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des savants, pour résoudre les objections d'adversaires aussi forts que ceux de nos clubs et de nos tables d'hôte, Et il se trouve que ces savants acceptaient toutes les obligations de la foi et en pratiquaient tous les devoirs. Ils devaient être sincères.
Sans la légèreté, le jeune homme se dirait encore: moi, je ne sais pas; mais avant d'être renégat je dois au moins étudier. !] y a des hvres pour me renseigner ; et comme il s pit de mon bonheur et de mon éternité, la chose en vaut la peine.
Moi, je ne sais pas: mais en renonçant à mes croyances et à mes pratiques religieuses, Je me sens moins honnête, moins fort, moins chaste, moins fidèle à la parole donnée, moins respectueux de l’honneur d'autrui. Ce sont là des vertus bien catholiques, —ce sont des fruits excellents: l'arbre qui les produit doit être bon.
Moi, je ne sais pas; mais il est autour de moi des hommes qui savent, des laïques instruits, des prêtres, mon confesseur, des professeurs de collège et d'université, pourquoi ne
leur demanderai-je pas des lumières et des réponses ?
Moi, je ne sais pas; mais j'ai un cœur pour
jouir, et ce cœur est trop au-dessus de celui de la bête pour se contenter des jouissances sensuelles d’une nature déchue. Il exige d’autres consolations et un autre idéal. Vous voulez éteindre sur mes lèvres la prière, fermer sur ma vie les portes de l’au-delà, traiter de sottises et de crédulité naïve ce qui a fait la joie de mes meilleures années, l’honneur et la force de toute ma famille, qu’allez-vous me donner à la place?
Comment exonérer de toute faute l'être léger qui dédaigne même ces raisonnements élémentaires, et comment croire à sa borne foi dans l’incrédulité ?
Chez d’autres, la cause du doute et de ses conséquences est moins complexe, tient plus exclusivement à l'intelligence.
C'étaient des jeunes gens instruits, chercheurs, bien doués, sans peur de l'effort; seulement, présomptueux. Ils ont cru pouvoir, sans danger, tout lire et tout braver. Séduits souvent par la forme littéraire ou une certaine métaphysique nuageuse, plutôt que par le fond, ils se sont engagés dans le dédale des théories, des systèmes, du dilettantisme philosophique,
de la critique et de l’histoire dont notre âge
est si fécond, se flattant de savoir faire le triage dans cet amas d'erreurs et de vérités. Ils se sont dit: le temps est venu de soulever tous les voiles et de voir par nous-mêmes: la crainte pudique ou intéressée des professeurs de collège en a assez caché de chefs-d’œuvre et d’adversaires, pour qu’il y ait un plaisir intense à les regarder enfin face à face.
Et ils ont fait du modernisme littéraire et philosophique, français ou allemand, leur milieu intellectuel. Ils ont forcé leur âme à vivre dans une atmosphère privée d’air surnaturel.
Leurs bonnes intentions, servies par leur belle intelligence, les ont d’abord préservés du scepticisme. Mais une âme catholique a beau être vigoureuse, si on la laisse vivre hors de son élément propre, dans un milieu contaminé, elle languit bientôt et s’affaisse, comme languit la poitrine d’un montagnard habitué à respirer l’air pur des sommets, dès qu’on le force à vivre dans l’air vicié d’une usine ou l’atmosphère méphytique d’une houillère.
Hors du mitieu surnaturel, la foi vacille; puis, Comme ces lampes du sanctuaire dont l'huile s'est lentement consumée, elle s'éteint presque à l'insu de l’incroyant laissé dans les ténèbres.
Un jour il a voulu se mesurer dans une lutte inégale à un adversaire admiré, et il a été terrassé. Le sophisme est resté debout, victorieux dans son esprit. Combien j'en ai vu, mon cher Prévost, de ces jeunes vaincus de l’imprévoyance! Tous ne sont pas allés jusqu’à l’incrédulité absolue ; mais tous étaient amoindris dans leur foi.
