‹ Entre amis [microforme]Chapitre 37 sur 41 · D) 1 ARENA · texte numérisé non relu

D) 1 ARENA

t: :t de l’âme aux lèvres, le cœur battant sous le choc de deux volontés contraires, dont l’une se serait écriée volontiers: Plantons ici notre tente! oui, oui, l’œil de l’homme a vu, son oreille a entendu !...—Mais non, reprend l’autre, tout ce spectacle est pour les sens, il y a mieux, allons plus loin!

Et plus loin, au bout d’une avenue, à gauche, presque cachée dans les platanes, s'ouvre le pavillon des missions catholiques. Peu de chose, une construction modeste, divisée en une douzaine de sections, dans lesquelles sont représentés des mi- ‘aires, des types païens de pays divers, des sœurs de charité qui soignent des lépreux ou enseignent le catéchisme et l'alphabet à des enfants nègres, des martyrs mis à la torture, des prêtres brûlés sous les soleils de l’Équateur ou couverts des frimas de la Sibérie et de l’Alaska.

Et le voilà le contraste.

Au dehors, le progrès de la matière: ici, le progrès moral dans la foi. Celui-ci n’a rien qui éclate; mais dans cet humble décor, il nous semble contempler, comme dans les pages vécues de dix-neuf siècles d’histoire, les noms et les œuvres de ceux qui, sur toutes les plages

du monde, ont usé leur vie et leur génie au bonheur de l'humanité. On croit voir tous ces héros, passant dans une procession grandiose, et c’est l'Église, la grande promotrice de tout véritable progrès, ouvrant ses bras maternels à toutes les nations, si abjectes qu’elles soient. pour les guérir et les sauver.

9 siècle, tu fais beaucoup de bruit avec chacune de tes œuvres; l'Église garde le sile-ice dans des œuvres héroïques. On rit chez toi de gaieté fausse; on pleure chez elle des larmes fortifiantes. Tu amuses les foules, elle les civilise : tu les éblouis, elle les éclaire; tu t’étales devant les riches et les heureux, elle court aux pauvres et aux abandonnés des pays lointains; tu séduis les cœurs innocents et tu leur fais oublier le ciel dans des joies éphémères ; elle vit de joies pures et célestes et, dans les cœurs, elle les immortalise !.…

Pardon, cher ami. Il est dix heures et je dois accompagner à des funérailles un élève de la rue de Madrid.

On enterre ce matin un ancier: député, un conseiller d’État, je crois. Je me demande pourquoi on ne l’a pas enfoui comme d’autres, sans passer par l’Église, puisqu'il s’est mis dans la

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nécessité de mourir sans sacrement. Il avait deux femmes, le misérable!

Mercredi, 11 heures du soir.

J'arrive, mon pauvre Prévost, abattu comme un chien mouillé. Hélas! les congrès ont du bon, ne serait-ce que de faire voyager les congressistes; mais ils créent aussi bien des nécessités. Je viens d'en subir une à laquelle j'étais peu habituée: il m’a fallu accepter une invitation de dîner en ville. Je m'y suis résigné de bon cœur, en songeant que la table n’est pas qu'un champ de bataille; mais encore un lieu de renseignements et d'observation.

M***, que j'ai rencontré plusieurs fois au Pavillon canadien, a un gendre, lequel est avocat et prépare une thèse de doctorat. Il a choisi pour sujet le Droit parlementaire au Canada.

Pour fournir à son gendre l’occasion de causer de son sujet, du Canada, des auteurs à con-

Sulter, le beau-père m’a invité, avec une douzaine de ses amis, et s’est ouvert d’un dîner qui a failli faire oublier la thèse, le gendre, et le Canada.

Nous avons été cloués à table trois heures

d'affilée. j’avais à ma droite une femme-auteur et en face la jeune femme du gendre. Celle-ci a sur les lèvres un sourire de bonté indulgente qui ne la lâche pas, comme un papillon posé qui secoue légèrement ses ailes. C'est un sourire acquis, un pli tout fait. Je lui ai adressé plusieurs questions, et à chacune d’elles elle a répondu par une autre. Ça formerait tout un volume de questions sans réponse, gros comme la thèse de son mari. A chaque coup, je songeais à ton petit cousin Oscar, courant un jour à la rencontre d’une porte qui le heurta en pleine face. Le soir, je lui demande:

— ‘Oscar, comment se porte votre nez?

— Quel nez ?”

Après la table, le salon, pour permettre à une demoiselle, diplômée du Conservatoire, de musiquer un peu.

Un monsieur, le mari de la femme-auteur, s’assied près de moi et me fait l'honneur de causer longuement, tandis que je songe, en l’écoutant, à la maison renversée de l’'Exposition; tu sais cette maison avec le toit en bas, les fondements en haut, des plafonds sous nos pieds, des lustres suspendus aux parquets. Le monsieur de la femme célèbre me rappelle tout

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ce plant-de-chêne-là. On me l'a présenté en disant :— Monsieur X*** mari de madame KX***,

Je l'ai présenté moi-même deux ou trois fois

en répétant, sans penser plus loin : — Monsieur X*** mari de madame X***,

Ce renversement n’a pas eu l'air de l'étonner plus que cela. On voit que l'habitude est prise: lui aussi a un pli tout fait. Il a esquissé un sourire, et il est entré dans la gloire de sa moitié, tout comme le mari d’une héritière entre dans la maison de sa femme, tout comme nous entrons dans la maison renversée.

Comprends-tu assez maintenant pourquoi je suis revenu dans la nuit, abattu comme un chien mouillé? Et je ne t'ai pas dit qu’il tombait une pluie d’averse à noyer des canards.

Ce que j'en ai fait de souhaits pendant ce quart d'heure de retour à la nage! J'ai souhaité d'avoir Eugène à mes côtés, pour lui faire éprouver, au moins une fois dans sa vie, la sensation d’un bain. J'ai souhaité un costume de plongeur; j'ai même souhaité un parapluie.

Je te tends ma patte mouillée, avec l’expres-

sion de sentiments que mille averses ne pourront jamais éteindre.

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