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croient refaire les jugements suprêmes des générations, et ne font que la preuve de leur manque de jugement ?
Chacun reconnaît, mon Cher,—et ii faut bien reconnaître avec les autres, —que certains auteurs, poètes, peintres, compositeurs, écrivains, orateurs, occupent le premier rang dans leur art. Ils ne l’occupent pas sru'ement dans leur pays, mais dans tous les pays du monde. Ils ne tienneut pas la première place pour un temps, ils la tiennent pour toujours. Le culte intellectuel et artistique dont on les honore n’est pas national, il est universel. Et il dure.
Les eff-rts d'une c'itique malveillante, engouée des formes nouvelles, le dédain, la fantaisie, le caprice, les préjugés, n’y peuvent rien. Ces efforts suffisert à faire bonne justice des ouvrages superficielr, variables comme les variations de la mode. éclos sous le soleil de la politique, du plaisir, de l'influence des castes et des rivalités mesquines, des passions du moment. Ils ne décent pas plus les chefsd'œuvre classiques, que n° 3 ongles ne déchirent le roc.
Il y a dans les lettres— permets-moi cette comparaison tirée de la géologie; j'aimerais
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mieux en avoir une tirée de la médecine, mais je ne la trouve pas—des couches superposées de pensées et de sentiments, Les unes s'en vont vite; les secondes résistent quelque temps ; les autres restent quand même. Il suffit de quelques coups de bêche du piocheur pour racler et faire disparaître une terre d'alluvion toute de surface et d'extérieur. Les lits de calcaires et de schistes résistent davantage. Au fond sont les granits primitifs sur lesquels s’appuie tout le reste, et que la pioche des sicles et de l’homme ne peut entamer.
I y a dans la littérature de ces couches qu’on croyait résistantes et dont la critique, de ses premiers coups de bêche, nous a vite débarrassés. Un peu d'indépendance d’es£ it a raclé ce terrain mouvant. Le bon sens y est descendu, comme un large torrent, et en a lavé le sol.
Que de prétendus chefs-d'œuvre ont été ainsi vite usés, que leurs contemporains croyaient immortels! Que d’autres, après une résistance un peu plus fermes, ont été élagués peu à peu, comme les gravois et les calcaires des couches intermédiaires, et n’ont pas beaucoup survécu à la génération qui avait fait leur succès.
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I a suffi pour les faire disparaître, de faire disparaître ce qu’ leur avait donné la vie: de changer les formes de l'élégance, le -ocabulaire de la réclame, les gofts de la vanité mondaine, l'intérêt des arbitres du bon ton et du distingué, la physionomie mobile de l'époque, avec ses rêves, ses enthousiasmes politiques, humanitaires ou révoltés, :s mélancolies sombres, ses ennuis emphatiques, ses défis tapageurs ; — Comme à l'époque des romantiques, par exemple, où toute une génération de Jeunes écrivains, échevelés, en gilets couleur criarde, rompant avec les classiques, créa ou sacra des chefsd'œuvre qui furent coulés en moins de quara te ans.
Qui donc aujourd'hui se vanterait d’avoir lu tous les vers et la préface-manifeste du Cromwell de Victor Hugo? Combien d’autres pièces ont fait fureur dans leur temps, qu'on ne voudrait plus remettre à l'affiche! A combien de romans il a suffi d’une légère variation des mœurs qu'ils exprimaient, pour devenir démodés.
Essaie donc, mon cher Arthur, d: lire un peu certaines comédies écrites vers 1830, et tu
vas te demander s’il est possible de rire à de
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telles fadaises.— C’étaient des chefs - d'œuvre dans leur temps.
Impose-toi la tâche, fut-ce par pénitence, un jgur que tu te prépareras à aller à confesse, de lire un quart de l’Astrée. Tu n’y arriveras pas. — Elle a ravi toute une époque.
