‹ Entre amis [microforme]Chapitre 36 sur 41 · ARE · texte numérisé non relu

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mal le plus réel serait qu’on cessât d’en dire, Nous serions bien à plaindre, si les adversaires de Jésus-Christ n'étaient pas les nôtres.

Si les ennemis de Napoléon avaient cessé de redouter et de haïr sa vieille garde, Napoléon aurait cessé de l'aimer, et elle aurait cessé d’être sa vieille garde.

Il est des haïnes qui font la gloire de ceux qui en sont atteints. En voulant déshonorer le front des haïs, elles y mettent des auréoles.

Je sais comme toi que nous avons parmi nos amis des peureux, prêts à nous servir comme Nicodème, la nuit, quand personne ne les voit. Ils tiennent bravement notre drapeau au vent, tant qu'il peut servir d'étiquette à leurs marchandises ; ils le roulent et le mettent en cachette dans leur poche, dès qu’il pourrait leur nuire.

La société de Montréal, mon cher ami, est comme beaucoup d’autres: sous les velours et les dentelles dont elle se couvre, elle cache des gerçures et des plaies fort laides. Plusieurs de ceux qui sont chargés de la guérir n’y veulent pas croire. D’autres s’en éloignent, crainte de s’y contaminer. D’autres enfin, bien vêtus, bien amusés, bien nourris, s’en fichent en disant : Qu'elle s'arrange! Ils se cantonnent dans un

milieu plus distingué et plus pieux ; — d’une piété qui a un tas de petites pratiques et pas de vertus. Ils ont leur société.

Combien s'occupent de la grande société, de la société des âmes, âmes de petits, âmes de peuple? Combien comprennent et croient comme il faut qu’en défendant sans peur les principes chretiens, le clergé, les religieux, et

mfe les Jésuites, c’est leur propre avenir qu’ils

déendent et celui de leurs enfants ?

Ce n’est pas nous qui avons intérêt à être défendus, nous n’avons pas même besoin d’être tolérés. Je n’ai ni la patience, ni le dévouement des autres, et pourtant, tu le sais, je remercierais nos ennemis s'ils m'envoyaient demain en Alaska ou chez les nègres du Zambèze.

Quand un Frère est chassé de l’école où il usait sa vie pour des enfants, et une petite Sœur mise à la porte de son hôpital, ce n’est pas la petite Sœur et le Frère qu'il faut plaindre. Ce sont les enfants qui restent et les Pauvres malades qui souffrent.

Ne me demande donc pas si ces lâchetés d'amis m'affectent, Il n’en faut pas tenir Compte. Autrement on flanquerait tout ça là, et On ‘’en irait chez les Sauvages. Ceux-là du

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moins ont le bon sens de se laisser faire du bien.

Par ailleurs, on peut toujours espérer que si Nicodème est trop poltron pour nous défendre pendant la vie, il consentira peut-être à nous ensevelir après notre mort. Peut-être aussi y aura-t-il, parmi ceux qui nous lancent des pierres, un Paul qui trouvera son chemin de Damas. Cette pensée peut consoler d’avoir à jouer le rôlé de saint Etienne. Mais on pourrait se consoler sans cela.

Merci, mon cher Arthur, pour tes sympathies.

Elles partent d’un cœur sincère; tout comme les rudes vérités que te dit parfois le plus sin-

cère de tes amis.

Louis LALANDE, s. |.

Montréal, octobre 1899.

Mon cher Arthur,

Me revoilà avec le Carême de la chaire.

Je l’aurai sur le cœur jusqu’au printemps prochain; et ce n’est pas un petit fardeau à porter sur le cœur. |

Vous avez bien de là chance, vous qui faites des carêmes de quarante jours. Depuis trois

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ans, le mien commence l’automne, il s'aggrave l’hiver, il me condamne aux travaux forcés le

printemps. C’est alors que je l’inflige aux au-

diteurs du Gesà.

Si du moins je pouvais l’oublier par moment dans tout cet intervalle! Mais pas du tout; il ne me lâche pas. Il s’installe à mon bureau dès le matin, il me suit en classe, où mes élèves l perçoivent dans mes yeux distraits et mes digressions; il descend avec moi au parloir, m'accompagne dans la rue, monte dans les tramways; il veille le soir et me force à veiller avec lui.

Quel travail de mercenaire il faut pour ne plus prêcher le catéchisme! Et que ça coûte cher de tâcher de faire des conférences inutilement intéressantes !

