‹ Entre amis [microforme]Chapitre 23 sur 41 · RS, 727700, "VU · texte numérisé non relu

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pu pacifier ton âme et combler tes désirs ?

Ce n’est pas que j'ignore les efforts de ta bonne volonté; tu as voulu mieux faire par moment, je le sais; mais tu l’as voulu sans constance. À la première attaque tu as rendu les armes. Tu es retourné à tes vieilles habitudes dès que la soif du mal t'a repris.

La lutte n’est pas finie, mon cher, parce qu’une fois on s’est converti. Au contraire, elle devient alors plus ardente, l'ennemi, quærens quem devoret, étant plus irrité de sa défaite. On peut même dire que contre le tentateur, à qui on a longtemps cédé sans résistance, la lutte ne commence en réalité qu’au moment Où la conversion semblait la terminer. C’est alors que les plaisirs quittés deviennent précieux, que l'amour sensuel se transforme en bonheur, que l'erreur a pour l'intelligence des reflets fascinants, des cajoleries enlaçantes, dans lesquelles il lui semble si doux d’être captivé: — oh! si c'était vrai! — C'est alors que le cœur a des poussées vers le mal qu’il a chassé, mais qui réapparaît sous des traits inconnus, dans une longue, perspective de joies abhorrées et désirées, peintes par cette artiste folle et féconde qu'est l'imagination,

Pas une passion n’a été une fois satisfaite, qu'elle ne redemande à grands cris de l'être encore. Quiconque veut le péché, commence à vouloir le vice.

Le péché jeté dans l’âme est une semence.

Et, comme les plantes des marais, cette semence pousse vite ses tiges et ses fleurs. Quand une fois on en arespiré l'infection avec délice, on peut bien, en se convertissant, couper ces fleurs et ces tiges ; mais il faut de longs sacrifices, un long travail de souffrance, il faut des tenailles de fer pour en extraire toutes les racines.

Voilà ce que tu n’as pas eu le courage d’accomplir. Ne t'étonne donc pas que l’infecte moisson soit plus touffue que jamais et qu'elle te déborde.

Si je t'ai accusé faussement, comme tu me l'écris, d’avoir singé l’incrédulité, alors que tu croyais, et d’avoir fait montre d’un scepticisme de pacotille, je te demande pardon et je te plains davantage. — Tu n'as pas commencé, me dis-tu, par nier ce que tu croyais: tes doutes sont venus avant tes négations. — Alors pourquoi niais-tu puisque tu doutais? Pour nier ou affirmer, il faut être certain.

Tes paroles étaient sincères ? C’est possible. Tes actes, à l’origine, l’étaient-ils de même ? Il y a des faits qui signifient plus que des paroles; il y a une morale pire que toutes les professions d’incrédulité. Avant de douter, n’astu rien nier sous cette forme ? Catholique croyant, n’as-tu pas agi souvent comme un incroyant ?

Il faut à la foi ses pratiques : l’eau stagnante se corrompt et engendre mille êtres visqueux. L’épée qui ne sert pas se rouille à l'humidité : l’âme croyante qui ne s'exerce pas dans l'observation des commandements, s’encanaille vite dans la concupiscence et se rouille au contact des moisissures de la sensualité.

Mon cher Arthur, j'ai interrompu ma lettre pour en lire une qui m'arrive de Seattle. On s'inquiète beaucoup sur ton compte, là-bas.

On prie, on craint, on récrimine un peu, on me questionne beaucoup, mais sans aigreur, ni amertume. On t'aime quand même. Tu ne le crois pas; et, à ton point de vue, tu as raison. Tu ne peux pas concevoir qu'on aime quel-

qu'un, et qu’on déteste tant ce qu'il fait. Ce brave Josie est un monstre de nourrir dans le même cœur tant d'amitié à la fois, et tant de haine. Et je suis comme lui,

Aussi bien, le vrai monstre ce n’est ni lui ni moi. C'est le type Composite que tu es, fait de qualités qui m’enchantent depuis vingt ans, et de défauts qui me crèvent les yeux, tandis que je m'obstine à ne pas les voir. C’est à me demander parfois si ce n’est pas surtout par leurs défauts qu’on s'attache à ses amis. Et c'est sans doute pour cette raison que l’amitié fait tant souffrir.

