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LEGENDE HISTORIQUE

Le voyageur qui, après avoir visité les petites villes d'Arpajon et d'Albert, dont Taspect offre un cachet assez antique, consulterait les travaux des géographes et des historiens antérieurs au siècle dernier, serait fort surpris de n'y point trouver la moindre trace de ces deux localités, qui pourtant ne manquent pas d'une certaine importance. C'est que la fantaisie a passé par là et que leurs noms nouveaux ont fait oublier leurs anciennes dénominations. Le chercheur n'est pas moins dépaysé que ne le sera dans quelques années celui qui, le plan de Paris à la main, voudra s'orienter et retrouver les rues et les monuments de la capitale d'il y a vingt ans. C'est donc un devoir pour l'archéologue de fouiller le passé et d'y rechercher des traces qui tendent de plus en plus à s'efiacer. Tel est le but du travail dont nous avons publié Tan dernier la première partie sous le titre de marquisat d'ancre, dans le volume intitulé : CHACUN LA SIENNE, qul a paru, comme celui-ci, sous la patronage du comité de la Société des gens de lettres. Nous avons placé en tête de cet article le mot légende

malgré le sens, détourné de sa racine, qu'on lui donne aujourd'hui très souvent. Mais jusque dans ses détails, notre récit est complètement véridique.

A quelques lieues au sud de la capitale, sur la route d'Orléans, le voyageur, après avoir passé au pied des ruines du château de Montlhéry, aperçoit devant lui un joli vallon et de fertiles prairies. La ceinture de coteaux environnants n'offre que trois échancrures : rOrge, et une toute petite rivière que les géographes appellent, je crois, la Remarde, débouchent dans la vallée parles deux issues de droite et sortent ensemble par celle de gauche ; car elles viennent de confondre leurs eaux, en traversant le vallon. Dans cette position riante, au confluent des deux rivières, s'élevait au moyen âge une petite ville, ou plutôt une place forte, comme l'indiquait son nom latin Castrum, d'où la traduction française avait tiré celui de Châtres. Une fatale ressemblance de nom Ta fait souvent confondre avec la capitale du pays Ghartrain et les historiens l'ont maintes fois dépouillé, au profit de sa rivale, des titres qu'elle aurait pu revendiquer pour figurer avec illustration dans nos annales.

Jamais, en effet, cité n'avait mieuxjustifié la dénomination guerrière qu'elle portait. D'épaisses murailles, de nombreux bastions, de hautes tours attestaient sa force. Chef-lieu féodal d'un territoire appelé dans les vieux chroniqueurs Pagiis Castrensis^ elle avait joué un brillant rôle dans les guerres acharnées des successeurs de Charlemagne. Plus d'une fois, les remparts de Châtres arrêtèrent comme une digue les flots des aventuriers normands, dont les bateaux remontaient la Seine et l'Orge. Plus d'une fois, ils les contraignirent à rebrousser chemin et firent ce que n'avaient pu faire

ni les armées royales, ni les murs de Paris, vaillamment défendus par le comte Eudes et par Tévêque guerrier Gauzelin.

En 1227, saint Louis, à la nouvelle de la conspiration du comte de Champagne et de quelques autres puissants vassaux, alla se réfugier à Châtres avec la reine Blanche, sa mère. En sûreté derrière les murs de cette forteresse, il attendit que les Parisiens vinssent le chercher jusqu'à Bruyères-le-Châtel.

Pendant les guerres de l'invasion anglaise, au XIV® siècle, la petite ville de Châtres eut une existence, sinon plus agitée du moins plus désastreuse. Elle fut brûlée en 1358, par le roi de Navarre, et à peine commençait-elle à renaître de ses cendres qu'elle tomba sous les coups du Prince Noir. Les habitants surpris à l'improviste, cherchèrent un asile dans l'église du bienheureux saint Clément. Mais ce patron de si bon augure, ne put rien en leur faveur sur l'esprit du prince de Galles. Les malheureux bourgeois réfugiés dans une tour, y périrent presque tous parle fer ou par les flammes. Pour se reposer de cette sanglante exécution, Edouard séjourna quelque temps au château de Chanteloup, charmante résidence, qui était voisine des portes de la ville, et dont les rois Philippe le Bel et Philippe le Long avaient fait leur maison de plaisance.

Les troupes de Louis XI campèrent sous les murs de Châtres, en 1465, et s'y préparèrent à cette célèbre bataille de Montlhéry, oii les deux partis, vainqueurs et vaincus à la fois, s'enfuirent dos à dos à plus de dix lieues de distance.

Henri IV, obligé de reconquérir son royaume, s'empara de Châtres presque sans coup férir, grâce aux

intelligences qu'il avait eu soin de ménager dans la place, 011 l'appelaient les vœux de la majorité des habitants.

