‹ Entre camarades; ouvrageChapitre 3 sur 14 · M. LE CURE · texte numérisé non relu

M. LE CURE

Chaque année, au mois de septembre, j'allais passer une huitaine de jours à Beauzée, chez une sœur cadette de ma tante Yictorine, ma tante Hermance, cpii était institutrice de cette commune.

Beauzée, situé à sept lieues de Popey, dans le voisinage de l'Argonne, est un beau village — son nom rindic{ue, il signifie « beau site « — C(ue baigne la rivière d'Aire et cjue dominent de gracieux coteaux mollement arrondis, plantés de céréales ou de bois.

On me conliail à l'un des deux commission-

naires qui venaient une fois par semaine à Popey, au père Furier ou à la mère Chaborel; mais comme leurs guimbardes n'avançaient « qu'à tour de roue », qu'ils faisaient d'interminables stations dans tous les villages qu'on traversait, et mettaient quasiment une pleine journée pour effectuer le trajet, je préférais de beaucoup voyager à i)ied, surtout lorsque le temps n'était ni i)lu vieux ni trop cliaud.

A Beauzée, je retrouvais un de mes camarades de classe, Edmond Garnier, qui était le neveu de M. le curé et passait régulièrement ses deux mois entiers de vacances chez son oncle. J'y retrouvais aussi d'autres petits amis, tils de cidli valeurs, Emile Laflotte et Gustave Pariset ; puis des personnes en relations avec ma tante, Mme Patin, M. Pérard, le receveur buraliste, M. Tressanges, le percepteur, et son commis, M. Louis, (lui me faisaient tous si bon accueil et me procuraient tant de divertissements.

Mais c'est M. le curé, M. l'abbé Uesnel, l'oncle d'Edmond Garnier, que j'aurais dû citer en première ligne. Toujours affable, obligeant et souriant, toujours plein de cordialité, de gaîté et d'entrain, il se faisait fête — on le voyait bien à la rayonnante expression de sa physionomie, — d'avoir du monde, de la jeunesse, autour

de lui. Et si Edmond restait chaque année deux mois complets à Beauzée, c'était certainement aussi bien pour lui et sa santé, pour respirer l'air vivifiant de la campagne, que pour tenir compagnie et faire plaisir à son oncle.

Il avait d'ailleurs été élevé dans ce village et il y avait encore sa nourrice, lanière Bigorgne, qui habitait une grande maison isolée, au bord de l'Aire, une ancienne papeterie devenue simple moulin.

Quand je dis « sa nourrice », le terme n'est peut-être pas tout à fait exact, car Edmond Garnier, qui était de complexion délicate et malingre, avait dû, de par l'ordonnance du médecin et je ne sais jusqu'à quel âge, être mis au régime du lait d'àncsse. Et je me rappelle que M. le curé, qui avait toujours aux lèvres le mot pour rire, n'appelait jamais les ànons de la mère Bigorgne que ce les frères de lait de mon neveu «.

« Allons, cours chez ta nourrice! Ya grimper sur tes frères de lait et les faire enrager! »

Comme il disait cela de bon cœur, l'abbé Resnel, et quel large et affectueux rire illuminait sa belle, franche et noble figure!

Je l'ai toujours pensé : si Edmond se montrait aussi espiègle, si, comme le petit Henri Briquette et le grand Noël Toussaint, les deux plus indisci-

plinés, les deux plus diables de tout le lycée, il avait toujours quelque bon tour dans son bissac, c'est un peu à son oncle qu'il le devait, c'est M. le curé de Beauzée qui avait peu ou prou contribué à encourager cette disposition d'esprit.

Mais M. Resnel n'eut certes pas hésité à tancer son neveu, et sévèrement, pour la farce dont il rendit un jour victime notre camarade Maginot.

Alfred Maginot, qui, avec sa bonne grosse frimousse allongée et poupine, ses gros yeux bleus à fleur de tète, sa démarche à petits pas toujours précipités et les pieds en dedans, avait quelque chose d'un mouton, était, il faut bien l'avouer, notre souffre-douleur à tous. Je le regrette d'autant plus qu'il possédait un excellent cœur, était affectueux, aimant, complaisant, dévoué, le meilleur peut-être de nous tous, et que jamais plus, hélas! je ne pourrai lui serrer la main et lui demander pardon de toutes les stupides plaisanteries que je lui ai faites, moi aussi, ou auxquelles j'ai collaboré. Et ce qu'il y a de pis, ce qui aggrave encore nos torts et redouble notre honte, c'est que c'était sa douceur et sa bonté mêmes qui attiraient à Maginot nos quolibets,

nos chaqidneries et persécutions : on savait qu'il ne regimberait pas, qu'il ne se défendrait pas, et on y allait... bravement!

Une après-midi qu'il portait des bottines neuves et dont l'une surtout était trop étroite, Maginot crut pouvoir alléger sa souffrance dans la classe et retirer cette bottine.

Garnier, son voisin de table, s'étant aperçu de la chose, se baissa, sous couleur de ramasser son porte-plume, se saisit de la bottine, et, comme il était assis près de la fenêtre, qui, par cet après-dîner de juin, était ouverte à deux battants, la jeta dans la rue.

Personne, ni M. Jamont, notre professeur, ni surtout le pauvre Maginot, n'avait vu ce méfait se perpétrer; et si je vous en parle aujourd'hui en pleine connaissance de cause, si je sais le nom du coupable et puis vous le révéler, c'est grâce à Edmond Garnier en personne, qui durant une de nos parties de pêche de Beauzée, m'avoua son crime — ou plutôt se vanta de son insigne prouesse.

C'est à l'heure de la sortie seulement, lorsque le tambour fit entendre son roulement, que Maginot, voulant se rechausser, constata que... plus rien!

ce 0 m'sieu!... m'sieu !

— Qu'y a-t-il encore, Maginot? Toujours vous! Que vous a-l-on encore fait? »

Maginot expliqua aussi brièvement que possible à M. Jamont quel accident lui était survenu; mais, durant ce discours, nous nous étions mis en rang devant la porte, comme de coutume, et nous nous préparions à partir, quand notre professeur nous rappela.

ce Messieurs ! Il faut que ce soulier se retrouve ! Que personne ne sorte ! «

Tous, même Garnier, surtout Garnier, nous répondîmes que nous ne savions ce que Maginot nous voulait, que nous ne l'avions pas, son soulier.

ce Vous pouvez nous fouiller, m'sieu ! Fouilleznous !

— C'est ce que je vais faire! » répliqua M. Jamont.

A ce moment la porte s'ouvrit et livra passage à M. le censeur Babonet, qui était surpris de ne pas nous voir défiler à la suite de nos condisciples des autres classes et se demandait ce qui se passait en quatrième.

ce Si Maginot ne s'était pas déchaussé, son soulier n'aurait pas disparu! s'écriait non sans raison Paul de Guerpont.

— Et puis, reprenait traîtreusement Garnier,

se déchausser en classe, ce n'est pas convenable, ce n'est pas propre! Pour vous-même, m'sieu Jamont.... C'est vous manquer d'égards!

— Vous entendez, Maginot? dit le sévère M. Babonet, que ces dernières répliques avaient suffisamment renseigné. Je vous ferai observer que c'est toujours vous qui mettez le trouble dans la classe.... «

M. Jamont hocha la tête d'un air qui signifiait : « Ce n'est pas moi qui vous contredirai, monsieur le censeur! »

« Je ne sais à quoi vous pensez ni comment vous faites, continua M. Babonet, mais avec vous il faut toujours s'attendre à quelque infraction ou quelque maladresse, toujours on est sûr de vous prendre en faute !

— 0 m'sieu ! essaya de protester Maginot avec des larmes dans les yeux.

— D'abord vous me ferez une retenue de jeudi pour vous apprendre à vous tenir décemment en classe! Maintenant où est-il, ce soulier, voyons? »

On regarda sous toutes les tables et tous les bancs, on chercha dans tous les coins, on palpa nos blouses, on nous fouilla tous des pieds à la tête, — rien 1

ce Enfin, messieurs, ce soulier n'a cependant pas disparu tout seul ! «

De guerre lasse, M. le censeur emmena Maginot avec lui à l'économat et lui fit prêter un vieux soulier, afin qu'il pût regagner sa demeure — il hal)itait comme moi presque au sommet de la Yille-Haute — autrement qu'à cloche-pied.

Le lendemain matin, Mme Maginot, qui n'était pas une femme commode, tant s'en faut! conduisit elle-même son fils au lycée et demanda à parler à M. le proviseur. Elle se plaignit violemment des méchancetés de toutes sortes dont nous ne cessions d'accabler son Alfred, et ne manqua pas de réclamer avec insistance le soulier perdu, la bottine envolée — « des bottines toutes neuves, monsieur le proviseur! »

Mais on eut beau faire, beau procéder à une enquête générale et mettre tout le lycée en révolution, on ne découvrit rien.

Le seul résultat qu'on obtint fut un redoublement de railleries et d'avanies à l'adresse de ce malheureux Maginot.

ce Mais d'abord es-tu bien sur que tu l'avais au pied, ta bottine? lui objectait avec un imperturbable sérieux un élève de seconde-sciences, un des moins brillants mais des plus turbulents, Noël Toussaint, le fameux Nono. C'est ce qu'il faudrait d'abord prouver, mon cher! Es-tu bien sûr d'être venu avec? »

MES VACAXCES A BEAUZEE. 41

A une extrémité de la place Reggio, non loin de la baraque où, durant l'hiver, le petit père Jean vendait ses marrons, siégeaient en plein air, en toute saison et par tous les temps, deux vieilles marchandes de fruits et de sucre d'orge, d'anis, de pain d'épice et de gâteaux secs, la mère Tannier et la mère Alizon.

Elles étaient là, toutes les deux, l'une à gauche et l'autre à droite de la place, recroquevillées sur leur chaise, drapées et engoncées dans leur limousine, avec un couvct sous leurs pieds dans les grands froids, et abritées chacune sous un antique parapluie de cotonnade rouge à liséré bleu. Devant elles, sur une civière, étaient rangés leurs éventaires, corbeilles ou charpagnes, et leurs modestes vitrines.

Edmond Garnier, dont les parents tenaient un magasin de faïence dans la rue Rousseau, à un angle de la place, était particulièrement bien avec la mère Alizon et un de ses clients préférés.

Chaque matin et chaque après-midi, en allant au lycée ou en en revenant, il s'arrêtait près d'elle pour faire la causette et goûter à ses provisions.

Un jour que la bonne vieille était entourée par

une bande de petites filles qui sortaient de l'école communale, Garnier — c'était alors cependant un grand garçon, il faisait sa rhétorique — s'approcha de la marchande, puis, étendant tout à coup le bras vers la statue du maréchal Oudinot de Reggio érigée au centre de la place, il poussa un interminable « Oôôôh ! ! ! » de stupeur et d'admiration.

« Quoi donc? Qu'a-t-il donc, celui-là? demandèrent les fillettes.

— Mais vous ne voyez donc pas? Il bouge! répliqua Garnier sans se départir de son flegme, la main toujours dirigée vers le bronze du guerrier. Il bouge!

— Qui donc?

— Le maréchal!

— T'es fou, m'nami! interjeta la mère Alizon.

— Regardez bien son sabre ! Tenez ! Le voyezvous qui remue, qui se lève? Regardez! Regardez! Je n'ai pas la berlue, que diantre! Vous ne me direz pas qu'il ne bouge pas, cette fois!... Le voyez-vous! Tenez? »

En présence de ces affirmations réitérées, articulées d'un ton péremptoire, à force surtout de considérer fixement la statue, les petites écolières et la mère Alizon elle-même en arrivèrent — selon un phénomène d'optique bien connu,

notamment des cliasseurs lorsqu'ils visent trop longtemps le même point ^ à se laisser gagner par cette hallucination. Des passants s'arrêtèrent bientôt et firent chorus.

ce Mais oui, il bouge! Il n'y a pas de doute! Mais oui! Mais oui! Yoilà son manteau qui s'agite, . . . son sabre qui. . . . Yoyez-vous son sabre ?. . . Oh ! oh ! ! ! Regardez donc ! Regardez donc ! »

Quant à Garnier, après avoir si bien attaché le grelot, il s'était discrètement retiré derrière l'échoppe du petit père Jean et se tordait les côtes de rire.

On pense bien qu'avec un tel loustic on ne devait pas s'ennuyer à Beauzée, durant les vacances; d'autant plus que Gustave Pariset était taillé sur le même patron et semblait n'attendre que l'arrivée du neveu de M. le curé pour mettre tout le village sens dessus dessous.

Mais, chose singulière! c'était mon arrivée, à moi, l'arrivée du « neveu de mam'zelle Hermance », du « neveu de l'institutrice », qui paraissait coïncider toujours avec ce bouleversement général. Aussi était-on toujours enchanté quand je m'en retournais.

