‹ Entre amis [microforme]Chapitre 19 sur 41 · L. LALANDE, $, J · texte numérisé non relu

L. LALANDE, $, J

Maison St-Louis, Jersey

25 octobre 1891.

Mon cher Arthur,

Nous verrons bien, m'as-tu dit au départ, si tu tiendras ta promesse.

Eh bien, vois! je commence, et si j'en juge par la pile de petites notes que J'ai là, à côté de moi, sur une sorte de trépied qui me sert de table, je ne sais pas quand ça finira. Tu pour-

rais trouve: que je la tiens trop, ma promesse,

Il y a un mois déjà que je suis arrivé au scolasticat de nos Pères. J'habite une petite alcôve dans le Kraal. Tu ne sais pas ce que c'est qu'un kraal ?

Kraal est un mot cafre, apporté par les missionnaires du Zambèze, qui font ici leur théologie. Il signifie maison, habitation. Le Kraal de Jersey était autrefois une écurie, Quand vinrent les Zambéziens, il y a trois ans, il ne restait plus de place pour eux dans la maison Saint-Louis. On mit les chevaux et le petit âu. à la porte, on aménagea l'écurie,—un bâtinient en pierre rose, à l'extrémité du jardin, — on cloua là-dedans des planchers, on blanchit les murs à la chaux, on installa une cheminée, les alcôves remplacèrent les crèches ; et 1à où les chevaux rongeaient leurs mangeoires et dégustaient leur picotin, les théologiens d'Afrique se nourrissent de science divine, dans une atmosphère délicieuse de métaphysique.

Et je suis du bâtiment.

On me traite comme une plante exotique, parmi ces Africains. Mon compagnon de chambre, le P. Platzer, dit que nous vivons ensemble, comme vivrait un oiseau de neige du Canada avec une autruche du Zoulouland, On va vite

mhéTt —

m'acclimater. Du reste l'exotisme ne surprend ici personne. Nous sommes deux cents Jésuites venus de tous les pays du monde. Je fais, le matin, ma promenade, au bord de la mer, avec un Espagnol qui me parle de l’Alhambra, et le soir avec un Sicilien venu de Constantinople, qui me décrit Stamboul; tandis que devant nous un jeune père Allemand d'Innspruck se promène avec un Français, sans parler de Sedan. Je n’ai jamais mieux compris la charité du vrai cosmopolitisme jésuitique.

Du Kraal, nous traversons le jardin plusieurs fois par jour, pour nous rendre à l'Hôtel Impérial. C'est là que nous allons assister aux cours, en nous donnant des allures d'externes.

L'Hôtel Impérial, devenu la maison Saint.

Louis, a été acheté par les Jésuites de la province de Paris, après les décrets suivis des brutales expulsions du 30 Juin 1880. La maison est située sur une colline qui domine la ville de Saint-Hélier, dans un parterre charmant, au milieu de massifs de verdure et de fleurs.

Un mois de séjour dans l’île, ce n'est pas assez pour Connaître tout ce qu'elle offre d’intéressant. Mais j'ai causé, j'ai interrogé, et la

hi diéenss >

bienveillance d’un confrère, plus encore que mes recherches personnelles, m’a fourni assez de renseignements pour que je puisse te les communiquer. Surtout, j'ai fait assez de promenades de çà de là pour en faire une avec sûreté, je pense, en ta compagnie. ”

Passons d’abord autour de l’île. C’est chose facile à présent; autrefois nous n’aurions pu le faire, car Jersey, aux temps anciens, tenait au continent. C’est aux premiers siècles de notre ère que la mer, commençant à envahir les côtes, a creusé le chenal qui actuellement sépare l’île du Cotentin. Les Écréhous, plateau de rocher à mi-chemin de la France, semblent rester là comme les derniers vestiges de la chaussée écroulée.

