‹ Entre amis [microforme]Chapitre 24 sur 41 · DOC ET TERRE · texte numérisé non relu

DOC ET TERRE

Là-dessus je te fais une grande révérence de

confrère.

Louis LALANDE, 5. J.

L'Immaculée-Conception, Montréal

Mon cher Arthur,

C'est donc décidé: tu jettes la médecine par dessus bord. Tu ne t'en porteras pas mieux, ni les malades que la mort devait recevoir de tes mains.

Voilà des études — si tant est que tu aies étudié —qui ne t’auront pas servi à grand’chose.

Devenir journaliste, mon Dieu, ce n’est pas gai comme une aurore du Jour ä&+ l'An. Le Journalisme exige de la préparation, du tempérament, des talents spéciaux, une vocation enfin. Pour acquérir tout cela d'un coup, il ne suffit pas d’avoir raté son brevet de médecine, d’avoir fumé et flâné cinq ou six ans dans une chambre d'étudiant.

Je ne veux pas, note bien, te grossir les difficultés, en te faisant ces remarques ; je désire uniquement t’empêcher de gâcher cette carrière comme tu as gâché la médecine. Si donc tu

n'as pas d’autre situation en ce moment, et si

on t'en offre une à la Presse, soit! saute dessus.

Ça te permettra d'attendre, de regarder autour de toi et de trouver mieux.

Quel métier de lég

ionnaire pourtant que celui de reporter !

Ce qu’il faut en avoir de talents Pour les courses: de Souplesse intellectuelle Pour trousser, varier, assortir des faits de bon sens Pour écrire le moins de bêtise ble, sans avoir le temps de penser: de ç Sances universelles Pour parler avec un Compétence, dans le même quart d’heu dernière profession religieuse et des s de la cour du Recorder ; des choux et des avoines du marché, de Ja toilette des dames aperçues Sur quelque plage éreintante et à la mode: du dernier livre en vogue et du menu d’ dîner, dont s’est fendu certain parv que le public le sache; des fiançailles des cambrioleurs et des tigres ter Campagnes ; des boxeurs décrochant la mâchoire de leurs adversaires, des réceptions en grande Pompe, avec portraits d’ambassadeur nistres, de gros-bonnets, de chevau pris le mors aux dents!

Te reconnais-tu ces dispositions encyclopédiques? Astu des pieds d’Achille? des yeux

divers ; S possionnaïise égale re, de la candales

un grand enu pour rompues, rifiant les

S, de mi- X qui ont

d’Argus ? des clefs pour toutes les portes? une tête d’archiviste ? une grammaire À toi tout seul, souple comme un gant de peau? As-tu des réponses pour tous les indiscrets ? des scènes sensationnelles, des mets épicés pour toutes les fringales ? des questions sans vergogne à toutes les intimités, à tous les confidents, au mari et à sa femme, au grand seigneur et à sa cuisinière?

Va donc alors, monstre! Il ne te manque plus que cent bouches: la Presse va te les prêéter, —en y ajoutant sept ou huit piastres par semaine.

Enfin, blague à part, il n’y a rien à dire et rien à faire. Si c’est un gagne-pain, et si tu as fini de marger ton héritage, ce pis-aller s’impose. À quoi bon te dire: je le regrette, toute étude professionnelle est finie, tu vas bientôt te dégoûter de l'improvisation sans relâche du reportage, et, à moins de faire du journalisme une carrière permanente, ton nouveau genre de vie et le milieu où tu t’engages ne te préparent à rien pour l'avenir et te jettent dans une imp 2?

- le moment, j'aime mieux ne pas prendre tes velléités au sérieux. Tu vas revenir de Saint-

Polycarpe, et nous aviserons.

On croit ferme encore, rue Sherbrooke, à tes Succès futurs. Tes deux vieilles amies, celle qui sait tant et si bien parler et celle qui sait tant et si bien se taire, m'ont répété vingt fois, l’autre Jour, entre deux Prières, au Gesà : Quand notre Arthur sera médecin... Tout le monde l'aime tant! Il va bien réussir, hein, mon Père?” Ces deux-là, tu peux le dire, te prennent pour ce que tu devrais être. Quel bonheur, cher ami, tu Causerais autour de toi, si seulement tu voulais consentir à être heureux !