Ils avaient quitté le collège bien armés pour les luttes de la vie, l'âme fière, prête au sacrifice et au travail, le cœur plein d’admirations très hautes; leurs succès dans le monde nous apparaissaient déjà dans un rayonnement de foi, de pureté, d'honneur. Ce n’est pas sur eux que pouvait compter la vie de bohème. Ce n’est pas dans leurs rangs que les viveurs, fils à papa, ou enfants ramollis de parvenus, cherchaient leurs camarades en Jouissances. L'’incrédulité vulgaire, faite de bravades grotesques pendant la vie et de frayeurs tremblantes à l'heure de la mort, nourrie de vantardises, de farces ineptes contre le clergé, de goujateries contre les religieuses, de calomnies et de vieilles rengaines cent fois réfutées, n'aurait Jamais pu les entamer. Ils avaient pour elle, comme pour l'immoralité, un dédain suprême. Ils auraient
rougi d’avoir un simple point de contact avec ces mécréants de bas étage; ils seraient devenus apologistes intransigeants par la seule peur d’être de leur école.
Eh bien, si prévenus qu'ils fussent contre les mauvais amis, ils ne l’étaient pas contre les mauvais livres. L’ami eut été mis à la porte ; le livre les suivait jusqu’à leur chevet.
Ils revenaient de temps en temps au collège.
On causait des choses d'autrefois ; ça leur semblait un plaisir sincère : Ça nous était une grande joie. Quel professeur ne constate pas avec joie que le cœur de ses élèves reste Jeune avec lui, tandis que poussent leurs moustaches et que mâûrit leur esprit au soleil de la vie ?
Mais c’est une douleur profonde aussi de constater chez eux l'effet des études aventureuses et du sophisme envahissant. La remarque se fait peu à peu ; leur mentalité n’est plus tout à fait la même; le vrai n'arrive plus comme autrefois dans leur âme, ainsi que la lumière dans le cristal. Leur esprit est enveloppé d'ombres et d'éclairs qui ôtent aux choses leur contour précis et y jettent des reflets décevants. Ils ne voient plus la vérité comme ils la voyaient ; ils la morcellent, lui font des
restrictions. À tout propos on s'étonne de voir leur répugnance devant certains principes d’ailleurs indiscutables. Ils se soumettaient naguère à l’autorité, ils en appellent aujourd’hui de ses ordres; ils étaient dirigés par elle, ils se montrent prêts à la diriger. Ils jugent volontiers leurs juges. Catholiques, ils veulent continuer de l'être, mais d’un catholicisme à leur goût, d'où ils retranchent, par un éclectisme digne du libre-examen, les points de doctrine et de morale trop embarrassants. Ce n’est plus l’Église, semble-t-il, qui les reçoit, ce sont eux qui reçoivent l'Église; et pour la rendre digne d'être reçue, ils la corrigent. Avant de la mettre à la porte, ils lui donnent toutes les chances de se rendre acceptable.
Dans ces conditions, la défiance à l’égard des anciens maîtres ne se fait pas attendre.
Peut-être même se mêle-t-elle à une forte idée de supériorité dédaigneuse ; — le dédain est si proche parent de l’orgueil! Ils se disent en secret: j'ai étudié des choses que ces routiniers de la classe ne savent pas. Et ils s’éloignent de leurs maîtres par le même chemin qui les éloigne de l’Église.
Et pourtant leur savoir de quoi s'est-il ac-
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cru ? Des erreurs qui s’y sont ajoutées ? Peuton dire que des erreurs ajoutées à des vérités grossissent le trésor de la science ? Autant vaudrait au prodigue, pour prouver l’accroissement de sa fortune, énumérer ses dettes.
Samedi matin.
Je me suis relu avant de fermer ma lettre.