^c Quel bon débarras! Quelle belle dahale! « s'exclamait tout chacun dans le patois local.

Oui, c'était inique, désolant, révoltant, monstrueux! Mais c'était comme ça.

« Tu comprends, m'expliquait une fois Garnier, toi, tu n'es à Beauzée que pour huit ou dix jours; moi, j'y reste pendant toutes les vacances ; Pariset, lui, y a ses parents et y est à demeure. Alors qu'est-ce que cela te fait, à toi, que nous te mettions tout sur le dos, puisque tu n'es plus là pour attraper les remontrances et essuyer les semonces?

— Tu es bon, toi! C'est justement parce que je passe pour être le boute-feu du village que ma tante ne me garde pas plus longtemps. Je ne m'y ennuie pas, moi, à Beauzée; je voudrais bien y rester comme toi jusqu'en octobre, et c'est à cause de vous deux....

— Pas du tout! C'est ta tante qui ne te veut pas, qui a assez de toi! Elle le répétait encore hier à mon oncle! »

Il y avait, je crois bien, un peu de vrai dans cette allégation d'Edmond Garnier. J'ennuyais ma tante Hermance. Je n'étais pas plus tôt débarqué à Beauzée qu'elle se plaignait déjà et écrivait à ma grand'mère :

« Je ne peux pas jouir d'Albert. S'il n'est pas

plus sage demain, je le confierai après-demain à la mère Chaborel, qui vous le ramènera. »

Ma tante Hermance profitait de ses deux mois de loisir pour raccommoder sa défroque, efïectuer mille petits travaux d'intérieur laissés en souffrance, aller à Popey voir ma grand'mère, faire aussi quelques visites dans les environs de Beauzée, à la ferme des Anglecourls, par exemple, chez la fille et le gendre de Mme Patin, et à Deuxnouds, chez un vieil ami de mon grand-père. Presque chaque soir elle réunissait tantôt dans la classe, tantôt à l'église, devant l'autel de la Yierge, quelques-unes de ses anciennes élèves qui formaient une sorte de pieuse congrégation, el leur enseignait la musique vocale, leur faisait chanter des cantiques. Ma présence la dérangeait; j'arrivais en vrai trouble-fète au milieu de toutes ces opérations, sujétions et cérémonies.

Et puis — et c'était là le pire inconvénient, mon plus grand crime! — il fallait avec moi s'occuper de cuisine, mettre le pot-au-feu ou confectionner de copieux ragoûts, car j'avais bon appétit, et le grand air et l'exercice ne faisaient qu'accroître ces salutaires dispositions. Or ma tante Hermance était d'une sobriété stoïcienne et avait l'horreur de toute besogne

culinaire. Elle ne vivait autant dire que de café au lait : café au lait le matin, café au lait à midi, café au lait le soir; et moi, ça ne me disait rien, ce mélange-là, rien du tout.

Ajoutez à ce surcroît de besogne et ces ennuis que j'occasionnais à ma tante, mes escapades avec Garnier et Pariset, les plaintes de Mme une telle, dont nous avions pourchassé les poules à coups de pierres; les doléances d'une autre Mme une telle, qui, ayant commis l'imprudence de laisser sa clé en dehors, dans sa serrure, s'était trouvée enfermée par nous et réduite à sauter par la fenêtre; les lamentations et malédictions d'une troisième Mme une telle, dont nous avions dérobé le chat pour lui chausser gentiment les quatre pattes de coquilles de noix remplies au préalable de poix ou de mélasse; — et vous comprendrez sans peine pourquoi je n'ai jamais pu rester plus de huit jours, dix peutêtre au maximum, auprès de ma tante de Beauzéc.

Je m'y plaisais cependant bien, dans ce gai village, et je l'aimais beaucoup ma tante Hermance, ma chère tante Mancinette; elle aussi m'affectionnait de tout son cœur; — mais je crois bien qu'elle préférait encore le café au lait.

Quand j'évoque ces lointains souvenirs de mes courts séjours à Beauzée, je me revois volontiers dans la grande chamJDre et Ijoutique de M. Pérard, le marchand de tabac, jouant aux cartes ou regardant des journaux à gravures avec sa fille Alix. Ou bien je dîne au presbytère : Marianne, la servante de M. le curé, a confectionné une tarte aux quoiches (quetsches, sorte de prunes) large comme une roue de brouette, et nous nous régalons, Edmond Garnier et moi, et la cordiale physionomie de M. Resnel s'épanouit de joie : il rit toujours de si bon cœur, M. le curé! Ou bien je suis perché sur une charrette bordée de ridelles, que conduit M. Pariset, et je vais « aux champs » avec Gustave et sa jeune sœur Sophie. Ou bien encore, grand plaisir pour moi! nous menons les chevaux à l'abreuvoir, je suis à califourchon sur le Gris et je me cramponne de mon mieux à sa crinière. Ou encore je pêche à la ligne avec Garnier et Pariset, près de l'empalement des Évataux ou à la Grande Fosse^ et je prends des fritures de vérons qui font le désespoir de ma tante : cela l'horripile de nettoyer et vider ces petits poissons ; à qui pourrait-on bien les donner? Tous les voisins en ont eu déjà,

et la chatte elle-même, mam'zelle Bébelle, n'en veut plus.

C'est à la Grande Fosse qu'Edmond Garnier accomplit, avec l'aide de Pariset et de moi aussi, je l'avoue, un de ses plus brillants faits d'armes.

Ça ne ce mordait » pas, ce jour-là, et la chose n'a rien d'étonnant : las d'attraper des vérons et dédaigneux de ce menu fretin, nous nous étions mis à pêcher « aux gros », à l'amorce vive; nous projetions de capturer quelque baleine, ou tout au moins une demi-douzaine de brochets; et les baleines, les brochets mêmes, n'abondaient pas comme les vérons dans la rivière d'Aire.

Nous finîmes par perdre patience. Laissant nos lignes dans l'eau, la gaule soutenue par des piquets, sans plus nous soucier du bouchon ni surveiller ses mouvements, son calme et son interminable inertie, pour mieux dire, nous entamâmes une partie de saut de mouton dans une prairie qui s'étendait derrière nous, de l'autre côté du chemin. Tout à coup Garnier avisa une palissade qu'on venait de planter le long de la route, en bordure d'un verger, une palissade toute neuve.

ce Oh! dites donc, la bonne farce! Si nous

transportions cette palissade devant le jardin que vous voyez là?

— Le meix de la mère Piédeloup? ajouta Pariset.

— Je ne me ferai jamais à votre patois ! exclama Garnier. Meix^ jardin, comme tu voudras! Ah! il appartient à la mère Piédeloup?

— Oui.

— Alors, raison de plus! La pauvre brave femme, elle n'a pas les moyens de clôturer ses propriétés, surtout si bien Cfue cela!

— C'est une vieille mendiante et une vieille maraudeuse, repartit Pariset. Elle a cette réputation dans tout le village.

— Ça ne fait rien ! Elle sera bien aise de trouver son petit jardin,... ou meix^ si tu préfères,... proprement barricadé.

— Pour sûr! Et va-t-elle être chanchute (surprise), remarqua notre rustique compagnon.

— Mais quel est le propriétaire du verger? Dis, Pariset, le sais-tu?

— M. Pacifique, le maréchal ferrant. C'est encore à lui le pré où nous sommes, jusqu'à V écart (l'angle) du petit bois; puis, là-bas, le champ de trèfle qui va rejoindre la Papeterie.

— Il ne dira rien, M. Pacifique?

— Heu! heu! fit Pariset pour insinuer qu'il

n'était nullement assuré du silence et de la satisfaction de ce vigilant propriétaire.

— Tant pis ! Baste! Il ne saura pas que c'est nous, d'abord! Ne va pas nous vendre au moins, Pari set?

— Pour qui me prends-tu? Je ne suis pas un cafard! «

Et nous voilà à arracher un à un les échalas ou paisseaux qui formaient la palissade du verger Pacifique et à les transplanter le long du jardin Piédeloup — besogne qui, entre parenthèses, dura jusqu'au soir et nous donna un mal inouï.

Lorsque le maréchal ferrant découvrit cette transposition, il y eut dans tout Beauzée un joli tapage.

Malgré son nom de si rassurant augure, M. Pacifique était Thomme le plus irascible et le plus processif de la commune, voire du canton. En vertu de l'adage : h fecit cul prodest (celui-là qui profite du dommage en est l'auteur) il s'empressa d'accuser la mère Piédeloup, cette incorrigible maraudeuse, d'avoir commis ce vol, ce vol flagrant, éhonté.

ce Elle en a un aplomb! allait-il répétant partout. Me subtiliser mes paisseaux et les aligner tous là, à côté de moi, devant son champ! Elle

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Et nous voilà à arracher les échalas.

devait pourtant bien penser que je m'apercevrais du tour!

— Mais ce n'est pas moi, je vous le certifie, je vous le jure! Je n'y comprends rien! s'écriait la pauvre vieille. Vous n'avez qu'à les ôter, vos paisseaux, je n'en veux pas!

— Les ôter? Vous les avez mis, vous vous donnerez bien la peine de les enlever, j'imagine! »' ripostait M. Pacifique, qui s'adressa môme au juge de paix pour obtenir gain de cause.

Le mystère ne tarda pas cependant à s'éclaircir, les noms des coupables furent dévoilés.

Par qui?

Ab! Pariset, j'ai bien peur que, soucieux enfin des intérêts de tes concitoyens, revenu à de plus généreux sentiments, à des sentiments d'esprit de corps et de patriotisme local, tu ne nous aies vilainement trahis, nous, jeunes citadins, infortunés étrangers!

Et quand je dis : nous, c'est pure façon de parler, car moi seul fus proclamé l'auteur du délit, moi seul portai tout le poids de cette gloire. J'avais si peu de temps à demeurer courbé sous ce fardeau! Plus que deux jours, et je devais regrimper dans la carriole de la mère Chaborel et regagner Popey.

54 p:ntre camarades.

De même, c'est toi, Pariset, qui m'accusas d'avoir — une autre fois que « ça ne mordait pas :» non plus — jeté ma ligne aux canards, péché des canards en guise de poissons.

Tu t'en souviens, perfide et misérable? Et tu sais qui a commis le crime?

Je me reprocherais de quitter Beauzée sans vous conter le crève-cœur que me causa un jour M. le curé.

En face de la maison d'école se trouvait un petit jardin ou meix — puisque meix il y a — planté de quelques arbres fruitiers et de deux magnitîques treilles, qui faisait partie des apanages de l'institutrice communale. Ma tante Hermance, toujours entichée de son café au lait, — ce Cette chère demoiselle! Elle a toujours sa petite cafetière au feu! > se plaisait à répéter M. le curé, — dédaignait la récolte de ce jardinet et la partageait presque intégralement entre ses voisins et amis.

Un dimanche matin, un beau dimanche de septembre, elle prépara une corbeille de raisins, qu'elle entremêla de feuilles de vigne et disposa en pyramide très artistement, et me chargea de

MES VACANCES A BEAUZP'E. 55

porter, entre le premier et le second coup de la grand'messe, à M. l'abbé Resnel. C'étaient les premiers raisins de la saison, et ce cadeau ne pouvait que le surprendre et lui être très agréable.

« Fais bien attention surtout! Regarde à tes pieds en marchant :... que tu n'ailles pas tomber! Et n'oublie pas de présenter mes compliments à M. le curé, tu entends? N'oublie pas! »

Je me mis donc en route et me dirigeai avec précaution, gravement,

marchant à pas comptés, Comme un recteur suivi des quatre facultés,

vers le presbytère, qui était situé à cent mètres de la demeure de ma tante, dans une ruelle rocailleuse contournant l'église et conduisant au moulin.

J'arrivai sans encombre devant la porte et m'empressai de tirer la tringle de fer de la sonnette.

Bientôt j'entendis le pas traînant de la vieille servante Marianne.

« Oh! les beaux raisins! Oh! déjà! Et ils sont magnifiques ! C'est de la part de mam'zelle Hermance au moins! Venez donc, mon /?, venez donc! M. le curé est dans sa chambre. «

Ce n'était pas la première fois que j'accomplissais pareil message, et chaque fois M. Resnel m'avait toujours gratifié de quelque pieux menu présent : médaille, chapelet, image en dentelle, etc.

Précédé de Marianne, qui m'ouvrait les portes, je pénétrai dans la cuisine, puis dans la salle à manger et enfin dans la chambre de M. le curé, qui était assis près de la fenêtre et en train de lire.

c< Voyez donc ce que mam'zelle Hermance vous envoie! s'écria Marianne.

— Elle est toujours si bonne! repartit M. le curé. Elle ne pense jamais à elle, ne cherche jamais qu'à obliger le prochain, à faire plaisir à autrui, à son pasteur spécialement. Tu la remercieras bien, mon petit ami, et tu lui diras qu'elle me gâte trop et que je la gronderai quand je la verrai.