Au temps de saint Lô, évêque de Coutances, vers le milieu du vi‘ siècle, les courants n'avaient pas encore affouillé l’isthme de la Chaussée-aux-Bœufs, et le passage deineurait praticable. Ilest dit, en effet, qu’à cette époque les habitants de Jersey devaient préparer une planche pour le passage de l’archidiacre, quand il venait exercer dans leur île les fonctions de son ministère.

Peu à peu le sol s’éboula, surtout entre

Jersey et les Écréhous. Aujourd’hui la profondeur de la mer, à cet endroit, n’est jamais inférieure à une soixantaine de pieds. Vers le x° siècle, les communications entre les Écréhous et la France devinrent impossibles. Le seigneur de Pratel, en 1203, fit bâtir une église dans l’île, ‘attendu que les habitants ne pouvaæent plus venir entendre la messe à Port-Bail, en Cotentin”. Il ne subsiste plus maintenant,

sur les rochers du détroit, qu’une seule maison,

où loge un gardien, le roi des Écréhous.

Jersey forme une sorte de rectangle de douze milles de long sur six de large. Chacun des côtés est échancré par des baies plus où moins profondes. Celle de Saint-Aubin est au sud, ayant à une extrémité la ville et le port de Saint -Hélier, et, à l’autre, la petite ville de Saint - Aubin ; entre les deux, une série non interrompue de chalets, de villas, de hameaux à l’aspect le plus gai et le plus fleuri, avec une splendide plage par devant, et, au fond, sept ou huit petites vallées fraîches, qui s’enfoncent en éventail dans l’intérieur des terres, fières de montrer, chacune, son ruisselet, ses moulins, ses bois, ses prairies. Tout cela descend, s’incline par étages de la côte nord qui s'élève à

peu près de cinq cents pieds; tout s’ouvre sur le midi; tout est en plein soleil.

De là vient, sans doute, le bon climat de l’île, si doux en comparaison de notre voisine Guernesey, qui s'incline, elle, en sens inverse, du sud au nord, vers l’Angleterre.

Au sud encore, mais en avançant vers l’est, on aperçoit la baie de Saint-Brelade, avec son village et sa vieille église, construite, d’après une inscription, en l’an 1000. Belle plage, côte déchirée, pittoresque, abrupte. Au centre, cachée dans les arbres, se trouve une grande villa, luxueuse, mais d’un goût bizarre, avec des ruines grecques postiches éparses sur les landes de la colline.

C’est là que pendant deux ans habita l’infortuné général Boulanger. Quand il y séjournait: dit-on, un drapeau tricolore flottait sans cesse au-dessus de sa maison et un poteau, peint aux trois couleurs, interdisait l'avenue aux indiscrets. Peut-être aussi y avait-il une de ces guérites tricolores, de son invention, comme on en voit partout à Paris, et qui restent comme les derniers souvenirs de son bruyant ministère.

Plus loin, la côte est déchiquetée en mille

rochers. Sur le dernier et le plus élevé de tous se dresse un petit phare: endroit dangereux et redouté pour ses naufrages. C’est Corbières.

Le petit côté du rectangle, qui regarde l’est, s’arrondit pour former la grande et morne baie de Saint-Ouen. C’est la partie désolée, la partie bretonne de l’île. Autrefois, il y avait là un fort, et, en face, une forêt était demeurée debout jusqu’au xiv° siècle. Un ouragan a tout détruit; mais maintenant encore, à marée basse, lorsque de fortes vagues ont bien remué le sable, on découvre des souches qui sortent du sol d’un demi-pied et plus.

La côte nord est formée d’une série de falaises à pic, sauvages et tristes. Çà et là une cascade, deux ou trois petits ports au fond de baies

étroites, des grèves, de grands éboulements de rochers, des grottes, qu’on appelle caves dans le langage du pays; et là-bas, à l'horizon, Guernesey et l’île de Sark. Entre les deux, de longues rangées d’écueils, décrites avec plus de poésie que d’exactitude par Victor Hugo, dans les Travailleurs de la Mer. C'est ici que se trouvent les fameuses grottes de Plémont, illustrées par l’auteur des Misérabies qui en a fait le théâtre de son drame de la Pieuvre.