Sous Louis XIV, cette ville fut le théâtre de plusieurs épisodes des guerres de la Fronde.

Enfin, au commencement du dernier siècle, une chanson non moins populaire que celle de Malborough et de la Palisse, vint mettre le sceau à sa célébrité.;

Elle commence par ces deux vers :

Tous les bourgeois de Châtres Et ceux de Montlhéry, etc.

D*oii vient que cette cité, naguère si illustre, ne figure plus sur aucune carte? D'où vient qu'elle n'est mentionnée par aucun géographe moderne ? Gassini lui-même, l'exact et pointilleux Gassini ne daigne pas nous en garder le souvenir. Un fait pareil à celui de Sodôme et de Gomorrhe Taurait-il donc réduite en cendres ? Les désastres de la guerre auraient-ils anéanti cette ville infortunée, au point d'effacer jusqu'à son emplacement de la mémoire des hommes ? La terre, dans un de ses violents cataclysmes, aurait-elle ouvert quelqu'un de ses gouffres pour y engloutir cité, remparts, monuments, le renfermant ensuite sur eux, afin de ne confier à personne son terrible secret ?

Non, mille fois non! jamais Ghâtres n'a été plus florissante et plus peuplée; seulement, Ghâtres n'est plus Ghâtres. Le caprice d'un seigneur a transformé son nom; Ghâtres est devenu Arpajon.

Voici ce que racontent les historiens.

Le marquis Louis de Sévérac, vicomte d'Hauterive, baron de Dolan et seigneur d'Arpajon-les-Milhaud,

avait obtenu de Louis XIV la création de la duchépairie d'Arpajon, formée de ses différentes terre situées en Guyenne, en Rouergue et dans le Languedoc. Mais ce gentilhomme négligea défaire enregistrer ses lettres patentes en temps utile, et son nouveau duché s'éteignit avec lui.

Deux générations plus tard, Louis d'Arpajon, honoré de la faveur du Régent, fit ériger la terre et seigneurie de Châtres, près de Montlhéry, en marquisat, sous le nom d'Arpajon, en mémoire de la pairie de son noble aïeul.

Une longue et vieille habitude prévalut d*abord, les habitants du pays s'obstinèrent à conserver à la ville son ancienne dénomination. L'impérieux marquis s'irrita de cette résistance, tout innocente qu'elle était, et il n'épargna rien pour en triompher. Parcourant maintes fois ses domaines, déguisé en simple vilain, il arrêtait les paysans pour leur demander comment s'appelait cette ville qui était là tout près, à deux pas, et si on lui répondait Châtres, il s'emportait aussitôt, assénait de bons coups de canne au voyageur mal appris, et s'oubliait même parfois, si l'on en croit certains récits, jusqu'à faire fustiger le pauvre diable par sa livrée. Mais si on lui répondait par bonheur Arpajon, son front s'illuminait d'une joie subite; un sourire de contentement effleurait ses lèvres ; il ouvrait sa bourse à son interlocuteur, et l'emmenait même souvent à son château pour le combler de présents, d'éloges et de caresses.

Une semblable ligne de conduite, suivie jusqu'au bout avec persévérance, ne pouvait manquer de porter ses fruits. Châtres, effacé de la carte de France, n'existe plus, même dans la mémoire de ses habitants. 11 faut

toutefois leur rendre cette justice, qu'il n'ont pas entièrement oublié la célèbre chanson de leurs pères; mais l'ignorance historique s'est trouvée dépaysée dans ses rimes, et ne sachant plus à quelle localité faire honneur du refrain, elle a trouvé plus simple, plus naturel, plus commode d'estropier un nom et de chanter :

Tous les bourgeois de Chartres Et ceux de Montlhéry, etc.

Que venait donc faire en pareille compagnie la capitale du pays chartrain ! Que pouvait-il y avoir de commun entre l'illustre patrie des Garnutes et la modeste rivale de Montlhéry? Rien, absolument rien, si ce n'est une ressemblance de nom (1).

L'origine de cette chanson historique, si elle eût été connue, aurait dû cependant garantir d'une pareille confusion.

