‹ Entre amis [microforme]Chapitre 16 sur 41 · PA · texte numérisé non relu

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P.-S.— Ta note sur les curés, mon cher Prévost, manque de bon sens et de bonté. Si tu es bien intentionné, tu es mal informé.

Il serait plus juste de travailler à connaître les curés, que de les accuser d'ignorance. C’est avec de ces injustices inconscientes, commises par des gens comme toi, que les calomniateurs conscients se font plus tard des dossiers contre les gens d’Église. Et le gros peuple ingénu finit par conclure: ce doit être vrai, tout le monde le dit !

Au fond, les belles colères que l’on fait contre les prêtres viennent moins des fautes qu'ils commettent, que des fautes qu’ils s’obstinent à ne pas commettre. Quand leurs ennemis se réjouissent, ce n'est pas de les voir fidèles à l'exercice vertueux de leurs devoirs, c'est de les voir y manquer, c’est de l'entendre dire, c’est

d'y croire, d'y croire quand même, sans preuve. ] sd Ï

Est-il besoin de preuves pour croire à ce qui fait tant plaisir ?

Tant qu’un ecclésiastique n’a eu le malheur de commettre qu'une faute isolée, les mangeurs de prêtres le couvrent de toutes leurs accusations méprisantes. En commet-il d'assez nombreuses pour çrouler dans l’apostasie, ils en font un héros digne d'entrer dans leurs rangs: témoin, Lamennais, Chiniquy, Combes, Renan...

Les oiseaux carnassiers ont de ces instincts: ils dédaignent une pauvre brebis tant qu’elle n'est que blessée, et ils en font leurs délices quand elle est devenue charogne.

L’ignorance des curés! Et c’est toi, mon Ami, qui en parles ?

Crois-moi, j'ai vécu et causé avec des hommes de bien des classes diverses; j'ai vécu et beaucoup causé avec les curés. Il y a chez eux, comme chez tous les hommes, dans les dons du cœur et de l'esprit, des inégalités.—Le monde est plein de ces inégalités —Mais nulle part je n'ai vu plus de désir d'apprendre, plus d'esprits ouverts à tout ce qui constitue la science pr. pre au sacerdoce, plus d’honneur, plus d'amour de l’ordre, de zèle pour la justice, de compassion

pour la souffrance, de charité pour les pauvres,

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plus d'esprit d’abnégation, plus d'esprit de piété, et plus d'esprit sans épithète,

Ce sont de bons ouvriers de la vigne du Seigneur. Avant de les accuser, il faudrait démontrer qu’ils n’ont pas tout ce qu'il faut pour la bien cultiver. C’est là leur savoir spécial à eux. On n’accuse pas un avocat d’ignorance parce qu’il ne sait pas la médecine.

Les curés ignorent beaucoup de folies et de fous modernes. Tant mieux! Ça leur est bien égal, à eux, les décadents et les déliquescents, les snobs tolstoïsant et ibsénisant, la langue des errances, des déambulations, des troublances et des échevèlements, les grands hommes en baudruche, le roman dernier cri, les Apaches, les artistes de l’argot, et le reste. On les en blâme, et moi je les trouve plus savants précisément parce qu’ils les ignorent. C’est déjà une science digne d’éloges de savoir dégager ses connaissances des scories et des broussailles encombrantes. Et c’est ignorer deux fois, de ne point connaître la vérité, et de croire au mensonge qu’on prend pour elle.

Je me souviendrai toujours de la question prétentieuse d’un jeune notaire, quand il apprit

mon entrée prochaine chez les Jésuites.

— “Avez-vous lu Eugène Sue ? me dit-il.

— Non, et je n’at nulle envie de le lire.

— Alors, vous ne connaissez pas les Jésuites. Comment un jeune homme comme vous peut-il s'associer à des gens dont il ignore la vie et les mœurs ? ”

Les curés ont de ces grosses ignorances :

ils ignorer’ les jésuites de Sue.

Il y a, au contraire, dans un certain monde savant, des hommes qui connaissent très bien .. jJésuites-là. C'est avec cette science ignorante qu'ils méprisent volontiers l'ignorance savante des curés.

Au revoir, mon Ami. Tu as écrit ton billet, me dis-tu, le matin à ton lever. On ne dira pas de la nuit précédente qu’elle a été bonne conseillère.

Louis LALANDE, S.J.

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Maison de l'Immaculée Conception, rue Rachel Montréal, 15 mai 1891,

Mon cher Prévost,

C'est amusant de t’entendre parler de liberté, I! faudrait tout un volume pour expliquer les sens Givers que tu lui donnes et les contresens dans lesquels tu l’enlaces. Tu la décris comme un aveugle décrirait une toile de Murillo. Tu décores de son nom des choses contradictoires. Encore un peu, et tu appellerais liberté la faculté que l’homme a de culbuter, quand :il est ivre.

