SCÈNE II
Les MÊMES, Auguste.
(Il entre en courant. Il est rouge, essoufflé. En voyant la mine de son père et de sa mère, il s'arrête court et retire sa casquette.)
Auguste. — Bonsoir, p*pa. Bonsoir, m*man !
(Il remet sa casquette, leur tourne le dos et va au petit lit de sa
sœur.)
— Bonsoir, Nénette.
Nénette, réveillée en sursaut, pleurant. — Heu ! heu ! heu !
Auguste. — Oh! la grande dinde, qui pleure ! Veuxtu bien te taire ! Veux-tu bien faire risette tout de suite !
Nénette, riant. — Hi ! hi ! hi !
Auguste. — A la bonne heure ! C'est comme cela que je te veux : grande fille et comprenant la plaisanterie, hi! hi ! hi! Rit-elle bien ! Je riais comme ça à son âge. C'est bête les enfants ! Nénette ! Comment est-ce que je m'appelle ?
Nénette. — Tu t'appelles frérot.
Auguste, — C'est évident. Mais de mon autre nom?
Nénette. — Guste Palu.
Auguste, — Pour Auguste Lapalud, ça n'est pas mal ! Il y a progrès. Récompensons l'élève. Mademoiselle, aujourd'hui samedi, jour de paye pour ceux qui sont payés, le patron, qui ne me paye pas, m'a donné dix sous. Devinez ce que j'en ai fait? D'abord, j'ai acheté un porte-monnaie pour m'man, qui a toujours beau-
coup d'argent. Ça te fait rire, sans-cœur ! Mais, motus, entends-tu, jusqu'au 1®^ janvier. Ensuite tu jaseras si tu veux. J'ai aussi pensé à toi. Regarde ce que je t'apporte.
(Il .tire un petit maréchal^fercant d'un sou, avec son .marteau .fiché dans. la -poitrine, qui.se lèv.e et se baisse .à volontéi)
Néuette, étendant les. mains ^vec avidité.. — Pour.IXLûi.
Auguste. — Si vous êtes sage.
-Nénette, — Je suis sage. Je dors.
Auguste. — Je ne t'en demande pas tant. Embrassemoi. M'aimes-tu?
Nénette. — Oh ! oui, oui.
Auguste, — 'Voilà le maréchal, 'lemaréchal de "France, le seul et unique maréchal ! Il est en bois et il va sur l'eau! Tableau ! Prix : cinq centimes, un sou! Prends garde de le casser !
(La petite tient le joujou; elle le regarde en extase. La curiosité agrandit ses yeux. Tout à coup, elle le -pose devant elle et se 'met à taper ses mains l'une icontre l'autre. Son îuère lui .fait risette. Tous deux ont l'air <eHchanté,)
Jeanne. — Les as-tu vus?
Pierre, — Oui, les pauvres enfants ne savent rien de rien. Ils s'amusent.
-Jeanne. C'est toujours ça ûe pris. N'est-xîe pas
heureux qu'ils s'aiment ainsi'! Tu disais qu'Auguste était un vagabond. . .
•Pierre. — Moi ? Je n'ai pas dit cela. J'ai dit que... plus 'tard... peut-être... on ne sait "pas... Voilà ce qxfe j'ai dit. G'eât 'comme toi qui voulais que la petiote fût
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malade. Elle se porte comme un charme. Regarde les bonnes joues !
Jeanne. — Et les mains donc ! Et les pieds ! C'est un amour, c't'ange-là.
Pierre. — Le fait est qu'elle n'est pas mal. Elle te ressemble vaguement.
Jeanne. — Ton fils te ressemble aussi, mais en mieux. Bon, la soupe est prête. Auguste, as-tu faim ?
Auguste. — Non, m'man. C'est égal, je mangerai tout de même. Je vas porter mon assiette à côté de la petite sœur pour qu'elle ne crie pas.
Jeanne. — Je te dis qu'ils s'adorent. Elle n'est contente que quand il est là.
Pierre y à genoux devant le berceau. — Mais c'est que c'est vrai qu'il est très bien le maréchal, et ressemblant î On lui mènerait un cheval à ferrer !
Nénette, — Papa.
Pierre. — Hein! Gomme elle me connaît ! Dis donc, la mère, on voit tout de suite qu'elle n'a pas été changée en nourrice, celle-là. (Il rit.)
Jeanne. — Que t'es bête 1 Te voilà bien! (Elle rit.)
Pierre. — C'est les enfants !
Tony RÉVILLON.
La loi du 16 juillet 1850 restera célèbre par l'amendement, adopté sur la proposition de MM. de Tinguy et Laboulaye, qui prescrivait que tout article de journal devrait être signé par son auteur, s'il avait trait à la discussion politique, philosophique ou religieuse. Cette disposition était étendue aux articles dans lesquels seraient discutés des actes ou des opinions des citoyens et des intérêts individuels ou collectifs. Cette énumération embrassait, on le voit, tous les articles.
Les feuilletons littéraires, cependant, n'y étaient pas mentionnés. Mais si les romanciers trouvèrent une grâce qu'ils ne réclamaient pas, puisque de tout temps ils ont tenu à honneur de se faire connaître, l'Assemblée nationale leur infligea, dans la même séance, une peine à la fois injuste et inutile.
L'article 14, — autre amendement adopté sans raison plausible, — disposait que tout roman- feuilleton publié dans un journal ou dans son supplément serait soumis à un timbre d'un centime par numéro : c'est par exemplaire qu'entendait le législateur, et ce centime, qui paraissait peu de chose, grevait chaque nu-
méro du journal d'un droit de dix francs par mille exemplaires.