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Traversons Boulay-Bay, station obligée de pique-nique, et nous arrivons à Rozel. J'y ai vu, à murée basse, pour la première fois de ma vie, des bancs d'huîtres. Un vallon, qui débouche sur le port, y est si bien abrité du vent, que les fleurs des pays chauds y poussent en pleine terre et qu’on y voit, dès la fin d'avril, fleurir les rhododendrons et les camélias.

Sur les hauteurs sont des ruines druidiques.

Encore ici, un souvenir de Victor Hugo ; c'est de cette hauteur qu'il date sa pièce de vers intitulée Zbo, dans laquelle il se proclame ‘‘le poète farouche... l’'homme-devoir.. le souffle des douleurs... la bouche du clairon noir”. C’est là encore qu’il a entendu la fameuse ‘ bouche d'ombre”? qui lui a conté tant de prodiges:

J'étais près du domaine qui domine Rozel, A l'endroit où le cap se prolonge en presqu'île.

Et pour ne pas revenir tout à l'heure sur les souvenirs de V. Hugo, descendons sans plus tarder de Gorez à Saint-Hélier, sur la côte sud : — côte basse, sablonneuse, découverte à marée basse jusqu’à un mille ou deux en mer: c’est la grève d’Azette. Voici Marine-Terrace, une

maison pâle, carrée, grande, sans caractère,

ouverte sur la mer et entourée d’un maigre Jardin, où ne poussent guère que des tamaris : c'est à qu'habita le poète pendant son exil.

Sur la côte ouest, nous trouvons la baie Sainte-Catherine, avec une immense jetée. En face, parfaitement visible, quand le ciel est clair, la France. Parfois, on distingue les maisons comme des points blancs sur la côte.

En descendant, c'est le vieux château de Mont-Orgueil, le monument le plus ancien de Jersey. Le lierre couvre en partie ses fortes murailles, le donjon a gardé son aspect sauvage. Mais que de choses ont changé depuis que Duguesclin essayait en vain de l'emporter d'assaut! Les flancs de la petite colline d’où il domine la mer sont couverts d'honnêtes familles qui dînent sur l’herbe, ou d'enfants qui jouent, qui crient, et dont les têtes blondes s'agitent gaîment sous le soleil. Les vieilles portes sont encore là, mais on ne les tourne plus sur leurs gonds rouiliés ; les antiques canons ont disparu.

Sur la porte d'entrée, un blason à moitié rongé laisse lire cette devise: Carde ta 1oy. Hélas! la foi, la vraie foi, ils ne l'ont pas gardée. Un peu plus haut, la chapelle est vide, déshonorée, et dans je ne sais quelle vieille salle,

une statue de la sainte Vierge reste debout, mais mutilée et méconnaissable, dernier témoin de la foi perdue!

Je compte, mon cher Arthur, au nombre des heures les plus agréables de mon séjour à Jersey, celles que j'ai passées au milieu de ces ruines. C'était le lendemain de mon arrivée; trois jeunes pères Canadiens s'étaient unis à mon compagnon de voyage et à moi pour visiter Mont-Orgueil; d'eux d’entre eux, les PP. Blain et Brault, ont quitté le Canada l’année dernière; l’autre, le P. Lebœuf a dit adieu à sa famille il y a une douzaine d'années. Revenu il y a trois ans des missions de l’Afrique centrale, il se prépare à y retourner l’an prochain, probablement pour le reste de sa vie.

Oh! quelles douces conversations nous avons eues cet après-midi-là! Quel bonheur, à douze cents lieues du Canada, de s’entretenir des faits, des espérances, des joies et des tristesses, des amis et des frères de la Patrie!

