qu'il lui restait la chance de perforer son adversaire et de reprendre sur son cadavre toute la correspondance. Il en prépara un énorme tampon qu'il piqua dans Tune des épées, celle d'Henry, il garda l'autre.
Le combat n'eut qu'une passe ; elle fut brillante •
A LA POINTE DE l'ÉPÉE. 2HS
Alexis Bienvenu reçu une blessure dans le dos, par la faute d'une muraille qui l'empêcha d'aller plus loin.
Ses cris terribles mirent en émoi la maison, on accourut, on provoqua des explications :
— La chose n'a rien de grave, déclara le professeur, et je viens de donner à monsieur une simple leçon d'escrime, pourtant je suis heureux que ses appels aient été entendus et vous aient réunis, car j'en profite, pour vous demander humblement la main de mademoiselle.
Les époux se regardèrent.
— Trop tard, monsieur, trop tard !. reprit le chef de la famille, notre fille est promise et, dans une quinzaine de jours, elle aura changé de nom, comme les serpents changent de peau.
Le bel Henry sourit respectueusement.
— M. Bienvenu, dit-il, se démet en ma faveur et daigne se charger de ma dot ; la somme est en papier, voyez !
Il commença lentement à déplier les lettres :
— Ainsi vous demandez la main de ma fille ? fit en minaudant la belle Bordelaise. Vous l'aimez donc réellement ? '
— A en perdre l'esprit ; je l'adore ! C'était Henry qui parlait.
— Qu'en dis-tu, gros loup?
— Et toi, ma chatte? Si j'étais certain qu'il la rendît heureuse...
. — Qu'il fût pour elle rempli d'attentions et de prévenances...
— Je n'hésiterais pas à donner mon consentement.
— Ni moi non plus.
Le saute-ruisseau suivait ce dialogue avec uu mélange d'intérêt et d'inquiétude :
— C'a déjà été dit tout ça, proféra-t-il.
M. et M™® de Torcy ajoutèrent ensemble, en s'adressant au professeur :
— Nous vous accordons la main de notre fille.
— Et moi? demanda le huitième clerc de notaire.
— Vous, répondit le Brésilien, très heureux de trouver une vengeance à sa portée, vous épouserez Polkette.
— Gomment avez- vous pu obtenir ma main ? demanda Ernestine dont le visage s'illuminait de toutes les joies du bonheur.
Son fiancé achevait de brûler les lettres :
— A la pointe de l'épée ! répondit-il.
Edouard MONTAGNE.
Le repas s'était prolongé beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire.
— Si c'est possible! s'écria Jacques Aubryet, entendant sonner deux heures et qui se leva vivement.
— As-tu donc quelque travail pressé qui t'appelle, quelque chose qui te réclame? dit M™° Boisboissel.
— Pas le moins du monde, mais songe qu'il y a tout simplement une heure et demie que nous sommes à table.
— Eh bien après, n'es-tu pas libre, n'habitons-nous pas Château-Gontier, charmant pays à l'abri des solliciteurs et des fâcheux? N'as-tu pas trente-cinq ans, de la santé, de l'appétit; c'est-à-dire devant toi beaucoup de temps à vivre, soixante mille hvres de rente et des espérances, c'est-à-dire rien à faire ?
Aubryet se mit à rire et reprit sa place.
— C'est juste, dit-il, mais toi c'est différent, tu as toujours quelque préoccupation, quand cela ne serait que de me faire enrager.
M™° Boisboissel, veuve à vingt-sept ans d'un capitaine d'artillerie, mort des suites de blessures reçues dans la campagne de 1871, était une femme
fort instruite et presque jolie; n'ayant point d'enfant, ne songeant point à un second mariage, elle était venue habiter à Ghâteau-Gontier chez son frère, avec lequel elle vivait dans une excellente conformité d'idées. Cela le paraissait du moins, et avait dû être jusqu'alors, mais depuis quelques mois un sourd orage grondait, s'annonçant par plusieurs signes précurseurs. L'accord, un accord complet et somnolent, cessait de régner entre le frère et la sœur. Notre héros cédait, hélas ! mais il y avait lutte, et M""® Boisboissel, quoique triomphante, n'en avait pas moins le droit de s'écrier :
— Dieu ! que les hommes ont un mauvais caractère, si j'avais jamais eu un mari comme toi!
— Boisboissel était donc sans défaut ?
— Non, monsieur, il en avait, il en avait même beaucoup.
— Un mari sans défaut. . .
— C'est possible, cela n'existe pas, mais le mien au moins corrigeait les siens par d'excellentes qualités, une surtout, il était soumis.
— Soumis? eh bien, voilà justement pourquoi je ne me marierai jamais, je suis réfractaire à toute soumission.
M""® Boisboissel haussait les épaules et le lendemain l'attaque recommençait. Simple escarmouche, mais qui tous les jours s'accentuait et menaçait de prendre les , proportions d'un conflit.
Le jour oii nous nous hasardons à Château-Gontier en votre compagnie, la situation s'était encore aggravée, et si le déjeuner ordinairement rapide s'était si indignement prolongé, ce n'était que grâce à M""^ Boisboissel, qui, au lieu d'activer le service, avait congédié les do-
mestiques et profitant d'un instant de répit avait engagé le feu.
Que voulait donc la charmante femme.?
— Oui, que me veux-tu à la fm? s'écria Jacques Aubryet dans un beau mouvement oratoire, pardieu! je le sais bien, me marier !...
— Oui.
— Quelle rage ! Est-ce une gageure, unevengeance, est-ce parce que tu l'as été ou parce que tu ne l'es plus? Qu'est-ce que cela signifie de ne point laisser les gens en repos? Est-ce que je te demande quelque chose moi? Quand tu étais jeune fille, me suis-je préoccupé de toi, t'ai-je cherché un mari?
— Oh! pour cela non, tu es bien trop indifférent.
— Quand tu as été mariée, me suis-je mêlé de ton ménage? aujourd'hui tu es veuve, est-ce ma faute si tu le regrettes, rien n'est plus simple.
— Pardon, pardon, reprit M"'® Boisboissel, ne transformons pas les rôles s'il te plaît, il ne s'agit pas de moi, mais de toi, moi je saurai toujours ce que j'ai à faire, je suis une femme, c'est-à-dire un être raisonnable, toi c'est différent et notre pauvre mère te connaissait bien quand elle disait : « Mon bon Jacques, c'est la bête au bon Dieu, on l'écraserait par mégarde qu'il ne bougerait pas.»
Aubryet sonna.
— Tu permets, dit-il, que je demande le café, ce sera toujours une compensation.
— Parfaitement, d'ailleurs j'ai peu de choses à te dire.
— Mais il y a sept ans que tu parles, j'étais encore au collège que tu me choisissais une femme qui était alors en nourrice.
— C'est pourtant vrai.
— Comment, si c'est vrai, mais archi-vrai, elle est morte sans prospérité à dix-neuf mois et sept jours d'une affreuse coqueluche.
— al soignée.
— Mal soignée encore. Et avec cela que ça te réussit les mariages. Rappelle-toi les Brissonnet qui ont aujourd'hui neuf enfants, les malheureux, neuf petits Brissonnet... et toi, toi-même... qui tombes sur un mari excellent et qui le perds, c'était bien la peine !
