‹ Entre amis [microforme]Chapitre 11 sur 41 · PT . : D · texte numérisé non relu

PT . : D

la néglige, il perd d'un côté ce qu'il gagne de l’autre; si par incurie et manque de suite il ne surveille pas, en même temps que ses semences et ses récoltes, ses bestiaux, ses granges, ses agrès, ses comptes et sa bourse, il travaille en vain: le résultat de ses fatigues s'écoule par mille fissures, ainsi que l’eau dont un enfant se fatiguerait à emplir un panier,

On parle souvent du luxe qui a conduit nos compatriotes aux États-Unis: je n’y contredis pas. Mais le luxe Pour eux n’a été souvent qu’une autre forme de leur imprévoyance de Bohême. Ils n’ont pas songé À ajuster les dépenses aux revenus, ils se sont endettés chez le marchand, n’ont plus fait leurs paiements annuels, ils ont emprunté sans prévoir qu’en ajoutant des intérêts à des dettes déjà trop lourdes, ils seraient bientôt écrasés; puis, un Jour, ne pouvant plus joindre les deux bouts, fatigués d'efforts Sans Succès et de verser de l'eau fuyante dans un panier, fascinés par un Salaire qu’on Bagne sans autre calcul que de compter le temps requis pour aller du tenement à l'usine, afin de Commencer et de finir au son de la cloche, Ja tâche du jour; tracassés par les créanciers, ils Ont mis à l’encan, vendu

NU

leur terre et levé le pied. A leur condition de maître a succédé la condition de serviteur, à l'atmosphère des champs, l'air empoussiéré de coton, au travail intelligent, un travail mécanique et parfois des besognes épuisantes.

Et la Patrie pleure ses enfants absents.

Mon cher Prévost, tu as vécu à la campagne, tu connais nos habitants autant qu’on les connaît à notre ‘âge: tu sais si je dis vrai. J'ai vu partir de ma paroisse toute une colonie de cultivateurs, dispersés aujourd'hui dans les mines du Michigan et les filatures du Massachusetts: je crayonne ici leur portrait et résume leur histoire. Par bonheur, il y a pour nous consoler la pensée de leur fermeté dans la foi, l'espoir de leurs succès matériels, dans un avenir prochain, et l’œuvre moralisatrice qu’ils accomplissent dans la grande République américaine,

Mount Stephen House, Field.

Enfin, nous sommes sortis de la platitude sans borne des Prairies! Que puis-je t'en dire qui ne soit monotone comme ce pays même ?

TRS QUE à

Çà et là des embryons de villages, légères constructions en bois, précaires comme des Campements. Des monceaux d’ossements blanchis, derniers restes de la race des buffalos disparus devant la civilisation et la chasse à | mort des cow-boys et des constructeurs du k Pacifique-C. Par endroits, tachetant de blanc j la prairie jaunâtre, de grands lambeaux de terrzins, bas, stériles, où ne pousse pas une plante: des fonds de lacs salés qui se seraient

È desséchés.

È Hier soir, je me suis endormi en deçà de Calgary, par une chaleur de tropique. À quatre

heures, ce matin, je m'éveille, frissonnant, gelé : ; je me penche à la fenêtre du pullman et j'aperçois là-haut les neiges et les glaciers qui cou- 3 ronnent les montagnes; et, en bas, dans les F ravins, des cèdres d’une hauteur énorme et ; d’une verdure luxuriante.

el Cinq minutes, et me voilà prêt, emmitouflé dans ma couverture, installé dans le wagon

CURE semger

des touristes. Nous en avons pour trois heures de montée, de course sinueuse à travers les pics et les escarpements des rochers, avant d'arriver au mont Stephen, qui porte en face de nous, tout près, semble-t-il, et toujour:

fuyant, à huit mille pieds dans l'air, son front auréolant sous les rayons de l’aurore.

P.-S.— Je me décide à t’envoyer d'ici ces notes Prises au cours du Voyage. Si j'attends trop longtemps, Je vais les relire et je n’oserai plus te les envoyer du tout.

Pardonne-moi de te forcer à deviner des hiéroglyphes. ‘Songe que j'ai abrégé mon déjeuner pour t'imposer cette tâche, que je griffonne au Crayon sur le coin de la table où le P. Nolin

VOYageurs. J'ai bien dans ma poche une plumeréservoir ; mais la plume - réservoir, comme toutes ces sortes d'instruments perfectionnés par la blague américaine, a pour utilité première et immédiate de faire écrire au Crayon. On l’es- Saie, on la remet dans sa poche, on Jave ses doigts souillés par l'encre qu’elle à bavée, on la montre de temps en temps à un voyageur ébahi, en disant: ‘Avez-vous vu la plumeréservoir nouveau-modèle ? ”? Celui-ci l’admire, Promet de s’en faire donner une semblable Je Jour de sa fête, ou S'allège de cinq ou six dollars

Pour se la Procurer, se salit Jes doigts à son tour, se lave vingt fois et écrit au crayon.

Bientôt il tire Ja merveille de sa poche, la montre en disant : ‘Avez-vous vu...” à quelqu'un qui le gobe, achète Je Nouveau-modèle, essaie d'écrire, se Salit les doigts, se lave et retourne à son rayon. Ah! ce que Je goût des brimborions Curieux en fait acheter de plumesréservoirs! et ce que les plumes-réservoirs en font acheter de crayons!

Je n'ai pas besoin d’en acheter, des ami.

tiés, pour t'en envoyer gros comme Je mont Stephen ; —et ;] m'en reste.

Adieu. Nous Partons et ça me ravit. Il y a déjà longtemps que j'ai découvert en moi une bosse Monstrueuse pour les départs. Ce n’est Pas d'arriver que j'aime, c’est de Partir ; ce n'est pas la prise qui m'enchante, c'est la chasse : mieux vaut Ja pêche que le poisson. Il n’y a rien qui m'attriste comme l’arrivée d’un train n gare; rien que J'aime comme une gare au départ du train.

Dieu veuille qu'après le grand voyage achevé, je parte de cet air content Pour l'éternité! J'imagine sans effort que ma Première arrivée

dans je Voyage de la vie a été triste. A

Page 1