Bonsoir, cher Ami. La cloche sonne à l’Imperial. En voilà assez pour toi et pour moi.

Demain sera dimanche, je t’empilerai le reste.

Mon co-chambriste, autruche du Zoulouland, se prépare à dormir. Un oiseau de neige ne

doit jamais déranger une autruche. Prions d’abord, puis dormons comme lui.

Louis

Dimanche matin

Le soleil a bien du mal à percer le brouillard anglais qui nous enveloppe. Une buée froide :. pénétré dans mon alcôve et me fait frissonner.

Parlons de Saint-Hélier, La capitale de Jersey ressemble beaucoup à la capitale de la

province de Québec, bien qu’elle n’ait pas la

moitié de son étendue et de sa population.

Cette resseinblance est frappante surtout quand on y arrive du sud au nord et que l’on suit le fort Régent, dont le site, la hauteur, les fortifications, le long mur de revêtement, rappelle tout à fait la citadelle de Québec. Cette vue a causé une émotion visible au père Théophile Hudon, mon compagnon de voyage, un Québecquois d’origine et de cœur.

Il y a dans Saint-Hélier, comme dans toutes les villes anglaises, abondance de temples de toutes les dénominations. Aucun d'eux néan-

moins n’'égale en beauté la grande église

catholique, en granit de Normandie, que les RR. PP. Oblats ont bâtie au centre de la ville.

Les rues, comme celles de la plupart des villes européennes, sont étroites, forment des courbes et des zigzags auxquels les Américains sont peu habitués. La plupart des maisons qui les bordent sont carrées, peintes, ornées d’un petit balcon et séparées du trottoir par un jardinet plein de fleurs; ou bien ce sont des chalets de forme et d'architecture sans nom et dont l’ensemble est agréable, riche, coquet.

La campagne est jolie comme un grand jardin. Les chemins sont des allées bien entretenues, si nombreux qu'après des années de séjour et de pratique on s’v perd encore. Tout cela est ombragé, frais, rempli de gazouillements. En mains endroits, les haies de coudrier et d’aubépine se rejoignent en haut, de façon à former une voûte parfaitement arrondie audessus de la route. Mais aussi quel soin on prodigue à ces haies! On les émonde chaque année, on les peigne, l'art y corrige la nature, on en fait des chefs-d’œuvre.

Toutes les propriétés sont précieusement closes par de grands murs en pierre rougeâtre,

ou par des épines. Ne le seraient-elles pas

d’ailleurs que personne n'oserait mettre le pied sur la plate-bande, car partout on ne voit que Private, No thoroughfare, Trespassers will be prosecuted. Cette sévérité s'explique dans un pays où les champs ne :ont pas grands comme le square Viger, de Montréal. Veux-tu une courte description en vers de Jersey ? Elle est d'un jeune Père jésuite, le P. Fougeray.

L'ile forme un réseau de mignonnes vallées :

Les prés sont des gazons, les chemins des allées, Le fermier un monsieur, la ferme une villa :

Point d'immonde bétail, grognant par-ci par-là, Point de mare boueuse où le canard se vautre, Mais des bassins Proprets comme ceux de Le Nôtre. En ville, des chalets avec leur véranda,

Où la brodeuse, assise auprès du réséda,

Goûte le doux plaisir de voir et d'être vue;

Des salons de coiffure À tous les coins de rue, Des cloches gazouillant d'un certain air pensif, Et des prêchces musqués d’un dogme inoffensif, Pays de l'élégance et de la petitesse ;

En deux heures de break, par petite vitesse, Vous avez fait le tour de cette humble Albion Et vu tout l'univers à l'état d'embryon.

