‹ Entre amis [microforme]Chapitre 21 sur 41 · LORIE TE SANS SEEN · texte numérisé non relu

LORIE TE SANS SEEN

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veur, en face de ses complices et de ses carafons, que ce qu’il en reste chez le mouton conduit à la boucherie.

Oui, cher ami, c’est un mystère douloureux !

C’est une contradiction monstrueuse aussi:

un être raisonnable tuant tous ses plaisirs au nom du plaisir; au nom de la bête qui demande à boire, tuant la bête et l'ange qui sont en lui.

Réveille encore une foista volonté, mon brave Arthur. Commande à ta raison et à tes sens de ne plus accepter de ces contradictions avilissantes. Mets-toi debout, comme un homme, sapristi! tu n’es pas un mouton.

Commence, continue et achève tes vendredis.

Range-toi du côté du Sacré Cœur. Tu vas voir quelle force et quel joyeux courage!

Prépare-toi. Le P. Desjardins va te recevoir avec toute sa bonté paternelle. Tu seras si heureux, agenouillé sur son prie-Dieu, d’entendre les douces paroles du pardon et d'offrir à Jésus-Christ tes actes de ferme propos et d'amour! .

Prions ensemble, et ensemble, vendredi, nous irons à Celui qui ouvre ses bras et son cœur en

disant: O vos omnes qui laboratis et onerati estis… | PAR POSER à

Collège Sainte-Marie, Montréal

Mon cher Prévost,

Ce qui me fait de la peine, ce n’est pas de te voir à court d'argent, sans crédit, sans amis, ruiné comme un prodigue. Tout cela, tu l'as voulu. Tout cela peut devenir un remède, si tu le veux.

Ce qui m'affige, c'est de te voir gaspiller le trésor de ta foi. Mes espérances en ton avenir comptaient encore sur celui-là. Je sais bien que c'est à peu près tout ce qui te reste; mais c’est beaucoup, quand on veut s’en servir. Ça vaut mieux que l'argent en poche, en banque, ou en consolidés américains.

Ne perds donc pas cette fortune!

Tu t’imagines peut-être, comme beaucoup d’autres, qu'on peut nier les vérités de la foi, ou s’en moquer, libre d'y revenir à son gré, quand l’âge des folies et du respect humain est passé. Tu penses qu'on peut, sans danger, trahir ainsi au dehors des croyances qu’on garde au dedans. C’est un Jeu périlleux et bien criminel aussi. Prends-y garde, cher ami.

Être fourbe et menteur est laid toujours ;

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mais être fourbe et menteur pour se vanter d’un crime qu’on n’a PAS commis et qui rend monstrueux, c’est une bêtise jointe à une basse ingratitude.

Tu n’es pas incrédule; tu ne peux pas l'être, Je le sais; mais tu es en train de mériter de l'être.

Je crois à la perte de la foi, même chez des : Jeunes gens élevés chrétiennement par des mères fortes et pieuses cnmme était la tienne, La foi est une vertu sur: turelle; les seules forces de la nature ne suffisent pas à la conquérir, C’est un don de Djeu qu'il faut demander, et garder précieusement quand on l’a reçu. Croire qu'on peut le déposer et le reprendre à sa guise est une erreur fatale, N’en fais pas l’expérience. Bien d’autres l’on faite avant toi, et en ont Connu toutes les luttes douloureuses. Ils ont commencé par rire, par faire écho à l’incrédulité artificielle et aux négations de quelques bravaches; ils ont raillé la vertu chez les autres, ont caché eux-mêmes ce qu'il leur en restait, crainte d’être raillés à leur tour ; ils sont devenus lâches pour paraître sceptiques, toujours avec l’arrière-pensée que ces trahisons n'auraient qu’un temps.

Comme ces attitudes de démolisseurs de dogmes et d'Église exigeaient des airs de savants, ils en ont pris et ont tâché de les garder. Ils ont lu, non pas dans l'intention de s’éclairer, mais de soutenir leur rôle ; puis, la mémoire garnie de mots et de sophismes, ils ont fait, au nom de la science, des cours d'impiété dans les clubs et les buvettes. On trouve toujours là, des auditeurs faciles à convaincre.

