‹ Entre amis [microforme]Chapitre 17 sur 41 · DETTE · texte numérisé non relu

DETTE

1864 ct les Principes de 89, d'Émile Keller.

Après cela, nous en recauserons.

Sois de bonne foi. Lis comme un homme qui cherche la vérité, non pas comme un homme qui cherche des expédients pour se tirer de la vérité.

Ce pauvre Eugène est revenu me voir. Il a compris qu'il avait fait, l’autre soir, une sottise. Il a essayé de la réparer; mais sa vanité l'a mal servi, en le faisant procéder à la façon des enfants qui commettent, en écrivant, des pâtés : ils passent aussitôt les doigts dessus pour les effacer; ils ne réussissent qu’à les étaler. En la corrigeant, Eugène a étalé sa sottise.

Le premier mardi du mois est le congé de sortie de nos élèves. J'irai au collège, et, si tu le veux, nous ferons la promenade ensemble jusqu'à Hochelaga.

Je te serre la main.

Louis LALANDE, S.J.

Rue Rachel, Montréal, 25 mai 1891

Mon cher Prévost,

Ne prête pas Donoso Cortès et Keller à ton savant confrère”. Ça ne lui servirait pas plus qu’un gouvernail à une pierre. Si tu n’as pas pu t'y orienter, comment veux-tu qu’il le fasse ?

S'il est vrai qu’il se passe de Dieu, cause première, et se fait fort d'expliquer l'origine des choses par la cellule, demande-lui donc d’expliquer la cellule. Quand il t’aura donné la cause de la cellule, prie-le humblement de t’indiquer la cause de cette cause-là, S'il s’impatiente et te traite de bête, traite-le de savant. Vous aurez, tous deux, également menti, et tu seras le seul à le croire.

Tu es trop modeste. En t'en donnant la peine, tu aurais pu faire l'analyse des ouvrages que tu viens de lire, et en tirer une doctrine très claire sur la liberté. En tout cas, il n’est pas besoin pour t’en souvenir, de faire la syn-

tèse des belles leçons morales du P. Félix. Je croyais Émile Keller plus méthodique et plus simple. Le ton de polémiste de Veuillot n’est

pas pour te déplaire, et son intransigeance con-

tient beaucoup de ce qui te manque. Je comprends mieux que tu te sois mal dégagé des périodes oratoires de Donoso Cortès. Bien d’autres avant toi s’y sont trouvés enveloppés, puis bercés mollement avec plus de plaisir que de profit.

Tu as tort, crois-moi, de me demander de faire ton travail: d’abord, parce qu'un cerveau ne gagne rien à laisser un autre cerveau s'entraîner à sa place; parce que les choses qui ne coûtent rien, valent souvent, dans notre estime, le prix qu’elles coûtent : parce que le profit le plus sûr des connaissances acquises avec effort, est le développement des facultés produit par cet effort même ; ensuite, parce que je ne suis pas préparé, et n’ai pas le temps de l'être, à te dire, comme ça, de but en blanc, ce qu'est, Ou n'est pas, ou doit être, la liberté de penser.

Tout de même, comme je ne puis rien te refuser, voici des notes, amassées dans mon grand cahier vert et puisées à toutes les sources. Ce n’est pas une syntèse, ni un résumé, ni une lettre ; c’est un schéma, une table des matières. Tes réflexions en feront des chapitres féconds, dont tu te rempliras la tête.

La liberté de penser : 1° Cette formule, prise

Eh

dans son sens obvie, est absurde. Il n’y a pas de liberté de penser devant la certitude; il n’y a pas un homme, sain d'esprit, libre de penser que deux et deux font cinq, ou que deux propositions contraires sont vraies en même temps et sous le même aspect.

Mais si la formule signifie que personne n’a le droit de m’imposer une probabilité à titre de certitude, ou ne peut me forcer à penser juste ou faux, à la bonne heure! Elle exprime alors une prérogative donnée par Dieu, qu'il n’est pas besoin de réclamer, puisque personne ne peut la perdre.

2° Le sens réel et intentionnel de la formule est tout autre. Elle signifie, chez ceux qui s’en réclament bruyamment, liberté de ne point croire, de rejeter la Révélation, de nier les enseignements de l'Église.

Cette liberté en cache une autre dans les plis de son manteau, et c’est la liberté de manifester sa pensée, d'écrire, de parler, de discuter, d’enseigner des doctrines contraires à celles de l'Église et de la Vérité.

Voilà en réalité ce que, depuis cent cinquante ans, signifie la liberté de penser.

3° Tu me poses tout de suite la question:

— Mais est-ce ce que la liberté de manifester sa pensée n’est pas un droit inaliénable ?

En droit, cette manifestation étant une influence, ou action morale exercée au dehors, elle est légitime ou illégitime suivant le caractère de la pensée manifesté. Le faux et le mauvais n'ont pas le droit d'être: à fortiori, ils n'ont pas le droit de se produire.

