L. LALANDE, S.J
Collège Sainte-Marie
Mon cher Ami,
Mes quatre volumes ont été fidèlement rapportés. Un enfant les a déposés à la porte de la classe, où je remplace, depuis trois jours, un professeur malade.
Ton billet, caché sous la couverture du Prodigue, renferme des remarques fort judicieuses. J'en suis tout fier. Est-ce que tu t'en trouves plus mal, d’avoir rencontré dans le P. Félix ‘plus d’applications pratiques que de théories ?? ?
Pour ce qui est d'Émile Keller, tu as raison d'un bout à l’autre. Je t'y ai fait dépenser du temps que tu aurais pu employer plus utilement peut-être, et, À coup sûr, plus agréablement, dans les tomes cinq et sept du cardinal Pie.
Il ne faut pas attacher tant d'importance, je crois, aux paroles de Jules Simon. Pour être un orateur disert et un écrivain spirituel et charmant, il n’en est pas plus un politique sûr et un philosophe sérieux. Quand Jules Simon a dit, dans les Chambres françaises : ‘Il n’existe plus de délits de pensée”, —"‘]a pensée ne peut être coupable”, il a répété, après bien d’autres, une formule qui devien: absurde, si le bon sens ne la distingue.
Il n’y a pas de délit de pensée, dans ce sens que, avant l'acceptation libre de la volonté et au moment de la simple perception, la pensée, si mauvaise soit -elle matériellement, ne peut constituer un délit formel, —la responsabilité ne précédant jamais la liberté. Mais dès qu'ilya acceptation libre de la volonté, la pensée devient formellement bonne ou mauvaise, selon son objet. Dans ce sens, nier tout délit de pensée, c'est renverser la morale,
Et puisque l’occasion s'en présente, tu ne trouveras pas mauvais que j'ouvre une parenthèse pour te rappeler ici—ne serait-ce que pour remplir un de ces “vides” dont parlait Mackay—le processus d'une mauvaise pensée et les degrés par lesquels le tentateur descend dans l’âme.
La première phase de la tentation est d’habitude la simple suggestion de l'esprit mauvais. Il propose le mal, vague d’abord, plus précis ensuite, en images plus définies, dans l’imagination qui se rebelle sans pouvoir les chasser. Jusqu'ici, l'invasion du mal est subie; la volonté n’y a aucune part; l’âme a joué un rôle passif.
Dès la première advertance du mal, si la volonté n’exerce pas son empire, pour résister à la pensée suggérée, elle s’en fait déjà la complice et le rôle actif commence.
Il se peut bien qu’alors la volonté garde et renouvelle le ferme propos de ne pas commettre le mal proposé; mais elle s’y apprivoise peu à peu, et voyant le plaisir de la chute comme possible, elle se complaît, dans une seconde phase, à la représentation du mal plus nette et plus détaillée. — S'imaginer vivement une
chose, c'est déjà la vivre en soi-même et c'est y participer.
Garder avec plaisir cette image vive, même en disant non à l'acte qu'elle appelle, c'est la voir bientôt sous sa forme concrète toujours plus saisissante, qui envahit la volonté et obtient toutes ses complaisances. C’est la délectation dans l’objet défendu, c’est le délit, suivi souvent d’un autre plus grave, le désir, lequel à son tour est suivi d’un délit plus grave encore, la consommation de l'acte désiré.
Ah! si du moins, en niant les délits de pensée, on pouvait comprendre avec quelle facilité on commet à l'extérieur la faute avec laquelle on s’est familiarisé à l'intérieur! Combien Je mal considéré, caressé comme possible, devient vite un mal vécu!
Mais supposons, me dis-tu, que la pensée mauvaise ne se traduise pas en acte, si elle est un délit, elle doit, dans la société, relever de quelqu'un après Dieu. Des hommes ? — Assurément non, elie leur est cachée. Leurs lois ne peuvent l’atteindre dans sa retraite intime; d’ailleurs elle ne fait de tort manifeste à personne, si ce n’est le tort qui découle de la solidarité humaine.