Ces faux savants ent mis Dieu à la porte de leur cœur et de leur intelligence, en se disant qu’ils n'auraient qu’à le rappeler, quand le besoin s’en ferait sentir.

Dieu, il est vrai, revient toujours au pécheur qui revient à lui; mais ces pécheurs-là reviennent-ils ou reviendront-ils à lui? La voie où ils s'engagent est-elle de celles qui s'ouvrent facilement au retour ? On y entre aisément, comme dans une forêt peu dense d’abord, pleine d’un mystérieux attrait; on y marche vite, étourd: par le bruit et les passions qui secouent l’âme, comme le ent les grands arbres, content de laisser loin derr'ère soi le sentier monotone du devoir et les obligations de conscience, éclairé Çà et là par les rayons intermittents d’une science trompeuse, et dont les lueurs ne

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ressemblent pas plus à la lumière de la vérité, que ne ressemblent au soleil les lucioles qui vont, viennent et se croisent, dans les nuits sombres d'été.

L'heure sonne enfin, où le transfuge de la foi se sent pris du désir de revenir. Il se retourne, seul, dans les ténèbres.—Il est facile de trouver des amis pour s’égarer; on n’en trouve guère pour sortir de ses égarements.—La forêt épaisse, inextricable, semble s’être refermée sur lui, comme l’eau d’un lac sur le noyé qui s’y enfonce. Et il n’est pas commode de s'orienter à la clarté des Iucioles.

J'ai vu, mon cher Arthur, des Jeunes gens qui ont ainsi joué au scepticisme, et qui auraieut été bien aises de ne pas croire, afin d’être libres de ne pas pratiquer. Ils ont d’abord dit, en mentant: je ne crois pas. Puis, ne pouvant v' ler le précepte sans sentir le tourment des reproches intérieurs, ils ont lutté contre euxmêmes pour se convaincre que le précepte n'existe pas, et que personne n’a le droit de l’imposer à la libre-pensée.

4 Ên pareille lutte, la vicioire est facile: c’est une de ces victoires à rebours, où le vainqueur

se tue lui-même.

Dieu qui parle, la tradition qui nous apporte sa parole révélée, l'Église qui enseigne la loi, le prêtre qui est comme cette loi en soutane, tout cela désormais n’a plus été, pour ces jeunes gens, que de l'arbitraire gênant. Ils auraient pu trouver le bonheur dans la tranquillité de l’ordre, en mettant leurs œuvres à l’unisson de leur foi; ils Ont trouvé plus simple de démolir le motif et le fondement de leur foi.

— Pourquoi, ont-ils dit, ma conscience me réprocherait-elle de violer un command ment ? Il n’y a pas de commandement!

— Vous me condamnez parce que je passe par-dessus le mur? Il n’y a pas de mur! Je le sais, j'en ai causé avec des Savants, j'ai lu Renan, j'ai lu Charcot, j'ai lu Strauss, et bien d’autres que l'Église condamne, parce qu’elle en a peur!.…

Ce jeu blasphématoire a duré quelque temps ; et j'ai vu de ces jeunes gens, mon cher Arthur, revenir à moi, l'âme dévastée et triste, portant ‘sous des débris d’orgueil, des plaies profondes, des désirs inassouvis, de vieilles objections cent fois réfutées; —et ils ne mentaient plus en me disant: je ne crois pas.

Les uns préparaient leur mariage, À ce

tournant de leur existence, l’occasion leur paraissait bonne de revenir à la foi. Ils ne pouvaient s'empêcher d’entendre— dernière voix de leur éducation première—ce qu'il y a d’odieux à recevoir un sacrement pour le profaner et à traiter le mariage comme un vulgaire marché. Ils ressentaient tout ce qu’il y a de monstrueux à unir une âme ravagée par l’incroyance et ses suites, à l’âme croyante et pure de leur fiancée : tout ce qu’il y a d'éléments de désaccord et de souffrance, dans un ménage où les époux n’aspirent pas au même ciel par la même foi, les mêmes pratiques, la même adoration du même Dieu. Ils auraient voulu, sur ces hauteurs de leur jeunesse et dans ce renouveau de vie, croire comme autrefois.

