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POURQUOI JE NE SAIS PAS L* ANGLAIS

/es avec une ardeur qui rae valut un doux sourire et lui fit augurer des merveilles de son élève.

Et nous nous assîmes l'un près de l'autre à la grande table, tandis que la bouillotte chantait sur le feu de houille et que le vent qui faisait rage dans la place nous apportait les grincements de l'orchestre de Argyh- Roow.

Argyh-Roow^ était cependant bien séduisant, on y trouvait chaque sqir Marie la Granvillaise, Lilly, Sarah et tant d'autres, toutes jeunes personnes avenantes et de bonne volonté.

Lo directeur, un grand Yankee qui tutoyait tous seshabitués, y avait engagé une chanteuse célèbre qu'il disait venir de Govent-Garden.

Ce n'est pas que la prima dona eût une belle voix; elle chantait de la gorge, ce qui est le grand genre à Jersey, mais elle avait des épaules et une poitrine merveilleuses, ce qui a bien son charme pour ceux qui apprécient peu la musique anglaisç.

Mais que pouvaient les belles épaules de cette opulente fauvette et les sourires de toutes les sirènes d'Argyh-Roow devant la grâce et le sourire d'Anna ?

Elle prit ce qu'ils appellent là-bas le livre par excellence : la bible, et l'ouvrant avec tout le sérieux que comportait la situation, elle étendit sa main fine sur la première page.

Ah! la johe main, les jolis doigts fuselés, les beaux ongles nacrés qui avaient l'air de petits pétales de roses éparpillés sur les pages du livre !

Elle commença, en étendant son doigt sur chaque mot pour m'en faire comprendre la traduction :

« Au commencement. Dieu créa le ciel et la terre. » — Oh! ce n'est pas là ce qu'il a fait de mieux, dis-je.

Et comme elle m'interrogeait d'un regard sévère :

— Ce qu'il a créé de plus beau et de plus parfait, c'est vous, miss Anna.

— Aou! c'était un blasphème !

— Un blasphème, dites une vérité éclatante.

— Oh ! vous, Français, farceur...

Voyez la détestable réputation qui nous suit partout. Ce farceur dans la bouche d'une autre personne, m'eût choqué; mais en disant cela, Anna avait levé son doigt, son doigt mignon en signe de menace et aussitôt sa manche très large, en étoffe souple, était retombée laissant à nu son poignet fm, d'un blanc rosé, marbré de mille petits réseaux bleus sous lesquels on sentait courir le sang, et tout l'avant-bras, rond, potelé, frais comme la neige nouvelle, et appelant les baisers.

Ce fut mistress Hartley qui entra, bonne et souriante comme toujours; elle apportait la théière dans laquelle elle versa l'eau de la bouillotte.

Elle nous regarda avec intérêt, tandis que, résigné, je répétais les premiers mots que miss Anna m'avait fait épeler.

— Apprendrez-vous bien, monsieur? me demanda mistress Hartley.

— Je l'espère, madame, et j'y mettrai tous mes efforts.

— Anna est bien peu sérieuse, elle est bien enfant! Pauvre Anna! c'est elle qu'on accusait !

Elle prit en silence sa tasse de thé et y trempa ses .lèvres en me jetant un regard qui voulait dire : vous entendez.

Je voulus protester, moi aussi, mais je compris bien vite que mon éloquence faisait fausse route et je repris ma leçon. ■•

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Et comment aurais -je su ce que je disais ! Les longues boucles d'Anna frôlaient mon visage; je sentais son épaule contre la mienne ; ses yeux, ses beaux yeux pleins d'une grâce troublante s'arrêtaient sur les miens, longtemps parfois, et toujours un bon sourire accompagnait le regard.

Elle me regardait ainsi lorsqu'elle voulait me faire comprendre une difficulté de prononciation ; alors en exagérant un peu, elle ouvrait toutes grandes ses belles lèvres rouges et montrait ses toutes petites dents fines, qui avaient l'air de perles serties dans des topazes.

Combien de fois, malicieusement, lui demandais-je de me fairerépéter jene sais quelle phrase difficile que je ne pouvais articuler jusqu'au bout.

Je prononçais mal exprès, elle riait aux éclats, elle avait le rire le plus mélodieux que je sache, et en me reprenant, elle faisait toutes sortes de petites moues qui la rendaient plus ravissante encore.

Je jouissais de son regard, je respirais son haleine, et je ne savais plus du tout ce qu'elle me disait.

Une préoccupation bien plus grave que celle de la bible, avait été de passer mon bras autour de sa taille sans l'effaroucher.

Le griffon Bob était venu à mon aide ; un soir, il s'était réveillé si bruyamment, qu'Anna en avait fait un grand mouvement ; je m'étais empressé d'entourer sa taille de mon bras, et je profitai de la circonstance pour la presser tendrement contre moi.

Elle voulut se dégager, elle protesta un peu, mais

j'étais plus brave, je revins à la charge, et je lui fis

comprendre qu'il fallait que je fusse tout près d'elle

pour mieux l'écouter.