Il te faudrait une demi-douzaine de tasses de café pour te tenir éveillé devant les pages du Grand Cyrus et de la Clélie de mademoiselle Scudéry. Leurs personnages pourtant, polis, raffinés, raides, leur cérémonial majestueux, leur galanterie, leurs soupirs mignards et leur délicatesse fade, tout leur amour subtil et gémissant, ont fait les délices du temps dont ils étaient la représentation fidèle et ridicule.
Ce n’est qu’hier que Chateaubriand berçait tout un monde, dans Atala et les Natchez, avec ce qu’on appelait le sublime de ses rêves. Notre âge est bien revenu de cette emphase; nous avons vite et cruellement percé cette affectation que les rêveurs contemporains subissaient sans la voir.
Ce matin même, j'ai essayé d'expliquer à mes élèves pourquoi la fameuse Chute des Feuilles, de Millevoye, nous laisse si indifférents. Nous ne sommes plus à l’époque où la célèbre
élégie exprimait le sentiment commun, mélancolique, morbide, de toute une génération de jeunes rêveurs, endoloris par une tristesse aimée, broyant du noir avec délice, et s’écriant devant une crique solitaire, vaguement éclairée des dernières lueurs du crépuscule: ‘Quel bel endroit pour se suicider ! ”
Toute cette littérature était l'expression d’un caractère à la mode, d’un état d'âme passager. Il lui a fallu, comme aux feuilles, trois saisons pour naître, s'épanouir et tomber.
Telle n’est pas la littérature classique. Ses chefs-d'œuvre sont l'expression de ce que la nature et l’âme humaine ont de plus immuable, ils ont l’immortalité des lois universelles de l'Art et du Beau, d’après lesquelles ils ont été composés. Comme le granit des couches fondamentales, ils défient dans leur pérennité le temps et toutes les variations du goût.
Tu me demandes pourquoi? Comment ?
Je voudrais bien te le dire comme je le pense ; il me semble qu'avec ta droiture et ta bonne foi, ce serait dit,entre nous, une fois pour toutes.
Quand un maître—qu'il s’appele Mozart, Homère, Léonard de Vinci, Virgile, Dante, Kacine ou Bourdaloue — est déclaré, d’après le
Lo
verdict unanime du monde, supérieur à tous les autres, il a dû passer par bien des creusets divers, subir mille jugements de la postérité, aussi variés par leur origine, la façon dont ils ont été prononcés, que par l'autorité qui les a rendus.
Leur propre siècle les a d’abord passés, tous ces maîtres, au crible de toutes les opinions. Les auteurs rivaux sont venus les premiers et les ont jugés. A ceux-ci se sont bientôt joints les contemporains de langue et de nationalité étrangères. Les divergences d'esprit, de goût, d'éducation, de tempérament ont eu pour résultat des jugements individuels insuffisants. Les excès des uns ont été balancés par les excès des autres, et cette diversité même a rétabli l’équilibre.
La résultante de ces oppositions de détail a été un jugement final, différent de forme chez tous, mais le même de fond et d'ensemble.
Aux contemporains ont succédé les critiques d’un autre siècle, avec leur esprit nouveau, leurs procédés, leurs formes d'enquête et leurs préjugés tout neufs. Ils ont cité les maîtres devant leur tribunal, ont revisé la cause et refait le procès.
Quand toutes leurs rectifications furent faites, il s’est trouvé qu’elles n'étaient qu'une confirmation éclatante. L'œuvre examinée de prétoire en prétoire, d'école en école, reçut en fin de compte la sentence unanime de tous les juges; et cette sentence n’est que la réunion en un faisceau de l'admiration d’un siècle à celle d’un autre siècle, qu’une consécration lente, sûre, irréformable, du génie, Une pareille concordance de goûts divers, de temps, d'hommes, de mœurs, d'intérêts, s'impose à la confiance. Chacun des individus, de chaque époque, aurait pu mal juger; il est impossible, dans une pareille entente et une telle ténacité du goût instinctif, qu’ils aient mal jugé.