Le même auteur disait dans une lettre :

"Ici le printemps s'annonce très vite et s’exé- Cute très tard. Il arrive des vents d'est qui

Coupent l'enthousiasme des lilas et des chèvre-

feuilles; quant aux primevères et aux boutons d’or, ils abondent sous l'épine bourgeonnante des talus. C'est un pays charmant que Jersey. On se promène dans des chemins creux, sous des chataïgniers, qui bientôt nous ombragent de leurs feuilles; on est comme enfouis dans un sillon de verdure; et puis, tout d’un coup, le chemin monte, le talus s’abaisse et on voit la mer.”

Ces beautés de l’île ont eu la bonne fortune de jeter les auteurs de Guides dans des enthousiasmes sans fin. Ilest vrai que c’est un mal ordinaire à ces littérateurs officieux. A les en croire, les panoramas jersiais valent les vues de la Suisse; la baie de Saint-Aubin est tout simplement un autre golfe de Naples; Jersey est l’émeraude des mers, la perle de l’Angleterre, et la baie de Saint-Brelade est la perle de Jersey. Encore un peu et les modestes collines jersiaises égalaient nos Laurentides ; les rochers de Corbières devenaient le Stephen des Montagnes -Rocheuses; et l’on se croirait au sein de nos forêts vierges, en lisant leur description de certains fourrés où un lièvre ne saurait se cacher.

La population de l’île, qui se monte à 60,000

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habitants, peut se répartir en trois groupes. Il y a d'abord le vieux fond Jersiais de race franconormande, puis le fond anglais comprenant présque toute la population commerçante et administrative, et entin l'élément d'émigration française récente.

Des Anglais, je n'ai rien à dire.

C'est au fond jersiais qu'appartient la noblesse de l’île. Cette vieille race normande a

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gardé non seulement beaucoup d'usages anciens, mais encore Son patois, comme un dernier reste de l'anglo-normand. C'était la langue parlé en Angleterre par les Normands à la suite de Guillaume-le-Conquérant. En voici quelques échantillons, empruntés à J. Sullivan. L'auteur parle de Wace, le célèbre poète français, né à Jersey, au xvir* siècle.

Daeux trais rimmés à la mémouaithe de Maistre Wace, un vieil prêtre Gerziais qui m'passe bain près du cœu, quoi qu'il yiait bétost huit chents ans que le Pouor houan homme erpose Paisibliément souos la blieste. J'ai bain des fais paslait à mes ammins à l’endrait d'esl'ver un monuesment à S'n’'honneur, mais c

"est comme si j'm ‘capuchais la teste contre la pathé, ils

ont poeux de desmonaïizir

quicq'herpins. Eh! mon Gui, il en laissont drièthe ieux

d’ches fréluques, non n'les mettra pou a lus servir d'ono-

thilli quand nous les Pliachécha dans lues dernièthe grande naithe Casaque, et nou l'y

zenviètha a s’er’poser dans l’hian &rand gardin à noutr'ammin le ministre Fillieu.

Tu vois que la vieille langue normande se rapproche assez du français pour qu'il n'y ait pas besoin de traduire. Seulement, si tu lis ma lettre à E*** tu lui traduiras les "’fréluques ”: "Eh! mon Dieu, ils en laisseront derrière eux de ces fréluques ; on ne les mettra point à leur servir d'oreiller, quand nous les placerons dans leur dernier grand habit noir...” Ça l’aidera peut-être à posséder un peu son argent, et à n'en être pas dépossédé.

Les Jersiais restèrent catholiques jusqu’à la soi-disant Réforme, alors qu'ils devinrent en grande partie puritains ou presbytériens. Il leur vint des prédicants d'Écosse, d'Angleterre et de Saint-Lô, foyer de protestantisme en ce temps-là.