En fait, la manifestation illimitée de la pensée est un instrument de scepticisme et de perversion morale. Et si tu veux savoir pourquoi, cherche-le dans la déchéance de notre nature. Dès que le vrai et le faux sont également offerts à l'homme, le faux a cinquante-six chances de prévaloir. Le nier, serait nier l'effet du péché originel. De plus, l'immense majorité des hommes reçoit sa pensée de l'autorité; or, rien ne ruine l'autorité comme le pêle-mêle des affirmations, des contradictions, des névations sur les mêmes sujets. Entre ces oui et ces non qui se renvoient, la foule finit par voir de simples probabilités dans les vérités les mieux établies et les plus essentielles au bonheur; elle ramène tout à des opinions libres ; elle devient sceptique. Le scepticisme ouvre les barrières aux passions, les passions à la révolte.

Creuse un peu cette pensée; tu y découvriras, sans doute, ce qu'il faut penser des Journalistes qui, sous prétexte de satisfaire la curiosité du peuple, et même de faire son éducation, font des gazettes d'information, mettent tous les Jours, sous les yeux des multitudes avides, les misères contagieuses de toutes les sociétés, des exemples et mille faits scandaleux, des appels aux passions et des doctrines puisées À toutes ‘as sources, laissant les lecteurs seuls juges de ces faits et de ces enseignements contradictoires.

Tous ces juges : nt en eux-mêmes un traître plein d'admiration pour les coupables, plein d'amour pour l'erreur, plein d’antipathie pour la vérité qui impose des devoirs.

Tu y reconnaîtras aussi les formes diverses et les nuances de certaines illusions modernes, Et si tu ne peux pas classer les illusionnés selon leurs doctrines bien distinctes, tu sauras au moins les discerner par les tendances des groupes divers: en histoire, tendance à exagérer les inconvénients de l'alliance et les avantages de la séparation de l'Église et de l'État ; en religion, tendance à ménager les églises séparées et à les mettre pratiquement sur la même

de

ligne que le ‘atholicisme; tendance à reconnattre une sorte de droit essentiel À l'erreur de bonne foi; en polémique, sévérité extrême pour les nôtres, condescendance extrême pour les adversaires, complaisance envers l'opinion et transaction facile avec elle, chez les uns par faiblesse, chez les autres par une fausse espérance de ramener ainsi les égarés.

De toutes ces illusions naissent une vérité morcelée, ou violentée jusqu'à sa tension extrême, une obéissance attiédie, chagrine, défiante, critique : l'Église connaît mal son temps, elle retarde trop, avec ses dogmes immobiles, dans le mouvement du siècle, elle se défie de la science, elle prêche la pauvreté et méprise le S s, elle ne répond pas assez aux besoins nouveaux.

En pratique donc, il faut restreindre la liberté de penser. Mais qui va la restreindre ?

Cette question fait surgir trois hypothèses :

Ou bien il y a union des pouvoirs civil et religieux, et alors l'État accepte, maintient, fait exécuter les jugements rendus par l'Église sur les manifestations de la pensée. C'est la solution foncièrement catholique, et la seule vraiment efficace,

Ou bien l'État est séparé de l'Église, et alors il essaye de restreindre la pensée au nom d'une autorité légale, que rien, si ce n'est la force brutale, ne garantit.

Ou bien l'État est séparé de l'Église et partisan de la liberté illimitée de penser. C'est alors, à brève échéance, le déchaînement des passions, dont l'État lui-même est la première victime, C’est la Révolution qui, comme Saturne, dévore ses propres enfants.

L'histoire nous montre combien, dans la

deuxième hypothèse, l'État a été impuissant :

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restreindre la pensée. En France, de 1789 à 1843, on compte plusieurs milliers de lois, décrets et ordonnances relatifs à la liberté de la presse ; et comme résultat, une manifestation toujours plus tapageuse des libertés qu’on croyait restreindre. Dans les écoles, on constate l'impuissance à maintenir et à fixer l’enseignement supérieur; la philosophie est écartée des programmes, ou devient une simple nomenclature historique.

Choisis donc celle que tu voudras des trois hypothèses, et tu vas arriver, ou bien à la dissolution révolutionnaire, ou bien aux vains

efforts de l'inquisition d’État, ou bien à

l'inquisition d'Église : à l'union des deux pouvoirs pour la liberté dans le bien ; à leur subor-

dination pour une fin commune.

26 mai.

La cloche du coucher m'a empêché de finir cette lettre, hier soir. Je me rappelle encore ton mot: “On se couche au son de la cloche, même quand on à fait vœu d'obéissance ”

Mackay est venu au Gesù, ce matin, et a assisté à la messe dite pour son père. Je lui ai lu ces huit pages de gribouillage. 11 m'a dit, —avec cette lenteur douce, qui te flanque un soufflet comme si c'était une caresse, — que ça ressemble à une lettre à peu près comme un thème grec ressemble à une ode de Lamartine, "Si tu penses, ajouta-til, que Prévost va combler par ses réflexions les vides que tu lui laisses, et va prendre le temps d'étudier des auteurs sérieux, pour redresser les travers de ses libertés, tu ne te souviens plus de sa légèreté.

— Oui, oui, je me souviens. de celle d'autrefois.

— Eh bien, celle d'aujourd'hui va se moquer

de tes distinctions, de tes restrictions, comme l'oiseau se moque de la cage d’où il s’est envolé.”

J'ai nié, protesté, parlé de calomnie. Et pour preuve de sincérité, voici en toute confiance mon thème grec. Il est copié sur des feuilles tirées d’un cahier de notes.

J'y ajoute de: souhaits et des amitiés tirés de la meilleure partie du cœur.

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