‹ Entre amis [microforme]Chapitre 14 sur 41 · APPLIED IMAGE · texte numérisé non relu

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+ d'enfance que ta lettre fait chanter dans ma mémoire, le silence de la soirée, sous ce ciel plein d'étoiles, avec, à l'horizon, la pourpre foncée d’un couchant qui n’est pas encore éteint, tout cela me berce dans des rêves que je combats et que j'aime.

Je t’écris de la véranda de l’archevêché, assis pres d’une petite table mal d’aplomb, éclairé par une bougie fixée à un chandelier en bois.

M. Jonckau m'a raconté l’histoire des premières missions de l'Ouest et de l’établissement du christianisme dans l’île de Vancouver. C'est extrêmement touchant. On en fera plus tard de belles pages pour l’histoire de l'Église et du Canada.

En 1846, Pie IX partagea en trois diocèses les missions de l'Ouest. Trois des premiers missionnaires de ce pays, trois Canadiens, en furent les premiers évêques. Mgr F.-N. Blanchet eut pour territoire l’'Orégon, dont il était déjà depuis deux ans le vicaire-apostolique. Il fut consacré à Montréal, après un voyage de 22,500 milles à travers l'océan Pacifique, l'Europe et l'Atlantique. — Faut avouer que passer par le Pacifique du nord au sud et doubler le cap Horn, pour arriver à Liverpool,

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puis à Montréal, c’est prendre pour le moins, semble-t-il, un chemin d’écolier. Et pourtant, à cette époque, c'était encore plus facile que de traverser le continent et les Montagnes- Rocheuses, —ces mêmes montagnes que je viens de franchir en moins de deux jours.

Mgr M. Blanchet, frère de l’évêque d'Orégon, fut nommé au siège de Wallawalla. Mgr Demers, consacré en 1847, eut pour diocèse l’île de Vancouver. Il formait à lui seul tout son clergé; pas un prêtre, pas une religieuse pour l'aider dans son apostolat. Ce n’est qu’en 1851 qu'il ramena d'Europe cinq prêtres séculiers. Quelques années plus tard, trois prêtres canadiens et quatre sœurs de Sainte-Anne le suivirent dans sa mission.

J'ai vu l’un de ces trois missionnaires, le vénérable M. Rondeau, ancien professeur au collège de Terrebonne. Il est chargé de la petite mission sauvage de Cawichan, à quelques milles d'ici. Sa seule vie est une prédication. Depuis plus d'un quart de siècle, il vit la vie des sauvages; il s’est fait sauvage iui-même pour gagner ses sauvages à Jésus-Christ.

Nos catholiques raffinés le trouveraient un peu hirsute, mal brossé, anguleux dans ses manières

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et son langage; je le trouve admirable de simplicité et de zèle. Ii m'a raconté, hier, à propos des duretés des Indiens à son égard, des choses d’une bonté attendrissante. Dans son langage métis, il était éloquent sans le savoir, ct plus d’une fois il m'a ému jusqu'aux larmes. L'été, il bêche la terre; ses mains sont calleuses et son visage est tanné par le soleil. Il cultive lui-même des légumes dont il se nourrit, l'hiver, pendant ses courses sur les côtes et dans les forêts.

Malgré ses misères, le P. Rondeau est le plus heureux des hommes.

— Mon régime, me disait-il, vaut bien mieux que la surveillance dans un collège. Ici, c’est la souffrance; là, c'était le martyre!

Et pourtant, il avait alors à surveiller de bons enfants, — du moins je le suppose, — le P. Turgeon, S. J., Taillon, le Dr Desjardins et un des Prévost, je ne sais pas lequel.

— Eh bien, moi, repris-je, en posant au héros, j'en avais quatre Prévost dans ma classe.

— Vraiment! Dans ce cas, mon p'tit père, j'vas dire comme on dit, vous serez betôt mûr pour Cawichan!

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Les quinze cents on deux mille catholiques de Victoria sont desservis par quatre prêtres belges. En l'absence de Mgr Seghers, païti en mission dans l'Alaska, le diocèse est administré par le T.R. M. Jonckau.

Les RR. MM. Van Nevel et Verbeke font, en même temps que du ministère paroissial, de l’enseignement dans l’école et dans un collegium inchoatum, que M. le grand-vicaire voudrait bien confier aux Jésuites. — Oh! que j'y viendrais enseigner avec plaisir! C’est ça qui, plus encore que mes quatre Préve t, me mûrirait pour Cawichan.

Le 3 mai 1838, —il y aura cinquante ans le printemps prochain, — l’abbé Blanchet partit de La:hine pour rejoindre, à la Rivière- Rouge, l’abbé Demers, son compagnon. Le voyage dura cinq semaines.

Tous deux s’embarquèrent en canot, traversèrent le lac Winnipeg, remontèrent la rivière ‘. :xatchewan, franchirent à cheval l'espace qui sépare Edmonton de la rivière Athabaska et, pour la première fois, vers le milieu d'octobre, célébrèrent la messe au sommet des Montagnes-Rocheuses, sur un pic qu'ils

baptisèrent du nom de Notre-Dame-des-Anges,

Après six mois de voy ge et de souffrance, les deux apôtres descendirent le fleuve Columbia, passèrent les Dalles-de-la-Mort et arrivèrent enfin à Vancouver. Le long de leur route, ils avaient évangélisé et baptisé des centaines de sauvages.