Parfois nous oubliions la leçon ; elle s'interrompait

et restait toute rêveuse, et je sentais sous ma main les battements de son cœur.

Et puis elle sortait, tout à coup de sa rêverie :

— Oii en sommes-nous donc? disait-elle.

Le savais-je? J'étais bien plusi occupé à contempler ses beaux yeux voilés alors,, le. profil de son. doux visage, le galbe de son cou oii se mêlaient de petites boucles frisées ; je devinais sous la^robe montante des épaules fines et tombantes,, une poitrine jeune et vierge, plus de trésors que la triomphante prima doua, elle.même, n'en pouvait exhiber à Argyh^-RQOv^-.,

Parfois M™^ Hartley renouvelait sai qpjestion. :

— Apprenez-vous biea?

— Il est bien distrait» répondaitAniia.

0 Anna, à qui la faute ?

Elle s'impatientait quelquefois; un. jour que je. la contemplais en silence, elle me: dit tout. à. coup :

— Mais à quoi pensez-vous donc?

— A vous, Anna?

— A moi ?

— Je vous aime, Anna.

J'essayai de l'attirer vers moiymaiselle se leva et se dégageant doucement, sans colère :

— Taisez-vous! Vous ne. pouvez pas m'aimer et je ne puis vous entendre.. Les Français disent la même chose à toutes les jeunes filles.

— Eh.! que m'importe ce que disent les Français? Ne le savez-vous pas, Anna? Estrce qua mon trouble, mon silence ne sont pas les témoins de ce. que je ressens auprès de vous ? Ne pas vous aimer, est-ce que cela est possible, lorsque depuis plusieurs mois, je vous vois auprès de moi, que je m'enivre de vous, que tous les deux penchés sur le Uvre, je respire votre

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haleine etque voi» cheveux viennent frôler mes lèvres? Comment-ne vous l'ai-je pas dit plus tôt? Ah! bien que tout eaitier au bonheur de vous voir, j'ai toujours douté; de moi, j'ai, toujours craint de vous déplaire et de perdre le bonheur présent. Mais ne Favez-vous pas compris, Anna, et ne l'avez-vous pas permis ?

Ellle s'écarta encore et plongeant sa tête dans ses deux mains, elle éclata tout à coup en sanglots.

— Anna, Anna! m'écriai-je, se peut-il que mes paroles vous causent une telle peine et que mon amour VQXts offense?

Vous méprenez-vous à ce point ?

Je voulus dégager sa tête et poser, pour la première fois, hélas! mes lèvres sur son front, mais elle se tourna vers moi, les yeux mouillés de pleurs et souriant à travers ses larmes.

— Plus tard, monsieur, plus tard nous causerons. — Vous m'en, voulez ?

— Non! je suis toute troublée; je vous crois un honnête homme, mais je ne puis rien vous dire encore. Laissez-moi; ma mère peut venir,, qu'elle ne voie pas mon trouble et mes larmesv

Et comme j'insistais :

— Je vous en conjure, me dit-elle, suppliante.

Je n'eus le temps ni d'obéir, ni de répondre, Bob se précipita à la porte eu aboyant joyeusement, c'était le père Hartley qui arrivait inopinément après avoir passé dmix mois à Dublin.

Anna se jeta dans ses bras, le bonhomme embrassa sa fille comme je l'eusse bien embrassée moi-même, et. s'il aperçut les larmes. d'Anna, il les mit sur le compte de l'émotion causée par son retour.

Ma présence était bien inutile; je me retirai en mau-

dissant le beau temps qui avait permis au paquebot de Southampton d'entrer ce soir-là dans le port.

Les leçons ne furent plus reprises ; de grands préparatifs se firent dans la maison. Anna, sévère et grave, m'apprit que son sort était décidé ; un frère de sa mère était revenu très riche de Sydney; cet oncle avait un fils et le mariage était résolu ; il s'agissait de l'avenir de ses parents qui devenaient vieux et qui étaient pauvres, etc., etc.

Elle eut pu parler longtemps, j'écoutais sans l'interrompre, admirant avec quelle facilité les jeunes filles se transforment et deviennent sérieuses.

— Une autre vous apprendra l'anglais.

— Les autres ne seront pas vous, Anna, dis-je en considérant encore ce beau visage tant aimé et ces trésors que je perdais.

Allons! soyez heureuse, Anna, avec l'Irlandais; je souhaite de grand cœur que le whiskey ne soit pas pour vous un rival perfide.

C'était lâche, mais les amoureux ont si peu de raison.

Je ne sais pourquoi, du reste, mais je rie puis me figurer un Irlandais, galant, empressé, capable de rendre aux femmes ce culte déhcat qui leur est dû.

Miss Anna me regarda d'un air triste, mais ne me répondit pas.

Je quittai la maison le soir même, ne voulant pas passer un jour de plus sous le toit de miss Anna, ne voulant pas surtout me trouver face à face avec son fiancé.