La langue officielle de Jersey est le français. C’est en cette langue que se font les débats au parlement, aux États, comme on dit ici. De temps en temps, 1l arrive qu’un député parle en anglais, mais c’est l'exception. Les lois et arrêtés de police, ainsi que les plaidoyers à la cour se font aussi en français, sauf quand l'accusé est de race anglaise. L'élément britannique voudrait bien bannir cette langue pour la remplacer par l'anglais; mais les Jersiais ne sont

ni peureux ni complaisants: leurs ministres tiennent plus aux traditions nationales qu'à leurs portefeuilles et aux faveurs ministérielles.

Il va sans dire que ce n'est pas aux États qu'il faut chercher des modèles de beau langage. Il paraît que les touristes français, quand ils assistent aux débats publics, s'amusent beaucoup des formes bizarres et inouïes de « tte langue officielle, Les Jersiais le leur rendent bien, quand ils assistent aux bagarres parlementaires des Chambres de Paris.

En tout cas, bon ou mauvais, c'est encore du vrai français que parlent les Jersiais. Et d'y tenir comme ils le font, malgré mille difficultés, est une belle leçon pour nous et pour beaucoup d’autres.

L'émigration française à Jersey remonte assez haut. Le premier flot arriva lors de la révocation de l'édit de Nantes, et apporta dans l'île un accroissement considérable de richesses. Un bon nombre de vieilles fermes remontent à ce temps-là; la date est curieusement gravée au-dessus de la porte d'entrée, sur une large pierre formant linteau: on y voit deux cœurs, de chaque côté le chiffre de l'année, puis les

initiales du mari et de la femme.

Lors de la Révolution, beaucoup de prêtres et de Français royalistes vinrent se réfugier dans l’île, ce qui semble avoir donné alors un certain mouvement vers le catholicisme. Le dénûment des prêtres était tel en particulier, qu’on vit le plus grand nombre d'entre eux et un évêque quêter de maison en maison pour leur soutien.

Depuis ce temps-là, Jersey n’a cessé de recueillir des émigrés français. Les uns y viennent refaire leur fortune; plusieurs viennent vivre de leurs économies dans ce pays, où la v'e ne coûte presque rien, où tous !*s produits — sauf le vin et les alcools — sont importés sans payer de droit d'entrée. Les autres, hélas! trop nombreux, sont des banqueroutiers, des déserteurs, des fils en rupture de famille qui veulent mettre la mer entre eux et la police. Cela forme dans Jersey une population interlope et malhonnête, qui ne fait guère honneur à la France. Ajoute à cela les réfugiés politiques, comme furent en leur temps Hugo et Boulanger.

Il y a cependant à Saint-Hélier un quartier dans lequel on se croirait dans une de ces bonnes rues de petit commerce, comme on en

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voit dans le faubourg de Québec. Là, ce n’est plus l'Angleterre, froide, compassée, même dans les quartiers populaires. Les gens causent et fument sur le pas des portes, de grosses boutiquières normandes, assises à leur devanture, vous saluent tout haut d’un honnête et affable bonjour. C’est moins propre, moins luisant que dans les rues adjacentes; mais tout a je ne sais quel air de bonne humeur qui fait plaisir.

— Est-ce que tu ne me parles pas des monuments ? me dis-tu.

Il n’y en a guère de remarquables à Jersey, si j'excepte le vieux château-fort de Mont- Orgueil. Je ne compte pas, en effet, quelques restes d'architecture préhistorique, cromlechs ou dolmers: c’est là trop peu de chose, et ces Specimens archéologiques sont tout au plus un peu curieux.

L'église française, Saint-Thomas, et l'église irlandaise, Saint-Pierre, sont modernes.

La salle des États n'a de beau que son granit. Les églises protestantes datent d'avant la Réforme. Elles étaient toutes catholiques autrefois. Ce sont des édifices de style normand du xv° siècle, renfermant de la manière la plus

uniforme deux nefs assez courtes, séparées par

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une rangée de colonnes et surmontées d’une tour massive. Souvent la tour elle-même a reçu l'addition postérieure d’une lourde pyramide carrée ou hexagonale, presque toujours sans ouverture, crépie de blanc, de l'effet le plus disgracieux.