La critique moderne a repris — elle reprend tous les jours — ces jugements séculaires. Elle ajoute la science au sens commun. Elle fait passer les classiques, non plus à l'enquête du goût personnel et arbitraire; — cette méthode dilettantiste a perdu sa valeur; — elle les soumet à des opérations d'analyses minutieuses, à des examens scientifiques, d’après les lois générales, —et ces lois sont indépendantes du talent, des impressions et de la sympathie du critique.
Plus les procédés varient, plus le jugement reste le même, invariablement confirmé.
Penses-tu qu'aujourd'hui, mon cher Prévost, on peut sagement y adhérer ?
Si vieilles que soient ces ‘perruques ?”?, croistu qu’elles ne valent pas beaucoup de jeunes têtes bien peignées ?
Il me serait facile de trouver parmi les auteurs modérnes des chefs-d'œuvre qui ont toutes les qualités pour devenir classiques: la Conscience de Victor Hugo, par exemple, le panégyrique de saint Louis, par Mgr Pie; mais ce n’est pas cela que tu m'as demandé.
Tu voulais avoir une dissertation: tu l'as.
Ce n’est pas un jugement que je t'envoie, c'est une adhésion; c’est un résumé de mes dernières lectures.
Ce n’est pas une lettre non plus. C’est une classe que je prépare en t'écrivant et que je répèterai demain à mes rhétoriciens. oh! la classe! la classe,
heure où l’on s'époumonne.
Tandis que les enfants attendent que ça sonne.
Au revoir, cher Arthur, classique sans per-
ruque et mon bon vieil ami quand même.
Louis LALANDE, S. J.
Collège Sainte-Marie 27 juin.
Au revoir, mon cher Prévost; nous partons en vacances. Ça durera deux ou trois semaines, au bord du fleuve, dans une maison ouverte au grand air, tout près du bon Dieu qui nous accompagne et nous reste dans une petite chapelle. Ça me repose rien que d’y penser.
Nos élèves sont partis: trève à l’enseignement et à l'étude! repos intellectuel complet, par la fatigue physiaue, les courses, la rame et les gais propos.
Dieu sait ce que je ferai après les vacances. Je soupçonne bien que mes supérieurs vont m'envoyer au scolasticat, v faire trois ans de philosophie. Ce pressentiment me fait éprouver comme la peine d’un adieu en quittant ma petite chambre. Tu sais comme on y causait bien à l’aise, et je trouvais si bon de m’y réfugier contre le monde, le bruit, tout ce que j'ai quitté, tout ce qui veut nous revenir quand on a juré de n’en plus vouloir, les frivolités, les exhibitions de la vanité, les gens et les choses, la réclame, l’industrie et les chevaliers d'industrie.
Mais j'en aurai, sans doute, une autre petite
chambre. Et les petites chambres des philosophes sont comme celles des régents, bien calfeutrées contre la poussière mondaine et le vent des convoitises. J'y mettrai moi-même de la propreté, saint Ignace y mettra de la pauvreté, le devoir accompli y mettra du soleil même en hiver; personne n'empêchera Dieu d'y mettre du bonheur. Sur ma table j'aurai des livres, très peu, très vieux, faits du temps qu'on pensait et qu’on écrivait plutôt pour les intellectuels que pour les rêveurs, les oisifs et les névrosés: et ce sera assez pour la tête.
Près du mur, j'aurai un prie-Dieu, et sur ce prie-Dieu un crucifix. J'écouterai ce Dieu qui meurt me dire des choses vivantes, ce Christ ani expire me rappeler des espérances qui n’expirent jamais: et ce sera assez pour le cœur.
Si j'avais pu te voir avant ton départ, tu sais ce que je t’aurais répété. N'oublie point qu'il n’y a point de vacances pour l’âme. Il faut qu'elle se serve même des vacances pour conquérir son immortel repos.
Mille amitiés. Bonjour. Je m’en vais à pied,
au grand soleil; mais ce soir je dormirai au frais de la campagne.
Louis LALANDE, s.J.
L'Immaculée-Conception, Montréal Janvier 1288,
Pas une minute, cher Ami, pour aller vous voir et causer; du reste, sur un pareil sujet, je n’ai guère de conseils à donner.