Deux ans plus tard, le P. de Smet, S. J., vint les rejoindre. En 1841, le P. Mengarini et le P. Nicholas Point,.S. J., le frère de notre vénérable P. Pierre Point, que tu as vu quelquefois au collège Sainte-Marie, apportèrent leurs secours au P. de Smet et fondèrent avec lui la mission des Têtes-Plates.

Un autre missicnnaïre, l’abbé Bolduc, quitta l’Orégon en 1543, en compagnie de sir James Douglas, traversa le détroit et fonda la viile de Victoria. Il y célébra la messe le 19 mars, en présence de douze cents sauvages émerveillés, et baptisa cent deux enfants.

Pendant ce temps, M. Demers évangélisait les tribus environnantes et opérait des milliers de conversions. Aucun missionnaire peut-être, si ce n’est le P. de Smet. n’a eu plus d’empire sur les sauvages. On le regardait comme un dieu, lui le plus humble des serviteurs de Dieu. Des RR. PP. Oblats m'ont avoué que les tribus

où Mgr Demers n'a pas pénétré sont les seules qu'il soit presque impossible de convertir.

Il n’y avait que six ans que ces premières missions étaient fondées, en 1844, et l’on y comptait déjà six mille sauvages devenus chrétiens, quinze cents Canadiens, dont deux cents cultivateurs. Il y avait un collège, un couvent et une douzaine de chapelles.

Mais je m'aperçois, mon cher Arthur, qu’au lieu de rêver dans la nuit silencieuse, je t’écris, à la chandelle, des noms et des dates. Si cela t'ennuie, prends courage! j'espère bien vivre assez longtemps pour t'ennuyer bien des fois encore.

Décidément je ne fermerai pas un seul œil cette nuit.

C'est déjà le matin. Tandis que se fondent les dernières teintes violacées du couchant, le ciel pâlit à l’orient et les premières lueurs de l’aurore vont bientôt dorer le sommet des montagnes du territoire de Washington. C’est une des féeriques beautés du ciel de l’extrême nord-ouest que ce double crépuscule au milieu des nuits.

Bonsoir, bonjour.

Louis LALANDE, S. J.

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Collège Sainte-Marie 22 octobre 1887,

Tu veux donc, mon ami Prévost, avoir une dissertation: eh bien, tu vas l'avoir!

Je ne crois pas qu’elle te serve beaucoup ; mais elle fera du moins diversion à ton traité de gynécologie, et j'aurai prouvé aux bons vieux auteurs, qui reposent paisiblement sur ma table et sur les rayons de ma bibliothèque, que je ne les laisse pas taquiner impunément.

Oui, me voila replongé dans les classiques.

Tu m'en plains, et c’est trop de bonté — de la bonté en pure perte.

Depuis trois ans, je tâche de les comprendre. Je ne me plains que d’une chose, c’est d'y arriver lentement. Si du moins mes élèves pouvaient y arriver avec moi! En tout cas, je ne veux point qu’ils les admirent ‘parce que c’est le règlement”, comme nous disions de notre temps.

Si jamais, comme toi, ils les traitent ie “vieilles perruques”, ce ne sera pas ma faute. Jusqu'ici ils les traitent plutôt avec respect. Et s'ils ne se gardent pas toujours envers eux

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de l'éloge cliché et des vénérables formules fanées de la critique, ils se gardent So‘gneusement du dédain plagiaire et prétentieux.

Les classiques sont des modèles consacrés, leur dis-je souvent: on les accepte. Ce sont des maîtres; le temps n'est plus de les discuter ; il faut se rendre capable de les comprendre.

En littérature, vois-tu, comme en philosophie et en mathématiques, il y a des vérités acquises. Il n’est pas permis, sous prétexte d’être soi, original, indépendant, de les méconnaître.

Il est des chefs-d’œuvre qu’on ne conteste plus; ils sont fixés dans l'admiration. Avouer qu'on ne les goûte pas, qu'on n’en saisit pas la beauté, ce n’est pas les déprécier; c’est faire acte d’humilité — à moins que ce ne soit acte de vaniteuse insolence.

Les chefs-d’œuvre ne s’en portent pas plus mal.

On n’entame guère la réputation de Bossuet ou de Shakespeare, parce qu’on s’y ennuie:

pas plus qu’on n’abaisse le sommet d’une haute montagne parce qu'on ne peut y monter.

Quand je constate que Massillon m’agace et

que je n’ai jamais pu lire jusqu’au bout un seul

de ses sermons, je me contente d'avoir honte.

Et pourtant tu sais si je trouve À plaindre les gens qui n’ont jamais la jouissance, ni d’une critiqu ni d’une admiration personnelle: qui trouvent toujours que c’est beau avec les yeux des autres; qui se pâment, quand on les laisse à eux-mêmes, devant une image d'Épinal, et qui dédaigneraient un Rubens; qui s'endorment en réalité et jubilent par convention, au théâtre, à l'opéra ou à une :orférence : qui déclarent Michelet profond parce qu'on le leur a dit et que ça donne l'air de le comprendre, et font la grimace à Veuillot, ce calotin! parce que ça les met dans le mouvement.

Hélas! combien de moutons de anurge qui se donnent des allures de tigres et de lions! Ils croient bondir sans entraves par dessus tous les obstacles : ils ne font que suivre à la queue leu leu, par des barrières ouvertes, dans de vieilles routes. Ils rejettent les classiques pour rompre avec la tradition et n’en plus subir le joug : ils subissent le joiig de la mode et l’engouement qui passe. Pour paraître libres, ils se font gobeurs.

Est-ce que tu ne connais pas de ces hommes qui croient tout mener, et que l’on mène ? (ui

MR Huet

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