Et tu me demandes après cela d’aller voir tes vieilles tantes? Où veux-tu que j'en trouve le temps? M'est avis qu'une multitude de femmes vont être condamnées au jugement dernier, moins pour le temps qu’elles perdent que pour celui qu’elles font agréablement perdre aux hommes.

Je ne t'ai pas . je crois ‘en, depuis mon excursion histoi. à Lévis ?

C'est au commencement de juillet qu’elle à eu lieu. M. le curé Primeau, qui a lancé je projet d’un monument à Mgr Bourget et s'occupe avec un zèle inlassable à le mettre à exécution, m’a demandé d'écrire la vie du grand évêque. Sans accepter encore et sans m'en croire capable, j'ai tout de même consenti à amasser les premiers documents, et je suis allé visiter la maison de la famille Bourget, à Saint- Joseph-de-Lévis.

J'en ai rapporté mille impressions qui n’ont rien d’épiscopal.

Le vénérable curé de Saint-Joseph, M. Fafard, me conduisit, un beau dimanche après-midi, à la maison où naquit Mgr Bourget: une distance de trois ou quatre milles. Pour bien profiter de son voyage, il fit d’une pierre deux coups. Il m’amena dans une petite école, au fin fond de sa paroisse, pour y faire subir aux enfants un examen sur l’épellation, la lecture, le catéchisme...les quatre règles simples et autres matières scientifiques.

L'examen s’ouvrit par une classe de petites filles, gênées, en robes empesées, gaufrées, trop courtes. M. le curé questionna d’adord ; puis, fatigué et satisfait, il pencha la tête sur sa

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poitrine et s’endormit paisiblement. Je continuai l'examen, même pendant qu'il dormait, surtout pendant qu’il dormait, to rush the matter, et pour luidonner, à son réveil, la bonne nouvelle que c'était fini et magnifique, —ce qui était vrai.

M. Fafard s’'éveilla, félicita les écoliers, et nous revinmes au grand soleil, par une chaleur de fournaise.

Comme documents sur Mgr Bourget, ç’a été sec; mais j'ai transpiré comme un parapluie.

Le soir, il n’était pas encore neuf heures, et nous causions entre chien et loup, lorsque le curé m'indiqua ma chambre à coucher. Le R. M. Fafard n’est pas de son temps: il prend encore la nuit pour dormir et le jour pour veiller. Il se couche de bonne heure, se lève de même, ce qui lui donne de belles heures pour la prière et le travail, pour visiter ses pauvres, consoler ses malades, baptiser, absoudre et envoyer son monde au ciel, en y allant lui-même. C’est un antique.

Seulement, il n’y a pas que lui d’antique dans sa maison. Le lit où je me couche est aussi d’une très haute antiquité.

Les colonnes gothiques et moyenâgeuses qui

portent le ciel-de-lit ont l'air de s’enfoncer

dans le plafond insolemment. Et avec elles, dans un même élan, monte là-haut la couche bourrée de pelures de blé-d’Inde.

Il fallait donc, puisque je voulais dormir, atteindre cette altitude, Faute d’ascenseur, je transformai quelques chaises en escabeau, ct en route! vers'le sommet. Je me demandais, en approchant du plafond comment la femme de chambre pouvait bien y arriver, pour rebitir chaque matin la paillasse…

Quel sommet! Si Perrichon eñt couché ici, c'est du haut de cette paillasse qu'il eût voulu se faire peindre.

Mais hélas, tout est vanité. J'étais à peine monté sur les hauteurs que, sans aspirer à descendre, je m’enfonçai, et si bas, si bas, que les pelures de blé-d’Inde se refermèrent sur moi pour me submerger. La tête toutefois, grâce à un irréductible traversin, ne descendit pas. Les pieds, plus légers, Surnagèrent aussi; tandis que par le milieu je croulais dans les profondeurs. Il se trouva que je formais ur demi-cercle, et que mes pieds et moi nous nous regardions face à face.

Le traversin était si gros et si résistant que

xendant un cauchemar je crus qu’il y avait une | 1 3

bête dessous; je me trompais.— Vas-tu me dire que la bête était dessus ?

Ah! si le progrès n'était pas si sot, de tout bouleverser quand il change, je lui demanderais de moderniser les lits de Saint-Joseph-de-Lévis. Mais il moderniserait peut-être aussi le curé. Et j'aime mieux les antiquités les plus antiques en matière de lit, que le modernisme le moins moderne en matière de curé.