Je parie qu’à la Campagne on t’appelle docteur; et ce devrait être juste. Vu tes talents, tu ne tuerais pas plus mal qu’un autre, Moi, Je me serais mis la tête et le cœur entre tes mains.

C’est à Saint-Polycarpe que Se rattache un de mes derniers Souvenirs d’écolier. Comment appelles-tu donc ce petit village sans église, entre le Coteau et Saint-Clet, par où nous sommes passés en revenant de chez toi ?

Trois-Châteaux ?.…. Pont-Château ?..

Je l’ai encore 1à, devant les yeux. Tout ce bruit fou et ces éclats de rire de Jeunesse, tes romances sentimentales et les notes de ténor carillonnant du Stand Marcellin me sonnent

donne EPP CE

Hifets it atétià

SR Res pneu ab

ne... 2

aie

Fr an aie Ha

encore aux oreilles, comme si c'était dece matin. C'est un brave pays que ce. Château; et nous y avons vu de braves gens. Je me demande s'ils ont pu trouver que nous étions de braves collégiens ?

Douze ans ont coulé au sablier depuis ce jour-là. Le temps nous a dispersés comme les oiseaux de nos toits dans les migrations d’automne. Chacun a été poussé par ses rêves d’avenir, par son ambition de faire quelque chose et de devenir quelqu’un. Roussel est à Boston; Marleau dans le Nevada; Champagne continue en dillettante son droit, à Paris; Ladouceur a bâti son nid dans une sacristie et met tonte sa gloire d’artiste-décorateur à parer des autels. Marcellin s’en est allé dans l’au-delà, hélas ! pauvre victime; et tu sais combien la mort, en fauchant sa vie, a fauché d’espérances grandes et chères.

Si tu te rends à Saint-Clet, va jusqu’au cimetière, agenouille-toi sur sa tombe et récite-lui une prière pour nous deux. à

Quand rentreras-tu à Montréal? Écris-moites desseins, et si je puis t'aider en quelque façon, dis-le sans détour. Quelle veine tout de même de passer ces jours de chaleur à la campagne !

Tu as le grand air des champs, l'odeur des foins coupés, la fraîcheur des soirs, les bonnes brises venues de loin pour secouer les ardeurs de ‘midi roi des étés”, Tu bois de l’eau de source très claire: nous buvons les reptiles de nos fonds de réservoir; tu respires dans une atmosphère toute neuve: nous respirons de la fumée coupée de poussière; tu dors la nuit: nous haletons nuit et jour; tu lis sous les ombrages où il fait bon vivre: nous nous épongeons dans notre étuve et nous demandons presque à mourir, Pour cesser enfin de suer comme des gouttières. Quel dommage que l’hiver vienne quand il fait froid! Ce serait si bon maintenant !

Connais-tu des gens, Comme ça, qui arrivent Juste quand on n’en a pas besoin? Et d’autres qui continuent une lettre quand ils auraient dû depuis longtemps la finir ?

LALANDE

ne En ETS NEnecsseennerseres —

Se ES ne PPS

Sault-au-Récollet, 15 septembre 1894.

On me remet ta lettre, mon pauvre Arthur.

Je me hâte d’y répondre en trois mots.

Calme-toi. Tu as connu et tu as mérité des épreuves plus rudes.

Sors de ce milieu malpropre. Désinfecte-toi.

Ne réponds plus à ces adversaires de mauvaise foi. Ce n’est pas à connaître la vérité qu'ils cherchent : ils la connaissent trop et ça leur fait mal. C’est à la chasser de leur esprit, où elle habite malgré eux.

Il te paraît mystérieux que des religieux, créés et mis au monde pour sauver leurs semblables, soient haïs par eux. Rien ne me paraît plus naturel.

Tu ne peux comprendre pourquoi nos idées sont impopulaires? Rien n’est plus humain,

Il est naturel au courant de descendre. L’endiguer et le remonter ne sont pas des œuvres populaires. Et le courant, ce sont les passions, les plaisirs, la vanité flattée et qui se flatte, la libre-pensée, le libre-faire, la libre-vie, les sept péchés capitaux mis en train. Toutes chases très populaires; toutes choses que nous tâchons d’endiguer ou de remonter.

Ceux que nous combattons et qui sont l'enjeu de nos combats sentent au fond de leur vieille nature, malgré leur raison qui nous approuve, un grand désir de nous voir vaincus.