— Oui, monsieur le curé.

— Oh! mais ils sont superbes, ces raisins! Et ils sont en avancel Ils proviennent sans doute de la treille qui est adossée au mur de la rue et exposée en plein midi?

— Oui, monsieur le curé.

— Ce sont les premiers que je vois cette année.

— Ma tante est allée hier soir à l'église, ajoutai-] e, et en a attaché une grappe à la sainte Yierge.

— Elle songe à tout, Mlle Hermance! Elle a un soin de notre autel de la Yierge,... un soin admirable! J'espère qu'elle n'aura pas à se plaindre de toi cette fois-ci, ta tante, et que tu ne la feras pas endêver comme aux vacances précédentes. Tu seras bien sage?

— Oui, monsieur le curé. «

Marianne, pendant ce temps, s'était retirée avec la corbeille de raisins, et M. l'abbé Resnel, debout devant moi, me tapotait amicalement la joue.

« Il faut bien l'aimer, ta tante, bien lui obéir. Elle le mérite tant ! C'est une si excellente personne !

— Oh oui! monsieur le curé.

— Quel âge as-tu?

— Je vais sur mes onze ans.

— Oh! mais te voilà un homme! Tu vas bientôt faire ta première communion?

— L'année prochaine.

— Tu étudies bien ton catéchisme?

— Oui, monsieur le curé.

— A la bonne heure ! A la bonne heure ! ^^ Il semblait hésiter, chercher quelque chose.

ce Tu as un livre de messe? » reprit-il.

Convaincu que si M. Resnel m'adressait cette question, c'est qu'il se proposait, dans le cas où ce livre m'aurait manqué, d'obvier à cette absence, j'étais fort embarrassé de répondre.

Déclarer que je ne possédais pas de livre de messe, c'était mentir d'abord, puis c'était laisser croire que ma grand'mère et ma tante Toto, aussi bien que ma tante Hermance, ne se souciaient guère de moi ni de mon salut et m'élevaient bien peu chrétiennement. Dire que j'en avais un, c'était rendre inutile le cadeau que M. le curé voulait me faire, c'était m'en priver de mon plein gré et forcément.

Je répliquai en bégayant et en vrai Normand.

J'avais bien un livre de messe, mais c'était comme si je n'en avais pas.... Il n'était pas à moi.... Ma tante Toto, à Popey, me le prêtait chaque dimanche....

« Ah! c'est fâcheux! interrompit M. le curé. C'est bien fâcheux! Si tu avais eu un livre de messe, je t'aurais donné une belle image pour mettre dedans. Mais puisque tu n'en as pa^! w

J'aurais pu lui répondre : « Donnez-la-moi tout de même, cette belle image, je la mettrai dans le livre de ma tante « ; mais ma déception

était trop forte pour me laisser tant de présence d'esprit.

M. l'abbé Resnel me congédia en me tapotant encore la joue, et je me retirai tout penaud et piteux.

Heureusement qu'en traversant la cuisine je rencontrai Marianne qui m'attendait.

« Tenez, mon /?, me dit-elle, nous avons cuit asso (hier), et v'ià pour vous un michon à pomme (une pomme en pâte). Vous souhaiterez bien le bonjour à mam'zelle Hermance de ma part, neumel (n'est-ce pas?). Ne mangez pas la commission! «

ir^

Une après-midi d'été que j'étais assis sur le large entablement intérieur de la fenêtre du salon, en train de goûter, vis-à-vis de ma tante Toto qui brodait u au plumetis ^^ un roulement de tambour retentit soudain près de nous, à l'angle de notre rue du Tribel et de la Grand'- Rue.

Ce n'était pas le bref roulement babituel et bien connu de nous tous du tambour de ville : c'étaient des battements précipités et prolongés, analogues à ceux que faisaient entendre sur leurs estrades les saltimbanques de la foire de mai.

Ma tante ouvrit la fenêtre et se pencha : tous nos voisins étaient déjà sur le seuil de leurs portes, et plusieurs d'entre eux se dirigeaient vers Textrémité de la rue, d'où partait le bruit; mais, de l'endroit où nous étions, il nous était impossible de rien voir.

Tony de Marson et sa grande sœur Clémence — celle qui avait une si belle voix — sortirent en courant.

ce Qu'y a-t-il? leur cria ma tante.

— C'est un théâtre de guignol, répondit Mlle Clémence, qui s'arrêta net et s'approcha aussitôt de notre fenêtre. J'y mène Tony. Youlezvous me laisser prendre Albert? Il viendra avec nous....

— Oh oui! oui! m'écriai-je en lui tendant les bras.

— Tu seras bien sage au moins? » me dit ma tante.

Mais déjà Clémence m'avait enlevé et posé à terre.

Je n'avais pas plus de quatre ou cinq ans alors; je me rappelle néanmoins tous les incidents de cette journée comme s'ils dataient d'hier.

Jamais je n'avais vu de guignol, ce genre de spectacle n'existant pas à Popey: je ne savais

même pas ce que ce terme signifiait; mais le mot cr théâtre ^^, également prononcé par Mlle Clémence, suffisait à exciter ma curiosité et me laissait deviner de quoi il s'agissait. Et puis tous ces gamins, tout ce monde qui courait !

Nous arrivâmes à l'angle de la rue, et je constatai à mon grand étonnement que c'était une femme qui battait le tambour. En même temps j'aperçus, presque adossée à la maison de M. de Vendières, une sorte de l)araque haute et étroite, de longue cage en toile blanche, dont la partie antérieure, la façade, était coupée et évidée vers son sommet et formait ainsi une scène minuscule, garnie de deux petits rideaux rouges relevés par des embrasses.

La femme interrompit le va-et-vient de ses baguettes, et un homme qui se trouvait près d'elle, son mari sans doute, souleva la toile de la baraque et disparut dans l'intérieur.

Alors la femme nous rangea devant la scène, tout près; puis elle fit la quête, et, après avoir vigoureusement repoussé derrière l'assistance payante quelques polissons qui s'étaient faufilés aux premières places et comptaient s'y maintenir en cachette et gratuitement, elle exécuta un nouveau roulement de tamobur, — et nous vîmes

apparaître M. Polichinelle armé de son bâton et dans toute sa gloire.

Mme Polichinelle ne tarda pas à se montrer et à faire connaissance avec ledit bâton; puis vint le tour de M. le commissaire, de M. le juge et de MM. les gendarmes, qui, tous, successivement et en un clin d'œil, furent rossés d'importance.

Tout à coup, ran tan plan, ran tan plan, ran lan plan, plan, plan,... le tambour résonna derechef; le seigneur Polichinelle, ses poursuivants et ses victimes firent le plongeon derrière la toile; la baraque oscilla sur elle-même, puis, hissée sur les épaules de l'homme qu'elle renfermait, se mit en marche et monta la rue du Jard.

La représentation était iînie pour nous et l'on allait en donner une autre plus loin.

ce Suivons-les! Suivons-les! criait Tony de Marson. Viens, Clémence! viens, dépêchons-nous! »

Mais Mlle Clémence, qui nous tenait tous les deux par la main, refusa énergiquement d'accéder aux impérieuses instances de son jeune frère et nous ramena, lui et moi, au loo-is.

Si court qu'eût été le spectacle auquel je venais d'assister, il produisit sur moi la plus vive im-

pression. Il m'était si nouveau! Sans cesse je l'avais devant les yeux, je revoyais le superbe et terrible M. Polichinelle tout chamarré de pourpre et d'or, brandissant furieusement sa bille de bois et frappant à coups redoublés sur les épaules de M. le commissaire ou la tête à perruque de M. le juge.

Le soir arri^ a. Nous dînions — ou, pour parler le langage du pays, nous soupions — de très bonne heure, à cinq heures, ce qui était bien gênant, puisque nous pouvions avoir encore des visites ou risquions d'en voir survenir. Mais ma grand'mère avait l'habitude de se mettre à table à cette heure-là et, malgré les exhortations de ma tante Toto, n'en voulait pas démordre. Aussi, d'ordinaire, lorsque le moment du souper approchait, nous laissions sonner et ne répondions pas. Le souper terminé, je jouais, l'été dans le jardin, l'hiver près du feu, devant le guéridon, sur lequel j'étalais des bandes de soldats collés sur du carton que je m'appliquais à découper, ou quelque livre à images, VAmi des Enfants de Berquin, Robinson Cn(Soé\ les Fables de La Fontaine ou de Florian, que je feuilletais, relisais et ressassais continuellement et presque machinalement, sans me lasser ni en convoiter d'autres. A huit heures, huit heures

et demie au plus tard, ma grandmère ou ma tante, et le plus souvent toutes les deux ensemble, prétendaient que ^^ le petit bonhomme au sable venait de passer >. affirmaient que mes yeux papillotaient, que ^^ je n'y voyais plus, ne me tenais plus debout ». et en un tour de main j'étais déshabillé et porté au lit. dans une alcôve de la pièce voisine, où couchait ma grandmère.

Or. ce soir-là. impossible de mendormir! M. Polichinelle, son juge et ses deux gendarmes ne me quittaient pas. Les grands rideaux de la fenêtre, qui. retenus par leurs embrasses, s'évasaient tous deux en tomljant. comme ceux de la baraque, prirent bientôt à mes regards l'aspect d'une gigantesque scène de guignol, et. dans leur ouverture à demi éclairée par la lune, je voyais toutes sortes de fantômes se mouvoir, se pourchasser, se bousculer....

La peur me saisit. Je me jetai à bas de mon lit. en hurlant comme un possédé, et me précipitai vers la porte du salon, que j'ouvris toute grande dune seule poussée.

« Il y a des diables!... des diables dans la chambre I.... Je les ai vus devant la croisée!

— Il y en a toujours un de moins, maintenant que tu n'y es plus, et un fameux! »

mp:s PtRandes peurs. 67

me répliqua ma ;iTaiid'mère en membra.ssant el me faisant asseoir à ses pieds, près du feu. Alors seulement je m'aperçus que grand'mère et tante Toto n'étaient pas seules, qu'il y avait là M. l'abbé Trancart et M. Marchai, l'archiviste, deux de nos amis les plus assidus. Mais, revenu de mes folles alarmes, je ne tardai pas à m'endormir sur le tapis, au bruit monotone de la conversation.

Une autre grande frayeur madvint quelques années plus tard dans le village de Beauzée.

J'étais allé passer mes vacances de Noël chez ma tante Hermance, et une de ses anciennes élèves, Alix Pérard. me proposa de me mener à un vcilloir. On donne ce nom chez nous — et maint autre, tel que ouvroir. cisue ou lisue. écrin ou êcro.ignes. etc., selon les divers patois locaux de la Meuse — à des réunions de jeunes filles et de femmes qui. durant les soirées d'hiver, par économie de luminaire et de chautTage, se rassemblent et travaillent toutes dans la même chambrée. Je n'a^ais jamais vu de veilloir. et comme toutes les particularités de la vie rustique m'intéressaient par-dessus tout à cause de

leur nouveauté même, j'acceptai avec empressement.

Ces veillées se tiennent soit dans une cave ou un vaste cellier, soit dans une de ces immenses cuisines, telles qu'on en rencontre fréquemment au village, soit encore dans une arrière-cuisine, qui se trouve chauffée par la plaque en fonte, la taque^ de la cheminée. Dans le premier cas, on se dispense de faire du feu, et chaque assistante se borne à apporter, outre la chaise qu'elle laisse dans le local, son couvct^ sorte de chaufferette en cuivre ou en terre vernissée. Autrement, elle contribue en nature ou par une minime obole aux frais du chauffage comme à ceux de l'éclairage.

Les langues ne chôment pas, vous le pensez bien, dans ces réunions féminines : et, tout en teillant leur chanvre, filant ou tricotant, nos « veilleuses « dégoisent à l'envi tous les cancans de la contrée, commentent à satiété tous les projets de mariage, les naissances, les départs ou les morts, et daubent volontiers à tour de bras sur les absents. C'est au point que j'ai vu maintes fois, sur la porte ou le long des murs des veilloirs meusiens, de satiriques épitaphes ou des enseignes comme celles-ci, dues aux Juvénals de l'endroit : Café de la Médisance, —

mp:s grandes peurs. 69

Club de la Calomnie, — A la Renommée des Bonnes Langues, etc.

Pour se revancher sans doute de leur exclusion de ces assemblées, les garçons du village se plaisent à faire quantité de farces aux « veilleuses ^^. Ils chercheront, par exemple, s'ils peuvent proliter d'une ouverture de fenêtre ou d'un soupirail, à éteindre, à l'aide de projectiles variés, la lampe accrochée sous le manteau de la cheminée ou l'un des lumignons pendus au plafond. Ils s'embusqueront sur le passage de ces dames, lorsqu'elles sortent du veilloir, leurs lanternes à la main, et, tantôt enveloppés de draps de lit, comme de longs fantômes blancs, tantôt simplement par un l)rusque brouhaha, une explosion de cris et de hurlements cacophoni({ues, ils tacheront de les effrayer et de leur faire regagner dare-dare le logis.