Mais on ne commande pas à la foi, comme On comiande aux sens.

Il ne suffit pas, pour faire un acte de vert, Surnaturelle, qu’il soit utile au ménage. Il ne suffit même pas de s’instruire À neuf, d'écouter ou de trouver des réponses à toutes ses objections. Par ce moyen, on peut arriver à SAVOIR ; mais Savoir n’est PaS une vertu; CROIRE en est une. Par ce moyen, on peut apprendre: mais apprendre n'implique pas un motif divin, et

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c'est sur un motif divin que la foi s'appuie. En prrlant à l’intelligeice de ces jeunes gens, j'ai pu quelquefois les amener à conclure et à avouer qu'ils s'étaient trompés. C'était là un aveu du bon sens et de la raison; ce n’était pas un acte

de foi.

L’acte de foi exige de plus unçacte de confiance transcendanté er un acte d'humilité. En s'expliquant bien, on peut même dire qu'il se résout dans ces deux actes. L’aveu prouve le travail accompli dans l'intelligence, pour y redresser ce qu’il y avait de faux; la foi prend l'intelligence et le cœur, par la confiance et l'humilité, et les unit à Celui qui est la Vérité, et parce qu’Il est la Vérité.

Quelques-uns de ces jeunes gens, les plus sincères, sont revenus aux pratiques longtemps abandonnées; ils ont prié, souffert, lutté contre le doute, suppiié humblement,— et ils ont retrouvé le don perdn, avec la grâce de Dieu.

Mais comme il leur faut pâtir longtemps avant de cicatriser les blessures reçues ! Que de morsures à endurer ! Que d’assauts à repousser pour garder le trésor reconquis, pcur empêcher le démon du doute de rentrer dans la place, par les brèches naguère grandes ouvertes!

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Ah! si du moin- notre pauvre Jules avait voulu prier et souffrir comme ccux-là! Tu te souviens des conditions prétentieuses qu’il posait à Dieu: ‘Qu'il me donne la foi, s’il veut que je l’aie; ce n’est pas ma faute, à moi, si je ne puis pas croire!” s:ns se donner autrement la peine de se mettre à genoux et de mériter la grâce de croire.

Et tu sais ce qu’il est devenu, le pauvre vieil ami. Je n'en sache pas de plus misérable, dans sa solitude de misanthrope antireligieux.… Je me trompe pourtant. Parmi les Jeunes gens dont je te parle, j'en ai connu de plus dignes de pitié ou de mépris. Ceux-là Joignaient à l’impiété la fovrberie. Mécréants, ils posaient à la dévotion; de toutes les incrédulités, ils pratiquaient la pire:.celle qui singe et exploite la piété par intérit.

L'un d'eux était fiancé. Pour ne pas étre éconduit par l’hc:inête famille qu'il avait trompée, il cesse ses insolc ices contre la religion, cacha son jeu et sauva les apparences. Il remplit hypocritement des formahts, promit d’accomplir ses devoirs de chrétien et se maria. I] avait été à confesse pour avoir un certificat. Il y retourna une fois ou l’autre pour ne pas

déplaire à sa femme; il assista à la messe pour ne pas lui faire de peine. Puis, bientôt, on vit la dernière scène de la comédie : il laissa décroître sa fidélité de néophyte exploiteur, à mesure que décroissait la lune de miel: on vit même disparaître tout signe de religion, avant que la lune ne fût complètement éteinte à l’horizon.

Une religion qu'on pratique pour à pas déplaire à sa femme, est une religicn qui ne mène pas loin.