— Mais encore une fois...
— Il ne s'agit pas de toi, pardon, je la connais. Cependant si tu n'avais pas l'intention de te remarier, tu ne me fatiguerais pas ainsi de tes obsessions. La vérité est que tu redoutes de me laisser seul, tu ne veux pas m'abandonner... tu es bien bonne et puisque tu n'as pas le courage de vivre tranquille, respecte au moins la tranquillité d'autrui, et ne fais pas sciemment le malheur des autres.
M""® Boisboissel à son tour ne put s'empêcher de rire.
— Quelle exagération ? crois-tu que si j'avais envie de me remarier, je ne te le dirais pas franchement ; je n'en ai pas l'envie, mais sur ce sujet je demande à faire mes réserves.
— C'est prudent.
— Et naturel, nous autres femmes, la situation est différente et nous avons à peine le droit de désirer, alors que vous avez celui de vouloir.
— Je te comprends , ma chère sœur, mais alors qu'as tu à gagner à mon mariage? Si tu installes une rivale ici, tu risques simplement de te voir dépouiller de l'affection que je t'ai vouée ; qui sait si tu ne seras
pas un jour dans l'obligation de quitter la place?... tu sais comme les hommes sont faibles quand une femme les mène.
— Plus que faibles, je le sais, mais tu gratifies d'avance la femme que tu aimeras d'un épouvantable caractère.
— Parce que, sur un pied d'égalité, elle ne s'entendrait pas avec toi, mais ce serait un ange s'il en était différemment.
— Jacques, écoute-moi, reprit M™® Boisboissel; si je tiens tant à ce que tu te maries, c'est bien moins, soisen convaincu, pour les soins de ton intérieur, puisque je suis là, que dans l'espoir d'apporter une autre direction à ta vie, voilà la vérité. J'espère que la femme que tu épouseras, sera une femme instruite, intelligente, et assez vaillante pour ne pas donner son affection à un homme insouciant , indifférent, inutile aux autres et à lui-même.
— Décidément c'est le grand jour, dit Aubryet,
— Absolument, car il faut enfin en finir. Je pense en outre que cette femme aura assez d'influence sur son mari, pour le tirer de sa torpeur, et en faire quelque chose.
— Faire quelque chose de moi, dit Aubryet très étonné, que diable, qu'est-ce que tu pourrais en faire? Je suis avocat, c'est un titre, il me semble, et très suffisant pour un homme qui a juré de ne plaider de sa vie. Je suis riche, nous sommes riches, ma chère sœur, qu'est-ce que tu veux que je fasse? Me vois-tu juge de paix, substitut ou juge d'instruction, au fond de quelque affreuse ville de province. Veux-tu que je devienne grand industriel. Non, tu préférerais peut-être que je jouasse au grand seigneur, que je fisse courir,
que j'organisasse des chasses brillantes, que mes équipages et ma livrée fissent sensation dans le département. Non, ma bonne sœur.
»— Oh ! je te laisse dire.
— Et je dis. Je veux vivre tranquille, j'ai quitté Paris, où le plaisir m'emportait un peu loin et où je sentais que je ne devenais plus maître de mes relations et de mes occupations, je suis rentré ici pour y vivre en bon campagnard, cultivant mes terres, soignant mes chevaux, veillant sur mes fermes, et ne demandant rien de plus à Dieu que de m'y oublier le plus longtemps possible... en ta compagnie, bien entendu.
— Oh ! ceci est inutile ; ainsi donc tout peut crouler autour de toi, sans même que tu te déranges, tout ce qui se passe dans le monde que tu habites t'est indifférent?
— Ah çà, dit Aubryet, il s'y passe donc quelque chose dans ce monde que j'habite ?
— S'il s'y passe quelque chose, ah ! te voilà bien. Oui, monsieur, il s'y passe quelque chose, et de grandes choses ! Il est en ce moment question de substituer aux frères si dévoués de nos écoles communales d'horribles instituteurs laïques.
— Ah bah !
— Cela te semble tout naturel, n'est-ce pas? Tu ne trouves pas qu'il est indigne de faire ainsi la guerre à Dieu et aux saints.
— Qh ! pour ce qui est des saints...
— N'aurais-tu plus de religion, Jacques? notre mère cependant, était pieuse, et notre père avait des principes.
— Oui, oui, c'est très mal.
— A la bonne heure, je te retrouve. Il en est de même de nos bonnes sœurs que nous garderons malgré les criailleries des radicaux. Tu sais qu'il est question de changement de ministère.
— De ministère, s'écria Jacques Aubryet au comble de l'étonnement, mais, ma parole d'honneur ! je crois que tu fais de la politique.
— Sans doute, j'y suis contrainte. Nous allons à l'abîme. C'est pourquoi j'ai pensé qu'il n'appartenait pas à un homme comme toi de se désintéresser dansun moment aussi opportun.
— Oh! pour cela, ma chère sœur, permets...
— Mon frère, dit M""® Boisboissel, en matière de conclusion, je veux avant six mois que tu sois marié et un homme influent dans le département.
— Non, non, non, non, répondit Aubryet, avec énergie, j'entends n'être rien et ne serai rien. Que les autres s'arrangent, c'est leur affaire. Ce n'est pas moi qui ai fait la République, ce n'est pas à moi à la renverser. En attendant, ma bonne amie, je vais aller fumer un cigare sur l'esplanade afin de me délier les jambes et me rafraîchir les idées. Quel singuUer esprit elle avait aujourd'hui, ma chère sœur, se disait Aubryet, qui avait enfm quitté la table et activait sa marche .
Jacques Aubryet ne fut pas plutôt à quelques pas da sa demeure, qu'il fut surpris de l'animation qui régnait dans la ville. On eût dit que tout le monde était dehors et que c'était fête carillonnée.
c< Je n*avais pas en effet pensé que c'était dimanche, songeait-il à part lui, mais c*est égal cela dépasse les proportions d'un dimanche ordinaire.
Sur la place de la mairie qu'il avait à traverser, il y avait surtout beaucoup de monde, et des groupes nombreux qui slationnaient.
Aussitôt qu'on l'aperçut et qu'il eût été reconnu, plusieurs personnes vinrent à lui et le saluèrent avec affectation, quelques-unes même, qui le connaissaient à peine, lui présentèrent la main.
— C'est bizarre, se dit Aubryet, très doux, très cordial, mais généralement peu familier.
Un jeune homme alla plus loin et se pencha à son oreille.
— Ça va bien, lui dit-il.
— Gomment ça va bien, mais certainement que ça va bien, que diable, ils vont s'informer de ma santé à présenti
Il n'avait pas fait trois pas que le pharmacien de la place, qui le connaissait fort peu, lui saisit la main, la pressa avec violence et lui cria :
— Vous y êtes.
— Gomment! j'y suis. Ah çà ! ils deviennent tous
fous dans ce pays.
Aubryet dirigea sa promenade du côté de la campagne», et ne rentra chez lui que vers les six heures, mais toujours fort intrigué et ne s'expliquant en aucune façon l'accueil qui lui avait été fait.