Ce désir vient de ce complice du rial vivant au dedans de tout pécheur. Si le complice pouvait prouver que nous avons tort de bien penser, il prouverait du même Coup que lui a raison de mal agir. S'il pouvait démolir les bonnes idées, il g' rifierait les mauvaises actions.

Nos idées seront toujours trop impopulaires Pour persuader tous les amusards de remonter le courant. D'ailleurs, Dieu ne l'exige pas.

Quand il daigne se servir de nous, il se contente de notre fermeté dans la foi et des efforts de notre bonne volonté, Le reste est son affaire.

Le travail de notre ministère ressemble un peu à celui du ministère de Ja marine, Nous jetons à l’ancre des bouées dans le chenal, pour que ceux qui descendent le Courant, s’aperçoivent de temps en temps où ils vont; nous allumons des phares tournants, pour que leur nuit ne soit pas trop sombre. Ce travail nous donne parfois le bonheur de +irer du gouffre ceux qui allaient heurter l'écuei final et S'engloutir.

ne CE ”

Souviens-toi de ces quelques mots de*psychologie populaire et ne t'étonne de rien.

Si tu abandonnes ta position de pauvre chien, viens tout de suite me voir. Je te recommanderai à un archiviste de mes amis. Il te mettra aux écritures. Tu gagneras au moins ton pain. Nous verrons ailleurs pour la chambre et les habits.

je te serre cordialement la main, mon pauvre Arthur, et je t'aime beaucoup plus à cause de

tes misères.

Louis LALANDE, s.J.

Collège Sainte-Marie, Montréal 13 décembre 1896.

Cher Arthur,

Tu me consultes pour avoir une décision, n'est-ce pas? et non un simple conseil d'ami. Ce serait bien plus court, si tu demandais un conseil. Je te dirais: ne commets pas la sottise de te laisser circonvenir par les affiliés des loges. Éconduis de la façon que tu sais quiconque te

ferait l’injure de te proposer une affiliation.

Nous eu rirons et tu t’applaudiras quand nous

pourrons en causer.

Mais puisque c’est un cas de conscience que tu me poses, va pour le cas de conscience,

Il est défendu par la loi de l'Église et par la loi naturelle d’appartenir à une société secrète proprement dite. Tu ne peux donc en faire partie, ni comme catholique, puisque ce serait choisir toi-même ta propre déchéance et mériter l’'excommunication : ni comme homme, puisque la loi naturelle lie toute conscience humaine, et qu’il n’est pas plus permis de la violer à un païen, qu’à un juif et à un protestant.

Or, c’est violer la loi naturelle, 1° que de s’engager à l'avance, aveuglément, à exéruter les ordres d’un chef, connu ou inconnu, qui peut commander des actes réprouvés par la conscience, ou simplement de contribuer à ces actes, ou de s’en faire le complice ; 2° de garder ou d’imposer le secret des loges à l'égard de tout pouvoir légitime et de toute autorité civile ou religieuse, même devant un mal général à réprimer ou un bien commun à promouvoir ; de se faire membre d’un COrps qui, ouvertement ou en secret, travaille à la destruction de l’autorité de Dieu dans le monde et de ceux qui le représentent.

Voilà en substance ce qu'exigent les sociétés

nn D

secrètes, ce qu'elles sont et ce que renferme leur secret.

Si tu veux savoir comment, en se faisant leur adepte, on viole les lois de l'Église, tu n'as qu’à écouter ce qu’on en rappelle chaque année aux prônes des églises, qu’à lire quelqu'un des nombreux documents pontificaux sur ce sujet, et notamment la Constitution apostolique Quo graviora, de Léon XII, dans laquelle il réunit les actes et décrets de ses prédécesseurs en cette matière, les sanctionne et les ratifie de nouveau pour toujours; ou bien tu peux revoir l’encyclique plus récente, Humanum genus, de Léon XIII.

En second lieu: quelles sont, me demandestu, les sociétés secrètes nommément condamnées par l'Église ?

Il y en a cinq: 1° la Franc-Maçonnerie, sous toutes ses formes et à tous ses degrés; 2° les Odd Fellows ; 3° les Chevaliers de Pythias ; 4° les Fils de la Tempérance : 5° l'Ordre des Templiers.