Le veilloir oi^i me conduisit Alix Pérard se trouvait dans une rue montante, proche de la demeure de Mme Patin, à une extrémité du village. Mon camarade Gustave Pariset avait demandé à être de la partie et était venu nous rejoindre avec une de ses voisines, Mlle Zélia Feunette, encore une ancienne élève de ma tante.

On ne s'occupait pas seulement, dans ces

réunions, de la chronique locale, on y racontait toutes sortes d'antiques légendes et de curieuses mstoires; les jeunes filles y chantaient des couplets de romances ou de cantiques, dont le refrain était repris en chœur par toute l'assistance, et c'est ainsi que j'entendis, ce soir-là, ({uantité de noëls populaires dans notre pays lorrain.

J'y entendis aussi et pour la première fois parler des animaux fantastiques et des malins esprits qui hantent les campagnes : des garons, qui errent la nuit autour des étables et ravissent le bétail; — des sotrets ou soutrets, lutins habillés de rouge, qui élisent les écuries pour domicile, soignent et protègent certains chevaux au détriment des autres, et vont même jusqu'à natter la crinière de leurs préférés; — des hannequets ou liannequins, feux follets, âmes en peine, légions de petits nains qui courent la nuit dans les bois ou à travers champs avec des aigrettes de flamme sur leurs chapeaux.

La plus grande partie de la soirée se passa à rappeler les méchants tours et narrer les exploits de ces sataniques personnages. Aussi on devine dans quel état d'esi)rit je sortis, et je puis dire nous sortîmes, Alix Pérard,

Zélia Feunette, Pariset et moi, de ce cénacle.

Je donnais le ])ras à Alix et tenais la lanterne de mon autre main; Pariset marchait de même auprès de Zélia, lorsque soudain, au bas de la rue, dans l'encoignure de l'épicerie Malvaux- Jacobé, surgit devant nous un gigantesque fantôme, un animal colossal, une sorte de girafe toute blanche, avec une tête énorme et de grandes oreilles pointues.

Nous voilà à jeter les hauts cris et à détaler de toute la vitesse de nos jambes.

Derrière nous la monstrueuse bête galopait et se secouait, et nous entendions, presque sur nos épaules, ses « Hou! Hou! Hou! » continuels.

« Au secours! Au secours! ^^ appelions-nous sans relâche, à plein gosier, en continuant de courir de toutes nos forces.

La demeure de Pariset n'était pas loin de là. Nous nous précipitons sur la porte du corridor; par malheur, elle était close à cette heure avancée.

Nous reprenons notre course furibonde, nous nous élançons dans une ruelle qui contournait la maison et aboutissait au jardin.

Mais l'étrange et diabolique girafe ne nous I àche pas.

72 ' p:ntrp: camaradp:s.

Et toujours ses « Hou! Hou! Hou! Hou! ^> qu'eHe nous souffle aux oreiUes !

Nous franchissons la haie du courtil et nous nous dirigeons, à la suite de Pariset, vers une porte donnant aans récurie.

« Par ici! Venez! nous criait-il. Au secours, papa! A l'assassin! Au secours! »

Et nous tous de hurler de plus l^elle et sans discontinuer :

« Au secours! A l'aide! Au voleur! A l'assassin! Au s(N'ours! ^^

Soudain, plus de ])ruit derrière nous, plus de ces ce Hou! Hou! » qui nous effrayaient tant.

Nous nous arrêtons, nous nous retournons....

Plus rien! L'énorme bête, le spectre-géant, l'apocalyptique et horril)le animai a dis})aru.

Ah non! voilà encore sa tète, emmanchée de son long cou, qui s'agite, qui oscille.... Mais il s'enfonce dans la terre, il va s'engloutir!

Nous entrevoyions dans la nuit cette blanche forme, qui semblait flotter au-dessus du sol, mais descendait, décroissait de plus en plus.

J'avais, dans la bagarre, laissé choir ma lanterne. Gustave, mieux avisé que moi, tenait encore la sienne, quand la porte de l'écurie s'ouvrit et M. Pariset apparut un flambeau à la main.

mp:s CtRaxdf:s peurs. 73

En deux mots nous le mîmes au courant de l'événement.

« Là là, monsieur Pariset! Le voyez-vous? Nous ne rêvons pas ! Le voilà encore qui dresse la tête! «

Lentement M. Pariset s'avança vers le blanc fantôme, dont on n'apercevait plus que les longues oreilles qui se balançaient, émergeaient à peine.

Bien sûr, ce spectre allait plonger dans les sombres demeures et s'évanouir tout à fait.

Cependant il avait recommencé ses « Hou ! Hou ! Hou ! « mais d'un ton lugubre et qui allait toujours en s'afTaiblissant : c'était comme une plainte étouffée, poignante et sinistre qui sortait de terre.

Maintenant M. Pariset n'était plus qu'à deux pas de la fosse béante.

ce Qu'est-ce que c'est? Qui êtes-vous? ^> demanda-t-il.

Nous le vîmes alors — car nous nous étions rapprochés de lui : à présent que nous n'étions plus seuls, qu'il y avait « un homme ^> avec nous, lé courage nous revenait — nous le vîmes tirer de ce trou, qui n'était autre qu'un puits d'arrosage sans margelle et à ras de terre, un drap de lit, dont un coin était disposé en forme

74 EXTRE CAMARADES,

d'oreilles dàne et recouvrait une liutte de foin — la tète de retïroyable mastodonte. Cette botte était plantée dans une fourche, également masquée par le dra}t. et que portait une de nos connaissances. Edme Pasquin. l'apprenti forgeron, l'élève de M. Pacifique.

En nous poursuivant. Pasquin avait rencontré ce puits, et patatras! il y était tombé avec sa fourche, sa botte de foin, tout son attirail.

c: Tu mériterais de rester là. grand bèta ; lui dit M. Pariset après l'avoir aidé à sortir de sa fâcheuse position. Tu avoueras que je suis bien bon de ne pas te laisser.... Tu es donc fou. pour famuser à faire des peurs pareilles à des enfants? Ou bien il faut que tu aies joliment du temps à perdre, mon garçon! Ne t'in({uiète pas! Je te recommanderai demain à ton jjatron! Nous verrons ce que M. Pacifique i)ensera de tes escapades, et s'il tolérera que tu mettes ainsi les gens en révolution 1 Grand benêt ! Grand nigaud! Grand propre à rien! »

Durant ce tempS: Pasquin. qui non seulement était tout trempé, mais encore avait dû s'écorcher la peau en plus d'un endroit, s'ébrouait comme un cheval qui sort de l'aljreuvoir, et se frottait convulsivement les genoux et les côtes.

« Allons. va-t"eiiî File ton nœud! reprit M. Pariset en s'arniant de la fourche comme d'un bâton et en en menaçant notre ex-girafe, notre fantiome tout déconfit et piteux. Décampe! Et estime-toi bien heureux que je ne te caresse pas les reins avec cet instrument! Mais tu me semblés assez puni déjà.... Ya réveiller le père Pacifique et demande-lui de t'allumer une belle flambée pour te faire sécher, je t'y engage! Tu seras bien reçu, méchant drôle! •>

Courbant le dos et traînant la patte. Edme Pasquin regagna la ruelle sans dire mot et s'éclipsa.

M. Pariset nous confia alors à entrer chez lui et à nous reposer un moment. La bonne Mme Pariset. qui s'était relevée, elle aussi, en entendant le vacarme, prit des petits verres, des goclots. dans la crédence. et nous versa à chacun une pleine rasade d'une liqueur de ménage, d'une excellente fignolette.

« Buvez cela, mes enfants, nous dit-elle, ça vous remettra, ça vous redonnera des jambes! y

Quant à M. Pariset. il ne décolérait pas et ne cessait de s'exclamer :

« Non. mais faut-il qu'il soit bète. ce grand Pasquin! Faut-il (|u"il soit bète. je vous demande un peu! Se priver de sommeil, rôder à la belle

étoile par ce froid de loup, et satîubler de la sorte, uniquement pour faire peur au monde, risquer d'affoler des enfants pour toute leur vie î Ah! faut-il...! Le o-rand dadais! »

C'est ce même hiver qu'ime aidre territlaul<' aventure m'arriva, comme nous étions en visite. ma grand'mère et moi, chez M. Digeaux. le père de mon condisciple et camarade René.

M. Digeaux. qui remi)lissait à Popey-sur- Ornain les fonctions de directeur de l'enregistrement et des domaines, habitait non loin de chez nous une jolie maison à laquelle aliénait un très vaste jardin terminé par un petit bois. Au delà et à droite de ce petit bois se déroulait une vigne, que M. Digeaux avait récemment achetée, et à l'extrémité de laquelle une cabane, destinée à renfermer les outils du vigneron, était construite.

J'aimais beaucoup à sortir avec ma grand'mère, qui avait toujours à ma disposition quantité de curieuses anecdotes et particulièrement de souvenirs de sa jeunesse ou de ses voyages; et presque chaque dimanche, après vêpres, nous allions nous promener soit sous les Saules., soit

sur le canal, ou — ce qui me plaisait bien moins — faire des visites.

Ce dimanche-là était promis à M. Digeaux ou. plus exactement, à Mme Digeaux, car le père de René ne sortait guère de son cabinet de travail que pour décrocher son fusil et s'en aller à la chasse, ou descendre dans son jardin, y manier la radutte ou le sécateur, et on le voyait peu au salon. J'appréhendais toujours sa venue, du reste : très serviable voisin, excellent honmie, M. Digeaux avait des manières un peu brusques, un aspect froid et rigide, un ton bref et impérieux, qui me mettaient facilement mal à Taise.

Quant à Mme Digeaux. petite femme mince, placide et discrète, aux cheveux noirs qui commençaient à grisonner, aux yeux bruns chatoyants comme des gouttes de café, au teint légèrement bistré, c'est surtout son langage, son accent, que je me rappelle. Elle était, je crois bien, originaire de la Picardie et prononçait certains mots d'une façon qui m'étonnait. me désorientait, et ({ue je n'oublierai jamais.

c- Il est temps de partir pour le lycée. René, il est un heure. » disait-elle.

Un heure, toujours, comme si le nom était du masculin.

ce Faites attention au kval x. pour au cheval.

« Prenez le k'iiiiii (chemin) de ki gare, et ne vous amusez pas à jeter des pierres aux kins (chiens). »

René était absent ce jour-là, ce qui me lit grand'peine, car, au lieu d'aller jouer avec lui, je dus rester dans le salon à écouter discourir ma grand'mère et Mme Digeaux. — et à m'ennuyer.

Pour comble, voilà M. Digeaux qui arrive! Heureusement que ma grand'mère s'apprêtait à se retirer et était déjà debout.

Je ne sais quelle tournure prit alors la conversation ni comment la chose se lit, mais, au moment même où nous mettions le pied dans le vestibule, ma grand'mère Aint à parler de moi, de mes défauts coutumiers et notamment de ma i)oltronnerie.

ce II n'ose même pas aller se coucher sans chandelle !

— Oh! peut-on dire! protestai-je avec une véhémente indignation.

— Pas même monter le soir à notre grenier!

— Cet animal est triste, et la crainte le ronge. Les gens de naturel peureux Sont, disait-il, bien malheureux!

récita avec une burlesque emphase M. Digeaux,

qui savait son La Fontaine par cœur et manquait rarement de vous en servir une bribe.

— J'ose très bien! repartis-je de plus en plus vexé. Je n'ai pas peur du tout!

— Excepté, je le répète, lorsqu'on t'envoie le soir au grenier, poursuivit ma grand'mère. Pas plus tard qu'hier, à la brune, vous voyez que cela ne date pas de loin, sa tante Yictorine l'a prié d'aller chercher une petite caisse qui était au grenier, et monsieur n'a jamais voulu, monsieur n'a jamais osé!

— On ne voyait plus clair, et je ne savais pas exactement où elle se trouvait, cette caisse.

— Je te demande bien pardon, tu le savais, je te l'ai montrée l'autre jour. D'ailleurs on y voyait encore suffisamment pour que tu puisses chercher. »

J'étais... collé! comme nous disions au lycée, et par suite plus mécontent encore, plus furieux.

M'accuser de couardise, me faire cet affront devant les parents de René, en public! Oh!!!

Je bouillonnais.

ce Non, je n'ai pas peur! J'irai au grenier en pleine nuit quand on voudra, tant qu'on voudra ! A la cave aussi! Partout! Non, je n'ai i)as peur! Non, ce n'est pas vrai!