Une autre surprise l'attendait dans son intérieur, le
buffet était garni comme dans les grands jours, les meubles débarrassés de leurs housses, le salon rempli de fleurs.
— Ce n'est pourtant pas aujourd'hui ma fête, se dit Aubryet.
Le diner fut servi, mais dans la crainte de provoquer une discussion comme celle qui avait eu lieu à déjeuner, notre héros se garda bien d'interroger sa sœur et se contenta, autant que ses moyens le lui permettaient, de faire honneur au repas. Au dessert cependant, remarquant que M'^'' Boisboissel avait fait quelques frais de toilette, il ne put s'empêcher de le lui faire observer.
— C'est une erreur, répondit celle-ci en souriant, c'est que tu es dans un de tes bons jours, et que tu me revois avec tes yeux d'enfant.
— Pas du tout, répliqua notre héros, je suis au contraire d'une humeur exécrable.
— On ne le dirait pas.
— Tu m'as agacé ce matin, et figure-toi que depuis...
Il n'avait pas terminé que la sonnette du dehors carillonnait à toute force, et que le domestique entrait, prévenant qu'il y avait trois personnes au salon qui désiraient parler à monsieur.
— Trois ! s^écria Aubryet, mais ce sont des huissiers.
— Non, monsieur, répondit aussitôt le domestique, car il vient de survenir deux autres personnes, et elles sont cinq.
— Mais que peuvent-elles me vouloir?
La sonnette s'agita de nouveau.
— Elles sont dix, monsieur.
— Ma foi j'ai bien envie de m'esquiver, dit Aubryet, je n'ai pas l'habitude de recevoir tant de monde, ce ne peut être que des créanciers.
— Mon ami, dit M'"^ Boisboissel, avec douceur, ce sont des électeurs qui viennent te féliciter de ta nomination.
— Quelle nomination?
— Au conseil municipal.
— Moi, conseiller municipal, c'est une plaisanterie. De ma vie je n'ai sollicité rien de semblable. Je n'accepte pas. On n'avait pas le droit de me nommer sans mon autorisation et sans même me prévenir.
— J'étais prévenue pour toi, va vite, ne fais pas attendre ces messieurs, ce ne serait pas convenable. Surtout ne va pas t'amuser à avoir l'air de refuser, ce serait du plus mauvais goût, vu que j'avais accepté pour toi.
— Gomment, ma sœur, tu t'es permis?...
— Tout à l'heure nous discuterons cela, pour le moment sauve l'honneur du pavillon, et aie au moins le talent de dissimuler devant le monde les misères •de notre intérieur.
Aubryet ne put faire autrement que d'ébaucher un sourire, et il se dirigea aussitôt vers le salon.
— Oh ! ma sœur, ma sœur, grommelait-il, faisant de vains efforts pour se débarrasser des étreintes d'un groupe d'électeurs enthousiastes. L'un lui écrasait les pieds, l'autre le pressait sur sa poitrine. Le père Ganivet, de la place au marché, ne put contenir son émotion et Tembrassa avec des larmes plein les yeux. Quel triomphe ! le premier sur la liste avec une majorité de plus de sept cents voix.
— C'est Pichenot qui n'est pas content.
— Qu'est-ce que cela, Pichenot?
— Votre rival.
^^ J'avais un rival ?
— Certainement.
— Mais il a été aplati, étourdi sur le coup, jamais il n'en reviendra.
— Me voilà bien, se dit Aubryet reveillé le lendemain, à sept heures matin, par un nouveau groupe d'électeurs, et cinq conseillers municipaux, qui venaient s'entendre avec leur collègue pour les dispositions à prendre au sujet des bornes-fontaines à établir dans l'allée des Tilleuls et del'égout de la rue de la Grande- Pinte.
— Oh! ça va bien!... Ma sœur me joue de jolis tours.
Mais ce fut bientôt autre chose, et huit jours après la première séance du conseil eut lieu.
Jacques Aubryet revint chez lui avec une mine consternée.
— Sais-tu ce qu'il s'est passé au conseil? dit-il à sa sœur.
— Je ne m'en doute même pas.
— Oh î tu as bien agi à mon égard, ma sœur, tu abrégeras ma vie; après tout c'esttoi qui hériteras, tout cela est bien combiné. Eh bien ! il y avait un maire à nommer et deux adjoints.
— Ils t'ont peut-être fait adjoint?
— Ils m'ont fait maire.
— iEt tu as accepté?
— Le moyen de refuser, le conseil tout entier s'est jeté dans mes bras, s'est traîné à mes genoux; tout était perdu si je refusais, Ghâteau-Gontier était compromis, l'arrondissement, le département, la France at-
tendaient cette nomination comme une réparation à d'injustes malheurs. J'ai cédé, provisoirement je l'espère, car je compte bien ne pas prolonger longtemps cette plaisanterie.
— Ce n'estpas une plaisanterie, mais une chose très sérieuse et combinée comme tu dis, et depuis longtemps, dit M""® Boisboissel se rapprochant de son frère et lui prenant les mains ; voyant que tu étais réfractaire au mariage et que la femme sur laquelle je comptais, n'avait pas la chance de paraître, j'ai résolu de commencer moi-même la besogne et de faire quelque chose de toi.
— Quelle nécessité, à quoi bon?
— Tu le demandes, tu ne devines pas pourquoi j'agis?
— Me donner une occupation, comme si je ne trouvais pas chez moi dans la gérance de mes propriétés et dans l'amour de mes livres suffisamment de quoi passer ma vie !
— Non, ce n'est d'ailleurs pas la grande raison.
— 11 y en a une autre ?
— Sans doute. Tu ne comprends donc rien, tu ne sens rien... la société est ébranlée, il faut au pouvoir des hommes solides et bien pensants, des fonctionnaires intègres, amis de leur pays et ennemis de la révolution, voilà pourquoi je t'ai fait nommer conseiller municipal, pour que tu veilles aux intérêts de la commune, maire, pour que tu la diriges au nom des principes conservateurs et religieux.
— Me voilà bien, dit Aubryet.
- — N'es-tu pas conservateur?
— Certainement que je le suis; j'ai soixante mille livres de rente, je n'ai pas l'intention de les jeter à la tête du premier venu.
— N'es-tu pas religieux?
— Sans doute, comme tout le monde, j'ai la religion des honnêtes gens.
— Oh! je sais que de ce côté-là, tu n'es pas parfait et que tu pèches passablement, mais enfin je pense que tu défendras l'Église, si on l'attaque, et que tu prendras le parti de la bonne société, contre la canaille.
— Incontestablement, mais il ne s'agit pas décela, on n'attaque personne à Ghâteau-Gontier,tout le monde s'aime, il n'y a que de braves gens !
— Oh! mon ami, comme tu connais peu Ghateau- Gontier, et les mœurs de ton temps! G'est tout une éducation à refaire, mais je serai là, je veillerai, et je ferai en sorte que tu marches dans la bonne voie.
— Pourquoi ne t'es-tu pas plutôt fait nommer à ma place ?
— Oh! si j'avais pu!