La Franc-Maçonnerie— l’église de la Révolution, comme l’appelait Félix Pyat, la Synagogue de Satan, comme disait Pie IX —a été condamnée une première fois, en 1738, par Clé-

ment XII. Pendant longtemps toutes les socié-

tés qui étaient nées de la Maçonnerie, ou se rattachaient à elle par des liens plus ou moins étroits, furent englobées dans cette condamnation et celles qui suivirent.

En 1848, alors que les Odd Fellows et les Chevaliers du Temple multipliaient leurs loges aux États-Unis, Mgr Kenrick, archevêque de Philadelphie, s’adressa à Rome pour savoir si ces deux sociétés étaient comprises dans la condamnation portée par Léon XII. Après de longues études et une volumineuse correspondance, le cardinal Fransona lui répondit que ces sociétés étaient condamnées comme la Franc-Maçonnerie et en vertu des mêmes principes, et qu’il était défendu à tout catholique de s’y affilier.

Tout récemment encore, en 1894, les Fils de la Tempérance et les Chevaliers de Pythias, condamnés comme les Odd Fellows et les Good Templars, s’efforcèrent de faire lever par Rome l’excommunication qui pèse sur eux. Ils n’obtinrent que l'affirmation des mêmes principes coucluant à la même condamnation. “Ce n’est pas, disait une des réponses de la Sacrée Congrégation, une question qui relève de la loi ecclésiastique, mais de la loi naturelle et divine.

Si tu lis les lettres pontificales et la Cons-

titution dozimatique de la Foi catholique, promulguée per le concile du Vatican, en 1870, tu découvriras ;r:sieurs autres sociétés qui, pour n'être pas nommément anathémathisées, n’en méritent pas moins les défiances de l’Église et ses condamnations générales. Toutes celles, par exemple, qui font profession de naturalisme, et dont les écrits, les œuvres, les efforts avoués ou sournois, tendent à supprimer la religion surnaturelle, à abolir le règne du Christ sur les individus et les nations, pour y faire régner la seule raison et la pure nature.

Et si tu ne sais pas discerner, par leur nom, leur origine, leur cérémonial, ces sociétés diverses, filles fécondes que la Franc-Maçonnerie a toutes plus ou moins portées dans son sein, examine un peu la conduite de leurs adeptes quand il s’agit d’un projet de loi en matière d'éducation, d’un ‘‘frère”’ à caser dans une charge publique, d’une législation qui porte atteinte aux droits de l'Église, d’une accusation ou d’une calomnie contre un prêtre ou un évêque, et tu verras vite de quel prétoire ils sortent et à quelle synagogue ils ont vendu le Christ.

Me permets-tu d'ajouter à ces sociétés celles que l’Église tolère encore, mais dans lesquelles elle voit avec peine entrer ses enfants: les Chevaliers du Travail entre autres et les Forestiers Indépendants? Elles constituent, particulièrement pour les catholiques, un véritable danger. En effet, entrer dans une société suspecte, c’est S’exposer, si Jamais elle est interdite, à être un jour dans l’alternative, ou bien de perdre, en Sortant de ses rangs, l'argent qu’on y a versé, ou bien de cesser, Par un acte de révolte, d’être enfant de l’Église,

La révolte en pareil cas n’est Pas inouïe : et l’on peut s'étonner que les exemples du passé ne rendent pas les catholiques plus circonspects dans le présent, et mieux Sarantis contre les dangers de l’avenir.

Mon cher Arthur, ne sois pas du nombre des pauvres leurrés qui, éblouis par des promesses et des mensonges, fatigués de travailler honnêtement Pour gagner leur vie, croyant trouver un bien-être tout fait, se jettent dans une loge, comme un chevreuil affolé se cache dans une trappe.

N'y sois pas même entraîné par la curiosité ou l'imprévoyance myope de ceux qui n'y voient

qu’une association de secours mutuels et d’œuvres de philanthropie. Ce sont ces myopes-là qui font l'affaire des voyants haineux et malfaisants.

