‹ Entre amis [microforme]Chapitre 29 sur 41 · ÉE AE EE SIA RES · texte numérisé non relu

ÉE AE EE SIA RES

L’Immaculée-Conception

rue Rachel, Montréal

Mon cher Arthur,

Jamais je ne t'ai dit que la cause unique du scepticisme était le libertinage. La perte de la foi est une question trop complexe pour être résolue par cette exagération simpliste.

La dépravation du cœur mène souvent :il est vrai à l’incrédulité et l'accompagne. Mais cette cause ordinaire n’exclut pas toutes les autres; et il n’est pas plus permis de conclure : foi perdue, cœur perverti, que de conclure: foi robuste, mœurs pures.

Il arrive au problème de l'incrédulité d’être purement intellectuel.

C'est peut-être le cas des individus dort tu me cites les noms; mais ne crois pas les avoir exonérés de toute faute, parce que tu as expliqué la cause extraordinaire de leur incrédulité. On n’est pas innocent parce qu’on est moins coupable. La charité respecte les intentions et donne aux accusés le bénéfice du doute; mais la charité n'est pas une vertu niaise, toujours

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prête à fermer les yeux pour distribuer des absolutions.

Règle générale, dans un pays comme le nôtre, on peut dire que personne n’est incroyant sans de graves motifs de soupçonner son erreur, de douter; et, par conséquent, sans avoir l’obligation de chercher la certitude dans la vérité. Douter, en effet, et ne pas s’éclairer quand on le peut, c’est cesser d’être de bonne foi, c’est consentir à l'erreur entrevue dans le demi-jour du doute.

Or, quel Canadien peut dire avec sincérité:

J'ai la certitude que les enseignements de la foi catholique sont faux. J'ai étudié, j'ai réfléchi, J'ai pesé le pour et le contre, sans passion, avec

le seul désir d’arriver au vrai. Aux objections

où se heurtait mon esprit, j'ai cherché des solutions chez les auteurs catholiques, et je les ai trouvées insuffisantes ; mes parents se sont trompés, mes maîtres se sont trompés, la tradition catholique se trompe. J'ai acquis, pour asseoir l'affirmation contraire que je leur oppose, une somme de documents et de preuves suffisante à me donner la certitude de leur erreur ou de leur longue illusion, et la certitude de la vérité que je possède.

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Parmi tes amis, dis-moi, combien pourraient tenir sincèrement ce langage? C'est le langage de la bonne foi. Tout autre langage est celui de l’opinion, de la fourberie, du peut-être, — du doute.

Ne point faire ce qui dépend de soi pour arriver au langage de la bonne foi, rester conséquemment dans le doute, et partir de là pour accomplir des actes certainement contraires aux obligations de la foi, c'est pécher plus ou moins gravement selon la gravité de ces obligations.

Malgré ton assertion contraire, je me demande s’il est parmi nous des catholiques dont on puisse dire qu’ils n’ont jamais eu la foi, — je ne parle pas évidemment du don habituel de la foi: celui-là, ils l'ont reçu dans le baptême. Est-il chez nous des victimes précoces de leur milieu intellectuel, des jeunes gens entraînés

‘inconsciemment dans un courant d'idées im-

pies, où le 1om de Dieu sert au blasphème, l'Église à de persistantes calomnies, la religion au ridicule de toutes les railleries, les dogmes à des négations sans réponse ou à des objections victorieuses ? Je ne crois pas à l'existence de pareilles victimes, du moins dans la généra-

tion présente, Il faut donc, si on ne veut pas recourir exclusivement à la question des mœurs, chercher ailleurs les causes de l'incrédulité d’un grand nombre,

L'une d'elles est faite d’ignorance, doublée le plus souvent de légèreté.

Un enfant a reçu pour toute science religieuse son catéchisme, comme on l’apprend à dix ans. Ses parents y ont ajouté des exemples édifiants de piété, mais d’une piété routinière qui ne s’est jamais demandé et n’a jamais enseigné le pourquoi des pratiques les plus élémentaires. A l’école, la grammaire, la clavigraphie, l’arithmétique et autres matières de l’enseignement commercial, ne lu’ ont guère laissé de temps pour l’apologétique.— Et puis, l’apologétique, à quoi bon? Cela ne sert pas à gagner de l’argent.— Des sermons entendus, il se souvient qu'ils étaient longs. Des livres sérieux sur les vérités de la foi, il n’en a jamais lu ; — livres de luxe, livres inutiles : son père et sa mère étaient de bons catholiques, et ils n’en ont jamais lu!

Mais voici finir cet âge de routine. L'enfant est devenu jeune homme et il est entré dans un bureau d’affaires. Sa foi ne respire plus à

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l’aise, comme dans son ancien milieu de piété confiante et traditionnelle. I] entend contre ses pratiques religieuses des railleries ; il voit mépriser en paroles et en actes les préceptes de Dieu; on nie devant lui jes dogmes auxquels il a toujours cru; on lui demande des preuves qu'il n’a pas.

Aux paroles des mécréants de son entourage s'ajoutent bientôt, avec tout Je prestige de l’imprimé, les journaux et les revues. Il y trouve une pâture détestable: des doctrines contradictoires et des erreurs de tout nom, qui se heurtent, se croisent, dans son esprit désemparé; des promiscuités immorales, des tolérances odieuses, au nom de la largeur d'esprit et de la liberté des Croyances; des sévérités décourageantes pour tous les tenants du christianisme, des éloges outrés pour les progrès du temps présent et pour toutes les inventions destinées à remplacer nos vieux dogmes mourants; des louanges répandues avec mélancolie, comme des fleurs funèbres, sur la tombe de la religion qui s’en va.— Hélas! dit-on, elle qui a accompli tant de belles œuvres, dans le passé ! Mais n’a-t-elle pas fait son temps et ne doitelle pas disparaître, puisqu'elle vit de mystères

et de miracles, et que la science explique, ou va bientôt expliquer les uns et se passer des autres!

La première impression chez le jeune homme est toute de surprise: on peut donc porter la main sur l’arche de mes croyances! on peut donc s’en passer!

Puis il s'émerveille de voir démolir si aisément des dogmes réputés indestructibles; et il cède, comme à la science et à la vérité, aux démolisseurs auxquels il ne peut répondre.

Tu songes, n'est-ce pas? que la première réponse devrait être un aveu de son ignorance.

C'est d'ordinaire la réponse de l’homme qui n'est pas du métier: d’un médecin incapable de résoudre une question de droit, d’un avocat embarrassé par une question de chirurgie, d’un musicien questionné sur la tenue des livres, d’un cultivateur interrogé sur une critique d’art ou une pièce de poésie.

Pourquoi n’en est-il pas ainsi dans les questions religieuses ? Ah! cher ami, pourquoi ?

Cherche au ford de notre vieille nature pourquoi elle n'aime pas les vérités gênantes, escortées d'obligations pratiques, et pourquoi elle se fait volontiers complice des erreurs qui l’éman-

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