Cependant les choses ne devaient pas rester à l'état de théorie, et la semaine ne s'était pas écoulée, que le pauvre Aubryet, assailli à la mairie par les sollicitations de toute sorte, ne trouvait plus de répit dans son intérieur, et avait à répondre aux exigences d'un ministère irrité.
Le ministère, c'était M'^^Boisboissel, présentant tous les matins un ultimatum. Placets au sous-préfet, réclamations près du préfet, destitution du percepteur des contributions ,' maintien des frères congréganistes , renvoi d'une institutrice laïque nouvellement débarquée, autorisation de processions dans l'intérieur et au dehors de la ville, tout le conseil municipal derrière le saint sacrement, en frac et un cierge à la main.
— Mais ma bonne amie, c'est insensé, ce que tu de-
mandes là, je ne dispose pas de la conscience de chacun, ■et je ne peux pas obliger chaque conseiller municipal à s'acheter un frac, et à porter un cierge.
— Très bien, dites tout de suite que vous passez du -côté de la révolution. Oh ça va bien, ça ira loin; nous n'en avons pas pour six mois à voir les églises se fermer et le bonnet phrygien sur la place de la Révolution.
— Tant qu'il n'y aura que le bonnet.
— Mais la tête, la tête qui sera dedans sera coupée. Elle était pâle de colère et parlait avec conviction.
— Ma sœur, vous devenez sinistre, lui cria Aubryet.
Quelle existence !... Oh! ce pauvre Aubryet ne se •doutait pas de tout ce qui l'attendait au seuil de la vie publique. Plus de repos, de journées passées dans les bois, le fusil sur l'épaule ou de doux farniente^ le cigare aux lèvres, et le livre à la main. Plus de ces bons entretiens avec les vieux auteurs, Rabelais, Montaigne, Pascal depuis couverts de poussière et se moisissant dans les coins. Tous les jours c'étaient des réunions, dés commissions, des expertises, actes à signer, consultations à donner, visites à recevoir et à rendre, sans parler des mariages oii tous les nouveaux épousés refusaient les adjoints et réclamaient M. le maire.
Un maire, c'est un président de la RépubUque au petit pied, ses adjoints sont ses ministres, le conseil municipal représente sa Chambre des députés et le préfet, son Sénat ; il a son secrétaire général dans le
secrétaire de la mairie, son Conseil d'État dans le souspréfet; son tribunal dans le juge de paix, et sa force publique dans la personne du garde champêtre.
Malheur à lui, s'il déplaît à quelque haut fonctionnaire ■ou s'il manque aux lois de l'étiquette et du savoirvivre, malheur à lui s'il veut trop faire ou ne rien faire, l'ennemi le traque et le frappe au premier délit.
Chose singulière, Jacques Aubryet qui eût été loin, quelques mois auparavant, de se douter de ses aptitudes, prenait goût au pouvoir. Tenant en horreur les rois fainéants, c'était un véritable maire du palais. Par un contraste bizarre avec son ancienne existence , cette vie active lui plaisait. Il y avait tant de bien à faire, et tant de mal à empêcher dans le poste qu'il occupait. Le fait est que la commune et ses subordonnés étaient enchantés de lui, et qu'il avait trouvé le moyen, dans une position qu'il n'avait pas sollicitée et qui l'effrayait, de contenter tout le monde... et sa sœur.
Sa sœur, c'était pourtant là le côté le plus terrible de son affaire et l'administrée qui lui donnait le plus de fil à retordre. Jamais satisfaite entièrement , M'^'^Boisboissel. Des réclamations sans nombre, une opposition systématique , puis tous les jours des soirées, des bals, des fêtes, de grands dîners.
— Toute ma fortune y passera, s'écriait Aubryet.
— Oui, mais tu seras conseiller d'arrondissement.
— Comment, conseiller d'arrondissement, pourquoi faire, mon Dieu?
— Etant maire de ta commune, tu ne peux rester simple conseiller municipal, il te faut un certain prestige.
Le mot fit rire M. le maire, il se rappela l'avoir
entendu sous l'empire , à propos d'un ministre très capable peut-être, mais qui manquait absolument de ce prestige si nécessaire à tout fonctionnaire et à tout homme en vue.
Jacques Aubryet, comme sa sœur l'avait résolu et sans qu'il prît même la peine de s'en occuper, fut nommé conseiller d'arrondissement.
Quelques mois après, ce fut bien autre chose, et M"'^ Boisboissel annonçait à son frère un grand dîner pour le soir, et une fête de nuit.
— Mais c'est de la folie, fit celui-ci, de la folie tout simplement.
— Non, j'ai mon idée.
— Tu as toujours ton idée, j'ai aussi la mienne, moi, qui est celle de vivre sans ambition et de donner ma démission.
— Quand tu seras conseiller général.
— Que veux-tu dire ?
— Que des élections au conseil général vont avoir lieu le mois prochain et que j'entends que tu sois nommé.
— Mais, ma sœur, cela touche à l'aberration.
— Nullement, ce n'est pas d'ailleurs pour toi que je travaille, mais pour Dieu que tu défendras et le roi que tu ramèneras.
— Ah ! permets, pas de mandats impératifs et si tu me fais de telles conditions...
— xFe ne te fais que celle de protéger la famille et de défendre la propriété.
— Celle-là c'est différent; quant à Dieu, il n'a pas besoin d'avocat et pour ce qui est de ramener le roi, je ne m'en charge pas.
— 0 mon frère, sois zélé, dévoué; et prise d'un
bel élan d'enthousiasme, M'"'' Boisboissel se jeta à son cou et l'embrassa comme lorsqu'ils étaient enfants. Montre-toi le champion d'une sainte et digne cause, sois le défenseur d'une société outragée, Dieu dans son église, le roi sur son trône, un peuple égaré rentré dans le devoir ; voilà ce qu'il faut et ce que tu feras.
— Tout seul ?
— Avec l'aide de Dieu.
Jacques Aubryet aurait bien voulu encore répondre quelque chose, mais il vit sa sœur si surexcitée, si sincère dans son emportement, qu'il eût craint de la blesser. L'esprit un peu moqueur, mais de tempérament doux, il était peu fait pour la lutte et la révolte. D'ailleurs il l'adorait, sa sœur, et pour quoi que ce soit il n'eût voulu lui être désagréable. C'était un peu sur cette affection et sur cette bonté d'âme que M"^"^ Boisboissel comptait. Aussi ce soir-là, le pacte fut signé, un nouveau pacte; le frère et la sœur s'embrassèrent, et il fut convenu entre les parties que le conseiller d'arrondissement se laisserait porter au conseil général.
En attendant, il fallait subir le grand dîner du soir et la fête de nuit. Aubryet s'y soumit de bonne grâce, et tous ceux qui le virent dans cette nuit extravagante oii M'"'' Boisboissel avait accompli des prodiges de merveilles et de luxe, ne doutèrent pas un moment qu'il ne fût le plus heureux des hommes, et le complice de toutes ces folios.