Ne soumets jamais ta dignité de baptisé et de confirmé au cérémonial d’une réception, dans quelque loge que ce soit. Laisse passer docilement par ces momeries grotesques la fierté des incrédules. Quand on est trop grand pour adorer Dieu, et trop intelligent pour admirer les cérémonies du culte catholique, on peut se permettre de monter jusqu'à la hauteur des postures requises pour être sacré franc-maçon. l’ar ailleurs, : : ‘non se doit à lui-même de faire passer, de: .nitiation, ses nouvelles recrues par le ridicule du cérémonial. Ne leur envie pas cet honneur. C'est déjà assez humiliant de savoir que d'anciens catholiques s’infligent à eux-mêmes ce châtiment hâtif de leur apostasie. Leur crédulité niaise ferait pouffer de rire, si elle n’était lamentable.

Voilà, mon ami, ton cas de conscience. Acceptes-en la solution; elle vient de l'amitié non moins que de la théologie.

Louis LALANDE, S.J.

Montréal, mardi matin.

Mon cher Prévost,

Je te retourne la lettre du rédacteur en chef, Les offres sont superbes. Évidemment tu as été fort recommandé, pour avoir la promesse de passer, à si bref délai, du reportage au bureau supérieur de rédaction. Tes craintes et tes regrets de ne pouvoir répondre à tant d’espérances ne me Surprennent nullement. La préparation au journalisme ne S’acquiert pas par chance, comme une fortune à la Bourse.

N'importe! va toujours: audaces fortuna Juvat. Aie confiance, et ne doute de rien!

Si inférieur que soit le niveau où tu as longtemps langui, si tu te mets à monter, tu atteindras bientôt les sommets. Et tu sais de quel cœur j'applaudirai en te voyant suivre cette voie ascendante, sans dévier, ferme et droit, du pas alerte et de ton allure d’autrefois.

De toutes les carrières, le journalisme est peut-être celle qui, actuellement, a le plus besoin d'hommes désintéressés, capables d'arriver sans déchoir.

Tandis que tu formeras ton style en fabriquant des nouvelles et des faits divers, tu armeras ton esprit de résolutions vigoureuses et de principes féconds. Après ton entrée au bureau de rédaction, tu n’auras peut-être pas à attendre longtemps les belles batailles pour 14 vérité, — des batailles d'homme libre. Je t: les souhaite. S'il arrive à la justice d'être mal-

traitée, tu le seras avec elle. Les causes qui

méritent d’être défendues, méritent qu’on ne se sépare pas d’elles à l’heure de l'épreuve. On n’a pas assez prouvé à la Patrie son amour, tant qu’on n’a pas souffert pour elle. On ne s’est pas assez prouvé à soi-même son endurance, tant qu’on n’a pas reçu les coups de la bataille. On n’a pas assez prouvé à Dieu sa fidélité, tant qu’on n’a pas, dans le sacrifice, identifié sa cause avec la sienne.

Tu es mal pourvu de fortune? Tant mieux!

C’est un aïiguillon au travail.—Tu n’a pas encore de nom et de prestige? C’est une gloire de les conquérir.— Tu es jeune? Pas si jeune que cela; et tu vas travailler sous un soleil qui mûrit vite. D'ailleurs il est des ardeurs et des dévouements propres à ton âge, et dont on a grand besoin pour réchauffer les âmes

frileuses, blotties dans leur égoïsme. Et puis, ceux même qui te reprocheront ta Jeunesse se garderont mal du regret de ne plus mériter ce reproche. En tout cas, c’est un mal dont on guérit,— trop vite, hélas!

Oh! si ton indépendance contribuait à briser les vieux cadres des vieux partis!

Trouve, dans tous les sujets, un mot, et glisse-le partout. qui fasse comprendre enfin aux lecteurs, que la Religion, la Patrie, les grandes questions sociales et de la colonisation, les droits des minorités, l'intégrité de notre territoire, la langue et l'éducation, forment un terrain assez large pour y grouper toutes les bonnes volontés et Y concentrer tous nos efforts. Pourquoi épuiser plus longtemps nos énergies en des luttes fratricides, et enfermer davantage les Canadiens français en deux Camps distincts, d’où sortent des moitiés d'homme au service d’une moitié de pays? On fait pourtant déjà assez peu pour l'Église et la nation, même quand on les défend avec un entier désintéressement, sans rétrécir cette défense à la mesure et aux calculs mesquins d’un parti.

