PREMIÈRE PARTIE Yoyage dans la mer de feu
La signature de Frontispice était dissimulée. Les mémoires étaient de M. Pistache.
Ses aventures surprenantes dépassaient en imagination tout ce qui avait été raconté jusque-là, ou plutôt elles étaient la répétition sous une autre forme de faits très curieux, vraisemblables ou non, édités par les narrateurs les plus fantaisistes.
Elles intéressèrent le public. Au cinquième feuilleton, lo tirage était .augmenté de dix mille exemplaires.
M. Pistache n'avait pas tardé à être appelé à la rédaction du journal. Par un acte bien en règle, qu'avait libellé le directeur, il avait autorisé toute correction à son manuscrit qui pouvait recevoir tels développements que jugerait utiles son collaborateur anonyme. Séance tenante, il avait touché le prix de son ouvrage sur quittance en bonne et due forme. Il avait lieu de se féliciter de percevoir ainsi d'avance des droits d'au-
leur, alors que tant d'autres ne les obtenaient que longtemps après la publication de leur travail. Il faut dire que ces droits, une fois payés, étaient des plus modestes.
Gela importait peu à M. Pistache. Mais ce qui le préoccupait davantage, c'était de savoir de quelles corrections il s'agissait: il avait tant de fois remanié son travail qu'il ne comprenait guère que l'on eût à y retoucher.
Il éprouva donc une vive surprise en voyant, dans le premier feuilleton, un sous-titre dont il ne saisissait aucunement le sens. Son étonnement fut plus grand en ne trouvant pas une ligne de lui dans ceux qui suivirent.
Il se rendit, tout irrité, auprès du rédacteur en chef, le menaça d'un procès, et, bien qu'intérieurement satisfait de la tournure que prenaient les choses, il cria assez fort.
Le rédacteur n'eut pas de peine à apaiser M. Pistache. Après quelques courtes explications, celui-ci revint à la raison, et il s'en retourna ivre de joie, quand il eut appris que ses mémoires tiendraient le feuilleton pendant plusieurs mois.
Bientôt il se vit assailli, non par les brigands qui ne l'avaient blessé qu'en rêve, mais par une foule d'amis, de connaissances, qui lui disaient, comme en refrain :
— Pistache, mon ami, dites-nous donc comment vous avez pu échapper au grand serpent boa.
— Mon bon Pistache, les arbres de Sakagosse ressemblent-ils à ceux du bois de Boulogne ?
— Monsieur Pistache, comment se fait-il que vous soyez encore M. Pistache?
Et bien d'autres questions auxquelles il répondait
peu, faute d'esprit ... et de la connaissance des choses qui lui étaient advenues sans qu'il s'en doutât.
Il se mit alors en rapport avec Frontispice et l'implora pour qu'il lui apprit la suite de son histoire. Mais Frontispice, qui en était venu à faire son feuilleton au jour le jour et qui ne savait pas la veille ce qu'il y mettrait le lendemain, l'induisait en erreur sur ses aventures imaginaires. Et le bon M. Pistache, répondant aux interrogations nombreuses qui lui étaient faites, racontait qu'il avait presque été dévoré par un lion affamé, qu'ensuite il avait fait un voyage de trois jours en pleine mer, sur le dos d'une tortue ; qu'un aigle enfin, le prenant en pitié, l'avait transporté sut le sommet d'une montagne, oîi le hasard lui ayant fait casser un morceau de roc, il avait trouvé dans ce monolithe, enfermé là depuis bien des siècles sans doute, un crapaud vivant qu'il avait mangé pour apaiser sa faim et que ...
On faisait cercle autour de lui, et on en arrivait à envier ses malheurs passés, puisqu'ils n'avaient en rien altéré sa santé.
Tous les amis de M. Pistache n'avaient pas le bonheur de le voir. Il y en avait un, Joseph Bristol, qui lisait assidûment ses mémoires, et qui ne prenait jamais sa fourchette, après la lecture du feuilleton, sans répéter au moins deux fois : — Pauvre Pistache !