Je revins à Paris où je vécus pendant deux mois comme une âme en peine, toujours obsédé par le souvenir de mon adorable maîtresse d'anglais.

Un jour, obéissant à je ne sais quel fatal pressenti-

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ment, je retournai à Jersey, je voulais revoir une dernière fois ce cher séjour d'où j'avais emporté des souvenirs si cruels et si doux, je voulais repasser encore sous les croisées de celle que j'avais tant aimée, jeter un dernier regard sur cette maison où s'étaient écoulés de si délicieux instants.

Mais, à peine débarqué sur le port, au milieu du bruit de l'arrivée des passagers, des colis qu'on débarquait et du sifflet strident du steamer, j'entendis une voix terrible qui dominait tout ce bruit, une voix que j'entends encore et qui criait :

« Demandez le journal contenant la mort de mistress Z . . . »

Mon front se mouilla d'une sueur glacée, et je restai sur place comme pétrifié.

Je n'eus que la force de tendre la main vers le crieur maudit et je lus avec horreur le récit suivant :

c( Un affreux événement vient de jeter la consternation dans notre ville. Une jeune femme d'une remarquable beauté, mariée depuis un mois à peine à un riche Irlandais, M. Z..., s'est précipitée hier du balcon de sa chambre à coucher et s'est brisé le crâne sur le pavé.

« La malheureuse, ayant cru devoir adresser des remontrances à son m.ari rentré chez lui en état d'ivresse, ce dernier l'aurait frappée au visage. C'est à la suite de cet acte d'odieuse brutalité que la pauvre jeune femme s'est laissé entraîner à cette funeste résolution.

« Ses obsèques auront lieu aujourd'hui à midi. »

Il était deux heures !

Je courus au cimetière, un fossoyeur s'en allait, la bêche sur l'épaule, chantant un gai refrain. 11 venait

de jeter les dernières pelletées de terj^e .sur le aorps inanimé de ma chère miss.

Je le priai de me conduire près de la tombe où "v^enait d'être ensevelie cette belle et douce .créature, je m'agenouillai et pleurai longtemps.

Le lendemaia, à la première heure, j:e quittais Jersey.

Je n'y r.e tournerai jamais.

Eugène PAZ.

i£ CRI SUR LA MONTAGNI

Pierre avait pour parents des fermiers à leur aise, Travaillant dur, mais sans que le travail leur pèse, De tout luxe privés, mais pouvant, en hiver, Dans le lar^e foyer aux lourds chenets de fer, Jeter, sans les compter, les sarments et les bûches, N'ayant jamais de-gants, mais du pain plein les huches, Et, quand rentrent le soir bêtes et gens absents, Tenant l'avoine prête aux chevaux hennissant^. Aux travailleurs le broc de cidre blanc d'écuma, Et la marmite avec sa soupe au lard qui fume.

Pierre armait simplement, sans Tnots exubérants. Tout ce qui l'entourait, et d'abord ses parents, Les anciens serviteurs, les gens de comiaissance, Ceux qui devant sa fraîche et forte adolescence, S'écriaient : Je l'ai vu pas plus haut que cela ! Puis le chien qu"Tme i^oue en passant mutila, La chèvre aux bonds joyeux, la vieille jument baie, Enfln, d'une façon vague, mais non moins vî*aie, Le sol natal, le ciel, la plaine, la moisson, La nature, depuis l'oiseau dans le buisson,

Jusqu'à la source au fond du bois, jusqu'à la mare Où le bœuf calme, auprès du cheval qui s'effare, Baigne ses pieds et boit, empourpré par le soir. Que de fois, sur le bord, il est venu s'asseoir, Surveillant moins au fond son grand troupeau qu'un

(âne] Et deux chèvres, menés par la brunette Jeanne!

Un jour, dans le hameau, le bruit s'est répandu Que le sol du pays étant mal défendu Par l'ignorance jointe à la forfanterie, Les étrangers se sont rués sur la patrie, Et que les paysans, des paquets sur le dos. S'enfoncent dans les bois, descendent les cours d'eaux Pour fuir la soldatesque insolente et farouche. Or, comme nul grand peuple au tombeau ne se couche, Qu'ayant contre le sort mis du sang pour enjeu, C'est l'heure de marcher, comptant ou non sur Dieu. Pierre n'hésite pas ; il a dit à son père : Nous sommes des heureux, notre vie est prospère. Faire notre devoir n'en est que plus sacré. Quiconque est jeune et fort doit combattre, j'irai. Le père a répondu : C'est bien parlé, mon Pierre. Quelques pleurs de la mère ont mouillé la paupière, Mais sans plainte à la lèvre ; et, quand il est parti, Quand Jeanne, l'œil hagard, le cœur anéanti. Et lui passant autour du cou sa croix d'ébène, Le fit souffrir au point qu'il ployait sous sa peine. C'est la mère, frappée en son cœur et sa chair, C'est l'âme dont fuyait le rêve le plus cher Avec l'enfant si noble et si beau, son ouvrage, Qui lui souffla 'tout bas à l'oreille : Courage !

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