— On ne réi)ond pas : « Ce n'est pas vrai! « On

ne donne pas de démenti à sa grand'maman, mon garçon! me lança M. Digeaux.

— Tous remarquez comme il est doux et poli, quand il s'y met! conclut ma grand'mère.

— Eh bien, nous allons voir, puisque tu es si l3rave que cela! reprit M. Digeaux. Nous allons voir, et ce ne sera pas long! Tu connais la maisonnette qui est à l'extrémité de ma vigne? Ne dis pas non, comme pour la petite caisse de ta tante. Tu la connais, cette maisonnette, tu y es venu vingt fois avec René....

— Oui, monsieur Digeaux, répliquai-je.

— M. Digeaux sait bien son nom. Il suffit de répondre : « Oui, monsieur 5>, me notifia ma grand'mère.

— Eh bien, vaillant personnage, redoutable héros, en voici la clef. J'ai laissé ma pipe sur la table, et tu serais bien gentil d'aller la prendre et me la rapporter. Ne flàne pas en chemin.

Rien ne sert de courir; il fciiit })cirUr à point.

Nous t'attendons, mon ami. «

J'ai négligé de vous dire qu'il était près de six heures et que la nuit tond)ait, qu'elle était presque venue.

Comment reculer après d'aussi violentes protestations de bravoure de ma part et une aussi

courtoise et flatteuse sommation de M. Digeaux? Il n'y avait pas moyen, force était de m'exécuter.

Je me mis donc en route. J'enfilai sans me hâter une contre-allée du jardin, traversai un peu plus vite, mais gaillardement encore, le petit bois, et sautai dans la vigne.

Me voici devant la maisonnette, dont les volets sont clos. J'introduis la clef dans la serrure, j'ouvre la porte.... Mais, à l'aspect de ces ténèbres, de ce trou noir où il me faut pénétrer, je sens mes jand^es tlageoler subitement, mon cœur battre à coups redoublés....

Allons, du courage! Encore un petit elfort!

Je me tance et m'admoneste mentalement.

ce Je n'ai pas peur! Ça n'est pas vrai! Rappelletoi ce que tu viens de dire ! Et comment oseraistu reparaître devant M. Digeaux sans avoir accompli ta mission? Comme il se moquerait de toi! Quelles gorges chaudes! »

Ces exhortations et réflexions, c'est en une seconde, instantanément, que je me les adresse ou qu'elles naissent d'elles-mêmes dans mon esprit.

Je me décide, j'entre, j'étends la main.... La table est au milieu de la pièce, je la touche des doigts.... Ah! voilà la pipe, la grosse pipe en écume de M. Digeaux.... Je la tiens.

Yite, je m'élance dehors et tire la porte derrière moi. Je donne un brusque tour de clef et je veux fuir.... Impossible! On me retient! Je me sens agripi)é par ma blouse!

Ah ! mon Dieu !

Et je me démène rageusement, convulsivement, comme un forcené, pour rompre ma chaîne.

C'est ma ])louse qui se trouve prise entre la porte et le montant.

Il sufhrait de la rou\ rir, la porte, de la rou\ rir tranquillement, mais je n'y songe pas, je ne pense qu'à m'évader au plus tcM. cl je \m\ je tire....

D'ailleurs je ne l'ai i)lus. la clef; elle est tombée, et la pipe aussi.... Et comment me baisser, comment tcàtonner par terre? Ah! non, certes !

Je tire de toutes mes forces; mes boutonnières craquent, tout un pan de ma blouse se déchire....

Me voilà lil)re !

Je prends mes jambes à mon cou, et, au lieu de revenir par le petit bois et de rejoindre ma grand'mère, je dégringole la vigne au triple galop, je franchis la haie et débouche sur le chemin.

Jr ilonno un hrusquo tour de clof et jo veux fuir.... Impossible.

Pour rien au monde, j(^ ne voudrais me retrouver en présence de M. Digeaux.

J'arrive tout haletant chez nous, et ma tante Toto de lever les hras au ciel en voyant dans quel état je suis.

« Une hlouse toute neuve! 0 le garnement! r.

Moi de lui riposter :

a Et la pipe de M. Digeauxï Sa helle i)ipe en écume de mer, tu sais bien, qui représentait un œuf dans une grosse patte d'oiseau, et (pii était si bien culottée? Que va-t-il dire?

— Elle est cassée?

— J'ai dû mettre le pied dessus, j'ai senti....

- Tu vois, hein? Toujours ton entêtement, ton vilain orgueil, ton insupporta])le présomption! Plutôt que d'avouer franchement que tu avais peur! «

Sans plus tarder, ma tante se rendit chez les parents de René pour i)révenir ma grand'mère de ne pas m'attendre, que j'étais rentré, et dans quelles conditions! et pour présenter mes excuses — nos excuses — à M. Digeaux.

Ah! je vous jure bien que plus jamais le père de René ne m'envoya chercher sa pipe dans sa vigne ni ailleurs!

Et quand il me rencontrait, jamais non i)lus il ne manquait de m'apostropher en ces termes :

« Te voilà donc, brave des braves? C'est donc toi, casseur de pipe? « Du même ton qu'il aurait dit : « Te voilà donc, criminel? C'est donc toi, assassin?... «

Depuis longtemps ma grand'mère me promettait un cerf-volant, un beau grand cerfvolant, qu'elle devait, non pas acheter tout fait, mais confectionner elle-même à mon intention.

Jadis, à l'époque où elle était petite fillette et habitait Paris, elle n'avait pas connu de plus vive joie que d'accompagner ses frères, lorsqu'ils allaient lancer leur cerf-volant sur les hauteurs de l'ancien Montmartre; de déguerpir avec eux en cachette, bravant les défenses expresses et les sévères réprimandes paternelles, et il lui était resté de ces escapades le plus persistant et le plus délicieux souvenir.

88 extrp: camarades.

Sur la fabrication même des cerfs-volants, les meilleures proportions à attribuer à leurs divers éléments, elle avait conservé, paraît-il, des données expérimentales infaillibles; et c'était autant pour elle que pour moi peut-être, afin de retrouver l'occasion de mettre en pratique son savoir, d'essayer de faire revivre ses anciennes et poignantes impressions, que mon excellente grand'mère se rendit à mes instances, un jeudi de printemps, et entreprit la construction du jouet tant désiré.

Mon camarade R(Mié Digeaux était venu me voir cet ai)rès-midi-là, et il assistait comme moi à l'opération, en attendait l'achèvement avec la même curiosité, la même fièvre que moi.

Ma g-rand'mère avait commencé par choisir dans les noisetiers de notre verger deux surgeons de la grosseur du doigt. Elle prit la plus longue de ces baguettes, qui atteignait environ 1 m. 20 et devait former V épine du cerf-volant, et assujettit à l'extrémité supérieure le milieu de l'autre baguette, qu'elle courba ensuite et transforma en arc, au moyen d'une ficelle. Puis, avec cette même hcelle, elle relia les deux extrémités de cet arc, cà la partie inférieure de V épine, de manière à former un triangle, et obtint ainsi le châssis ou la carcasse du cerf-volant. Sur cette ossature, qu'il s'agissait maintenant d'habiller

et (ragrémenter, elle colla de vieux joiirnaiix, l)iiis elle recouvrit ces journaux de belles feuilles de papier blanc, sur lesquelles elle s'applicjua à disposer avec art des arabesques d'or, des guirlandes de fleurs et des rinceaux de feuillage, découpés dans des rouleaux de papier de tenture.

Elle s'occupa ensuite de la queue — une longue queue, qu'elle termina par une boupette de i)apier rose et frisé, semblable à de la frange.

Enfin elle suspendit aux deux extrémités de l'arc, de cliaque côté du cerf-volant, deux houpettes de même couleur et de même genre que la précédente, mais plus grosses.

« Ça, ce sont les oreilles, mes enfants ! Il n'y a l)lus à présent qu'à le laisser sécber, et je crois que vous serez contents de moi! Oui, vous aurez un cerf-volant de belle taille et solide, capable de braver vents et tempêtes ! «

Ab! elle s'y entendait, ma grand'mère, et, au bout de soixante ans, n'avait rien oublié des leçons de ses frères !

Malgré l'ardent désir que nous avions de mettre à l'épreuve le jour même notre nouveau jouet, d'emporter ce magnifique cerf-volant sur

la route de Combles, et de le voir planer bien haut dans les airs, il nous fallut renoncer à cette séduisante partie; il était trop tard, plus de six heures du soir, quand il l'ut à peu près sec et put être manié sans péril.

Cependant nous grillions d'envie de « l'essayer j).

« Si nous allions dans le jardin, dis, grand'mère? »

Grand'mère, qui jjrûlait sans doute de la même impatience, acquiesça à ma demande.

ce Seulement il faudra faire bien attention aux arbres, ajouta-t-elle, que la queue ne s'y accroche pas!

— En courant dans la grande allée du milieu, qui n'est bordée que de groseilliers et de petites ({uenouilles, nous ne risquons rien, réplicjuai-je, le cerf-volant s'enlèvera facilement au-dessus....

— Eh bien, allons! »

Le Jardin qui attenait à notre maison et était contigu et parallèle à d'autres jardins de même longueur, al)outissait à une terrasse ornée d'un large l)anc de pierre.

Ayant à cœur de présider elle-même au lancement de son œuvre, ma grand'mère monta sur ce banc et tint le cerf-volant au-dessus de sa tête, aussi haut que possible, tandis que René Digeaux, le peloton de ficelle en

main, s'apprêtait à courir de toute sa vitesse.

« Une! Deux! Trois! »

Digeaux partit à fond de train et le cerf-volant s'enleva superbement. C'était plaisir de le voir fendre les airs, se balancer avec une grâce majestueuse, et monter, monter....

ce Ah! bravo, grand'mère, bravo! »

Tout à coup, et quoique Digeaux continuât de galoper droit devant lui sans broncher et à perdre haleine, le cerf-volant fit un écart, décrivit brusquement une courbe sur la droite et alla piquer une tête dans la fenêtre d'un de nos voisins, M. Pinglebert.

Pour bien comprendre l'émotion, l'angoisse et le désespoir qui saisirent ma grand'mère à la vue de ce désastre, il faut savoir que M. Pinglebert, receveur d'octroi retraité, passait pour l'homme le plus diffîcultueux et le plus tracassier, le plus sournois et le plus vindicatif qu'on pût trouver, et était la terreur de tout le quartier, de toute la ville. La pauvre Mme Huguet, qui, sans le connaître, puisqu'il arrivait à Popey, lui avait loué à bail le premier étage de sa maison, en s'en réservant le rez-de-chaussée, avait du déménager six mois après, pour échap-

92 EXTRE CAMARADES.

per à toutes les contestations et persécutions qu'il lui suscitait, dont il l'accablait. Elle avait chargé son notaire de la surveillance de ses intérêts, et, de guerre lasse, elle était partie, s'était réfugiée auprès de ses enfants, à Nancy. « Ah! le vilain homme! le vilain homme! Vous n'avez pas idée ! s'en allait-elle clamant et gémissant chez tous ses voisins, fournisseurs et connaissances. Non, on ne s'imaginerait jamais.... Ainsi croiriez-vous que l'autre nuit, à onze heures, il s'est mis à faire de la menuiserie juste au-dessus de ma tète, à cogner à tour de bras sur le plancher? J'étais dans mon premier somme, et vous pensez quel réveil! Hier, autre histoire : il s'amuse à faire aboyer son chien jusqu'à trois heures du matin, uniquement pour m'empêcher de dormir. Mon bel angora, mon pauvre Frisquet, je suis certaine que c'est lui qui me l'a tué. Il s'était déjà plaint que Frisquet effarouchait ses oiseaux, et c'est pour se débarrasser de lui.... Oui, j'en suis certaine! Ah! quel homme! Si j'ai le malheur de poser n'importe quoi sur une marche de son escalier, ma boîte au lait, par exemple, il ne manque jamais de lancer un coup de pied dedans, et il m'adresse des insolences, par-dessus le marché! « Eh! madame, je suis chez moi ici, je vous paye mon

LE CERF-VÛLAXT. 93

terme, je suppose 1 Faites-moi donc le plaisir de rester chez vous et de ne pas anticiper sur ce qui m'appartient ! > Dimanche dernier, en revenant de la grand'messe, par cette pluie hattante, naije pas trouvé ma cuisine et ma salle à manger envahies par tous les chiens du quartier, une douzaine de roquets tout crottés, dégoûtants, dans un état!... Et ii m"a répliqué que c'était de ma faute encore, que si j'avais le soin, quand je m'en vais, de fermer la porte de la rue. ca ne serait pas arrivé, que je m'ohstinais à ne jamais fermer cette porte! Avant-hier j'ai failli me tuer en descendant à la cave : je me suis embarrassé les pieds dans un torchon qui se trouvait sur les marches. — qu'il avait placé là tout exprès, par méchanceté.... Il ne sait qu'inventer, vous dis-je! Il me rendra folle ! «

Plus que personne, ma grand'mère était au courant de toutes ces scènes et avait ouï ces doléances : dès le début et jusqu'à la On des hostilités, en sa double qualité de vieille amie et de voisine immédiate, elle avait été la plus intime confidente de Mme Huguet.