Voilà une liberté qui n'est pas fière. On croit d'ordinaire que cela s'appelle plutôt infirmité.

Tes dernières lectures ont dû te monter à la tête. Tu culbutes dans l'erreur; tu es grisé d'illusions. Je ne m'abuserai pas au point de prendre au sérieux ce manque d'équilibre, et encore moins d'appeler liberté cette perte du centre de gravité. C'est de l’infirmité, mon Cher.

Prends la ‘ Lerté de te dégriser, et tu te relèveras.

Les jeunes gens — et 1l y en a de tout âge —

subissent tous, plus ou moins, la magie incon-

testable de la liberté. Et chez le plus grand nombre, cette magie résulte d'une triple confusion; confusion du droit et du fait: être libre d'accomplir un acte quelconque signifie, en français, tantôt en avoir le droit, tantôt en avoir la puissance; la confusion consiste à ne pas distinguer l’un de l'autre, et à se croire libre d'accomplir tel acte, précisément parce qu'on en a la puissance; confusion de la liberté et des libertés: ce qui fait qu'on prend souvent pour celle-là ce qui en est la négation, et que des peuples intitulent pompeusement du nom de ‘nos libertés” des lois arbitraires et liberticides; confusion de la liberté, prérogative humaine, et de l'indépendance, privilège divin, Mets bien toutes ces choses au point, si tu veux te garder de la magie des mots et de la griserie de tes lectures. Tu vois d’ailleurs que je ne fais que te les signaler; tu en trouveras la démonstration et le développement dans les auteurs que je vais t’indiquer tout à l'heure. Dans quel traité de psychologie, dis-moi, astu pris tes définitions? Nous serions bien misérables, si la liberté était tout ce que tu dis. Elle serait bien complexe, si elle renfermait tous les éléments essentiels que tu y découvres.

De sa nature, elle est une indifférence active, ou encore, c'est, en nous, la puissance naturelle de choisir sciemment entre l'acte et le nonacte, ou entre plusieurs actes possibles. C'est la spontanéité complète de notre détermination, laquelle n'est ni violentée par une force étrangère, ni nécessitée par une impulsion intérieure, irrésistible.

La liberté n’est donc pas une faculté spéciale : elle est une simple prérogative de notre nature. Et puisque tu la vois et la places partout, pas besoin que je prouve son existence. En tout cas, si tu tiens à en avoir la preuve, écoute ce que te dit le sens intime; rappelle-toi la nature de la volonté d'une part, et la nature du bien de l’autre; entends la voix du sens commun qui crie plus fort que toutes les négations des fatalistes, et tu y croiras comme on croit à l'évidence.

Comment, par ailleurs, concevoir et admettre la moralité de nos actes, s’ils ne sont pas libres ? Toute moralité n'étant que le rapport entre les actes humains et la fin dernière, connue et voulue, comment étabür ce rapport et en être responsable sans la liberté ?

Tu dis vrai, mon Ami, en affirmant que

l’homme possède la liberté du bien et du mal, tant qu’il jouit de l'exercice de son libre arbitre. Mais tu te trompes, en affirmant que la possibilité du mal est de l'essence de la liberté. Entre cette possibilité et l'absence de la liberté, il y a un milieu; c'est dans ce milieu que se trouvent les éléments essentiels qui constituent la liberté, à savoir: le mouvement spontané dans le bien, le choix libre entre les moyens d’atteindre la fin.

Pouvoir faire le mal n’est ni une force, ni un droit, ni un honneur; l’âme confirmée en grâce ne possède pas ce pouvoir, et pourtant il n’est pas d’âme plus noble et plus libre.

Le mal n'étant de soi qu’une aberration, une négation, un néant, le choisir indique, en nous, non pas un privilège, mais une faiblesse, une misère. On ne saurait concexoir cette liberté de choisir en Dieu, et Dieu est la liberté même, la source et le centre de toute perfection.

De ce principe élémentaire, dont tu trouveras la démonstration dans Donoso Cortès, découle, comme une conséquence naturelle, la condamnation du libéralisme anti-chrétien ; et c'est ignorer ou méconnaître ce principe, que de revendiquer des droits égaux pour le mal et pour le bien.