Oh ! la belle fête! tout Château-Gontier y assistait, les gens bien pensants s'entend, tous personnages marquants et triés sur le volet. M"'^ Boisboissel connaissait son monde, et n'était pas femme à commettre un impair. A une heure du matin, on ne pouvait plus
tenir dans les deux salons, et la foule débordait jusque dans les escaliers, éclairés à giorno, couverts de tapis et disparaissant sous les caisses de plantes exotiques et les corbeilles de fleurs. Rien ne manquait à cette fête, pas même les jolies femmes, c'est ce dont M. le maire, peut-être pour la première fois de sa vie, fit mine de s'apercevoir.
En effet, ce n'était pas un homme à bonnes fortunes que notre héros. Homme froid, poli, aimable si l'on veut, il n'avait jamais dépassé les bornes d'une familiarité permise et ignorait le premier mot du jeu de la galanterie. Était-ce timidité ou indifférence, toujours est-il qu'on ne l'avait jamais vu rechercher la conversation des femmes et se complaire dans leur intimité.
Cette nuit-là il en était différemment, il paraissait très occupé d'une certaine personne près de laquelle, dans un court espace de temps, il avait trouvé le moyen de se rapprocher plusieurs fois. W^^ Boisboissel qui l'avait deviné, vint au-devant de lui et lui prit le bras.
— Notre bal est charmant, lui dit-elle.
— En effet et l'honneur t'en revient, comme tout ce qui se fait ici ; mais dis-moi donc, quelle est cette jeune fille là-bus, près de M°^® Delasalle, brune, avec des yeux très vifs, et mise avec un excellent goût.
— Gomment tu ne la connais pas, dit M"'® Boisboissel, mais c'est tout simplement la plus jolie personne de Château -Gontier.
— Ah bah! comment se fait-il ?...
— Que tu ne la connaisses pas, cela n'a rien d'étonnant, tu ne regardes pas les femmes.
— Madame ma sœur...
— C'est un mérite, oui je le sais... quand elles sont laides, mais celle-ci ne l'est guère .
— Aussi l'ai-je vue tout de suite.
— Tout de suite !... il y a plus de trois mois qu'elle est à Château-Gontier, c'est la fille unique du docteur Despinois, le nouveau médecin que nous avons fait venir de Libourne.
— Comment, madame, vous avez fait venir un médecin de Libourne ?
— Nous, c'est toi, c'est moi, moi agissant en ton nom. Ah çà, tu ne sais donc rien de ce qui se passe dans la commune?... nous avions ici deux médecins, n'est-ce pas, le docteur Vaudoyeret le docteur Trabut.
— Je les connais, le premier est un original, et le second un cuistre.
— Non, pas précisément, il fait régulièrement ses pâques et ne manquerait pas pour un empire les offices le dimanche ; mais il nous fallait un médecin qui fût à la fois un bon praticien et un homme bien pensant. Je l'ai cherché, et je peux me flatter de l'avoir rencontré dans le docteur Despinois, il a d'ailleurs épousé une demoiselle de Saint-Prix, une grande famille du Poitou, et on le dit à la tête d'une très jolie fortune.
— A la bonne heure, plus de crainte à avoir, c'est un chevau-léger.
— Mon frère, je vous voudrais plus sérieux. Mais j'y songe, M^'^ Despinois doit être un fort joli parti.
« Peu importe, mais M'ie Claire Despinois, est ravissante. »
C'est ce que se disait et se répétait le maire, qui n'ayant rien répondu à l'insinuation de sa sœur, suivait la jeune fille d'un œil attendri à travers les méandres de la danse.
Après tout, pourquoi pas?... il n'avait point juré qu'il ne se marierait jamais. Sa sœur avait raison, on ne pouvait pas toute la vie rester garçon. Fille de médecin, profession noble, la plus noble des professions. Quoi de plus beau que de dévouer sa vie à ceux qui souffrent ? Jacques qui avait dit souvent un mal horrible des médecins, n'aurait pas ce soir-là tari d'éloges sur leur compte.
Cette petite Claire était vraiment charmante. Vive, éveillée, spirituelle, petite sans doute, mais le buste bien pris, la taille fine et dansant à ravir.
Ce que Jacques remarqua surbout, c'est que sous cette légèreté apparente, sous ce sourire délicieux de la jeune fille qui se laisse enivrer par l'éclat des lumières et les caresses du monde, il y avait une femme sérieuse.
Il le devina, à la dignité de son attitude, àlarés9rve de ses allures, et il put bientôt s'en convaincre en prêtant l'oreille à une échappée de conservation dont elle faisait en partie les frais.
« Oui, mais c'est folie, se disait-il, folie, pourquoi?... parce que... parce que c'est toujours une fohe d'être amoureux, et de songer, sans s'y être suffisamment préparé, à l'acte le plus sérieux de la vie.
Cette folie, il y pensa le lendemain, les jours suivants, et ce fut au point que M""® Boisboissel remarqua sa préoccupation.
— Déjà les soucis du pouvoir, lui dit-elle, ou du mariage. Tu^ sais qu'on la dit vraiment fort agréable
personne, très instruite et sagement élevée. La mère paraît-il, était d'une distinction extrême...
— Je te demande un peu qu'est-ce que tout cela peut me faire? interrompit Aubryet, furieux d'être si bien deviné.
Oh 1 les femmes, pas moyen de rien leur cacher. Cependant l'amour qui naissait dans le cœur de notre héros était un secret qu'il entendait bien renfermer en luimême et ne pas livrer aux commentaires de qui que ce soit.
Le lendemain, il y avait conseil municipal et, en qualité de maire, Jacques Aubryet présidait. Il fut question de la commission de la salubrité qui, par suite de la démission du docteur Trabut, se trouvait sans médecin.
— N'avons-nous pas le docteur Despinois ? dit M. le maire.
— Il y a un tout petit malheur, dit un conseiller, c'est que le docteur Despinois n'acceptera probablement pas.
— Pourquoi, pourquoi?... dit M. le maire, jouant l'indifférence.
Mais, le conseil terminé, notre maire se donna d'excellentes raisons pour aller rendre visite au docteur.
Fâcheux contretemps, le docteur Despinois n'était pas de retour de ses visites, et ce fut sa fille qui le reçut. Il voulut s'excuser, et fit mine de se retirer, mais celle-ci le retint avec quelque insistance.
— Ce n'est pas l'heure des consultations de mon père, dit-elle, mais il ne me pardonnerait pas de vous avoir laissé partir sans l'avoir attendu.
— Ce n'est pas pour une consultation, dit Aubryet, je me porte à ravir. C'est pour un simple renseigne-
ment, que peut-être, mon Dieu! pourrez-vous me donner?
Et s'étant assis dans le salon, à quelques pas de M"° Despinois, il avait en quelques mots rapides expliqué le but de sa visite.
-— Ce qu'on vous a rapporté est très vrai, répondit celle-ci ; interrogé par quelques personnes sur ses intentions, mon père a en effet laissé entendre qu'il n'était pas dans ses intentions d'accepter aucune situation officielle à Ghâteau-Gontier.
— Mais, pourquoi ?
— Sa santé, ses occupations, un peu de lassitude et de découragement.
— Mauvaises raisons, suffisantes à peine pour dissimuler la vérité.
— Ah! dame, si vous êtes si difficile, c'est que, la réelle, je ne peux pas vous la dire, il me faudrait certaine habileté de langage qui me manque absolument.
— Votre père me le dirait-il?