Ne sépare pas l’Église de la Patrie. Tu ne

saurais servir fidèlement l’une ou l’autre, sans les unir toutes deux. L'Église te fournira la direction qui montre le péril, indique les excès et en préserve. Toi qui aimes la liberté, tu la trouveras là, féconde, noble, séduisante: la vraie liberté qui, ayant brisé tous les autres liens, ne garde plus que le lien de Dieu et des pouvoirs constitués par Lui. Celle-là mène très loin, elle élève très haut, tu peux m'en croire. Nos dissentiments, sur ce point, ne viennent pas de notre amour de la liberté; nous nous entendons parfaitement là-dessus. Ils viennent de la conceprion différente que nous en avons. Tu l’identifies avec la licence; il faut l'identifier avec l’ordre sous l'autorité; tu la trouves dans la faculté de tout dire, de tout écrire, de te mouvoir à ton gré et sans entraves; il faut la trouver dans la faculté de se mouvoir sans entraves dans le bien.

Le pouvoir de mal faire n’est pas de l’essence de la liberté, c'en est la faiblesse.

Réprimer ce pouvoir ou l’amoindrir, ce n’est pas gêner la liberté ni la détruire, c’est la perfectionner. Pas plus qu’on ne gêne la liberté d’un voyageur en éclairant ia route où il marche, en jetant des ponts sur les torrents,

en posant des garde-fous au bord des précipices.

Nous sommes des voyageurs, tous allant vers ie même but final. Vous autres, journalistes, vous avez de plus l'énorme responsabilité de ne point voyager seuls. Vous marchez à la tête des multitudes qui vous lisent. Mon cher Arthur, si tu veux avancer sans broncher et que les lecteurs, à ta suite, marchent d’un pas rapide et sûr, accepte de Dieu et des hommes qui tiennent de lui l'autorité, des commandements, des conseils, des directions; laisse-les garantir la liberté de ta marche, fermer les casse-cou et jeter des ponts sur ton passage.

Quelle ère de progrès ce serait pour le journalisme canadien, si l’on pouvait faire consentir les vrais catholiques à faire et à lire des journaux de doctrine, au lieu de faire et de lire des journaux à sensation! Ce n’est plus de penser, semble-t-il, qu’il importe pour faire certains journaux: c’est de voir. Ce n’est plus de réfléchir qu’il importe à ceux qui les lisent: c’est de regarder.

Si on te le permet, rends-toi responsable de tes articles en les signant. C’est un bel appoint contre la médiocrité. On y regarde à deux

hs

ET ttintedu états nat

mm)

fois avant d'écrire, quand on doit porter la peine de sa nullité, On pèse ses éloges, ses compromis, ses attaques, ses principes, ses expressions, quand on y accole son nom. Le journalisme impersonnel est d’ailleurs privé, auprès des lecteurs, d’un des attraits les plus attachants: l'attrait de la signature. II y a plaisir, en lisant, à savoir qui nous parle, qui a pensé pour nous et nous fait penser. Si éloquent qu’il soit, j'imagine mal un orateur capable de m'intéresser en parlant derrière un rideau,

De l’orateur, il nous faut les gestes et la physionomie; de l'écrivain, nous aimons à voir le nom.

Je crois, mon cher ami, qu'il vaut mieux attendre ton retour pour répondre à tes autres questions. Je vais demander la permission d'aller te rencontrer à Lachine; nous descendrons ensemble le Saut-Saint-Louis, et nous causerons de tout cela.

Prions bien afin que tout réussisse comme nous l’espérons.

Valeas.

Louis LALANDE, s. J.

Du haut de mon ‘ sapin” de rhéteur 2e vendredi de septembre.

Mon cher, avec l’année scolaire qui commence, je recommence ma classe.

Mes rhétoriciens n’ont pas de chance; —et moi non plus. Ils s'étaient demandé si on n'allait pas leur baïiller un jeune professeur ‘ibrant d'éloquence et de poésie: on leur a prosaïquement infligé l’ancien. Loin d'y gagner à leurs yeux en vieillissant, j'en perds. Ce n'est pourta’it pas l’âge; maus je suis comme le saule de la cour des Petits, qui a perdu ses feuilles avant la saison; moi, ce sont des illusions, des enthousiasmes, des...ah! si tu savais tous les cheveux que je n’ai pas depuis les vacances!

Autrefois, dans cette même classe de rhétorique, du temps que j'étais scolastique et que les cheveux et les feuilles poussaient comme au printemps, je t'écrivais des lettres sur les classiques, et je croyais que c'était ça. Nous causions préceptes et théories avec toute notre juvénile sincérité. J'en ai bien rabattu sur les théories !