Fais disparaître les tiens, cher ami; au moins ceux qui t'empêchent d'être l’ami de Dieu. Je te promets que je serai tout aussi attaché et beaucoup moins souffrant.

Louis.

Montréal, samedi soir

Cher Arthur,

Il n’y a pas d'indiscrétion, Je crois, à te transmettre la lettre de Josie, puisque tu ne peux venir me l'entendre lire. C’est fâcheux, tout de même. Ça me force à rentrer mes com-

Pa an um

di l'on

mentaires; et on ne sait pas ce que ça peut produire, des commentaires rentrés.

Tu te calomnies toi-même quand tu appelles “naturelle ” ta répugnance pour la foi et ses œuvres. Si elle est naturelle, elle vient de cette nature viciée qu'il faut combattre et non pas écouter.

À cette nature-là, il sera toujours désagréable de croire à des vérités qui soumettent à des commandements; il lui répugnera toujours de se retrancher des plaisirs, pour accepter des obligat‘ons.

Pour contracter une mauvaise habitude, cette nature n’a pas besoin d'efforts: ii lui suffit de se laisser glisser et descendre, Mais il lui reste le désagrément de se trouver plus bas. Pour contracter l'habitude de la vertu, il lui faut lutter, se renoncer, recommencer, obéir et monter. Mais il lui reste le fier agrément de se trouver plus haut.

Quant à tes déserteurs de la foi ‘ devenus honnêtes”, et à nos catholiques qui ne sont que des ‘hypocrites ”, je ne te ferai pas l’injure de croire que tu y croies.

Voyons, là, as-tu jamais connu un homme,

même de foi très ordinaire, qui ait renié ses

croyances, ou mis sa conduite en opposition avec elles, ct soit devenu par là plus juste ? En est-il un seul que l’accord de sa foi et de ses œuvres n'ait pas grandi, rendu plus moral, plus honnête, plus fort, plus fier, plus constant au travail, plus digne de confiance ? En connais-tu un seul qui ait trahi l'Église pour devenir meilleur ? En as-tu rencontré quelques-uns qui e soient convertis à l'Église par dépravation, pour mieux boire et mentir ? Cherche donc un apostat qui le soit devenu par vertu !

Trouve donc un néophyte qui le soit devenu par vice!

Je ne parle pas des faux dévots et des exploiteurs : ceux-là se servent de la religion, ils ne la pratiquent pas. Ils sont à l'Église ce que les chenilles sont au pommier en fleur. Ce n’est PaS par eux qu'il faut juger le catholicisme : c'est assez que par eux les esprits faibles l’attaquent.

Non, non, cher Arthur, Je ne me ** fiche ”? pas de ta pauvreté, et beaucoup moins de ta pauvreté d'âme. J'ai seulement voulu te faire entendre que la pauvreté n’est pas un mal, puisqu’elle est un instrument de salut. Quand Dieu fait un homme riche, c’est Pour s’en servir ;

quand il le fait pauvre, c'est pour le servir. C'est un métier difficile que de bien servir; — puisque Dieu s’en est chargé, laisse-le faire, il s'en acquittera mieux que toi. Mais encore faut-il comprendre comment le laisser faire.

Cette ; ‘isée m'est venue hier pendant une visite à M. C**, J'espérais que pour les pauvres il allait m'ouvrir sa bourse. il ne m’a ouvert que sa maison, d’ailleurs richement meublée.

Je te donne la main, cher am:; et si j'avais une bourse dedans, je te la donnerais aussi.

Envoie à Seattle une réponse rassurante et,

pour ne pas mentir, age quod dicis.

Maison de l'Immaculée Concep ion Montréal, 15 février 1994.

À M. Arthur Prévost, vieux garçon et Jeune théologien, saiut.