Ne suis pas X*** dans sa campagne ; tu serais son simple valet et ce serait la source de beaucoup de misères. Dis à cet ambitieux candidat qu'au lieu de tant chercher la gloire, il aurait un profit plus net À chercher à la mériter. Il s’efforcerait alor-+ d’être ce qu'il veut paraître, de parler comme il pense, — ce qui le forcerait à penser, — de ne point faire de la politique un tréteau de charlatan, de la religion une exploitation, de la charité une réclame et du parlemrat une Bourse, S'il y gagnait de n'être point noté pour sa gloire, il le serait pour son honnêteté, ce qui vaut mieux. La gloire, je ne crois pas qu’il y atteigne jamais, pas même à la gloire de notre politique, où l'ignorance, le suffrage vénal, l'esprit de parti, élèvent souvent Sur le pavois des médiocrités et des malfaisants.
Et s’il y atteignait ?.. serait-ce une compen- Sation suffisante pour s'être donné tant de
mal? Qu'est-ce que cette gloire, dans laquelle le
désintéressement, la noblesse de l'âme, le sacrifice et le patriotisme vrai n’entrent pour rien ? Une vague populaire qui apporte la victoire d'aujourd'hui, et rapportera la défaite et l’humiliation de demain.
Tu sais le mot de Daudet: "La gloire, dit-
il à un ami, j'en ai goûté deux ou trois fois,
je sais ce que c’est. tiens, il t’arrive en fumant
de prendre ton cigare à rebours: eh bien! c'est
ça, la gloire. Un bon cigare dans la bouche par Da le côté du feu et de la cendre.”
Bouiour. Ne pars pas, et travaille.
Louis
Maison de l'Immaculée-Conception, Montréal
Lundi gras, 1889.
‘ Merci, cher Arthur, pour l'offre que tu me ; fais de ta fenêtre. Je n’irai pas voir défiler cette
procession. J'en ai vu plusieurs autrefois, et je les ai trouvées hideuses. Puisque tu as pris
part à celle de l’année dernière, ne me dis pas que tu y as pris plaisir, et ne m'en demande pas d’appréciation.
J'ai toujours eu une antipathie profonde pour ces bouffonneries de mardi-gras.
Qu'est-ce que peut bien apporter au peuple de repos, de vraie joie, de dignité morale, d'élévation d'esprit, ce défilé grotesque sous les veux d'une foule . ‘i se bouscule, forme haie sous les ordres de la police, s'écrase, s'ébaudit aux mouvements détraqués des fantoches, devant des chars pleins de pierrots et de masques, grelotte dans la neige en croyant s'amuser, applauit d'autant plus aux contorsions et aux farces des pitres et des bouffons qui passent, qu'ils ont mieux défiguré, sous leurs oripeaux, les formes humaines et qu’ils crient ou sifflent mieux comme des bêtes.
Ne sois pas de ceux qui, sous prétexte de faire rire, donnent tant de causes de pitié.
On n’élève pas le peuple, parce qu’on s'abétit devant lui. On ne le rend pas heureux, parce qu'on le fait hurler d’une allégresse de convention.
Voici le carême qui va commencer. Je n’ai pas besoin, mon cher Arthur, de t'inviter à le passer dans 1a tempérance. Ce ne sont pas des pénitences extraordinaires que je te demande ;
mais il me semble que ce n’est pas trop que
d’expier un peu par là où tu as péché. Sept semaines de sobriété, ce serait peut-être assez pour t'en donner l'habitude!
Notre ami C*** continue à vivre d'espérance.
Il vient me voir souvent et me raconte ses épreuves, mais le plus gaiement du monde.
Hier pourtant, il y avait dans son visage et ses récits une inquiétude mélancolique. Il était chargé du poids le plus lourd qu’un homme puisse porter: une bourse vide. Il avait une faveur à me demander, et je m'en doutai tout de suite à la façon dont il me parla de toi et de tes succès d' collège. Il n’osait pas d’abord, il hésitait, tâtonnait, se tournait la langue comme s’il eñt mangé de la ouate. J’allai audevant, et il a eu sa faveur.