Ce nouvel ordre de choses jeta un grand émoi dans le camp des directeurs de journaux, et par suite dans celui des romanciers. Un journal, .alors comme aujourd'hui, voyait un grand élément de succès, sinon le principal, dans le nom du feuilletoniste en vogue : concession nécessaire à tant de lecteurs, et surtout de lectrices, que les destinées de leur pays intéressent médiocrement, mais que les aventures d'Anatole et de Goralie tiennent sous un charme infaillible et quotidien.
Bon nombre de journalistes cherchèrent à éluder la loi,, pour éviter cet impôt onéreux. Quelques-uns continuèrent à publier en feuilleton, des mémoires,, des voyages, des récits soi-disant authentiques.
L'imagination n'y perdaitrien; car ces articlesn'étaient autres que des romans sous une forme déguisée. Mais le fisc, qui se voyait frustré, suivait tout d'un^ œil sévère et vigilant. Les inspecteurs de la presse entendaient que les personnagesr mis. en scène existassent.bien en chair et en os ; quelques-uns même allèrent jusqu'à réclamer la production de leur certificat de vie dressé en bonne forme.
La. mine nouvelle: n'était donc pas facile à exploiter. Comment remplacer, cependant,, les romans qui attendaient dans les cartons; l'avenir prochain où. l'article 14 serait abrogé?
Cette situation éveilla. la sollicitude, du garçon de bureau d'un grand journal, qui, chaque jour, entendaitson directeur se. plaindre de la pénucie de manuscrits en matière, de feuilleton.
Ce brave homme était locataire d'un M. Pistache qui lui avait rendu divers services. Pour lui témoigner sa reconnaissance, il ne trouva rieii de mieux que de l'en-
gager à. écrire ses mémoires^ l'assurant, qulils seraLent imprimés en feuilleton', dès qu'il les aurait terminés, attendu que ceig.enr-ede copieifaisait à peu.près complètement défaut.
M. Pistache était un ancien négociant frisant la soixantaine, qui avait un tel amour pour son pays qu'il ne l'avait jamais quitté. Cet honnête bourgeois avait bien fait, dans le midi de la Franche, deux ou trois excursions que n'avait marquées aucun incident extraordinaire ; mais l'idée que lui suggéra son protégé lui sourit. Alexandre Dumas avait bien publié, avec un vif succès, ses impressions de voyage, pourquoi donc lui, Pistache, ne publierait-il pas aussi les siennes ?
Il se mit à l'œuvre, sans faire de grands- frais d'imagination, et raconta tout naïvement ses aventures : à Lyon, il avait égaré son parapluie qu'il avait retrouvé à Mâcon; sa montre s'était arrêtée et il avait par suite manqué un rendez-vous; en deècendant de* voiture, il avait déchiré son habit, et ce contretemps l'avait mis dans la nécessité d'en acheter un autre ; en route-, il avait dormi, et pendant le cauchemar; il avait rêvé qu'une bande de brigands assaillait la diligence qui le' transportait. Tout cela lui semblait fort amusant. Il seserait bien gardé de s'écarter de la vérité en vue d'augmenter l'intérêt; il s*en défendait d^ ailleurs, en assurant que tout était réellement arrivé !
Il se sentait d'autant plus rassuré qu'il avait lu son récit.à.sa domestique et que celle-ci avait ri à en perdre la. respiration. C'était bien un succès qu'il allait obtenir. Et comme ces mauvaisesrapsodies formaient un volume assez mince, pour allonger son texte déjà fort prolixe,, il ajoutait chaque jour quelques fastidieuxdétails.
Lorsque M. Pistache, ne trouvant plus rien à racon-
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ter, eut revu la quinzième copie de son œuvre, la trouvant suffisamment polie et repolie, il la remit à son locataire, le garçon de bureau, qui se borna à la déposer dans la boîte du journal.
Le directeur du journal jeta un coup d'œil sur le cahier de M. Pistache, et, fort de cette condition qui permet au journaliste de ne pas rendre les manuscrits déposés et non insérés, il se disposait à le faire flamber lorsque Frontispice vint lui serrer la main.
Nommer Frontispice, c'est dire l'homme de lettres répandu, le faiseur de romans à la plume fertile, brochant la nouvelle, satisfaisant tout le monde par sa faconde, le trésor des directeurs de journaux, l'auteur aimé du bourgeois.
— Vois donc, cher ami, lui dit le directeur, jusqu'oii peut conduire la manie d'écrire ?
Et il lui passa le manuscrit.
Frontispice prit avec indifférence le papier noirci, et au bout de quelque minutes, il s'écria :
— Voilà notre affaire ! ils veulent un être palpable. Nous l'avons. Ce bon M. Pistache ! Mon Dieu, qu'allais-tu faire. Il y a là dix volumes ?
Et sans ajouter un mot, il disparut laissant stupéfié le directeur.
Peu fait aux choses du journalisme, M. Pistache avait la conviction que la publication de son œuvre allait commencer tout de suite. Le lendemain de laremise de son manuscrit, il se leva de bon matin et ne se fit pas faute d'acheter le numéro du journal, s' attendant à y trouver son nom au bas du feuilleton. Et ainsi.
il continua pendant quinze jours, se répétant cette phrase qui lui devint familière :
— Diable ! diable ! Il paraît qu'ils n'ont pas apprécié mes impressions de voyage.
Il aurait dû dire vrai. Il se trompait cependant.
Un mois ne s'était pas écoulé et Frontispice entrait dans le cabinet du directeur, plaçant sur sa table, devant lui,un manuscrit assez volumineux, portant pour titre :