Mon cher, jamais lettre ne m'a plus surpris ; et jamais surprise ne m'a été plus agréable.

T'envoyer tout ce qu'il faut pour * répondre aux ennemis du Syllabus et les clouer là ”?, voilà de ta part du neuf bien authentique, Ça me rend rêveur de voir qu'une pareille question ait pu passionner deux huissierset trois commis- “oYageurs. Il faut leur pardonner volontiers d’avoi; attaqué le Syllabus, ne serait-ce qu’à cause de tes excellentes réponses qu'ils ont provoquées, et du désir qu'ils ont fait naître chez toi de t'instruire.

Il me semble qu'attaquer le Syllabus est devenu vieux jeu. Ilya longtemps que les colères soulevées Par ce document pontifical sont éteintes. Tes Voyageurs de commerce ont dû Voyager à petits pas: ils ne sont pas dans le train, s'ils piétinent Encore dans ces vieilles routes.

Toutefois, si les colères sont passées de

et

mode, les vérités qui les ont fait naître ne passent pas et ont, chaque ur, des applications nouvelles, Je te félicite de les vouloir mieux connaître.

Tu trouveras, dans la brochure que je t’envoie, le Svyllabus et l'Encyclique qui l’accompagne.

Ne perds pas de vue, cher ami, que c'est une lettre que je t'écris et non pas un traité de théologie. Je crains bien cependant que, Sans être un traité, ce ne soit long: les cours que je suis depuis une huitaine d’années m'habituent mal aux synthèses.

Le Syllabus a été publié le 8 octobre 1864, peu de temps après le congrès de Malines, On peut même dire que sa publication a été hâtée, provoquée, par les doctrines du libéralisme catholique énoncées par plusieurs des membres illustres de ce congrès. Il fut élaboré avec le conseil d’un certain nombre d’évêques, et sa promulgation fut décidée par Pie IX, malgré les appréhensions et les angoisses personnelles que lui causait la prévision des r” :- de ce document dans le monde.

Il fut accueilli par une tempête. La Révolution fit rage contre ‘‘la théocratie, qui lançait

un défi si fier aux idées modernes”. De son côté, le libéralisme cathoiique s'efflorça d'en amoindrir le sens et la portée. En somme, il devint, pour les faibles, un épouvantail ; pour l:s impies, un prétext. à persécutions ; pour tous les autres, un drapeau. On y trouva la dernière formule de la vérité intégrale appliquée à notre temps. Plus de faux-fuyants possibles : il fallut être catholique jusqu'au Syllabus inclusivement.

Il te servira, je crois, mon cher Arthur, pour voir plus clair dans le catalogue des quatrevingts propositions condamnées par ce document, de le considérer dans dix paragraphes difiérents. Les quatre premiers traitent des fondements mêmes de la religion, et rappellent les condamnations déjà prononcées contre la Révolution sous toutes ses formes et de tous les noms. Les trois suivants se rapportent à l'Église, à l'État, à leurs relations et aux erreurs modernes en cette maticre. Les derniers mettent au point les questions délicates de la société civile, du mariage, du pouvoir temporel des papes, du libéralisme.

Voici maintenant la réponse à tes deux questions principales : 1° quand peut-on dire

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que le Souverain Pontife parle ex cathedra ?

2° le Syllabus est-il un acte de la souveraineté doctrinale de l'Église, et partant de son infaillibilité ?

a première réponse est très courte. Je la tire intégralement de mon cahier de notes, en te laissant le soin de la traduire pour tes commerçants et tes huissiers.

Le pape parle ex cathedra lorsque omnium christianorum pastoris et doctoris munerc fun- #ens, pro Sua suprema apostoliva auctoritate, doctrinam de fide et moribus, ab universa ecclesia tenendam, definit.

Pour répondre à ta seconde question, :t y répondre affirmativement, il faut démontrer que dans le Syllabus le pape s'adresse à l'Église universelle, qu’il y réprouve et condamne certaines propasitions, comme erronées, contraires à la foi et à la morale chrétienne.

