LALANDE, S. J
P.-S. — Trouves-tu que j'etagère ? Alors lis J. Lemaître, t. 111, p. 125. Il connaît le monde qu'il peint et les réunions dont ‘l’objet principal, dit-il, est l’exhibition de la femme, attifée, harnachée, habillée ou déshabillée de la meilleure façon possible pur charmer les yeux des hommes et pour les tenter”. Celui-là n’est pas un moine qui ne voit la société qu’à travers la fenêtre de sa cellule.
Boston, 15 juillet 1897.
Ce n’est pas la première fois, mon vieil ami, que les catholiques font le succès de leurs adversaires. Et ce n’est pas la première fois que les adversaires se servent de leurs succès pour tondre les catholiques. Mais ton cas me four-
nit un nouveau document humain sur ce sujet connu. Merci.
Tu as toutes mes sympathies.
Si tu avais vécu en France, il y a quinze ans, tu n’aurais eu qu’à regarder autour de toi: tu aurais vu des catholiques veules et niais se faire les clients des marchands, des
avocats, des boutiquiers, des médecins, des sectaires dont ils faisaient la fortune. Et tu verrais aujourd’hui ces mêmes mécréants se servir de leur fortune pour ficher ces catholiques hors la loi, pour pervertir leurs enfants dans des écoles sans Dieu, désesnérer les vieillards, les pauvres et les malades, dans des hôpitaux sans religieuses et: sans Christ.
Y a-t-:il beaucoup de pays, de villes, pensestu, où des catholiq:izs myopes n’ont pas acheté eux-mêmes les fouets sous lesquels ils gémissent, en formant des clientèles à leurs ennemis ?
Si encore c'était par charité! Mais c’est par une crédulité sotte; une crédulité où s’engouffrent, comme dans un entonnoir, tous les mensonges; une crédulité-éponge absorbant toutes les duperies. La belle charité, qui nourrit et protège les malfaiteurs! La belle liberté, qui fournit des cordes à ceux qui vont la ligoter !
Quand le sentimentalisme, renversé et cruel,
des sociétés ramollies commence à pénétrer une
population, il suffit de lui chañter les vieux refrains: largeur d'esprit, tolérance, liberté pour tout et pour tous, et on la conduit gaicment à la mort, comme ces agneaux enrubannés dont on fait des agneaux de Pâques.
Ce sentimentalisme tout à fait à la mode protège les animaux et tue les âmes. II prend en pitié les assassins et déchire à belles dents les victimes. Il couvre de soie et d’égards les tares contagieuses de l’adultère, et ferme au nom de l'hygiène l’école d’un pauvre curé. Il étale dans les vitrines des livres infects, et défend de cracher dans la rue. Il sourit au blasphème contre Dieu, et s’apitoie sur la prononciation et la grammaire des blasphémateurs.
C'est ce sentimentalisme névrosé qui refuse à une nation étrangère le droit de nous envoyer, sans qu’on le fourre en quarantaine, un pauvre émigré menacé de la variole, et tend de loin les bras au commis-voyageur officiel d’impiété, autrement varioleux, et met à contribution, pour lui faire une ovation de bienvenue, toutes les grosses caisses de la réclame. Protestez, 6 familles, ô individus, contre l'entrée de l'émigré: il traîne une maladie qui vous conduirait à l'hôpital. Réjouissez-vous! saluez, ô individus, ô familles, la variole du commis- Voyageur : elle ne conduit que chez le diable!
Et note bien encore une fois que sans la confiance bébête des catholiques, tous ces malfaiteurs de la politique, de ja littérature, du
théâtre, de l’école, de l’étalage immoral et des propos cyniques, n’arriveraient jamais À nous rouler et à nous corrompre. Il leur faut notre complicité et notre argent. Par eux-mêmes ils ne pourraient rien, — au moins tant que leur nombre ne serait pas assez grand pour suffire aux vivres et faire disparaître toute honte.
Dans la, plupart des cas, leur solidarité ne s'exerce que contre nous. Et nous l’aidone.
J'ai connu une bonne Sœur de la Providence
recommardant, de toute sa bonne foi, auprès d’un malade très riche, un médecin qui ne parle
qu'avec rage de ces ‘ maudites nonnes ”” dont il faut se débarrasser.
Si tu savais ce que ces gens-là pensent souvent les uns des autres!
Tout récemment, dans une ville de l'Est, j'ai assisté sans le vouloir, auprès d’une malade, à une délibération sur le choix d’un médecin. Le mari de la malade faisait partie d’une société antireligieuse dont tous les membres étaient unis par la solidarité la plus étroite, à la vie à la mort. Du nombre était un médecin incré:
dule et libertin.
La jeune femme, croyant plaire à son mari, demanda d’être traité par lui,
— Non, répondit sèchement le mari.
— Pourquoi pas ?
— Pourquoi pas ? reprit-il indigné, avec un soupçon déjà allumé dans les yeux, crois-tu que jé voudrais... as-tu perdu.
— Mon Dieu, je pensais te faire plaisir ; c’est ton ami; tu le pousses et le vantes partout.
— Ça, c'est notre affaire. Mais il faut qu'un mari soit imbécile pour confier sa femme.
Et ce fut une charge à diffamer un singe.
— Oh! alors, très bien, fit doucement la malade, tu le connais mieux que moi.
Elle fut confiée aux soins d’un excellent médecin catholique, qui d’ailleurs la guérit. Ce qui n'empêche pas les “affiliés” de le mépriser et de lui faire une concurrence déloyale au profit du {octeur des ‘ maris imbéciles ”?.
N'importe -ela prouve qu'il n’y a pas de solidarité qui tienne quand il s’agit de sa femme; et qu’il y a certaines vertus auxquelles on tient encore, quand il ne s’agit pas de la femme des autres.
Adieu, cher ami.
Prends courage malgré ton échec. Relancetoi; et ne tombe Pas en pâmoison, en voyant
des âmes sentimentales toujours prêtes à payer
pour qu’à leurs dépens leurs ennemis se la coulent douce.
Écris-moi à Boston College, Harrison Avenue, où je dois demeurer quelques jours.
Louis LALANDE, s. J.
Collège Sainte-Marie, Mont:éal 13 juin 1898.
Mon cher vieux camarade,
J'ai donc revu Rigaud. Près de vingt ans écoulés, grande mortalis ævi spatium !
Tout est bien en place: quelques maisonnettes neuves, pas plus d’ornières qu’autrefois dans les chemins, la rivière à la Graisse roule encore ses eaux, quand elle en a, sur son lit de cailloux. J'ai aperçu la petite chute en nappe blanche, où nous prenions nos douches hygiéniques et défendues,—les seules possibles aux kneipistes de cette époque.
La montagne est encore là.
Le verger aussi. Mais en ce moment les pommiers n’ont que des fleurs. Et si j'ai bonne mémoire, cette poésie de bonne odeur ne nous
‘Ou-