Il est, le cher ami, en pleine bataille pour l'existence. Je le crois bien fait pour l'existence, mais pour la bataille, non. Jamais il ne vit dans le présent: ça renferme trop de réalité ; tout est à venir; il va toujours réussir, plus tard; il a d'énormes succès, futurs ; il m’apporte des nouvelles de l’avenir; tu verras que s’il en meurt, ce sera juste au moment de faire fortune.
Il m'a demandé si je me souvenais de notre
dîner de Noël, chez lui, l’année de notre philosophie °
Si je m'en souviens! et si je me souviens de tes commentaires et tableaux! du fameux dindon derrière lequel disparaissaient Madame et tout le mur d'en face. Tu comprends, toi, poète, que ces monuments-là frappent l'imagination.
Sur ce, rentrons en carême.
LALANDE, $.J
Montréal, mercredi matin
Mon cher Arthur,
Ta lettre m'a été remise par noire portier au moment où je partais en promenade. Je l’ai ouverte et lue pendant la marche, en suivant les zigzags d’un sentier qui ionge les flancs de la montagne.
Tes aveux et le souvenir ravivé de ta visite d’hier m'ont lourdement attristé. Est-ce donc ainsi qu'il faut t'avouer vaincu ? . inconcevable faiblesse est-elle arrivée à ce ; int que tu ne f- ses plus rien contre l’habitude et la pas-
sion qui te tuent? Quand je t'ai demandé hier de suivre quelques conseils, si simples et si faciles au fond, tu m'as renouvelé des promesses cent fois faites ; et pour la centième fois, j'ai repris un peu d'espérance en te revoyant prendre courage Voici qu'aujourd'hui tu me reviens avec un “C’est fini, je ne puis rien!”
Eh bien! non, ce n'est pas fini; et tu peux quelque chose. Cet aveu de lâche désespoir s'expliquerait encôre si tu étais seul, repoussé, abandonné, sans amis et sans foi; mais nous somir”s deux et tu as beaucoup d'amis qui prient avec moi. Cramponne-toi à nous tous!
Donne-nous la main, quand tu te sens glisser.
La volonté n'abdique jamais entièrement dans l'être humain, si maltraitée qu’elle soit par le: instincts en révolte et la passion qui crie. Laisse-la donc commander aux sens et concourir avec la grâce de Dieu qui ne te fait pas défaut. Puisque tu as horreur du trou où tu gis, pourquoi venx-tu y demeurer, alors que Je te tends la main et te montre l'échelle pour remonter? Dis donc un oui énergique une bonne fois! Veuille donc ce que tu veux! Repousse donc ce que tu hais! Fuis donc le mal qui te ruine! Tu as un chez-toi, pourquoi n’y pas
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vivre? Tu as un emploi, pourquoi ne pas le remplir? Tu te laisses entraîner aux buvettes par des complices que tu méprises; et parce que tu as plus d'esprit qu'eux, ils se servent de toi comme d'un instrument de plaisirs. Es-tu donc un mouton qu'on mène à l'abattoir ?
N'éprouves-tu pas, à la fin, des haut-k-cœur devant ces ivrognes qui te traînent et s'ébaudissent de te voir dans leur boue ?
Tu sais maintenant combien j'avais raison de craindre pour l'avenir, quand tu me racontais tes premiers excès. Tu as commencé à boire pour rire, pour faire comme les autres ; tu te disais: je cesserai dès que l'habitude : »udra se faire maîtresse; on n’a qu'à le vouloir, en fin de compte!—C'est vrai; mais celui qui n'a pas su vouloir quand c'était facile, court grand risque de ne vouloir pas, quand la difficulté a grandi.