Qu'il en agisse ainsi dans l’encyclique qui accompagne le Syllabus, personne n’ose en douter, puisque, là, il le dit en propres termes. Mais on essaie d'établir une différence entre l’encyclique et le Syllabus, lequel n’est pas revêtu des mêmes formules d'autorité. Cette distinction ne manque pas absolument de

fondement, quoique le bon sens loyal ait peine à l’établir. Et il ne manque pas de preuves, au Contraire, pour démontrer la solidarité qui existe entre ces deux documents.

Il y a d’abord la Presque identité de fond :

nombre de propositions étant déjà condamnées dans l’encyclique. I] y a la simultanéité maté. rielle et morale de l’envoi, ou publication : c'est l'intention évidente du Pape que l’un et l’autre Soient reçus per modum unius. Il y a la per- Suation générale Subséquente de cette solidarité entre les deux documents : tous les théologiens, à part quelques libéraux, les considèrent comme solidaires. I] Y a enfin les actes Subséquents de Pie IX, reconnaissant le Syllabus comme son œuvre de pape et couverte de son autorité,

Donc, le Syllabus, comme l’encyclique qui y est jointe, est un acte de la souveraineté doctrinale de l'Église, émané du pape parlant ex cathedra.

Est-ce à dire que le Syllabus soit de foi ? ou que les contradictoires des Propositions qui y Sont condamnées soient autant d’articles de foi? Non. Au sens rigoureux des mots, il n’y a d'articles de foi que les vérités révélées par

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Dieu, explicitement ou implicitement : la Trinité, par exemple, l’Incarnation, l’Immaculée Conception... Or quelques-unes des propositions du Syllabus appartiennent à ces vérités révélées. Elles étaient donc, bien avant lui, des articles de foi. Mais nombre d’autres n’ont pas ce caractère. Dieu n’a pas révélé, par exemple, que les congrégations romaines (xu* proposition) ne font pas obstacle au progrès de la science; que les papes (xxur° proposition) n’ont pas usurpé les droits des rois.

Et cependant il n’y a pas de différence pratique entre l’obligation d’adhérer à ces propositions et l'obligation d’adhérer aux vérités révélées. Pourquoi ? Parce que, outre les vérités révélées et articles de foi, il est nombre de vérités à croire en vertu d’un article de foi. Par exemple, il est de foi que l’Église est infaillible en tout ce qu’elle-même Juge nécessaire à la défense des dogmes, ou du dépôt confié à elle par Jésus-Christ. Elle l’est donc en condam-

nant comme erronée toute proposition incompatible avec ses dogmes. Par conséquent, :il faut croire la contradictoire de la proposition condamnée, non que cette contradictoire soit: article de foi, mais par suite de l’Infaillibi-

lité de l’Église, qui est, elle, article de foi.

Je ne sais, cher Ami, si je me fais bien comprendre. En réfléchissant un peu, je crois que tu verras clair et me fera comprendre par tes interlocuteurs. S'ils sont de bonne foi, ça suffira. Et s’ils ne sont pas de bonne foi, à quoi bon? Tout servirait à les aveugler davantage. On ne convainc jamais un homme qui ne veut pas l'être ; on ne peut que l’irriter.

Quant à ceux qui contestent l'opportunité du Syllabus, sous prétexte qu’il ne fait que rappeler et résumer des documents pontificaux déjà connus, ils oublient que ces documents acquièrent une autorité plus grande à titre de promulgation nouvelle, qu’ils sont présentés dans ce catalogue sous une forme plus nette et plus précise, plus propre à réfuter des erreurs, vieilles aussi, mais qui ont revêtu de notre temps des modalités nouvelles.

Que Pie IX ait par là soulevé des questions brûlantes, c’est ce qui ne doit étonner ni ef. frayer personne. Des questions brûlantes, il y en a toujours eu et il y en aura toujours dans l’Église. Personne n’a soulevé plus de questions brlantes que Jésus-Christ. Le meilleur moyen de les empêcher d’être brûlantes, c’est de les résoudre.

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