Ajoute à cela une relique de guerre. Le grand fait militaire des temps modernes à Jersey est la victoire remportée en 1781, à l'intérieur même de la ville, par la garnison anglaise et le peuple, contre une troupe d’aventuriers français. Le brave major Pierson, à la tête des Anglais, tomba à la première décharge. Une vilaine maison grise, faisant angle à la place des États, porte cette inscription: Here Pierson fell.

C'est cette muraille, repeinte à l'huile de temps en temps, que j'appelle une relique. De gros ronds noirs, tracés sur le fond, marquent les trous de balle; et je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'à chaque recrépissage de la maison, ces glorieuses cicatrices agrandissent leur diamètre. C’est comme la gloire de certains personnages légendaires : crescit eundo.

Parlons maintenant culture et affaires. D'’in-

dustrie dans l’île, point! Il n'y a en ce genre

que la fabrique très restreinte de bijoux en granit de Jersey : un joli grain rose ou gris, que les dames touristes achètent quelquefois pour le plaisir d’alléger la bourse de leur mari.

Jersey est en rapport commercial avec l’Angleterre, la France, la Hollande et la Norwèvge, Il y a quelques années, beaucoup de ses bateaux allaient pêcher sur les bancs de Terreneuve ; mais la faillite d’un de ses grands commerçants amena la ruine de la pêche à la morue.

L'ile produit surtout des pommes de terre.

Le Jersiais les cultive avec amour. Il met toute sa coquetterie à avoir au printemps des champs parfaitement alignés: il plante, il recueille, il manie les chers tubercules comme des pierres précieuses. Quand vient le mois de mai, le port est encombré de steamers qui viennent chercher leur chargement. C’est à qui arrivera le premier à Londres pour y vendre les primeurs au poids de l'or.

Ces fameuses primeurs n'ont guère de saveur, elles sont encore pleines d'eau: mais n’importe ce sont des primeurs; —et l'Anglais qui veut des primeurs est un Anglais qui en aura.

La pomme de terre de Jersey a beaucoup perdu de sa valeur. Outre que les côtes de

Bretagne et de Normandie font une rude concurrence, cette culture forcée à outrance n’a pas peu contribué à altérer les qualités de l'espèce.

Une autre source de richesses pour Jersey, ce sont ses excellentes vaches laitières. Elles sont petites, bien faites, ordinairement brun pâle ou couleur de caïé au lait. On les voit paître dans tous les coins une herbe fortement imprégnée de sels marins. Car il faut savoir que l’engrais le plus abondant du pays est le varech,— le vrec comme on dit jusque dans les arrêtés de police, quand ce malheureux vrec a eu le malheur d’engendrer chicane. De cette pâture vient que la vache de Jersey transportée ailleurs perd ses qualités distinctives. Son lait est extrêmement riche et nourrissant. Un Américain a dit, l’année dernière, que le lait de Jersey vaut autant que la crême des États-Unis. Dans la bouche d’un Américain, c’est un compliment.

Pour conserver pure la race des vaches jersiaises, la loi exige que toute vache étrangère, débarquée dans l’île, soit immédiatement conduite à l’abattoir.

Pour ne pas finir là, veux-tu, mon pauvre Prévost, avant que j'aille dîner, connaître les dernières ressources des Jersiais ? Ajoute une

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race de petits moutons, appelés présalés, extrêmement prisés comme viande délicate de boucherie, et la culture de la vigne en serre, Tu as là, à peu de chose près, ce à quoi se réduit l'exportation de Jersey.

Et maintenant, adieu. Crois, espère, aime et va droit !

Si J'ai quelque chose à ajouter à cette liasse de papiers, je te le dirai demain. Je te sais des défauts,— je ne t'ai jamais fait l'injure de te dire que tu n'en avais pas,— mais Je crois que tu auras la patience de me lire.