— Sans doute, mon père n'a jamais rien de caché pour personne.
— Eh bien, alors, dites-le à sa place, vous lui éviterez peut-être une explication désagréable, et quant à moi, je suis de ces hommes qui peuvent tout entendre.
— Mon Dieu, somme toute, c'est très simple, dit M"® Despinois, et cela peut se résumer en un mot. Mon père veut faire de la médecine à Ghâteau-Gontier comme à Libourne, et ne s'occuper en rien de poli- »tique.
— Oh ! il a bien raison.
— Sans doute, car un médecin n'est pas un maire. — ' G'est absolument la même chose.
— Cependant un maire est un homme politique. .
— Jamais de la vie.
— Celui que nous avons l'honneur d'avoir en ce moment n'est arrivé à ce poste que par un accord tacite entre certains partis, dit la jeune fille en souriant.
— C'est une erreur.
— C'est différent, dit Mi^° Claire Despinois. Pour ce qui est de mon père, sa situation est très nette. Ma mère était légitimiste, toute notre famille se pique de cette opinion très bien portée. Mon père qui désire vivre en bonne intelligence avec tout le monde, surtout avec les siens, et qui adorait ma mère, ne s'est jamais permis delà combattre sur ce sujet. Il a respecté ses opinions et a rephé les siennes en lui-même; cela lui étant d'autant plus facile, qu'il vivait loin de Paris, dans une petite localité, qu'il est d'un tempérament réservé, et que possédant au fond du cœur quelque mépris des hommes, il s'est voué entièrement à la science.
— Je vois que notre cher docteur est un philosophe.
— Absolument, et je ne vous ferais même pas cette révélation, si mon père n'avait appris il y a quelques jours, et par le plus pur des hasards, le rôle que vous lui avez fait jouer.
— Moi ?
— Vous-même, monsieur le maire, ou tout au moins ceux qui vous entourent, mais ne vous en alarmez pas, nous ne vous en conservons aucune rancune. Ma mère morte, après une maladie très longue et très douloureuse, mon père avait résolu de ne plus rester à Libourne ; quand il lui a été écrit qu'il y avait une place à prendre
à Ghâteau-Gontier, que le pays était bon, la population agréable; qu'il y serait bien accueilli, il y est venu. Maintenant il paraît que cette offre dissimulait une question politique, qu'il s'agissait de faire pièce à un vieux médecin dont on ne voulait plus, dont les opinions n'étaient pas en accord avec celles des autorités, nous n'en savions rien, mais aujourd'hui que mon père est instruit, et qu'il sait le rôle inconscient qu'on lui a fait jouer dans cette affaire, vous comprendrez qu'il se tienne à l'écart.
— Quelle diplomatie, se dit Aubryet, Richelieu est à Ghâteau-Gontier, mais... pardon, mademoiselle, le docteur Despinois n'est donc pas légitimiste?
— Mon père est républicain, dit-elle simplement. Jacques Aubryet fut pris d'un fou rire.
— Elle est bien bonne, s'écria-t-il, mais c'est une trahison, vous nous avez joués par-dessous la jambe. Oh ! ma sœur, ma chère sœur, qu'allez-vous dire ?
Le docteur Despinois entra, et fut vite au courant de l'hilarité. Il y eut une explication ensuite, et les menées sourdes de M'"® Boisboissel apparurent dans toute leur horreur.
— Pardonnez-lui, dit Jacques Aubryet au docteur Despinois, elle appaj'tient à un parti qui n'oublie pas.
— Et moi, répondit le docteur, à un parti qui comprend tout et sait tout oublier. Mais il ajouta aussitôt: Il y a un moyen de tout réparer. Dites un mot, monsieur le maire, et je vais planter ma tente ailleurs.
— Je ne le souffrirai pas... Vous resterez à Ghâteau- Gontier d'abord ; et comme le bureau de bienfaisance et la commission de la salubrité ont besoin d'un médecin, c'est vous qui le serez.
— Permettez.
— Je ne permets rien, je suis le maire, j'ai quelque autorité et je m'en servirai.
Il serra la main du docteur Despinois, salua M"« Claire et sortit.
Il avait été superbe. Quelle audace, quelle énergie dans ce caractère ! Gomme il avait bien dit : je suis le maire. La volonté du docteur s'en était trouvée paralysée. M"e Claire, toute frissonnante, en avait pâli. Quel homme, quel tribun, et dire que jusque-là, il s'était ignoré lui-môme. Mais il allait réparer le temps perdu, et devenir, qui sait, un homme politique.
Un homme politique, mais il lui fallait une opinion alors, et il n'en avait pas une bien précise. Bah ! cela viendrait, il y songerait. Sa sœur n'était-elle pas là pour le conseiller ! Claire aussi était là, et avec deux ministres de cette force, il ne pouvait manquer d'acquérir un jour des convictions solides et durables.
— Ma sœur, le docteur Despinois est charmant, s'empressa-t-il de crier à M""® Boisboissel, aussitôt son retour.
— Et vous allez le nommer ?
— Il refuse.
— Il faut le nommer quand même, il a en quelque sorte des engagements envers nous, c'est un devoir de sa part de se soumettre.
— C'est ce que je me suis dit.
— Et sa fille?
— Sa fille, c'est différent, c'est un ange.
— Je le savais bien.
Et ce soir là, M'"® Boisboissel fut toute réjouie, tout lui réussissait, et elle avait Heu d'être satisfaite, le fonctionnaire marchait bien, et le frère marchait mieux. 11 y allait avoir, sans nul doute et d'i( i peu, à
Ghâteau-Gontier, un mari de plus et au pouvoir un maire réactionnaire, impitoyable pour les ennemis du roi et de Monseigneur.
Dieu ! que la commission de salubrité donne de mal aux maires d'une commune bien intentionnée! 11 n'était pas de jours que pour cette diable de commission M. le maire de Ghâteau-Gontier ne se dérangeât, et n'eût occasion de rendre visite au docteur Despinois.
Les malins riaient et prédisaient qu'avant peu on verrait du nouveau à Ghâteau-Gontier, et que cette fois-là ce ne serait pas M. le maire qui ceindrait son écharpe, mais lui-même en personne qui s'inclinerait devant le nouvel officier ministériel.
Gela pouvait être vrai, en effet, car par une belle après-midi du mois de mai, Jacques Aubryet apparut le visage rayonnant et se faisant annoncer chez M"^^ Buisboissel.
— Ma chère sœur, lui dit-il, prenant à peine le temps d'ébaucher le salut d'usage^ j'ai un service à te demander.
— G'est l'habitude ici, répondit celle-ci, de mauvaise humeur apparente depuis quelque temps, tu les demandes, et je les rends, c'est, parait-il, chacun notre rôle.
— Le tien ne te conviendrait-il plus?
— Fort au contraire, s'il n'est pas des plus avantageux, il est au moins des plus nobles, et des plus dignes.
— Oh! oh ! se dit Aubryet, les choses, à ce que je
UN FUTUR MINISTRE. 31 î
crains, ne vont pas aller toutes seules, et à haute voix : Voici, ma chère sœur, ce dont il s'agit. J'aime M''^Despinois, elle ne me parait pas de son côté m'affronter d'un air courroucé, j'ai compté sur ta bonne amitié pour rendre une visite officielle au docteur, et solliciter de lui la main de sa fille.