Bon Dieu, que ce n’est donc pas cela! Que c'est indécis, terne et flou, comparé à ce que je ressens ! Ce sont des photographies de jeunes gens, prises instantanément sur la pente de l’incrédulité, que je voulais t’envoyer, et je ne trouve, en les développant, que des taches vagues, sans physionomie. Je compte sur tes deux yeux pour débrouiller tout cela et y mettre un peu de lumière.
J'ai connu en particulier l’un de ces jeunes gens, et j'ai suivi sa marche. Il suffirait de raconter dix ans de sa vie, pour raconter celle de tout le groupe dont il est un des types.
Il eut des succès de collège, — bon premier de sa classe, huit années durant. Quand, par accident, i! fut second, l’humiliation rageuse
qu’il en éprouva fit assez voir la part de l’orgueil dans son émulation, Il brilla en littérature et l’on put croire que les lettres seraient sa voie. En philosophie, son esprit délié, subtil, assoupli par une culture précoce, servi par des connaissances étendues, pour son âge, l'inclina plutôt vers la métaphysique.
Il reçut de ses maîtres des faveurs, assez pour rendre un cœur loyal reconnaissant, assez pour rendre un cœur égoïste ingrat.
Sa conduite était comme sa diligence, excellente, et ses succès comme sa conduite.
Il n’était pas populaire parmi ses condisciples; on ne l’aimait pas, mais on le respectait, et il 5e respectait beaucoup lui-même. Les espiègies lui semblaient de jeunes fous, les frondeurs des tâcherons du pensum, les paresseux des imbéciles fermés au bonheur d'apprendre.
On ne le prit jamais dans un chahut.
Il quitta le collège en bons termes avec tout le monde. “Si celui-là déraille, disaient les vieux maîtres, ce ne sera pas par le cœur, ce sera par la tête.” Par la tête il dérailla.
Il fit son stage, aida sa famille, travailla ferme, mena de front plusieurs besognes, sans renoncer à ses chères études,
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La critique littéraire l’attira tout d’abord. Ce genre parasite, empruntant à la fois à la philosophie, au théâtre, à la poésie et à l’histoire, fournit avec beaucoup d'agrément une science à bon marché. Il étudia Faguet, s’amusa dans Sarcey, s’attarda dans Taine et Sainte- Beuve, se déclara disciple de Jules Lemaître.
Or, la critique française, comme d’ailleurs presque toute la littérature moderne dont nous sommes inondés, nous séduit par cela même qui en fait le danger. Elle est spirituellement irréligieuse et d’une facilité entraînante, On ne fait pas l'éloge de ces auteurs en disant, comme de ceux d'autrefois, ‘qu’ils nous forcent à penser ”, mais qu’ils nous font voir. Leur style, assouph, concret, enlace dans ses méandres toutes les doctrines contradictoires du dilettantisme. L'erreur s’y glisse, subtile, finement insinuée, parmi des bonheurs d'expression ; le lecteur souvent absorbe un blasphème sans cesser d’être sous le charme des mots.
Essaie de me montrer un seul de ces critiques, —admirables par ailleurs, je le confesse, — où ne se trouvent ces mélanges empoisonnés :
de fines analyses et de lourds préjugés antireligieux, des coups d’aile vers l’idéal et des con-
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tacts avec la fange, des admirations d'artiste et des négations d’hérétique, des théories ingénieuses, avec un souci apparent d’exactitude et d’impartialité, donnant à chacun sa place: au mérite comme au ridicule, à l’œuvre géniale comme à l’outre gonflée par la réclame. Mélés à tout cela, le scepticisme railleur, le mensonge plaisant, le croyant casé parmi les niais, l'objection sans réponse et le dogme traité d’absurde; le soufflet donné au catholicisme, dans lequel le lecteur catholique lui-même ne voit que l'élégance du geste, et qu’il s’obstine à ne pas ressentir sous une main si finement gantée de velours.