Prie pour mon carême. Excuse-moi auprès de tes vieilles tantes; et bonsoir, mon cher Arthur.

Souviens-toi que si les modernes ont des lits très bas, les curés de la vieille école ont des vertus très hautes.

Louis LALANDE, s. J.

Paris, août 1900.

Mon vieil ami,

Ma conférence est faite, Dieu merci! — Tu la trouveras in extenso dans le Journal que je t'e:voie. Me voilà quitte avec les séances du Congrès ; non pas que ce soit une délivrance, puisque j'étais libre d'y assister et que je les suivais avec pla..ir et intérêt. On y a dit beaucoup de choses qu’il importe de savoir, beaucoup d'a: + qu’il importe d'ignorer; il y en a eu d’amusantes, d’instructives, de savantes, de fausses, d’agaçantes. L'ensemble fournit la preuve d’un travail admirable, secondé par les talents les plus variés; comme dernier effet, il fournit à Brunetière un argument de plus, impopulaire et probant, pour sa démonstration de la banqueroute de la science.

En sociologie, Leroy-Beaulieu est un maître très applaudi, très consulté; il fait cercle autour de lui et il en est le centre.

Au congrès scientifique, notre père Hagen, de l'observatoire de Georgetown, a pris une part considérable, qui fait grand honne. , à lui, à la Compagnie et à l'Église.

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Rappelle-moi, quand je te reverrai, un incident arrivé au congrès des médecins. Ilte fera plaisir d'apprendre quelle gloire fragile et plaisante a couronné, pour un instant, l’un de tes anciens professeurs de l'École de Médecine. Il serait trop long de l'écrire.

Trop iong aussi de te décri:e, même en raccourci, l'Exposition. Au reste, Jusqu'ici j'ai été trop pris ailleurs pour la voir et l'étudier : —et puis, ça t'assommerait et moi aussi. Il me faudrait questionner mes trois jeunes compagnons de voyage qui, eux, y vivent et y travaillent dix beures par jour. En cela mon ignorance ressemble à celle de la masse des visiteurs.

Tu n’as pas idée, mon cher, dans toutes ces foules qui grouillent dans l'énorme caravansérail, du petit nombre de ceux qui voient vraiment l'Exposition. Retranche de ces foules ceux et celles qui sont là parce qu'ils ne sont pas ailleurs, ceux qui y sont venus de loin afin de pouvoir le dire, ceux et celles qui y passent pour être vus et non pour voir, qui regardent avec les yeux des autres, s'exclament et admirent quand même, parce jue c’est bien porté ; retranche les Américains, venus par cargaison, pour monter dans la tour Eiffel, afin d’y man-

ger très haut un dîner qui coûte très cher, les gogos qui crient devant les scènes les plus insignifiantes le même: ‘que c'est beau! quel progrès!” «ans que leur ignorance de l’histoire, de l’art, de la mécanique, de l’industrie, leur permette de contempler autre chose qu’une même indéchiffrable fantasmagorie. Retranche les amusards, pour qui le grand et le petit Palais des Arts ne valent pas le spectacle des Javanaises et des danses orientales; retranche les enfants, vieux et jeunes, pour qui le clou de la science est dans le trottoir roulant, pour qui l'attrait irrésistible est dans la grande roue, dont les révolutions procurent — quel progrès :— des trépignements nerveux et d’adorables frayeurs, tous les gens fatigués grillant au soleil, s’épongeant, démontrant et se prouvant les uns

aux autres qu'il fait plus chaud à Paris que chez

eux; retranche tous ceux-là, mon cher Arthur, et bien d’autres si tu veux, et tu vas découvrir combien il y a peu de monde à l'Exposition.

Ajoute À ces catégories d’absents celles des jouisseurs et des clubistes, venus des îles et des continents lointains, pour voir la grande Exposition, — c’est du moins ce que les plus jeunes, en partant, avaient promis à leurs parents, —

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et qui la savourent, le jour dans leurs garnis où ils dorment, la nuit dans les cafés-concerts du quartier Latin, ou dans les bouisbouis de Montmartre.

Ceux qui restent, après toutes ces défalcations, s’extasient devant le progrès exclusif de la matière. C’est une constatation douloureuse

à faire que celle-là. Bien des fois, en notant le peu de relief donné au progrès moral et religieux et les regards indifférents qu’on y jette en passant, j'ai songé à la page inoubliable, écrite par Melchior de Voguë au cours de ses Kexarques sur l'Exposition de 1889. ya consigné, avec la magie de son style et sa ciaire perception des choses, son dialogue entre la tour Eiffel et les tours de Notre-Dame.