M""^ Boisboissel était pourpre de colère.
— - Je vous attendais là, dit-elle.
« — En effet, le moment psychologique prévu par toi' ne pouvait tarder à se montrer.
— Jamais je ne ferai la démarche que tu me demandes, par la raison que je m'oppose à ce mariage.
— Tu t'opposes... ah çà... mais ma parole d'honneur...
— Je m'oppose dans la mesure de mon autorité s'entend, mais je tiens à te dire que je ne prêterai jamais les mains à une union que je considère comme une mésalliance.
— Une mésalhance ? qu'est-ce que cela veut dire ?' les Despinois ne valent pas les Aubryet !... mais, ma chère sœur, M"® Despinois est d'aussi excellente maison que nous.
— Il ne s'agit pas de cela, mais M. Despinois nousa trompés, c'est un traître, il s'est donné à moi comme légitimiste, et c'est encore un infâme républicain.
— Permets, il ne s'est jamais ouvert à toi sur ses opinions, et tu ne lui en as même jamais donné l'occasion ?
— Il pouvait la faire naître.
— Tu es trop exigeante, et cela vient de ta rage,. de fourrer la politique partout. Est-ce qu'un médecin a besoin d'avoir une opinion pour sauver les gens l
une opinion, je m'en passe, bien moi, quoique maire, et je ne m'en porte pas plus mal !
— Oh ! on le voit bien que tu t'en passes, tu fais de jolies choses depuis quelque temps, tu l'administres bien ta commune. Si ce n'est pas épouvantable d'agir ainsi que tu le fais. Le percepteur maintenu, les congréganistes chassés, l'instituteur laïque attendu, refus de subvention de la ville à notre œuvre des vieux papiers, parce que le curé y a la haute main, le garde champêtre lui-même ébranlé dans son poste. Où allonsnous ? Dieu juste!... La société n'en a pas pour huit jours. Ah! tu vas bien, j'ai fait nommer là un joli maire, mais qu'est-ce que cela fait à M. le conseiller municipal, à M. le conseiller général, car te voilà enfin conseiller général, le but de ton ambition.
— Moi, ambitieux !
— Ah! çà, qu'est ce- que tu deviendrais donc si tu l'étais?
— Je n'ai rien sollicité.
— Il est inutile de discuter, je refuse pour ma part de me prêter à un scandale. Et elle reprit aussitôt : Quand j'y songe, toi, Jacques Aubryet, le fils d'un homme que tout le monde considérait ici, épouser la fille d'un républicain !
— .Ah! çà, tu m'ennuies à la fin, dit Aubryet avec colère, et tu sauras que les républicains après tout valent mieux que les misérables qui ont fait décimer la France.
M""® Boisboissel se retourna violemment, prit les mains de son frère et le regardant dans les yeux :
— Et aussi, n'est-ce pas, que les hommes fidèles à l'honneur de leur drapeau, et à la mémoire du roi ; et comme il ne répondait rien, elle s'exalta davantage
et elle eut un cri d'indignation. Alors tu as tout oublié, la piété de ta mère, les convictions de ton père, l'éducation de ta jeunesse, les souvenirs de notre sainte maison, tu es deveuu républicain !
Il haussa les épaules.
— Ma chère sœur, sois donc convaincue une bonne fois d'une chose, dit-il à la fin, c'est que républicain, bonapartiste, légitimiste, tout cela ne signifie absolument rien, et n'existe même pas. Il n'y a que deux partis dans le monde, les honnêtes gens et la canaille. Tu veux bien admettre que je reste dans les premiers.
— Je n'en sais rien, du train dont tu vas.
— Merci, je suis déjà habitué à l'injustice et à l'ingratitude humaines.
Il dit très bien cela, Jacques, on eût pu croire qu'il était déjà ministre.
— Il y en a encore deux autres, poursuivit-il, les intelligents et les imbéciles, je suis toujours dans les premiers.
— Si je te comprends et pour me résumer en un mot, reprit vivement M™® Boisboissel d'un ton qui ne souffrait pas de répHque, les canailles, ce sont les communards, et les imbéciles ce sont les conservateurs. Les communards, ceux qui font flamber finance, les conservateurs, ceux qui ont gardé le culte dupasse, la mémoire des grands faits historiques de la France, qui croient en Dieu et en sa sainte église; toi tu planes rayonnant au-dessus des partis, tune veux rien b'rûler, mais tu laisses tout abattre, tu te paies de grandes phrases, tu ne veux rien du roi ni de la vraie république, et tu serais même^ par parenthèse, très embarrassé de dire ce que tu veux, car tu répudies les assassins, mais tu acceptes les assassinats. Joli parti que le tien,
344 EWTRE AMIS.
si ce n'est pas celui de la canaille et des imbéciles, c'est sûrement celui des fous et des dupes et qui, plus que tous les autres partis, nous mènera directement et plus rapidement aux grandes catastrophes.
— Ma chère sœur, je n'ai jamais entendu dire que le capitaine qui monte sur le pont d'un navire et flaire le vent dans le péril de la tempête, soit une dupe, alors même qu'il se trompe, et qu'il soit appelé à être vaincu par les éléments. L'homme sage en France aujourd'hui • et qui a le bonheur de n'avoir pas une opinion, toute faite, due à l'influence de son milieu ou de son éducation, doit se montrer doux, patient, conciliant, modéré dans ses actes et dans ses discours, secondant le gouvernement, morigénant tous les partis...
— Tu t'en acquittes déjà bien.
— Raisonnant les impatients, imposant silence aux rancunes et acceptant franchement la république, qui est le seul gouvernement possible en France aujourd'hui' et pour toujours.
— Oh ! tu vas bien, train express, mais prends garde, chauffé à ce point je te préviens, la machine va éclater.
— Ça m'est égal, je vais franchement devant moi, je ne suis ni bonapartiste, ni orléaniste, ni légitimiste, ni républicain, mais conservateur de ce qui est, parce que c'est la chose la meilleure, et dans tous les cas la seule chose possible. Je trouve aussi qu'il est plus juste de donner satisfaction aux appétits d'un peuple qui a longtemps souffert, aux besoins d'une grande nation, cruellement éprouvée, qu'aux rancunes des partis tombés et aigris.
— Mon frère, dit M^^ Boisboissel rouge de colère, il n'y a plus rien de commun entre nous.
— En politique.
— En toutes choses, je quitte cette maison, j'irai vivre seule, et de ma vie je ne te reverrai.
— Voyons, remets-toi, ma sœur, causons raisonnablement.
— Raisonnablement, tu as prononcé le mot, car
depuis une heure tu ne dis que des fohes. Et quand
je songe que c'est moi qui t'ai mis à même de puiser
'de tels principes^dans de mauvaises fréquentations et
à même surtout de les mettre en pratique...
■ — Voyons, ma sœur, dit Jacques, dont la bonne humeur ne s'était pas encore complètement altérée, veux-tu faire de moi un mari ?
— Je mettrai plutôt le feu à la mairie.