Quel malheur que tu n'aies pas voulu comprendre, en commençant à boire, dans quelle pente tu t'engageais et quelles chaînes tu rivais à ta liberté! Sais-tu assez maintenant qu'on n'est pas heureux parce qu’on est étourdi ?
qu'on n’est pas joyeux, parce qu’on a des éclats
de rire stupides, qu'on a le cerveau déséquili-
bré, qu’on s’est mieux amoindri à ses propres yeux et aux veux des autres, qu’on a dans son intelligence plus de ténèbres, dans sa volonté plus d’impuissance, dans son cœur plus de blessures honteuses et plus de dégoût ?
Que puis-je te dire de plus, mon pauvre Ami ? Si tu voulais au moins prier avec moi, et, pour prouver la sincérité de ta prière, ajouter quelque sacrifice en l'honneur du Sacré Cœur!
Consentirais-tu encore une fois à suivre le traitement dont nous avons parlé l’autre jour ? Tu connais là-dessus les dispositions de ton ami, le docteur … Penses-y, et viens me voir, vendredi vers cinq heures. Nous arrangerons tout cela. Il faut que tu remontes, il faut que tu te reprennes, il faut que tu revives, il faut qu’on retrouve en toi l’homme et le chrétien !
Au revoir.
Ton vieil ami,
at et
Montréal, juin 1889.
Mon cher Prévost,
Elle est bien loin du centre de la ville, la rue Centre. A l’heure que tu te lèves ordinairement, tu auras besoin de prendre tes jambes à ton cou pour arriver avant midi à l'Hôtel de Ville.
Mais puisqu'un garni coûte moins cher làbas et que tes cinq piastres de loyer vont aider ce pauvre Gonzague à vivre, eh bien, vas-y et marche. Ce n’est pas un conseil que je te donne ; ce sont tes raisons que j'accepte.
Tu ne t'en vas pas dans ce bout du monde, je suppose, pour fuir les restaurants de ce boutci. Tu vas rencontrer dans ces coins-là des chevaliers du biberon aussi assoiffés que les nôtres. Ce n’est pas seulement les buveurs et les buvettes qu'il faut fuir; c’est toi qu'il faut dompter. Tant que tu auras un buveur en toi, il y aura toujours des buvettes, et des buveurs pour t'y accompagner.
Explique-moi donc pourquoi Gonzague a commis la sottise de vendre sa terre? Est-ce par folle nostalgie de la ville? N'y trouvait-il
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plus de quoi vivre? Ce ne serait pas étonnant: sa nonchalance et ses méthodes routinières en laissaient la moitié en friche. Tu verras, l'Écossais qui l'a acquise va faire produire à cette terre de belles moissons, des légumes tout plein, des pâturages très gras pou: ses troupeaux, et de l’aisance de bon bourgeois.
C'est la vieille histoire: l'Ecossais songe toujours à fertiliser son champ; le Canadien est toujours prêt à le vendre.
Avant longtemps, Gonzague regrettera sa galette de sarrasin et son indépendance. II pleurera sa folie, quand il aura vécu six mois du pain des journaliers, respiré la poussière et la fumée que le vent souffle dans le goulot des ruelles, embrassé ses petits, sales et talochés par les enfants mal élevés des voisins, couché dans un grenier-étuve, glissé sur les pelures de bananes et culbuté dans les ornières, vulgairement appelées rues, de la Pointe-Saint-Charles.
C'est toujours une surprise pour moi de voir, dans un pays agricole comme le nôtre et où les cultivateurs ont une si belle histoire, que l'agriculture ne soit pas plus en honneur, et les habitants plus conscients de la grandeur de leur état. Plusieurs d’entre eux croient se
hausser dans la société en devenant épiciers. Des filles de ferme se vantent, comme d'une ascension, d’être devenues filles de magasin. J'en ai vu regarder avec dédain une ancienne compagne des champs, parce que leur père avait échangé sa f me pour une auberge.
C'est une de nos maladies sociales, et cela fait pitié.
Est-ce donc une honte de rester fidèle à l’agriculture, condition normale de l'humanité ? de travailler plus immédiatement en collaboration avec Dieu, dont la pluie féconde les champs et dont le soleil müûrit les moissons? Le Christ n'a-t il pas choisi la campagne pour y tr::vailler pendant trente ans? et n'est-ce pas sous l’aspect d’un jardinier qu'il s’est montré à Madeleine, au matin des gloires de la Résurrection ?