Aussi, jugez de son trouble et de son effroi. lorsque, au fracas produit par le malencontreux cerf-volant. M. Pinglebert, bizarrement accoutré d'une robe d<' cliaml)re en molleton gris et d'un

94 extrp: camarades.

ample chapeau de paille tout cabossé, a})parul clans l'embrasure de la fenêtre, sur le théâtre même de l'accident.

Elle était plus grave que nous ne le supposions, cette catastrophe. Non seulement notre cerf-volant avait brisé trois carreaux, mais encore il avait fait choir une cage où s'ébattaient plusieurs couples de serins et de chardonnerets. Et M. Pinglebert était, ne l'oublions pas, un éleveur passionné de canaris, un enthousiaste amateur d'oiseaux.

« Eh bien?... Vous faites de jolis coups, garnements! s'écria-t-il. Et vous, madame, vous ne pouviez donc pas mieux les surveiller, ces polissons-là? C'est vous qui êtes responsable du dégât! La cage de mes couveuses, justement! Oh!!! Vous me payerez cela, madame, et cher! Oui, je vous apprendrai....

— Rentrons, rentrons, mes enfants! » murnuu'a ma grand'mère en nous entrahiant vers la maison.

Nous ne tardâmes pas, en effet, à recevoir des nouvelles de notre terrible voisin. Après avoir adressé une plainte au commissaire de police et fait constater par huissier le dommage à lui causé, il assigna ma grand'mère devant le

LE CERF-VOLAXT. 95

tribunal, en demandant qu'elle lut condamnée à lui payer cinq cents francs d'indemnité.

Le jugement ne lui accorda que vingt-cinq francs.

Furieux, il interjeta appel, et, durant cinq mois, ma pauvre grand'mère, qui n'avait jamais eu le moindre démêlé avec dame Justice et ne savait pour ainsi dire ce que c'étaient qu'avocats et avoués, ne quitta le cabinet de maître Grandjean que pour courir à l'étude de maître Henrion, ne cessa de « faire la navette » entre eux deux.

Il nous était, en outre, impossible de mettre le pied dans le jardin, sans voir notre bourreau apparaître à sa croisée, nous reprocher le bris de ses vitres et la perte de ses volatiles et nous menacer de ses foudres.

« Oui, vous me le payerez! Vous me le payerez! »

Bien mieux, au lendemain dune nuit d'orage, nous trouvâmes toutes les quenouilles et les arbustes qui garnissaient les plates-bandes de notre potager cassés net à ras du sol. tous, sans exception.

Ah! il ne faisait pas bon d'avoir M. Pinglebert pour ennemi, et Mme Huguet avait eu bien raison de lui abandonner la place! Par malheur, c'était à nous que ce méchant maniaque en

voulait maintenant, c'était ma grancrmère qu'il

avait prise pour victime.

Notre vie, jusqu'alors si paisible et si quiète, était toute troublée. Ma tante Toto ainsi que ma grand'mère n'en dormaient plus, et je ne sais combien ce procès, avec ses appels, remises, défauts, atermoiements et prolongations de toute sorte, aurait duré, si notre impitoyable adversaire n'avait dû, bien malgré lui, certes, déserter la i)artie.

Un matin, la boulangère qui lui montait son pain le trouva étendu sans mouvement sur le palier de son étage, près d'une grande volière qu'il avait installée là. Il était mort de la rupture d'un anévrisme.

Quant au fameux cerf-volant, cause du litige et source de tout le mal, nous ne l'avons jamais revu : M. Pinglebert s'en était emparé dès le principe, sur le coup, et l'avait gardé comme pièce de conviction.

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Si M. Pinglebert nous causa de graves ennuis, du moins ces ennuis-là furent-ils compensés par leur court(^ durée, puisque le séjour de ce terrible personnage dans la maison de Mme Huguet n'excéda pas un an.

De Tautre côté, à droite, nous a\ions pour voisin immédiat M. de Marson, comme vous le savez; puis venait M. Thiriot, encore une des plus originales figures, un des meilleurs types de notre Ville-Haute.

Ce n'est pas durant une seule année, c'est pendant (piinze ou vingt ans que M. Thiriot déplora son voisinage et maudit tous les Marson,

père, mère, filles et fils, fils surtout. En fin de compte, il perdit patience, mit sa maison en vente- et se retira à Ligny, d'où il était originaire.

Tel que je me le rappelle, c'était un gros petit bonhomme, lourdaud, ventru, bedonnant, aux jambes minuscules, tout rond, bâti en pot à tabac; les cheveux et la moustache très noirs, noirs comme du cirage, et taillés en brosse; les joues d'un rouge vif zébré de veinules violàtres, un teint d'apoplrctique.

Malgré cette ventripotence peu favorable aux longues marches, il était grand chasseur et tendeur acharné, à l'exemple de la plupart des rentiers de Popey de ce temps-là, et ne sortait jamais que flanqué d'une couple de chiens, braques ou bassets, et que vêtu, en fervent de saint Hubert, d'un complet de velours à côtes de couleur gris-cendre, coiffé d'une casquette hémisphérique en cuir bouilli, et guètré jusqu'aux genoux.

Gomme il y avait à Popey trois personnes notables appelées Thiriot — sans compter le banquier Thiriot-Colomb, dit par assonance Christophe Colomb, — on les distinguait par des épithètes qui étaient devenues parties intégrantes de leur nom : Thiriot l'Avare, Thiriot

le Rii'lie. Thiriot la Bète. C'était ce dernier qui habitait dans notre rue.

Le plus singulier, c'est que ces trois Thiriot étaient tous les trois, uniformément et indistinctement, bètes. riches et avares: en sorte que le sobriquet donné à l'un aurait aussi bien pu s'appliquer aux deux autres.

Mais ce n'est que de notre voisin, du voisin des Marson. de M. Thiriot la Bète, que je veux vous entretenir. Le sujet est fertile du reste et les anecdotes v abondtMil.

Si habile chasseur et si expert qu'il tut en toute matière cynégétique, M. Thiriot n'avait jamais tué de faisans, et cela par la meilleure des raisons • il n'y en avait pas dans la contrée. Connue le chemin de fer ne passait pas encore à Popey. que les transports s'y elTectuaient peu rapidement, on n'y connaissait ce gibier que de réputation.

()r. un soir de septendire i[u'il revenait de sa tendue, située à l'opposé de Saint-Roch. dans les bois de Véel. M. Thiriot la Bèh^ rencontra le père Anh>iu»v liiicorrigible braconnier, le fanunix (''h^\eur et marchand d'oiseaux, et ils lircnl roule tMisendde.

« Combien de douzaines aujourd'liui, m'sieu Thiriot?

— Deux seulement, et rien que des rougesgorges et des mésanges. Ce sont les passages qui commencent.

— Signe que Thi ver approche, m'sieu Thiriot! Et pas de gros?

— Une grive, voilà tout.

— Diantre! Pas lourd! conclut Antoine.

— Cela me vexe d'autant plus, poursuivit M. Thiriot, que j'ai un cadeau à faire : je voudrais envoyer une bourriche, quelque jolie pièce, à un mien cousin qui habite Paris, un cousin vieux garçon et que... je soigne! Yous comprenez, Antoine?

— Oui, m'sieu Thiriot.

— Il faudra que j'aie recours à mon fusil, que je voie à abattre un lièvre ou deux.

— Ils deviennent rares, les lièvres, par chez nous, de plus en plus rares! observa le vieux braconnier d'un air navré et en hochant désespérément la tête.

— Hélas! je ne le sais que trop! repartit M. Thiriot sur le même ton désolé.

— Pour({uoi ne lui cnvcrreriez-YOWti pas une belle })aire de faisans, à ce cousin?

— Des faisans?

r.ES TRIBULATIONS DE M. THIRIOT. 101

— Oui.

— Mais... je n'en ai pas!

— J'en ai, moi, répliqua Antoine; j'ai votre affaire! Deux superbes bêtes! Youlez-vous les voir avant de rentrer chez vous, m'sieu Thiriot?

— Volontiers. Mais où avez-vous donc capturé cela, Antoine? Pas par ici, bien sûr!

— Oh non! certainement, m'sieu Thiriot! Certainement! J'étais hier dans l'Argonne, à Beaulieu. C'est là que j'en ai tué trois....

— A coups de fusil?

— Oui. J'en ai vendu un en route,... vendu moyennant sept francs. Si les deux autres vous conviennent....

— Il paraît que c'est une chair des plus fines.

— Exquise, m'sieu Thiriot! On ne saurait rien manger de meilleur. On les laisse attendre quelques jours, faisander^ comme on dit.... C'est un régal de roi ! «

Tout en devisant de la sorte, on était arrivé devant les premières maisons de la ville, à la Croix-du-Jard, près de laquelle Antoine demeurait.

M. Thiriot, comme il était convenu, pénétra chez le braconnier.

Deux oiseaux, au bec épais et crochu, au plumage jaunâtre et gris moucheté, aux fortes

serres, étaient pendus par les pattes au-dessus de la fenêtre.

Antoine les décrocha et les présenta au visiteur.

« Mais ce sont des buses! s'écria celui-ci aussitôt.

— Cela y ressemble, effectivement!

— Mais c'en est! Cela fait mieux que d'y ressembler! C'est tout ce cju'il y a de plus buses! Il n'y a pas de doute !

— Pardon, pardon, m'sieu Thiriot! Regardezmoi cela! Voyez-vous ce plumage jaune-brun, pointillé de noir, là, sur la tête et sur le dos? Eh bien, est-ce que la buse a cette couleur-là? Jamais de la vie. m'sieu Thiriot! La buse est d'un jaune bien plus clair.

— Cependant j'en ai assez vu!

— A'ous avez vu sans regarder, m'sieu Thiriot, sans faire grande attention, permettezmoi de vous le dire. Si j'avais là une buse, je vous la montrerais, vous pourriez comparer et vous convaincre; mais je n'en ai pas en ce moment.

— Je croyais que le faisan n'avait pas ce bec..., ce bec crochu. Ce n'est pas un oiseau de proie, le faisan !

— Ces deux-là, c'est de la grosse espèce,

m'sieu Thiriot: voilà pourquoi ils sont si bien armés....

— Armés comme des buses! Mais, en effet, oui,... la buse est d'une teinte moins foncée....

— Oh! bien moins!

— Et puis elle a le bec encore plus fort.

— De beaucoup !

— Et combien allez-vous me vendre ces deux bètes-là, Antoine?

— Cent sous chacune.

— A ce prix-là, vous pouvez les garder, mon ami !

— M'sieu Thiriot! Pour être allé jusqu'à Beaulieu! A plus de quarante kilomètres!... Voyons, réfléchissez! Faut être consciencieux!

— Mais... j'ai la prétention de l'être, repartit M. Thiriot avec morgue, d'un air pincé, et en se dirigeant vers la porte.

— Eh bien, alors vous devez me rendre justice! Vous devez convenir que je ne vous écorche pas! Je ne vous les fais que cent sous, ces faisans, cent sous chacun, lorsque j'en ai vendu un, comme j'avais l'honneur de vous le dire il y a un instant....

— Oui, sept francs. Mais, moi, on ne me roule pas, mon gaillard!

— Je le sais, m'sieu Thiriot, je le sais, et je

10^ ENTRE CA^MAKVDES.

^ous prie de croire que je n'y songe nullemeni. En vous demandant dix francs de cette paire de faisans, des oiseaux rares enfin! rares chez nous! je crois être très raisonnable.

— Xon. Antoine, objecta M. Thirint. qui n'aimait pas à gaspiller son cher argent. Je vous en otTre huit francs, pas un fifrelin de plus!

— Mettons neuf, m'sieu Thiriot. Coupons la poire en deux !

— Je ne coupe rien. Huit. Antoine! C'est tout ce que je puis faire, tout ce que cela vaut ! -

Le père Antoine dut se résigner.

Vous voyez la stupeur du cuusin de Paris, du cousin à héritage, lorsque, croyant recevoir une couple de faisans, il trouva dans la bourriche deux vieilles buses très avancées déjà, en triste état, et qui n'étaient même plus bonnes à faire empailler.

11 crut que son parent de Popey-sur-Ornain se moquait de lui. et. séance tenante, dans le premier feu de sa colère, lui adressa ce qu'on appelle une « lettre à cheval ».

M. Thiriot de courir aussitôt chez Antoine pour lui donner lecture de l'épître et lui demander des explications.

(^ Vous VOUS êtes gaussé de moi ! Vous êtes un misérable î Me vendre des buses pour des faisans! Je me doutais bien....