Je fais réciter très peu de préceptes. Et

LA

ceux que je fais réciter, je les fais réciter très peu; mais j'en fais causer de cinquante façons différentes. Quand mes élèves les ont bien tournés, retournés, redits en leur propre langage, j'imagine qu'ils les comprennent. J'ai peur de trop de mémoire chez les grands enfants; c'est souvent un simple instrument à répétition. Il y a du perroquet dans tous nos petits prodiges de mémoire, et ce perroquet est, pour l'intelligence, ce que le perroquet de Théo. Gauthier était pour sa chatte Théophile: l'ennemi.

Après cela, je lis et analyse des modèles. Il y en a d'aujourd'hui, d'autres d'hier, d’autres de la Restauration, d’autres anciens, d'autres plus anciens; les uns écrits à l'étranger et les

ces au Canada. Tous y passent à leur tour.

Mais, hélas! j'ai beau les choisir, les varier, les assortir, en extraire ce que je crois en être la pure essence, rien n’y fait. Ils deviennent insipides, étant devenus livres de classe. Rien ne tue un chef-d'œuvre comme d’en faire un manuel aux mains des écoliers.

Mes jeunes élèves me reprocheront plus tard de leur avoir laissé ignorer à dessein les ouvrages du dernier demi-siècle. Je les aurai dé-

daignés, diront-iis, sous prétexte qu’ils n'ont

pas observé, dans leurs discours, les précep: du P. de Boylesve, les trois unités dans let drames, la poétique de Boileau dans leurs ve

Et ils en feront la découverte. — Il y a, Comme Ça, chaque année, qui découvre Victor Hugo et Daudet. J'en ai même con:

qui avaient découvert La F ontaine, parce qu’ avaient mis la main dans la saleté de s Contes.

Les ayant découverts, ils les trouvent cha mants;—ce n’est plus le professeur qui les le: présente! Exquis, comme ces liqueurs rares q1 les domestiques fripons boivent au fond d verres après un grand banquet. Délicieux: 4 sont des fruits défendus et verts! Car il y un âge, dit Louis Veuillot, où l'acidité des frui: verts plaît plus que la saveur des fruits mûr Il arrive même qu'on ne change pas de goût e changeant d'âge.

De tous ces mécomptes le professeur doi prendre son parti de bon cœur. On ne fait pa du bien pour qu’il nous revienne, ou qu’on nou en tienne compte. Il ne faut pas bien faire parce qu'on réussit. Ça rendrait le bien fair trop facile et trop tôt récompensé.

L’écolier, règle générale, n'est pas méchant

réceptes

ns leurs 1rs vers.

Il y en ouvrent > connu ce qu'ils de ses

it charles leur res que nd des eux: ce

il ya s fruits mûrs.

roût en

r doit ut pas n nous faire, 1 faire

chant ;

HR à SHIRT EU TN

poumons ar re RURAL ENOESPSEETT PMTRENNPSNTER

il est léger. Le jeune homme n'est pas ingrat ; il oublie. C'est moins par un acte de vouloir qu'il fait litière des enseignements reçus, que par l’absence de cet acte: c'est par irréflexion. Quand il méprise, ce n'est pas tant à son maître qu'il en veut ; c'est sa propre conscience révoltée qu'il combat. Ce n'est pas pour diminuer la valeur de son éducation qu'il la critique ou s’en moque, c'est pour alléger le poids de la reconnaissance, lourd aux faibles épaules. Ce n'est pas le trésor qui lui pèse, c'est la dette. Son âme était de cire; on a pu aisément y graver tous les codes, et celui de la morale.

a pas effacés. Seulement, certaines passions dont il n’a pas tempéré l'ardeur, et le grand soleil de la mondanité où il s'est exposé, ont

Il ne les

fondu la cire, et avec la cire fondue ont coulé les gravures.

Ah! quand donc les pères et les mères de famille nous fourniront.ils des âmes qui ne coulent pas au soleil! Des âmes qu’on pourrait tremper comme l'acier dont on fait les fortes épées au service des nobles causes! Des âmes Sur lesquelles on écrit des choses immortelles, Comme sur le bronze des monuments !

8 heures.