De l’Église ? — Oui, mais seulement au for intérieur, c’est-à-dire au tribunal de la pénitence. Au for extérieur, les lois de l'Église, à l'instar des lois civiles, n’atteignent pas les délits de pensée. Personne, par exemple, ne peut être excommunié pour hérésie secrète.
Pardon, j'interromps pour me rendre au parloir. I1y a dix minutes que le bon vieux frère Lacoste sonne mon 114 à toutes ses cloches.
Allons, vale !
Mercredi soir
Ma classe est finie. Ouf! deux heures d’histoire, de grec et d'anglais.
J'allais t’envoyer cette lettre sans répondre à la question principale qui l’a motivée. Aussi bien, les notes qui précèdent, jointes à tes lectures, suffisent amplement à te fournir des réponses.
La liberté de conscience est une autre de ces formules équivoques, destinées à cacher une fourberie.
Si la liberté de conscience signifie que personne ne peut souiller ma conscience sans mon
vouloir, la formule est, de fait, vide de sens: on ne réclame pas ce que personne n’a Jamais pu et ne pourra jamais nous enlever. Si elle signifie la liberté de choisir en présence du bien et du mal, la formule est vraie tant qu’elle exprime la liberté physique; elle est fausse, en droit, si elle exprime la liberté morale, à savoir la liberté de commettre le mal impunément.
Cette liberté n'existe et ne peut exister pour personne.
Dans son sens réel, la liberté de conscience veut dire pour le chrétien, liberté d’avoir une conscience exacte et de la suivre, le droit de tendre à sa fin à la lumière de cette même conscience, sans obstacles ou en dépit de tous les obstacles. Ce droit vient de Dieu même: il est nécessaire comme il est inaliénable. (C’est le premier droit de l’homme, et c'est en jouir que de sacrifier, s’il le faut, ses intérêts temporels pour ne point forfaire au devoir: c’est en jouir que de dire au tyran : tu peux m'écraser, prendre mes biens et ma vie, mais tu n'auras pas mon cœur! Tu peux être un Néron et appeler à ton service, contre moi, les bêtes, les chevalets et les flammes, mais Je reste libre d’être chrétien !
Telle n’est pas, tu penses bien, la liberté revendiquée comme un droit longtemps contesté, par les libres-penseurs d'aujourd'hui.
Pour eux, la formule signifie le droit de n'avoir pas de conscience, ou de ne pas vivre selon leur conscience. C’est le droit de n'être pas catholique, le plus sacré de tous les droits aux yeux de la libre-pensée.
C'est si bien là le sens conventionnel de la formule, que l’admission du principe de la liberté de conscience suffit, aux candidats francs maçons, pour être admis dans les loges. On y trouve, implicitement contenue, une preuve d’apostasie suffisante. Ah! les mots, les mots, ce qu’on leur en a fait dire, de mensonges, surtout depuis un siècle et demi! Ce qu'ils en ot trahi d’âmes candides!
Toi, mon cher Arthur, sois candide, si tu le peux; mais ne sois pas dupe.
Louis LALANDE, S.J.
sorti.
Collège Sainte-Marie, dimanche matin Mon vieil Ami,
Mile Margot, ‘‘ta douce hôtesse des jours prospères ”, a daigné m'apporter elle-même les revues que tu lui avais prêtées. Elle était accompagnée de son chien.
—" Pourquoi traînez-vous ce caniche? luidis-je.
— C'est mon meilleur ami, répondit-elle : ii ne me quitte jamais.
— Votre meilleur ami! Et Arthur? et B*** et L*** que sont-ils donc ?
— Bah ! vous savez, mon Père, ajouta-t-elle, de son air méditatif de vieille duègne sage, qui a longtemps espéré, trop attendu et beaucoup souffert, vous savez, je suis de l’avis de Schopenhauer : ‘‘ Plus on connaît les hommes et plus on aime les bêtes”; moi je n’aime plus que mon chien.
— Tant mieux pour votre chien, que je félicite; mais tant pis pour vos” anciens amis et pour vos neveux, que je plains. Et vos livres, si chéris autrefois ?..
— Ah! dame, mes livres et le bon Dieu, ça c'est autre chose. Ils ne m'ont jamais trompée ; Je leur dois mes meilleurs jours, et je leur reste fidèle.”