— Pas du tout, m'sieu Thiriot, pas du tout! se récria l'autre avec l'indignation de l'innocence outragée. C'est votre cousin de Paris qui ne s'y connaît pas. qui fait erreur! La buse — vous l'avez remarqué et spécifié vous-même l'autre jour. — la buse a le plumage plus clair, le bec plus gros.

— Oui, je reconnais....

— Eh bien alors? Votre cousin de Paris m'a tout lair d'être un drôle de pistolet.

— A qui le dit^s-vous, Antoine!

— Un ignorant et un vaniteux. Parce qu'il réside dans la capitale, il s'imagine tout savoir. Ils sont comme ça. les Parisiens!

— C'est cela même, Antoine! C'est bien cela!

— Un déplaisant personnage, grincheux, hargneux....

— Tout à fait cela !

— Fantasque et lunatique prenant les vessies pour des lanternes!

— Les faisans pour des buses !

— On ne sait comment les contenter, ces ôiseaux-là!

— Dieu m'est témoin pourtant que je fais tout ce que je peux!

— Je le sais, m'sieu Thiriot, nous nous connaissons de longue date! Vous êtes l'obligeance, la complaisance, la gentillesse, la générosité personnifiées.

— 0 Antoine!

— N'y a pas à nier, c'est comme ça ! C'est mon opinion! Et je suis prêt, pour la soutenir, à me..., à vous..., à tout ce qu'on voudra! Mais vous n'allez pas en rester là, m'sieu Thiriot? Il faut tâcher de raccommoder les choses, de vous rapatrier avec votre cousin.

— Je ne demande pas mieux! J'ai tout intérêt....

— Si vous lui expédiiez un lièvre, un beau lièvre?

— C'est une idée! Mais cela va encore me coûter. . . .

— Pas cher! J'ai justement ce qu'il vous faut.... Tenez!.. Tué de ce matin! »

Le marchandage qui avait eu lieu lors de l'emplette des faisans recommença à propos du lièvre : M. Thiriot n'était pas homme à jamais acheter quoi que ce fût du premier coup et sans barguigner.

« Eh bien, soit! fmit-il par dire. Ya pour six francs! Mais les frais d'envoi seront à votre compte? Tous vous en chargez?

— Entendu, m'sieu Thiriot! Entendu et conclu ! >)

Que pensa le cousin de Paris lorsque, deux jours après — il fallait en ce temps-là trentesix heures pour effectuer le trajet de Popey à Paris, — il vit arriver une nouvelle bourriche contenant, celle-là, une peau de lièvre bourrée de foin et farcie de cailloux?

ce Ah çà, le cousin Thiriot n'aura pas bientôt tini de se jouer de moi, de me prendre pour cible de ses stupides plaisanteries? Je ne sais ce qui lui passe parla cervelle; mais, en tout cas, il est de ma dignité, il est même prudent de ma part, de rompre avec ce grossier personnage, cet imbécile et ce fou ! »

Et plus jamais M. Thiriot la Bète ne reçut de nouvelles de son cousin de Paris, de ce vieux garçon septuagénaire, dont il avait tant caressé et convoité la succession prochaine.

Nombre de mésaventures, maladresses ou mystifications avaient ainsi popularisé le nom de notre voisin et lui avaient mérité son qualificatif.

Au milieu de ce bois de Yéel, où il faisait chaque année sa tendue, se trouvait, comme dans

la plupart des bois de la contrée, une humble maisonnette pouvant servir d'aigri au propriétaire et de resserre aux outils et aux victuailles. Ces maisonnettes, qui ne sont souvent que de simples baraques en planches, ne peuvent manquer, à cause de leur isolement, de leur abandon durant l'hiver, d'être assidûment visitées par les vagabonds et les malfaiteurs.

Maintes fois M. Thiriot s'était plaint, soit au commissaire de police, M. Poustor, soit au garde Gilquin, des déprédations commises dans sa baraque.

c< J'ai beau faire, lui répliquait Gilquin, beau surveiller, je ne peux pas passer toutes mes nuits dans les bois, et c'est la nuit que ces malahres-\k font leurs coups!

— Eh bien, vous verrez, Gilquin, j'arriverai à les en empêcher, moi! Oui, j'y arriverai!

— Oh! mais vous êtes un malin, vous, m'sieu Thiriot, c'est connu !

— Ou j'y perdrai mon nom! ^^ acheva solennellement M. Thiriot la Bête.

Il faillit le perdre, en etfet, et le troquer contre celui de Gribouille, qui, comme vous savez, se jetait à l'eau pour ne pas se mouiller.

Afin d'empêcher les maraudeurs de s'introduire dans sa sylvestre bicoque, M. Thiriot

ne trouva rien de mieux... que de la démolir.

Plus d'effractions ni de pillages comme ça/ plus rien à redouter!

Une autre fois, ayant fait tailler des peupliers qui bordaient un de ses prés, au bas de la côte de Bussy, il donna l'ordre aux ouvriers de ranger près de la berge du canal les fagots ainsi obtenus.

« Comme je dois les expédier par bateau, on n'aura qu'à les prendre, ils seront tout portés.... w f

Lorsqu'on voulut les prendre, ces fagots qui étaient au nombre de deux cents, pour les charger sur le bateau, on n'en trouva plus trace : ils avaient disparu comme par enchantement.

« Mais enfin, deux cents fagots, cane se fourre pas dans la poche ainsi qu'un étui à cigarettes, ça ne s'envole pas comme une plume au vent! » allait clamant partout l'infortuné propriétaire.

Ce qu'il y a de mieux, c'est qu'au cours de ses investigations et de son enquête, M. Thiriot découvrit qu'un procès-verbal avait été dressé contre lui par le conducteur des ponts et chaussées chargé du service du canal, et allait lui être signifié, « pour a\oir illicitement encombré le chemin de halage et (Mitravé la fr(M]ucntali()n du bief de la Deuil w.

« Si encore ils étaient restés sur ce chemin de halage, si je les retrouvais où je les ai fait mettre, ces fagots, je comprendrais votre procèsverbal! Mais puisqu'ils n'y sont plus, puisque je ne les possède plus, puisqu'on me les a volés! ^^ protestait et geignait le délinquant.

La chronique ajoute — mais je crains bien qu'elle ne commette ici le délit d'exagération et de mensonge — que, s'étant engagé à livrer ces deux cents fagots à un maître verrier de la contrée, M. Thiriot dut les re^iiplacer et s'adresser pour cela à un marchand de bois de Bussyla-Côte, qui lui vendit — comme il y a de méchantes langues! — précisément les deux cents fagots qui provenaient des susdits peupliers et avaient illicitement et momentanément encombré les abords du canal.

Je vous conterai plus tard comment un autre curieux personnage de Popey, M. l'inspecteur des forêts Cherbinet, insinua à M. Thiriot d'acheter, comme si elle eût produit le chasselas le plus exquis, une vigne de i)lant très inférieure, de mauvais vert-plant.

Mais, avant d'arriver aux démêlés du pauvre

M. Tliiriot avec nos voisins Marson, je ne dois pas oublier l'aventure qui, plus que toute autre peut-être, le rendit célèbre à Popey et lui attira les brocards de ses concitoyens — son aventure avec la mère Dupont.

La mère Dupont était une marchande de poissons, volailles et comestibles, tenant boutique rue Rousseau et étal les mardis et vendredis au Marché couvert. De robuste complexion et frimousse rubiconde, elle était, en outre, ainsi que la plupart des dames de sa corporation, d'une force mirifique dans lart de chanter pouilles au prochain. Brave femme, au demeurant, secourable aux malheureux et le cœur sur la main.

C'était quelques jours après l'inauguration du Marché couvert justement, alors que la mère Dupont, encore toute glorieuse d'avoir été invitée par mossieu le maire, le beau M. Sainsère, à ouvrir le bal avec lui, n'aurait pas voulu de l'empereur pour son cousin. Un matin que M. Thiriot, comme de coutume escorté de ses chiens, deux braques baptisés Pyrame et Théos, traversait la rue Rousseau, il avisa, devant la porte de la marchande, une manne où trois ou ({uatre homards se détiraient et se traînaient péniblement, gisaient pour mieux dir(\ Du i)out de sa

canne, il essaya de les réveiller, de les stimuler : pas moyen !

La mère Dupont, qui se trouvait dans son arrière-boutique, finit par l'apercevoir, et s'avança.

ce Vlà longtemps qu'on n'a eu le plaisir de vous voir, m'sieu Thiriot ! Ça va toujours? Allons, tant mieux! Alors c'est un beau bomard que j'vas vous vendre?

— Non, pas aujourdbui, madame Dupont.

— Mais si. mais si! Laissez donc faire.... Tenez, ce gros-là. Je m'en vas vous l'envoyer par mon gamin.

— Non, une autre fois, madame Dupont. Merci bien !

— Je ne vous le vendrai pas cber.... cinq francs dix sous seulement, parce que c'est vous.... Voyons, m'sieu Thiriot, soyez donc

— C'est que... ils ne m'ont pas l'air bien..., bien frais,... l)all)utia M. Thiriot. ([ui ne savait quel prétexte de refus invoquer et comment s'échapper des lacs et entortillages de l'enjôleuse commère.

— Pas frais? Mes homards, pas frais? s'exclama celle-ci avec indignation et en se campant les poings sur les hanches. Vous osez me dire ça, m'sieu Thiriot! Eh bien, je vous engage à mettre vos lunettes! Des homards tout vivants, pas frais ! ! !

— S'ils étaient vivants, ils... ils serreraient ma canne. Et voyez, ils ne bougent quasi pas!

— Pardi! Une canne, un morceau de bois! Est-ce qu'ils sentent ça? Ils ne se doutent même pas que vous leur mettez quelque chose entre les pattes. Si vous y glissiez le doigt, vous verriez un peu! Je n'vous dis que ça! Tenez, j'vas vous montrer.... Arrive ici, mon gros! »

Et elle empoigna un des toutous, maître Théos, et lui inséra délicatement la queue dans l'une des énormes pinces du crustacé.

Théos poussa un cri de douleur et fila sur-lechamp à fond de train, comme une flèche, emportant le homard pendu à ses grègues. Celui-ci, ballotté de droite et de gauche, heurté à tous les pavés du chemin, ne lâchait pas sa victime, qui continuait sa course effrénée et ses glapissements suraigus.

Ce n'est qu'en arrivant au sommet de la côte de l'Horloge que Théos s'arrêta, ou plutôt fut arrêté et en même temps délivré par un des amis de son maître, par le petit père Maupoil, qui l'avait reconnu de loin et l'attendait de pied ferme au passage.

Quant au homard, il était en capilotade.

Quelques semaines plus tard, M. Thiriot venait

d'acheter un brochet à la mère Dupont et ne paraissait pas du tout pressé d'en solder le prix, quand la marchande insinua, la mine un \)ou inquiète :

« Il y a aussi un homard,... le homard de l'autre jour....

— Quel homard?

— Vous savez bien? Celui que votre chien a emporté....

— • Mais oui, voyons! au bout de sa queue.... Vous vous rappelez bien?

— En effet, je me rappelle, madame Dupont; mais je n'en ai pas vu trace, de ce homard, j'ignore ce qu'il est devenu....

— Comment, vous ignorez? Alors qui qui va me le payer?

— Pas moi, toujours!

— Pas vous? Mais c'est votre chien qui.... Vous êtes responsable de votre chien !

— Permettez....

— Oui, vous en êtes responsable!

— D'accord! Mais il y a des limites à cette responsabilité.

— Des limites?

— Est-ce moi qui vous ai dit de lui faire pincer la queue, à mon chien ? En outre, la pauvre

bête, vous l'avez abîmée.... Demandez un peu au vétérinaire, à M. Godart.... C'est lui qui l'a soignée : il peut vous certifier....

— C'est p't-être moi maintenant qui vas être obligée de payer ces soins-là, hein? Il ne manquerait plus que ça !

— Mais, madame Dupont, certainement ! J'allais vous en toucher deux mots, quand vous m'avez interrompu pour me parler de votre homard....

— Vous alliez me réclamer quelque chose?

— C'est-à-dire que, en sus des honoraires de M. Godard, je pensais vous demander ce brochet, à titre d'indemnité....

— Par exemple! Comment, c'est sérieux? Vous alliez me demander...? Ah non! c'est trop drôle! «

Et elle partit d'un retentissant éclat de rire, qu'elle interrompit bientôt pour accabler de railleries et d'injures cet étrange client.

« Vous en avez, un aplomb! Ah! ce n'est pas Thiriot la Bête qu'on devrait vous nommer : voilà qui est digne de Thiriot l'Avare! Etc. ^^

L'affaire faillit aller devant le juge de paix. Finalement Mme Dupont estima plus sage de s'en tenir là : elle fit le sacrifice de sa marchandise, comme le vétérinaire Godart celui de ses honoraires; mais toute la ville s'amusa bien.

