‹ Entre aimisChapitre 25 sur 29 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Pierre, Jeanne, Nénette endormie.

Le samedi, sept heures du soir. — Pierre rentre de mauvaise humeur. — Il jette sa paye sur la table comme on jette un vieux soulier dans la rue. — Il regarde sa femme de cet air qui veut dire : — Ah!' par exemple, je serais content que quelqu'un se permît de me faire une observation ! — Puis il marche de long en large, s'arrêtant de temps en temps pour parler.

Pierre. — Le souper n'est pas prêt. Ça devient une habitude ! Qu'est-ce que ces guenilles font sur ces cordes? La journée n'est peut-être pas assez longue pour les faire sécher! Auguste n'est pas revenu. Il s*y

prend de bonne heure pourdevenir un vagabond. C'est de ta faute ! Jamais une taloche. Ça le casserait !

Jeanne^ surveillant la marmite qui bout sur le poêle. (A part.)

— Je pourrais bien lui répondre que si je suis en retard pour le souper, c'est que j'ai passe une heure à dorloter la petite qui est malade ; que si le linge n'est pas sec, c'est que je n'ai fini de le laver qu'à une heure de l'après-midi ; etque, si Auguste court les rues, c'est plus souvent pour le compte de son patron que pour le sien. Mais je ne dis rien. J'aime mieux laisser passer la bourrasque.

Pierre, — Tu n'es pas bavarde ce soir. On voit bien que tu es dans ton tort. Quand tu as raison, le diable ne t'arrêterait pas.

(Il prend une chaise, la caHjpe ideyant le ;poêle en en faisant craquer les pieds, et se met à cheval dessus, les bras croisés sur le dossier, la tête enfoncée, l'air farouche. Un silence.)

Jeanne, — Pierre !

Pierre^ sans relever la tête. — Quoi?

Jeanne. — Qu'est-ce que tu as'?

Pierre, — Je n'ai rien .

Jeanne, — Mais si, tu as quelque chose.

Pier.re.. — Eh bien! oui, j'ai quelque xjhoaa. J'ai^.. j'ai que l'année 'va finir, et que c'est bête'!

Jeanne. — C'est bête, quoi?

Pierre. — La vie que je m'ène depuis que je vois commencer et finir les années. Je me lève de grand matin,; je m'éreinte tant que .dure ie jour.; le soir, je «entre et je me iCdmche. £X c'.est Jj^Dis^ceat rsoixanteoinq fois .de. suite la mêiEie chose. Il .y en^a qui font de bons dîners, qui boiveat du vin cacheté, qui vont -au

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spectacle, qui voient du pays. Moi, je travaille. Et puis encore? je travaille. Et puis toujours? je travaille. Où est la satisfaction? Si encore je pouvais me dire : « Ça te profite, mon bonhomme ; tu sues, mais tu amasses; quand tu seras "vieux, tu te reposei^as. Mais non. C'est à peine si j'arrive à faire toucher les deux bouts, et, quand le terme de janvier arrive, ma toquante est deux fois sut quatre forcée de se rappeler le chemin du clou. Il ne m'est seulement pas permis d'être malade : la smala crèverait de faim. Est-ce vrai?

Jeanne. — Eh ! sans doute, c'est vrai. Mais que veux-tu y faire? Est-ce que tu t'imagines que je-suis mieux partagée? Tu te lèves de bonneheure, mais je suis debout avant toi pouT te faire chauffer ta soupe. Quand tu es parti, c'est le tour d'Auguste; ensuite c'est celui de Nénette; ensuite c'est le ménage. Ça n'est pas beau, ici; Taïson de plus pour que ça soit 'propre, ^e lave, je raccommode, je couds, je fais tout moi-même, tu le VDis^bien, et je trouve encore moyen de gagner mes dix sous à travailler pour la confection. Est-ce que j'en suis plus avancée? Est-ce que j'ai seulement unerobe à «me meltre? Est-ce que je m'amuse toute la journée là, a aller, à venir, à cuisiner, à rapetasser ? Ah ! si j*avais su tout cela quand j'étais jeune fllle !...

Pierre. — Tu ne te serais pas mariée ? Tu aurais aussi bien fait î

Jeanne. — Je ne dis pas ça. Mais franchement la vie est trop bête. Petite fille, on me faisait porter mes frères qui tétaient plus lourds que moi et on me battait quand je les laissais tom'ber; apprentie, on ne me donnait pas à manger mon soûl....

Pierre. — Moi, on me donnait des coiips de pied...

Jeanne. — A dix-huit ans, je t'ai rencontré. Auguste

est venu que je n'en avais pas vingt. En cherchant bien, qu'est-ce que je trouverais de bon? Le jour de ma première communion ? Ma robe avait les manches trop courtes. Le jour de nos noces? Tout le monde était après moi à m'embêter. Depuis, ça n'est pas un reproche , mais la peine l'a toujours emporté sur le plaisir.

Pierre. — Je savais bien que tu serais de mon avis. Vois-tu, Jeanne, dans ce monde, l'argent est tout, le travail n*est rien. Il y a des farceurs qui vous disent : « Épargnez, assurez-vous, placez votre argent à une caisse pour quand vous serez vieux. » Mais, pour placer son argent, il faut en avoir, et nous sommes obhgés de regarder à deux sous, tu le sais aussi bien que moi. J'ai beau me tourner de tous les côtés, je ne vois rien. On ne devrait jamais penser à ces choses-là, ça rend fou. Il y a des moments oii l'on enverrait tout promener. Je suis comme ça ce soir. Pour un rien, j'irais voir ce qu'il y a au fond de la Seine. Ça serait toujours moins embêtant que de vivre comme je vis !

Jeanne. — J'ai eu souvent de ces idées en retirant mes fers du fourneau. Le feu était rouge et le charbon sentait. L'envie me prenait de boucher les fenêtres et de me coucher sur le lit, avec ma Nénette dans mes bras. La pauvre enfant ne sera pas plus heureuse que moi. Peut-être elle le sera moins.

Pierre. — Voilà ce qui s'appelle fmir gaiement l'année.

Jeanne. — Ce n'est pas notre faute, n'est-ce pas, si les uns ont tout et si les autres n'ont rien. Nous n'avons pas de reproches à nous faire...

Pierre. — A quoi cela nous sert-il?

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