Jules Lemaître semble s'être confessé de ce salmigondis artistique, quand il écrivit: ‘Que! pauvre être de volupté suis-je donc, moi, pour aimer à la fois, —et peut-être également, — Renan et Veuillot !”?
Et c’est justement ce monstre exquis de Jules Lemaître qui jeta dans l’âme de notre jeune ami des doutes mortels et le poussa au premier tournant de son évolution. Le disciple assidu venait de lire la plus inoffensive et, à mon avis, la plus attachante étude des Contemporains, celle sur Louis Veuilot.
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Il ferma le livre, songeur. Le lendemain, il y revint. Il ouvrit le tome vie, à la page 75, et lut à ua compagnon de bureau le paragraphe suivant : ‘‘... Dieu a créé la plupart des hommes, non sans doute pour qu'ils fussent damnés, c’est-à-dire éternellement méchants et malheureux, mais sachant qu'ils le seraient.
C'est là une idée si épouvantable... que, justement à cause de cela, on finit par se tranquilliser.””
— Qui à jamais, dit-il, en fermant le livre, répondu à l’objection que fait surgir cette idée? Qui pourrait y répondre et prouver que nous ne nous débattons pas en vain devant un sort fixé à l’avance ?
Une phrase avait suffi à son esprit présomptueux et mal affermi: toutes les solutions mille fois données du problème de la prédestination lui semblaient anéanties. La prescience divine, le libre arbitre et la grâce se résolvaient pour lui en pure fatalité.
Quelqu'un lui fit un jour remarquer que tel ouvrage étant à l’Index, il ne pouvait le lire sans au“orisation.
— "Il ne l'est pas pour moi, répondit-il, puisqu'il m'instruit sans me faire tort.
— Ce motif, reprit-on, vous justifie de demander la permission de le lire, mais non pas de violer une loi générale qui oblige sous peine de péché mortel.
— C'est affaire de conscience, continua-t-il, et
je trouverais absurde une religion ennemie de la lecture et de la science.”
Cette réponse marquait une nouvelle étape.
C'était, en matière grave de discipline, la réponse de toutes les apostasies. Tous les apostats, grands et petits, se sont retranchés dans
leur conscience, pour trouver absurde l’opposition légitime à leur orgueil.
Sa conduite toutefois — du moins que je sache — n’en fut pas atteinte. Il remplissait encore ses devoirs extérieurs de catholique, Mais il était trop intelligent pour continuer longtemps à demander à l'Église ses sacrements, tout en refusant de lui obéir; à poser en fils soumis, tout en violant une loi absolue imposée par sa Mère.
D'ailleurs, pour obtenir l’absolution de son É. confesseur, il eût fallu, ou bien faire acte de =. contrition et de ferme propos, ce qu’il refusait ; È ou bien cacher hypocritement, en faux dévot, É la violation dont il ne voulait pas se repentir. 2
Cette hypocrisie lui déplut, et il s'abstint des sacrements.
Il en garda cependant dans le cœur un grief contre l'Église. Pour l’adoucir, il s’en prit aux prêtres, à leurs idées étroites, à leur autocratie. En maintes circonstances, il indiqua au clergé le théâtre de son rôle social, un théâtre large comme la sacristie. I] imagina une Église catholique double, ou plutôt deux églises dans une : l'église du clergé et l’église des laïques : toutes deux engagées dans un duel incessant, et dépensant, chacune, ses meilleures énergies à empêcher sa rivale d’empiéter sur son terrain. Comme l'église des laïques travaille à bâtir une nation grande et libre, il voulut exclure de cette œuvre l’église du clergé, incompétente, rétrograde, bonne pour autrefois, incapable de comprendre son temps et de former des Jeunes gens pour les progrès nouveaux.
Tu peux imaginer si, avec de pareilles tendances, l’évolution fut rapide. Elle fit naître chez les meilleurs amis de l’ancien élève des défiances.
Il considéra ces défiances comme des injustices. Il en voulut à ses camarades. Il en voulut à ses contradicteurs, il en voulut à
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