Quand tu ent rdras cet'e revendication se faire au nom des iitérôts les plus sacrés: le progrès moderne, l'avancement de la science, l'émancipation des intelligences et des volontés, ne te surprends de rien. Ç'a toujours été la tactique et le succès de l'erreur, dans tous les temps, de jongler avec de grandes phrases, que les naïfs et les badauds finissent par prendre pour de grandes idées. Il y a longtemps qu’on vole au vocabulaire de la vérité des mots généreux, pour en revêtir le mensonge rétrograde et persécuteur. C'est au nom de la liberté et du salut de l'empire romain, que Néron fit torturer des milliers de chrétiens pacifiques et d'innocentes vierges; au nom de la liberté que des révolutionnaires ont chassé, ou tué sur des échafauds, les gardiens légitimes de la liberté ; au nom de l'égalité, qu'ils ont livré à la guillotine la tête de leurs égaux; au nom de la fraternité, qu'ils ont égorgé leurs frères ; au nom de l'éducation gratuite, qu'on veut encore tenir les ouvriers et le peuple dans l'ignorance de leurs devoirs et les soulever contre leurs vrais éducateurs.

Je ne vois pas pourquoi tu réclames si fort et indistinctement en faveur des libertés, et

pourquoi tu t'élèves contre tout ce qui vient en conflit avec elles.

Que sont-elles, ces libertés? Divers exercices laissés possibles, à tort ou à raison, à la spontanéité de l’homme; ou encore, des degrés d'’indépendance, des droits réels ou prétendus.

Veux-tu juger de leur valeur d'après un principe bien simple? Le voici.

Souviens-toi d'abord que l'exercice normal de la liberté est, pour l’homme, dans sa tendance à sa fin. On peut même dire, dans un sens relatif, que celui-là est indépendant qui peut tendre, sans entrave aucune, vers ce pourquoi il est créé.

Or, nous portons tous en nous-mêmes deux influences : celle de la grâce et celle de la concupiscence. Nous sommes tiraillés de deux côtés opposés, livrés à deux forces ennemies, l’une bonne, l’autre mauvaise; l’une nous inclinant vers la fin dernière, où elle nous attire, l’autre nous empêchant d'y tendre. Et elles sont irréconciliables.

L'homme ne choisit pas d’être dans cet état, il y est placé. Qu'il le veuille ou non, il n’y peut rien changer.

La valeur de toutes les libertés possibles

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découle de ce fait, ou de ce principe. Bonnes, les libertés qui secondent la grâce et favorisent la tendance à la fin: mauvaises, celles qui sont complices de la concupiscence et s'opposent à la tendance à la fin. Ce sont celles-ci qui s’appellent proprement des licences. Elles n’ont d’autres relations avec la vraie liberté que leurs efforts pour la détruire.

Tu as donc tort de mettre en conflit l’autorité qui réprime la licence, avec la liberté dont elle favorise l’- : -rcice normal.

Ce qui est le la liberté individuelle l’est également de la liberté civile et politique. En assurant l'exercice sans entrave des facultés et du droit naturel des citoyens, de la religion, de la famille, de la propriété, du commerce, de l’industrie, etc., la liberté civile fait, pour assurer la fin de la société, ce que la première fait pour assurer la fin de l'individu.

Tu accuses l’Église, mon pauvre Ami, d’être l’ennemie déclarée de ce que tu appelles les libertés modernes; veux-tu regarder un peu, à la lumière du principe que je viens de rappeler, ce que vaut cette accusation ?

— L'Église ne veut pas se réconcilier avec nos

libertés, dis-tu ? — Pourquoi se réconcilierait-

ti

elle? Qui a-t-elle offensé? Comment pourraitelle, d’ailleurs, se réconcilier, sans faire des concessions, — puisque réconciliation veut dire concessions mutuelles, —et quelles concessions peutelle faire, elle qui est la gardienne de la vérité indivisible, et est investie d’un dépôt divin, qu'il ne lui est pas libre d'entamer ou de livrer ? Et puis, que sont-elles ces libertés ?

Au fond, je crois qu'on peut grouper tout ce que tu entends par libertés modernes sous deux chefs principaux: la liberté de penser et la liberté des cultes. Deux formules équivoques qu’on ne définit pas, afin de leur mieux faire dire, à l’occasion, tout ce qu’elles ne disent pas; qu'il suffit de pressurer légèrement, comme un ballon, pour faire sortir tout le vent des illusions et des préjugés qui les gonfle.

Fais toi-même ce travail de définition et de dégonflement.

Pour t'aider, tu prendras à la bibliothèque de l’Union catholique, quatre ou cinq volumes qu'on te passera en mon nom. Lis d’abord le Discours sur la Dictature, de Donoso Cortès, le Prodigue et les Prodigues, du P. Félix, les premiers chapitres des Libres - Penseurs, de

Louis Veuillot, et l’Encyclique du 8 octobre

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