L’après-midi, je fais un cours d'histoire du Canada. Je ‘'evrais y consacrer une demi-heure, et je m’y oublie parfois une heure entière. Mes élèves causent sur un événement important qu'ils ont étudié. Ils tâchent d'en découvrir les causes et la préparation dans les circonstances qui le précèdent, ou les conséquences dans les évènements qui le suivent. Ils apprécient, sans réciter, les hommes et les choses, critiquent, louent, comparent et jugent.

Il est intéressant de les voir se livrer à cet exercice d'intelligence et de bon langage. Quelques-uns aiment moins cette méthode. Les forts en mémoire seraient plus sûrs d’une bonne note, s'ils avaient à réciter la liste des gouverneurs français ou anglais, les dates de toutes les fondations, les noms de tous les chefs sauvages et la nomenclature des batailles, victoires et défaites sous les deux régimes.

Nous faisons un peu de philosophie de l’histoire sans lui en donner le nom: ce grand mot de philosophie déconcerterait les jeunes gens, ou servirait d’excuse à leur indolence, —‘* Com-

ment voulez-vous que je sache ma leçon, c’est de la philosophie de l’histoire!”

Il se peut bien toutefois que j'aie tort de ne pas l’appeler par son nom. Un jour, on me reprochera, qui sait ? d’avoir refusé la chose, parce que j'aurai caché le mot.

Quand l’histoire est finie, plus tard que plus tôt, nous tombons dans le grec. Et c’est une chute. Ce qu’Euripide danserait en beau diable, s'il entendait mon Ouimet lire seulement trois ou quatre vers d’Hécube !

Hier, je préludai au discours Pour la Couronne par la notice . bligée sur Démosthène.

Je racontai, naturellement, l’anecdote du caillou et des récitations sur le rivage de la mer.

L'exorde traduit et commenté, je fais répéter par Lafond. Hélas! le voilà qui bafouille, ânonne, halète, est rendu, avant même d’avoir achevé la lecture du premier paragraphe. Puis il s'arrête, me regarde avec de grands yeux ronds suppliants : * Ah! dit-il, quel homme heureux que ce Desmosthène ! — Pourquoi ça ?

parce qu'il ne vous entend pas, je suppose ?

— Non, mais il n’avait qu’un caillou dans la

bouche, lui ; moi, quand je lis du grec, j'ai la bouche pleine de cailloux!”

Le mot, j'en ai bien peur, va rester. Un de ces jours, mes rhétoriciens me demanderont une exemption de l'exercice des cailloux. Des papas, férus d’instruction pratique, m’accuseront de perdre le temps de leur fils à l'exercice des cailloux. Des mamans tendres crieront au surmenage de leurs chéris, à l’exercice des cailloux. Les petits de la classe préparatoire vont désormais trembler, se sentir grimper des fourmis dans le dos, rien qu’à la pensée de monter en rhétorique et de faire l'exercice des cailloux...

Mais voilà que mes élèves achèvent leur composition. Ils m’apportent leurs chefs-d'œuvre.

9 heures

Je termine cette lettre que j'aurais dû t’envoyer au sortir de la classe.

Bonsoir.

Je veille à ma fenêtre en compagnie de la lune et de vingt-sept copies d’une narration française.

Si tu ne travailles pas le soir, c’est le meilleur moment pour me trouver chez moi. Viens; mais j'ai changé de chambre. Tu arrives, tu

montes, tu tournes à droite, tu montes, tu te détournes à gauche, tu montes, montes, montes, tu demandes au premier venu où c'est; il te dit de monter: tu montes, tu redemandes à un autre premier venu, et c'est moi. Est-ce clair ?

Si c’est vrai que tu n'es pas entré dans une seule auberge depuis le mois de mai, tu n’as qu'à te bien tenir contre mes démonstrations.

Louis LALANDE, s. J.

Collège Sainte-Marie, Montréal 10 décembre.

è Madame X** est venue me voir ce matin,

tout en larmes, après la messe. Son fils, ton misérable commensal de taverne, agonise, s’il n'est pas déjà mort. Ah! ce que cet enfant a fait souffrir sa mère !

Prions pour lui.

Il a été tué par bien des causes connues et voulues; mais toutes, comme des confluents d’égouts, se rencontrent en une seule: l’alcool.

L’alcool a produit sur lui l'effet de tous les

sé ue

a Ra dhriréc gels:

il) à ur *

Page 1