Avec ça qu'il est férocement laid, son chien. En me le voyant caresser, —il fallait bien caresser un peu cet amour unique, n'est-ce pas ? — Gaston, un de mes élèves, passa près de moi, au parloir, et me dit sournoisement : ‘Serat-il aussi en rhétorique, celui-là ? ”
Balmès n’est pas ton homme. Tu vas t'égarer dans cette métaphysique et ces théories, plus curieuses que sûres. Reviens plutôt à Auguste Nicolas. Avec lui, tu marches en pleine lumière. L'intelligence y trouve des arguments, le cœur de la chaleur, l'esprit de la variété et du mouvement, la piété de beaux exemples.
Non, la vie de Veuillot n’est pas encore publiée. Eugène, frère de Louis, s’est chargé de l'écrire, et il en retarde la publication, je pense, par respect pour certains survivants des polémiques retentissantes d'autrefois. On a publié sous le titre: “ Hommage à Louis Veuillot ”, un volume d'articles, de lettres et d’éloges, écrits à l’occasion de sa mort. Plusieurs études littéraires et notices biographiques ont paru
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depuis. Mais la Vie complète, l'histoire de Veuillot, est encore à venir. Eugène, plus que personne, connaît toute la vérité sur son frère : et il a plus que le droit de la dire, ilen a le devoir. 11 la doit à la mémoire de Louis, à sa famille, à ses amis et À ses admirateurs, à ceux qui ont combattu avec lui et par lui les combats de la Vérité, à tous les lecteurs français, à l'Église elle- -même, au nom de laquelle il a livré tant de glorieuses batailles. Eugène n "y manquera pas.
Il n’y a pas eu mauvaise volonté, si je n'ai pas répondu, l’autre jour, à ta dernière question sur la liberté des cultes. Il me semblait en avoir déjà écrit trop long sur ce sujet. Ne te mets pas dans la tête que tes questions <ont fastidieuses. J'avais cent fois raison de croire que mes réponses l’étaient, avec leur ton didactique, leur décousu, leurs notions jetées pêlemêle, sans liens, comme des en-tête de chapitres.
Au reste, expliquer cette autre formule équivoque, ce serait répéter en partie les notes sur la liberté de conscience. Dans le sens radical, la liberté des cultes signifie la liberté de n'avoir aucun culte et de les combattre tous, ou, tout au moins, le droit d'échapper au culte catholique.
ne
Dans le sens libéral, elle signifie l'égalité de tous les cultes ou de plusieurs, devant la loi. C'est de la tolérance, —chose mauvaise en soi, mais devenue admissible par accident, à titre de mal actuellement inévitable... Ne m'en demande pas davantage sur ce point ; car une fois entré sur le terrain de la tolérance, il n’y aurait pas de raison de s'y arrêter.
Dans le sens chrétien, la liberté des cultes est la faculté accordée à chacun et à l'Église, de manifester extérieurement à Dieu les hommages, les adorations, les actions de grâces, les louanges que toute créature doit à son créateur ; c’est le droit du corps de s’unir à l'âme, dans un accord sincère, pour témoigner à Dieu l'amour et la dépendance de l'être humain tout entier. Et cette liberté est fondée sur le droit divin et le droit naturel. Elle est d’ailleurs si peu conforme à celle de la formule moderne, que celle-ci n’a pas de plus grand souci, que de détruire celle-là. Aussi, au nom de la liberté des cultes, on finira- on a déjà commencé — par retrancher les processions du saint Sacrement, par abolir les fêtes de l’Église, par fermer les sanctuaires trop féconds en miracles.
En tout cela, rien de nouveau: toujours le
même procédé, reçu avec la même bonhomie crédule; toujours la libre-pensée, criant à l'émancipation, afin de mieux opprimer ses émancipateurs.
Assez! Salut. Vive la liberté! la vraie, celle qui n’enchaîne pas l'âme aux sens, celle qui ne se traîne pas dans la licence, celle qui n'étouffe pas la liberté des autres, celle qui ne réclame pas, comme un droit, d'aller chez le diable en nombreuse compagnie.
Vive la liberté des enfants de Dieu!