‹ Entre amis [microforme]Chapitre 27 sur 41 · D CU · texte numérisé non relu

D CU

te dire: ta comparaison entre la presse anglaise et la presse française est absolument fausse, tu te trompes, c’est absurde, tu dis des bêtises ? J'y gagnerais de passer pour un imbécile, et toi de t’ancrer plus au fond de ton erreur. Mais, quoi que je pense, je ne te dirai rien de tel. D'abord, parce que ça me fait plaisir de te voir étudier cette question, devenue pleine d’actualité pour toi; et ensuite, parce qu’en effet le journalisme anglais, par le côté que tu l’envisages, est bien supérieur au journalisme français.

Le journal sert d'habitude à un double rôle:

il est l’organe de l'opinion, ou l'instrument de la publicité. Il apporte des idées, ou it fournit des informations; il est le porte-voix des rédac-

teurs et prêche leurs théories, ou il est l'écho des affaires et des bruits du monde ; il fait de la propagande, ou il fait de la réclame.

Comme réclame et comme publicité, tu as raison: le journal anglais l'emporte sur l'autre. Mais conclure de là à une supériorité absolue, indique que tu n'as pas considéré l’autre côté de la question.

S'ilest vrai, comme on l’a dit, que moins un peuple a d'idées, et plus il aime la réclame ; et si, par ailleurs, la presse est la plus fidèle expression du caractère d’un peuple, cette supériorité du journal anglais n’est pas pour nous faire sécher d'envie. Le journal français est plus doctrinaire, mais il est plus logique aussi. Tu n'y trouveras pas, dans deux colonnes voisines, des correspondants qui donnent le démenti à l'opinion des rédacteurs, ou des comptes rendus faisant l'éloge de l'adversaire qu'on éreinte dans l'article de fonds. Cherche donc, par exemple, la louange des Juifs dans un compte rendu de /a Libre Parole ; Cherche donc dans l'Univers une correspondance contre l'autorité pontificale. Tu pourras trouver tout cela, et bien d’autres choses contradictoires, dans une même page du Times de Londres.

Le Français, vois-tu, pense ; l'Anglais s’informe; celui-là veut des idées, celui-ci des faits; l’un a besoin du calme de son bureau de tra- . vail, l’autre cherche le bruit du grand public. Le premier aboutit souvent à l’utopie, le second à la marchandise.

Je pourrais sans effort allonger cette note puisée je ne sais plus dans quel souvenir, et je multiplierais les coûtrastes, si j'allais jusqu’au Journalisme américain. De celui-là, tu en connaîtras vite assez long, quand tu seras dans la galère.

Écris comme tu penses, toi qui penses bien, et ne contribue pas à faire de la presse canadienne une vulgaire reproduction, en français hybride, de la presse des États-Unis.

Le procédé-Pascal dont je viens de me servir ne t'a pas froissé, j'espère, et il nous donne raison à tous deux.

Jouis bien de ton repos; affermis tes desseins et surtout ta volonté de les poursuivre jusqu’au bout. Les inconstances naissent des coups de tête, ou de la lâcheté. Retrempe-toi dans la tempérance, dans l’eau claire et le grand air; reviens en septembre et alors. Courage et en avant !

LALANDE

Montréal, 15 novembre.

Mon cher Arthur,

Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu étais malade ? J'aurais trouvé le temps de passer quelques quarts d’heure près de toi, et j'aurais obtenu des religieuses certaines douceurs dont tu as été privé.

Cela t’aurait a: 1é à absorber les remèdes de ton médecin, et à ne pas (ligérer ses inepties. Dis-moi donc, pourquoi t’es-tu laissé conter ces histoires-là? Tu l'avais appelé pour te purger, quelle démangeaison l’a pris de t’endoctriner? Tu le payais pour son sel et non pour ses blasphèmes.

Je t'envoie par le bonhomme Bruyère, l’Honnête Femme, de Veuillot, et le Général de Sonis, de Mgr Baunard.

Le paquet était déjà ficelé, lorsque j'ai découvert dans mes paperasses le Gendre de M. Poirier. M. Bruyère m'offre de t’apporter cette comédie dans sa poche. Ça t’amusera.

Tu te souviens, n’est-ce pas, du bonhomme Bruyère ? notre incomparable cocher, raide comme tenue, colonel comme galons et bou-

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