Te souviens-tu des portraits que tu faisais de ton bonheur futur? Tu l’enfermais, avec la pureté et les joies familiales, dans une petite maison enfouie dans la verdure, près d’un bosquet d’érables et des buissons de cèdres odorants. Tu venais t'y reposer des fatigues de la journée et des tristesses de vivre, parmi les parfums agrestes et les plaisirs innocents, en voyant onduler les blés d’or, s'épanouir les
roses et paître les brebis sur les coteaux verts. — Ça valait bien toutes les odeurs de la ville et les sifflets impitoyables du Grand-Tronc!— Tu laissais chanter ton Cœur, à l'heure où les champs s’enveloppent de buée fraîche, coupée par les longs rayons obliques du soleil couchant. Tu rêvais et tu priais avec l’angelus Secouant dans l’air l’adieu du Jour et, dans les âmes, des souvenirs immaculés.
Mais je m'aperçois que je tourne à l’idylle, En me laissant faire, j'habillerais à la dernière mode quelques laboureurs des Bucoliques, et je te les présenterais en souliers mous et en étoffe du pays.
J'adresse ma lettre à la Pointe, Tu y loges déjà, puisque tu as obéi à ma réponse avant de me la demander.
Je deraeure ton humble serviteur,
Louis LALANDE, s.J.
Montréal, 8 janvier.
Mon cher Arthur,
Notre compagnon du Nord est venu me faire une scène,
Il était couvert de neige et d’une peau de bête. Sa sœur l'avait accompagné jusqu’au parloir; lui, est monté jusqu’à ma chambre.
Tu es le seul homme compétent dans son affaire, et je te l’ai renvoyé. Il te rencontrera vendredi soir. Garde-toi bien de demeurer en froid avec lui.
Décidément, il va demeurer à la ville.
Sa sœur, une jeunesse de trente-trois ans, veut se marier et elle espère avoir plus de chance ici. Il me l’a dit, comme il te le dira, tout crûment.
La pauvre fille semble incapable de concevoir la beauté du célibat volontaire dans le monde. Elle paraît ignorer que beaucoup de jeunes filles ne se Sont pas mariées, par dévouement, par choix, pour réaliser le rêve de leur charité, ou de leur intelligence, de leur har-te éducation, de leur piét liale; ou ::n pour ne pas s'unir à un homi. quelconque, comme il est aisé, même
aux plus dépourvues, d'en trouver.
Veux-tu me permettre—toi qui connais mon horreur pour les agences matrimoniales — de te la recommander? Elle glisse vers la maturité, comme tu vois; elle est douce, mondaine, je ne saurais dire si elle est laide: cela ne me regarde pas, et ça dépendra de ton amour; elle est gentille, et elle le serait bien davantage si elle marchait au lieu de galoper, mais d’un petit galop qui n’a pas du tout l’air de l’essouffler. C’est de la voir que ça essouffle. On dirait toujours qu’elle court après quelqu'un. Vu son âge, e.ie a dû, de ce train-là, en manquer plusieurs. Et c'est ce qui la rend très méritante: chasser tant de lièvres, et si vite, et toujours faire chou blanc! Avoir tant couru, et n'avoir jamais montré ses fatigues résignées que par d’affectueux soupirs !
On dit que l'Histoire est une grande recommenceuse ; elle aussi.
Elle a recommencé ses recherches, lundi soir, au patinoir Victoria. Après avoir chassé quinze ans en souliers ou en savates, elle veut chasser en patins. Elle va peut-être trouver, mais... c'est un terrain glissant.
Mackay m'a écrit qu'il s'était souvenu de moi, l’autre jour, en voyant un bonhomme
dont les mains sont comme les miennes, des manières de pattes d'ours. Filicite-moi d’avoir comme ça des mains qui entretiennent le souvenir amical.
Au revoir.