—"" Vieilles tours abandonnées, on ne vous écoute plus”, avait dit la tour Eiffel aux tours de Notre-Dame. — Fille du savoir, reprennent celles-ci, courbe ton orgueil. Ta science est belle, et nécessaire, et invincible; mais c'est peu d'éclairer l'esprit, si on ne guérit pas l’éternelle plaie du cœur. Tu es fier de ta science: tu sais peu de chose, puisque tu ne sais pas prier.

Fantaisie d’un jour, tu n’es pas viable, puisque tu n’as point d'âme. Tu ne règneras vraiment

sur le monde que le jour... où tu rendras aux malheureux ce qu’ils trouvaient chez nous: une immense compassion et un espoir divin.

Combien peu prennent le temps de trouver à toutes ces merveilles matérielles un contrepoids moral, à toutes ces médailles glorieuses un revers. L'autre jour pourtant une femme eut, dans ce sens, un mot qui fut une douche d’eau froide pour son mari. C'était au Palais de la Guerre. Un brave homme se faisait expliquer les obus, ies fusils nouveau modèle, les canons xx° siècle, qui ont relégué parmi les vieux meubles les Krupp de 1870; on lui mesurait en centimètres précis l’épaisseur d’une plaque d'acier que peut percer le boulet lancé par un de ces canons. -

— “Quel progrès! s’écriait-il à chaque révélation nouvelle.

— Mais tout ce progrès, mon homme, c’est

pour tuer le pauvre monde, n'est-ce pas? dit

froidement la femme au tournant d’un corridor. — Parfaitement, parfaitement”, répondit:il, en ajustant son enthousiasme. Tout le monde n’établit pas ainsi l’équilibre en soi et en dehors de soi. La légèreté du grand nombre des visiteurs rend l'Exposition plus

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amusante et moin: instructive, ça la montre plus vite sans le faire connaître; cela a l’avantage de satisfair: les veux. tout comme fait le cinématographe, sans fatiguer l'intelligence ; cela fournit un prétexte de déclancher les admirations et de basculer dans des dithyrambes qui vont faire sécher d'envie les pauvres gens de ‘par chez nous” qui n’ont pas pu venir.

À tout prendre, dans ce triomphe de la matière, on ne cherche et on ne trouve guère celui de la morale et de la foi. Par ailleurs, même si on n’avait pas fait au progrès religieux une part si minime, ce n’est pas à lui que courraient les curieux. L'autre est plus séduisant: il va droit aux sens; plus fascinant: il scintille de toutes les couleurs qui éveillent les concupiscences; plus tapageur: il éclate dans le conflit de tous les amours-propres et le cliquetis de tous les plaisirs. Le progrès moral et religieux est impopulaire: il soumet les sens révoltés au

devoir ; il est silencieux et dédaigné : son champ d'action est surtout dans les âmes, et ses triomphes sont faits d’humilité.

L'un et l’autre de ces deux progrès se

présentent à mon esprit en ce moment, avec le souvenir de deux spectacles dont le contraste

nous a frappés, hier, en visitant l'Exposition. Il est neuf heures du soir. Nous sommes sur les hauteurs du Trocadéro, par où nous entrons dans l'enceinte. Les rampes électriques des palais s’allument, scintillantes et multicolores. En un coup d’œil nous embrassons le panorama féerique qui se déroule, éblouissant. Devant nous la pente de l'avenue et le pont d’Iéna, où les foules de deux continents vont, viennent, se croisent, palpitantes et réjouies ; au centre, toujours elle, la tour Eiffel, se profilant dans le ciel sombre; le Champ de Mars, d’où montent les rumeurs du flot humain qui ondule et le roulement confus de voix, de fanfares, de chants burlesques, d’éclats de rire et d’éclats d'orchestre; tout autour, les palais avec leur floraison de tourelles, de flèches, de coupoles, où flottent avec fierté dans la brise les drapeaux des nations; des terrasses, des minarets et des balcons, où l’on secoue sur la tête des passants des romances et des fleurs: puis, là-bas, au fond, le Château-d’Eau, que ses vapeurs phosphorescentes et ses fontaines lumineuses transforment en château de feu.

Et nous étions là, saisis, sentant tout notre être émerveillé, avec des enthousiasmes mon-

on.

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