Au surplus, à voir l'empressement de certains parents catholiques à donner leurs filles à n’importe qui, on se demande pourquoi « déserteurs de l'Église rempliraient tant ue formalités. Il est des mères de famille—et iu sais combien c'est ridiculement vrai—qui croiraient offenser Dieu, si elles manquaient une seule des formules de leurs prières quotidiennes et machinales, et qui se préoccupent moins de la foi de leur gendre futu: que de la forme de ses cravates et de ses boutons de manchettes.—Pourvu que nous n’ayons plus à la faire vivre, semble dire le père, pourvu que son mari soit riche, que nous importe la disette de principes, ou la pauvreté d'âme!

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Est-ce donc une marchandise si avariée que des filles, qu'il faille les placer sur un pareil marché? L’aflection d'un père et d'une mère se borne-t-elle donc au corps, qu'ils oublient ainsi l’âme de leurs enfants et de leurs petitsenfants ?

Tu vois, mon cher ami, jusqu'où je me laisse entraîner en causant avec toi. Il faut que je finisse, Mais il faut que tu finisses aussi, n'estce pas ? de te dépouiller, comme un fou, de ta foi et de la jeter en lambeaux.

Quelle que soit par ailleurs ta misère. ne te plonge pas dans cette misère suprême. Tu y resterais peut-être enfoncé jusqu’à la mort.

À l'heure de la mort, pas plus qu’au moment du mariage, la foi ne cesse d’être une vertu surnaturelle, et ne devient facile à reconquérir pour l'ingrat qui l’a chassée.

Plus d’un, frappé soudainement, n’a pas le temps d'en faire les actes. Bien d’autres dont on dit qu'ils se sont convertis, n’ont guère rempli alors, sinistres fiancés de a mort, que des formalités.

La foi doit naître d'un motif plus haut que l'intérêt d’un beau mariage; elle ne revit pas

nécessairement dans le cœur parce qu'onsouffre,

ou qu'on a peur. L'intérêt peut tromper ur beau-père; le clinquant peut séduire une fausse dévote, qui brûle de devenir belle-mère; mais tous ces moyens ne séduisent pas plus la mort, qu'ils ne trompent Dieu.

L’incrédule mourant peut bien, sous l’ empire des frayeurs de l'éternité, agir comme s’il avait la foi. Si Dieu ne lui redonne pas cette foi volontairement perdue, ses forces naturelles ne la lui donneront jamais. Si tous les actes de ce moribond, même la réception des sacrements, ne Sont pas vivifiés par cette vertu surnaturelle, on ne peut pas plus dire qu’il meurt en croyant, qu'on ne peut dire qu’il s’est marié en croyant, qu’il a vécu en croyant.

Ce qui paraît n’est pas. Ce sont des formalités dernières, bonnes tout au plus à consoler les survivants.

C’est une des douleurs secrètes de notre ministère, mon cher Arthur, de constater parfois cette contradiction entre les apparences et la réalité. Un homme avait Joué à l’incrédulité ; Dieu, fatigué de son ingratitude et de ses défis, le prend au mot, de fait, le malheureux ne croit plus, et il meurt. Ses amis se consolent en se rappelant sa conversion finale ; tandis que le

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prêtre, qui sait mieux, lui, ne s’en souvient qu’en tremblant.

Mon pauvre ami, toi pour qui la vie est si dure en ce moment, n’oublie donc pas la vieille chanson de la foi. Sa mélodie est douce à la sor:ffrance. Ne ferme pas le ciel sur toi, sous prétexte qu’il sera toujours temps de l'ouvrir. Souffre dans la foi; tu verras bientôt dans cette lumière renaître l'espérance, et tu aimeras Dieu qui t’éprouve.

Agenouille-toi ce soir ; nous prierons ensemble

comme DEUX FRÈRES

Montréal.

Mon cher Arthur,

Ta lettre est presque méchante : on dirait que tu réponds à un adversaire.

Je ne prévoyais pas avoir à m'expliquer si tôt sur des conseils, dont le pire défaut est d’avoir été dictés par une franche amitié.

Comme nous voyons les choses différemment, mon cher ami! Je les vois avec mes yeux, dans la claire lumière de la vérité; — et je n'ai aucun mérite en cela, pas plus que le mendiant n’a de

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