Ma dernière page est pleine ; je n’ai plus de petites notes, et dans ma tête Je n’ai plus qu'une névralgie.

C'est assez pour que ton ami s’en aille sur la grève d’Azette.

Louis LALANDE, s.J.

Lundi, 26 octobre.

Quel vent, ce matin! Quel entonnoir de tempêtes que cette Manche!

Ma migraine et ma névralgie ne sont pas beaucoup plus pires, malgré les remèdes de notre frère infirmier, un Prussien. Je ne voudrais pas affirmer qu’il en sera de même ce soir, quand j'aurai fini d’absorber ses ‘‘prises”. La nuit a été mauvaise. Parfois j'avais des envies de guérison radicale, et de battre sur le mur la névralgie qui me bat dans la tête. Délibération faite, mon envie s’est passée et j'ai opiné pour les “prises”; non pas à cause d'elles, les venimeuses! mais à cause du mur, qui ne se donnerait jamais pour battu, et de ma tête qui l’est déjà assez.

Je voudrais bien te dire que tous mes cheveux s’en dressent sur ma tête, mais tu me dirais: Quels cheveux ?

Parlons plutôt d'autre chose.

Je n'ai pas encore dit, dans ma lettrebouquin, qu’il y a deux époques dans l’année où Jersey semble se réveiller: celle des pommes de terre, et celle des touristes. Pendant la pre-

mière arrivent de Bretagne des voiliers chargés de travailleurs ; les champs sont en mouvement et les routes sillonnées de voitures portant en ville des cabots remplis jusqu'aux bords. L'île rentre ensuite dans la placidité pendant quelques semaines.

À la saison d’été arrivent des flots de touristes, Anglais où Français, venus de Southampton, de Weymouth, de Saint-Malo ou de Granville. Ce qu'ils viennent voir, ce n’est pas une grande ville avec des musées et d’antiques monuments ; c'est la petite île, l’île coquette, l’île jardin. Pour les recevoir, il y a tout un quartier de la ville plein d'hôtels. A peine arrivé et installé, on s’entasse dans de grandes voitures, on tourne autour des côtes, on piquenique dans quelque coin, et l’on se rembarque fortifié et content.

Une autre classe de visiteurs, pas gais ceuxlà, viennent de Paimpol ou de Saint-Brieuc, Pour gagner ici quelques sous. Ils sont rarement la fleur de Bretagne. Ces pauvres gens, en blouse bleu, ou en petite veste bretonne avec boutons de cuivre, coiffés de leur chapeau de feutre à rubans et à larges bords, suivis

de leur femme en bonnet, font un singulier

contraste avec le Jersiais. Celui-ci, quoique de race normande, a pris de l'Anglais des habitudes de décorum extérieur ; il &st bien habillé et garde un faux air de petit bourgeois; les filles de fermes, tout comme à Saint-Polycarpe, semblent des filles de magasin. j

Les nouveaux arrivés, eux, dans leur costume débraillé, vont chantant, tout comme s'ils étaient en France, dans les rues, par les chemins, cherchant quelque fermier qui veuille bien leur donner un gîte et du travail. Parfois ils s’assoient sur le trottoir pour prendre la nourriture qu’ils ont apportée avec eux, se réunissent, courent, s'appellent à haute voix : toutes choses que l’Anglo-Jersiais ne peut comprendre et qui lui paraissent, sans doute, choquantes au dernier chef.

Trop heureux encore, le pauvre Breton, s’il garde sa foi et ne se laisse pas circonvenir par le ministre de quelque secte protestante. Le danger, hélas! n’est que trop réel: n’a-t-on pas vu de malheureuses Bretonnes, malgré les avis de leur curé, s'en aller au premier temple venu, le dimanche, ou même suivre, le chapelet à la main, les mascarades de l'Armée du salut!

Et pourtant ce ne sont pas les secours reli-

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