Dans les dernières années du règne de Louis XIV, lorsque Châtres était encore Châtres, la direction des âmes des fidèles de Saint- Clément était confiée à un vénérable ecclésiastique, vrai type de franchise et de

(1) Avec quelle facilité les erreurs les plus étranges ne se propagent-elles pas? N'a-t-on pas entendu, en juillet 1830, d'ignorants patriotes qui s'égosillaient à crier : Vive la Charte ! avec la persuasion intime qu'ils acclamaient un grand personnage de ce nom, et des patriotes éclairés soutenir, un peu plus tard, que les Orléans descendaient en ligne directe des Valois et nullement des Bourbons ? Depuis un siècle et demi, les curieux de province ne s'entètent-ils pas à donner, dans les jardins de Versailles, la dénomination de Char embourbé au char d'Apollon s'élevant radieux du sein de l'Océan, et celle de Mère aux grenouilles à Latone irritée, changeant ses blasphémateurs en batraciens ?

bonhomie. Un front haut et chauve, une figure large et radieuse, un triple mfinton s'épanouissant sur le rabat, une grande bouche sillonnée habituellement aux deux angles par les rides du plus frais sourire, tout semblait se réunir à dessein dans la physionomie du bon curé Vincent pour en faire un gracieux mélange de naïveté pastorale et d'expansive finesse. Il était si gai, si avenant, si disposé à mêler ses larmes à celles des malheureux, à prodiguer aux malades ses consolations paternelles et religieuses, que jamais il n'était venu à l'esprit d'aucun de ses paroissiens la criminelle pensée de s'apercevoir de ses légers défauts. L'excellent ministre de Dieu mettait son orgueil à embellir son éghse; il y consacrait toutes les modestes épargnes qu'il pouvait prélever sur son humble revenu; et quand il était parvenu à soulager les infortunés qui se pressaient sur sespas, et à se rendre heureux du bonheur des autres, rien ne contribuait davantage à épanouir son âme que l'achat d'un tableau pour la chapelle de la Vierge, l'acquisition d'une statue de saint pour une niche restée vide, la conquête imprévue de vases ou de flambeaux pour la décoration de son maître-autel. Sespropres ressources étaient-elles épuisées, il se décidait à recourir à la bourse de quelque riche gentilhomme du voisinage. C'est alors qu'il fallait voir comme il se montrait ingénieux à réchauffer la pieuse libéralité de ses paroissiens. Puis, l'objet précieux acheté et mis en place, il venait le contempler plusieurs fois par jour avec admiration. Son visage s'illuminait alors d'une clarté nouvelle, ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé, tout en lui respirait une profonde satisfaction.

Un regret néanmoins troublait souvent la béatitude du digne pasteur. La voûte de l'église, dévastée lors de

l'invasion des Anglais, n'avait été réédifiée que dans la partie la plus voisine du sanctuaire. Pour tout le bas de la nef, on s'était contenté d'une réparation provisoire, masquant les fissures et les lézardes sous une épaisse couche de plâtre. Pendant des siècles cet état de choses avait duré. Mais de plus en plus les injures du temps remettaient à vif les plaies saignantes de l'édifice. Le plâtre tombait et les lambris déchirés laissaient, à travers leurs crevasses, les regards des fidèles s'égarer jusqu'au fond des combles, où les hiboux et les chauves-souris avaient établi leur résidence et le théâtre de leurs ébats. Chaque fois que le curé Vincent tournait les yeux de ce côté, il éprouvait un serrement de cœur indicible, et une teinte de mélancolie se répandait sur sa physionomie ordinairement si joyeuse ; mais cette tristesse était de courte durée. Il se hâtait de reprendre sa bonne humeur, afin de dérober à ses paroissiens toute preuve délatrice de ses impuissants regrets .

Il eût volontiers donné un doigt de la main pour faire disparaître de la voûte de son église les traces d'une aussi profonde misère. Mais l'honneur dont jouissait la ville d'être incorporée au domaine de la couronne et de relever directement du roi, la privait de la protection d'un seigneur particulier, dont la richesse eût pu venir en aide à la modeste ambition du curé de Saint-Clément : un hasard y remédia.

Le 4 décembre 1700, jour de Sainte-Barbe, Châtres respirait un air de solennité sans exemple ; dès l'aube du jour, les cloches de la maison de Dieu sonnaient à grande volée; les bons bourgeois habitués à comprendre cet harmonieux langage, accouraient en foule à leur invitation. Le soleil dorait à peine les bords de

rhorizon, que déjà ils avaient tous paré l'intérieur et l'extérieur de leurs demeures, et revêtu eux-mêmes leurs plus beaux habits. Des tentures émaillées de marguerites et de petits rameaux de buis tapissaient les maisons de la grande rue. Sur la place, le lieutenant d'Étampes et les autres autorités civiles en costume de cérémonie, se tenaient debout auprès d'un arc de triomphe. Le curé Vincent, revêtu de ses plus beaux ornements sacerdotaux, et suivi de tout son clergé, s'était placé majestueusement sur les marches les plus élevées du temple. Il murmurait je ne sais quoi entre ses dents, comme un enfant qui craint d'oublier sa leçon, et de temps en temps, après une courte pause, il jetait un regard furtif sur un carré de papier à demi déployé qu'il roulait dans sa main. Point de doute, on attendait à Châtres quelque grand personnage.