— C'est ainsi? eh bien, ma chère sœur, je m'arrangerai pour me passer de toi.
. Jacques sortit, quelque peu ému, et se dirigea aussitôt du côté de la petite maison du docteur Despinois.
Le digne homme fmissait de déjeuner ; ils allumèrent un cigare, ils causèrent de choses et d'autres, puis à brûle-pourpoint, Jacques un peu hésitant dit :
— Monsieur Despinois, j'ai l'honneur de vous demander la main de votre fille.
L'imprudent, la victime paraissait justement dans l'encadrement de la porte. Elle ne pouvait plus mal ou mieux tomber. Elle fit mine de se retirer.
— Reste, ma fille, lui dit le docteur, qui se tournant vers Aubryet: ma foi, mon cher monsieur, dit-il, vous m'aviez fort embarrassé et je ne savais que vous répondre, voici quelqu'un qui me sauve à propos, arrangez-vous.
— Mais cela ne se fait pas ainsi, murmura Jacques, la gorge serrée.
— Parbleu! cela va sans dire et c'est ce qui constitue roriginalité de la situation.
La jeune fille s'avançait au milieu delà pièce.
— C'est tout arrangé, dit-elle, je refuse.
Le docteur eut un geste d'étonnement et Jacques Aubryet un cri de douleur qu'il eût peine à contenir. Il lui prit la main et la regarda dans les yeux.
— C'est sérieux? dit-il.
— Très sérieux.
— Alors, c'est fini?...
— Fini... à moins que . . . écoutez-moi . . . Monsieur Aubryet, j'ai fait un serment, serment d'enfant gâté si vous voulez, mais auquel je resterai fidèle, je me suis jurée de n'épouser qu'un député.
Jacques pâlit.
— Je vois que cette fois, il faut décidément y renoncer.
— Pourquoi ? devenez député, les élections vont avoir lieu dans quelques semaines.
— Vous savez bien que ce n'est pas possible, et si vous étiez disposée à m'aimer un peu...
— Je vous aimerais beaucoup... si vous étiez député.
— Vous êtes une méchante, une ambitieuse, je ne vous suivrai pas sur ce terrain, vous savez bien que le député de cet arrondissement, est l'honorable M. Grimaldi.
— Qui ne parle pas, et vote mal ; or, si un homme comme vous, maire influent, conseiller général...
— Alors il faudrait un républicain ?
— Eh bien, ne l'êtes-vous pas? Dans tous les cas, vous pouvez le devenir. Il est toujours facile...
— Jamais, Monsieur Despinois, dit Jacques Aubryet, se tournant vers le docteur et lui serrant la main, croyez à tous mes regrets et à la persistance de mon amitié.
— Je n'y puis rien, mon cher maire, je n'y puis rien, cette enfant-là a sa marotte, il lui faut son député, donnez-le-lui.
— Et un député de l'extrême gauche, n'est-ce pas? Le docteur se pencha à l'oreille de Jacques:
— Elle se contenterait d'un centre gauche pour le moment.
— Ah ! pour le moment.
Il ne rentra chez lui que fort tard ce soir-là, et demanda aussitôt M"^® Boisboissel, qui par extraordinaire n'était pas encore au lit.
— Ma chère sœur, lui dit-il, nous sommes, paraît-il, à la veille d'élections générales.
— Tu dois le savoir mieux que moi, puisque tu es devenu si fort en politique.
— J'ai envie de me porter contre M. Grimaldi.
— Toi, député! ah çà, deviens-tu fou, qu'est-ce que tu as fait pour cela ?
— Qu'a fait M. Grimaldi?
— Il l'est depuis vingt ans.
— C'est juste, c'est une raison cela ; il est vrai que s'il n'avait rien fait avant, il n'a jamais rien fait depuis, mais ce n'est pas là la question et je n'ai pas à m'occuper de la valeur de l'honorable M. Grimaldi. Ce qui est en cause ici, c'est moi, et je te demande ton avis sur ma candidature?
— Mais elle est absurde, le peu de crédit que tu as, tu vas le perdre.
— Et pourquoi?
— Parce que tu ne seras pas nommé. M. Grimaldi à tort ou à raison a. la confiance des électeurs. D'ailleurs, c'est U!i homme très bien, riche, posé, fidèle...
— Oui, je sais tout ce que tu vas dire, interrompit
Jacques Aubryet, aussi je n'ai pas l'intention de solliciter les électeurs de M. Grimaldi, mais bien, de me présenter comme candidat de l'opposition.
— L'opposition, tu as dit' l'opposition ! tu oserais, toi, Jacques Aubryet, le fils de notre père, donner ton nom en pâture à la basse classe de ce pays !
— Ma sœur, pas de gros mots ; si tu ne veux pas me seconder, tu resteras neutre, voilà tout.
— Rester neutre !... mais je te ferai une guerre effroyable, je te démasquerai, je déclarerai à qui voudra Tentendre que cette candidature est une honte pour le nom que nous portons.
— Eh bien, c'est convenu, dit Aubryet, tu feras ce que tu voudras, tu m'ennuies à la fin ; quant à moi, j'agirai comme je l'entendrai.
— Oh ! mon frère, oii vas-tu?
Il avait son chapeau sur la tête et la main sur le bouton de la porte.
— Chez mes électeurs ! répondit-il.
Un mois après, l'honorable M. Grimaldi était blackboulé et Jacques Aubryet passait sur la hste avec une majorité de plus de deux mille voix.
Quel triomphe !
M"'* Boisboissel, en apprenant ce résultat, faiUit se trouver mal, mais se remettant aussitôt, elle se jeta au cou de son frère avec des sanglots.
— Eh bien, tant mieux, dit-elle, il vaut mieux qu'il en soit ainsi. Ce Grimaldi était décidément trop vieux,
il faut des jeunes gens à la Chambre, tu y représenteras l'élément campagnard bourgeois ; Jacques, tu seras beau à la tribune, je brûle de t'entendre.
— Je parlerai peu.
— Oui, mais si bien.
— Vous nous ferez rendre toutes nos libertés, dit le docteur Despinois.
— Les libertés nécessaires, appuya M""^ Boisboissel. Et se tournant vers M^'^ Despinois qui avait
accompagné son père dans sa visite, Jacques dit :
— A quand notre mariage?
— Quand vous serez validé.
— Rien à craindre, j'appartiens à la majorité.
— Ah oui, où siégerez-vous?
— Sur la montagne.
— Tout en haut?
— Non, pas précisément, un peu au-dessous.
— Mais c'est parfait, s'écria M^^*^ Despinois. Madame, dit-elle à M"^^ Boisboissel, vous aviez donné un maire à Château-Gontier, pardonnez-moi d'avoir donné un républicain à la France.
— La France n'a rien gagné de plus, répondit M'"'^ Boisboissel avec un sourire malicieux, mais empreint d'une grande bonté, elle avait déjà un honnête homme.
Et se saisissant des mains de la jeune fille, l'embrassant sur le front, et la poussant doucement dans les bras de son frère :
-7- Nous avons été toutes les deux ambitieuses, mademoiselle, dit-elle, mais vous seule tirerez avantage de tout ceci, car vous y gagnez un bon mari.
Eugène MORET.