C'était un véritable ami. Il s'intéressait fort aux pérégrinations du compagnon qu'il avait perdu de vue depuis bien longtemps et il voulait que tout le monde s'y intéressât également. Si bien que son fils, jeune peintre, qui songeait au prix de Rome, ne pouvait dé-
jeûner sans entendre le récit des faits et gestes de M. Pistache.
— Pistache, lui disait son père, a eu des aventures bien extraordinaires. II est surprenant qu'il ait pu survivre à tant de souffrances. Pistache. . .
Le jeune Bristol ne connaissait pas M. Pistache; mais il était au mieux avec Frontispice qu'il avait souvent rencontré chez un de ses amis et avec lequel il s'était lié lui-même ; et il savait que la grande mystification qui émerveillait tant son père était l'œuvre du romancier. Fatigué d'entendre ainsi prendre chaque jour les fictions les plus extravagantes pour parole d'évangile, il imagina de comploter avec Frontispice quelque bonne farce dont son père ferait les frais.
Il alla donc trouver ce dernier.
— Ton Pistache, lui dit-il, est un ancien ami de mon père qui s'attendrit chaque jour à la lecture des vicissitudes étranges que tu fais traverser au bonhomme. Ne pourrais-tu mettre mon père en scène, le faire apparaître dans une situation particulièrement pathétique?
— Volontiers, répondit Frontispice, le nom de ton père donnera dé la vraisemblance au récit, et la censure, aux yeux d'Argus, ne m'accusera pas d'avoir imaginé ce nouveau personnage.
Le jeune artiste promit à Frontispice de le tenir au courant de ce qu'il ferait, et il rentra chez lui d'autant plus satisfait de son stratagème qu'il comptait y trouver l'occasion d'une gageure heureuse, et tirer par là du coffre-fort paternel le subside inutilement soUicité jusqu'alors pour rendre plus attrayant son séjour à la Ville-Éternelle.
L'occasion ne se fit pas attendre. Deux jours après,
son père, de plus en plus enthousiasmé, dit au jeune homme :
— Pistache se trouve en présence d'un lion terrible. Je voudrais être à demain pour savoir comment il s'en délivrera.
— Je ne vois guère que vous qui puissiez l'en délivrer, riposta le jeune homme.
— Allons donc! Sitôt qu'on veut parler sérieusement avec toi. . .
— Mais c'est qu'en effet, je ne vois que vous qui puissiez le tirer de ce mauvais pas; il faut un ami plein de dévouement et vous êtes cet ami. Gageons que ce sera vous.
La gageure tant désirée par l'artiste s'ensuivit, et le J'endemain matin, le père Joseph Bristol lut ce qui suit:
«... J'étais seul (Pistache) dans la forêt. Le lion « continuait à rugir. . . Sans autres armes que ma <c canne, j'allais succomber. Plus de doute, il n'était « plus qu'à quelques pas de moi. Je n'avais nul moyen « de l'éviter, ni de me défendre. J'allais devenir sa € proie lorsqu'un coup de feu se fit entendre.
« Une balle avait atteint au front mon ennemi, qui « roula dans une gorge voisine.
« Mais quel était mon sauveur? Comment, dans ce « lieu désert, avais-je pu échapper à ce nouveau « danger?
« Ainsi je songeais, lorsque j'aperçus à peu de dis « tance mon vieil ami Joseph Bristol que je n'avais « pas vu depuis plusieurs années. . . »
Joseph Bristol n'acheva pas. Il faillit tomber à la renverse, lui qui n'avait jamais quitté le bassin de la Seine.
Il se remit bientôt, finit par rire avec son fils de
cette innocente plaisanterie, et lui accorda le subside j qu'il réclamait. '
M. Pistache devint un personnage important dans l'opinion publique. Une rumeur croissante s'éleva contre le gouvernement aveugle qui n'avait pas su décorer un homme aussi prodigieux. On ne pourrait affirmer qu'il ne le fut pas.
Victor ROZIER.