C'était en effet un jeune prince de dix-sept-ans, Philippe d'Anjou, le petit-fils de Louis XIV, appelé à recueiUir la couronne d'Espagne, qui allait en prendre possession, et Châtres était le premier relais de ce long et glorieux voyage.

A dix heures du matin, le son du tambour annonça l'approche du cortège royal. Le lieutenant d'Étampes avait, selon cet usage antique et solennel qui rend si pénible le métier de prince en voyage, préparé son discours de circonstance, dont les archives de Versailles nous ont conservé le texte :

« Sire,

« Nous venons mesler notre joye aux acclamations des deux plus puissants peuples de l'Europe, nous

venons nous resjouir avec la France de l'élévation de Votre Majesté au thrône de l'Espagne, et féliciter en votre majesté les Espagnols de leur prochain bonheur d'estre gouvernés par un prince tel que vous. La France, en vous perdant, ne peut que se plaindre de vous avoir fait naître pour le bonheur de nos voisins. . « L'Espagne, dans la perte qu'elle vient de faire de son roy, a de quoy se consoler par le choix judicieux qu'elle a fait de Votre Majesté pour luy succéder dans le gouvernement de ses Estais. La France admire en vous cette fierté noble et cette vivacité sage que l'on vante tant chez elle. L'Espagne trouvera chez vous cette grandeur d'âme et cette gravité modeste qui a esté son partage. La nature a fait chez vous l'heureux assemblage de tant de grandes qualités ! Le sang d'Espagne s'est mêlé tant de fois avec celuy de vos ayeux que vos sujets vous pourront regarder comme un précieux dépôt conservé parmy nous.

« Ces deux grands peuples. Sire, attendent de Votre Majesté de grandes choses que vous devez à la France : un prince qui soit digne de Louis le Grand, votre illustre père, et vous devez à l'Espagne un prince qui soit l'amour de ses peuples. Cette qualité. Sire, renferme toutes les autres ; elle est la seule que doit ambitionner un grand roy ; nous féUcitons par avance les peuples qui vont estre soumis à votre domination du bonheur dont ils vont jouir par vous. Nous allons faire mille vœux pour la durée de nostre empire, et pour la conservation d'un prince si chéri du ciel. »

Ce compliment, aussi fastidieux que plein de flatteries banales, excita, dit-on, quelques signes d'ennui et d'impatience chez le jeune prince. Son front se

rembrunit encore davantage quand, après avoir fait quelques pas de plus, il se trouva face à face avec le curé de Saint-Clément, qui, relevant son surplis, s'était hâté d'enfoncer son manuscrit dans une des poches de sa soutane, et de puiser dans sa tabatière une forte dose d'assurance. Toussant et crachant ensuite à différentes reprises pour purifier et grossir sa voix, le pasteur commença à brûle-pourpoint sa harangue. « Gomme je say(l), Sire, dit-il, il y a longtemps, que les longues harangues sont ennuieuses et que les plus petites sont les meilleures, ainsyje me contenteray de dire à Votre Majesté que depuis son arrivée dans cette ville :

Tous les bourgeois de Châtres Et ceux de Montlhéry.

Viennent en grande haste, Vous chanter aujourd'huy :

Petits fils de Louys, Que Dieu vous accompagne !

Et qu'un prince si bon

Don, don, Cent années par delà, • Là, là,

Règne dans les Espagnes. »

Ce couplet, chanté d'une voix grave et d'un ton inspiré, sur l'air trivial d'un des Noëls les plus populaires de l'époque, obtint un succès immense auprès de la jeune Majesté et de sa royale suite.

(1) Nous respectons scrupuleusement l'orthographe du manuscrit, qui existe dans les archives de la préfecture de Versailles, et dont nous devons la communication à l'érudition obligeante de M. Bre^al, archiviste du département do Seinc-et-Oise.

Quant au curé Vincent, sans se déconcerter le moins du monde, et tout heureux de son triomphe, il présenta au prince son manuscrit, auquel il avait eu soin de joindre une supplique, dans laquelle il lui exposait l'urgent besoin d'une réparation qui ne se faisait que trop apercevoir à l'antique voûte de son éghse.

Une apostille portant ces mots : Bon pour cinquante pistoles, signée : Philippe, roi d'Espagne, nous apprend que la poésie de l'éloquent orateur fut grassement rétribuée.

Cette somme pourvut largement aux dépenses de restauration de Saint-Clément, et le Noël du bon curé, répété à la cour de Versailles et à la cour de Madrid, fut bientôt sur les lèvres de tous les habitants des deux royaumes, car alors il n'y avait plus de Pyrénées.

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