Tant que l'aîné des fils Marson, Armand, n'eut pas dépassé ses huit ou dix ans, le voisinage de cette famille fut supportable, et M. Thiriot ne se plaignit de rien. Mais lorsque, derrière Armand, arriva Frédéric, puis Tony, et qu'ils eurent tous les trois atteint l'âge dit de raison,

... cet Age est sans pitié,

la situation devint critique et l'infortuné M. Thiriot ne sut plus à quel saint se vouer.

Il n'était pas de jour qui n'amenât un nouveau dégât, un redoublement de catastrophes et de sinistres. C'étaient des pierres jetées dans des carreaux, c'étaient des tuiles enlevées sur le chaperon d'un mur mitoyen; c'étaient des branches d'arbre cassées, des plates-bandes piétinées, des fleurs moissonnées, des fruits dérobés : ça n'en finissait plus!

M. de Marson, souvent en voyage d'ailleurs, laissait à sa femme l'entière gouverne de la maison et des enfants, et Mme de Marson avait pour principe de défendre toujours, partout et quand même, sa tendre progéniture :

Mes petits sont mignons, Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons.

lp:s tribulations de m. THIRIOT. 117

Jamais ces anges adorés n'étaient coupables; jamais le moindre tort avec ces incomparables et impeccables chérubins.

« Ah! madame! quel mauvais service vous rendez à vos fils! lui disait un jour M. Feuilhestre, le proviseur du lycée. Vous les gâtez, vous les perdez! Vous vous préparez, et vous leur préparez à eux aussi, bien des chagrins, madame! »

Mais elle ne voulait rien entendre.

A chaque réclamation de M. Thiriot, elle se rebiffait, s'indignait :

« Il faut bien que ces pauvres trésors s'amusent un peu ! Ils auront bien le temps d'être raisonnables et sérieux! Laissez-les donc être jeunes, monsieur Thiriot! Vous lavez bien été! Rappelez-vous !

— Madame, j'ai beau me rappeler! Je ne me souviens pas d avoir jamais dérobé le bien du prochain, d'avoir jamais causé de dommage à qui que ce soit.

— Ne dirait-on pas!... Il s'agirait de malfaiteurs et de voleurs que vous ne vous exprimeriez pas autrement!

— Mais, mon Dieu, madame, c'est que c'est cela! cela même! Il me semble que celui qui vole....

— 0 monsieur! c'est à hausser les épaules! » Elle s'emportait aisément, Mme de Marson,

av it la tête près du bonnet, et passait pour n'être pas alors toujours très polie.

« A votre aise, madame! haussez! Quant à prétendre que ceux qui prennent ce qui ne leur appartient pas, qui m'ont volé, oui, madame, volé toutes les prunes de mes reines-claudiers, ne sont pas des voleurs, malgré tout mon désir de ne pas vous froisser, je ne le puis! Il faut bien appliquer aux choses le nom qu'elles portent et aux gens celui qu'ils méritent !

— Mais d'abord êtes-vous sûr que ce sont mes fils qui vous les ont... volées, vos reinesclaudes?

— Si je suis sûr?

— Croyez-vous donc qu'on ne vole pas aussi chez nous, dans notre verger? Je ne vais pas vous accuser cependant!

— Gomment, vous me soupçonneriez?

— Dieu m'en garde, monsieur! Les voleurs, ceux qui mettent chaque année nos vergers en coupe réglée, voulez-vous que je vous les indique? Ce sont nos voisins d'en-bas, ce sont les va-nu-pieds de Polval.

— Je sais, madame, je ne dis pas non. Mais, dans le cas particulier, pour mes reines-claudes.

ce sont vos deux fils aînés. Il n'y a pas à nier! Je les ai pris sur le fait; je leur ai parlé, leur ai reproché leur vilaine action....

— Ces chers petits ! Ils en ont cependant chez nous, des prunes, des reines-claudes, et tant qu'ils en veulent, à profusion! Ils n'ont pas besoin.... Mais voilà! Fruit dérobé est toujours meilleur !

— Du moment que vous prenez la chose aussi gaiement, il ne vous reste plus qu'à les féliciter, à les récompenser, vos deux aînés!

— Eh monsieur! voudriez-vous pas les faire conduire en prison, condamner aux galères? On vous les payera, vos reines-claudes! Nous ferons évaluer le dommage....

— Mon Dieu, madame! ce que je voudrais surtout, c'est qu'à l'avenir pareil méfait ne se renouvelât pas, c'est que vous prissiez soin de surveiller ces..., ces jeunes gens, de leur apprendre à mieux respecter la propriété d'autrui. Il me semble que je ne demande rien là d'exorbitant! »

Ces vœux étaient en effet, des plus légitimes, et cependant ils ne furent pas exaucés. Les choses finii'ent par se gâter entièrement, la guerre par éclater entre M. Thiriot et la famille Marson.

C'est à propos de tomates que ce mémorable conflit se produisit.

On ne connaissait pas plus à Popey, dans ce temps-là, les tomates que les faisans, et je ne sais qui avait suggéré à M. Thiriot l'idée d'entreprendre ou d'essayer, dans un coin de son verger, la culture de ce légume.

Ce verger, situé au bas de la terrasse, n'était séparé du verger des Marson que par une palissade — une palissade analogue à celle qui séparait notre verger du leur, aussi chétive, branlante et vermoulue : on n'avait qu'à écarter au hasard une latte ou deux pour passer de l'un chez l'autre.

En apercevant ces belles pommes toutes rouges et d'un rouge si vif, Tony de Marson ne put certain jour mater sa gourmandise, sa curiosité plutôt, et il se glissa vers elles, arracha coup sur coup les plus mûres, en bourra ses poches....

« Qu'est-ce que tu fais donc là, petit vaurien? demanda soudain une voix courroucée, la voix de M. Thiriot. Si je te tirais les oreilles pour t'apprendre.... »

Mais Tony avait déjà déguerpi et regagné ses domaines.

Mais Tony avait déjà déguerpi.

Incontinent M. Thiriot courut carillonner à la porte des parents du « voleur « et se précipita dans le salon.

« Madame! madame! vous ne direz pas cette fois encore que ce sont les gens de Polval ! C'est votre fils, votre plus jeune fils, qui a pénétré chez moi par effraction et escalade, a ravagé mon carreau de tomates. Je l'ai pris en flagrant délit, comme il emplissait ses poches.... Faites-le venir,... comparaître devant vous.... Vous constaterez vous-même!... »

Il était tout essoufflé, le malheureux M. Thiriot, avait peine à articuler ses paroles, tant la colère le suffoquait, et son visage empourpré rappelait précisément la couleur et l'éclat d'une tomate arrivée à sa pleine maturité.

Au lieu d'envoyer chercher son fils cadet, qui se cachait dans quelque coin du jardin, et de le tancer vertement, Mme de Marson, qui ne pouvait jamais se résoudre à gronder ses enfants, même quand ils le méritaient le plus, se fâcha à son tour, le prit de haut, reprocha à M. Thiriot de ne vouloir rien endurer, d'être le plus détestable voisin de la terre entière.

^c Vraiment, monsieur, pour des bagatelles semblables, venir faire un tel esclandre chez moi! C'est d'un ridicule!... Il faut nous suppor-

124 ENTBE CAMARADES.

ter les uns les autres dans la vie, monsieur!

— Mais je ne fais que cela, madame! Je ne fais que les supporter, vos enfants, essuyer toutes les misères dont ils ne cessent de m'accabler!

— Comme je vous plains, monsieur!

— Madame! j'en ai assez de toutes ces persécutions-là !

— 11 n'y a pas de persécutions, monsieur. Voyons, réfléchissez! Ce sont de pures gamineries....

— Gamineries! Appeler des vols des gamineries! Vos fils ont beau commettre les cent coups, toujours vous les excusez, toujours vous leur donnez raison ! Ce sont de petits saints, de blancs agneaux.... C'est ce qui m'horripile le plus! Car enfin, madame, si vous ne vous rangiez pas sans cesse de leur avis, si vous n'applaudissiez pas à toutes leurs méchancetés, leurs déprédations, ils se montreraient moins effrontés, moins pervers, moins....

— Mes fils? Pervers? Eff'rontés? Eux?

— Mais il me semble....

— C'est vous, monsieur, qui êtes un égoïste, un avare, un envieux, un être insociable! Ah! je comprends que vous soyez la risée de toute la ville!

— Madame ! ! ! «

Bref, M. Thiriot partit en claquant les portes, poursuivi par les apostrophes et récriminations de cette mère débonnaire, mais terrible quand on s'attaquait à sa chère géniture, et ce fut fini : la brouille fut irrémédiable; on ne se parla plus, on ne se salua même plus.

Il n'y avait pas de bonne fête chez les Marson sans feu d'artifice. Armand, Frédéric et plus tard Tony étaient possédés tous les trois de la passion de la pyrotechnie; ils s'ingéniaient à fabriquer de la poudre, savaient quels ingrédients employer pour colorer la flamme en vert, en violet ou en rouge ; et chaque fois que l'un d'eux rapportait du lycée une bonne place en composition, une exemption de premier ou de second -^ c'est-à-dire à peu près tous les samedis, car ils étaient des meilleurs élèves, — le lendemain soir immanquablement « il y avait feu d'artifice ».

C'était à l'extrémité du jardin, sur la terrasse, que les charpentes et appareils étaient dressés, les pièces disposées. Au pied de cette terrasse, haute de cinq ou six mètres, s'étendaient le ver-

ger, puis une maigre vigne qui se déroulait en déclive jusqu'au fond du vallon, où serpentait l'agreste chemin promu aujourd'hui à la dignité de rue, de rue de Polval. De l'autre côté de ce chemin, quelques masures d'ouvriers, d'humbles et basses bicoques s'apercevaient ou se devinaient, tapies çà et là dans les courtils, et c'était grand plaisir pour tous ces pauvres gens que les flamboyantes expériences, les fulgurantes et crépitantes démonstrations des jeunes Marson.

Dans un angle de la terrasse, l'angle de droite, s'élevait une sorte de pavillon, de belvédère à vitres de couleur, adossé à une construction du même genre, appartenant à la terrasse voisine, celle de M. Thiriot.

Or, un dimanche soir, un dimanche de Pentecôte, le feu d'artifice était terminé depuis une demi-heure, quand un incendie se déclara dans ce dernier édicule. Quelques seaux d'eau, lancés par les artificiers eux-mêmes, eurent raison de ce sinistre; mais on eut beau offrir à M. Thiriot, outre des excuses solennelles, une indemnité raisonnable, il fit la sourde oreille et courut chez le commissaire de police pour lui exposer les dangers dont la présence des Marson, et spécialement leurs feux d'artifice, le menaçaient, menaçaient tout le quartier, toute la ville !

Ce n'étaient pas de pareils incidents qui pouvaient rendre le calme à nos voisins et rétablir entre eux la concorde.

Les Marson d'ailleurs prenaient la chose allègrement, cavalièrement, ou plutôt ne prêtaient nulle attention aux doléances et jérémiades de M. Thiriot. Celui-ci, tout au contraire, ne décolérait pas, se rongeait les poings, n'en dormait plus. Il fallait l'entendre maugréer et se lamenter !

ce Ils me feront mourir, ces gens-là! périr à petit feu, périr de chagrins et de tourments, périr par le martyre! «

Le verger de M. Thiriot aboutissait à la vigne de M. de Marson et n'en était séparé que par une méchante barrière — le prolongement de la palissade que Tony franchissait si bien pour aller faire la cueillette des tomates.

Cette barrière, toute déjetée et disloquée du reste, n'avait à son extrémité que trois ou quatre pieds de haut. Elle aboutissait à un mur, percé, juste à ce point de jonction, d'une petite porte, qui permettait à M. Thiriot de sortir de chez lui ou d'y rentrer par « en bas », autrement dit par

le chemin de Polval, au lieu de passer par « en haut », par le perron de la façade et la rue du Tribel.

Un jeudi, à l'occasion de la réussite d'Armand à son examen du baccalauréat es sciences, on était en liesse et frairie chez les Marson. La plupart des camarades du nouveau bachelier, Paul Marchai, Paul Colin, Joseph Pernot, Larombardière, Maucroix, Surlanges, avaient été invités, et, après un joyeux goûter, tous étaient descendus dans le verger, où Armand leur avait, chuchotait-il, réservé une surprise.

ce Oui, vous verrez! vous verrez! Mais pas un mot! Que ma mère ne soupçonne rien! »

Cette surprise consistait en une paire de pistolets d'arçon, qu'Armand avait découverts dans je ne sais quel coin de la maison, peut-être bien dans cette fameuse armoire du grenier, qui était bourrée de vieux livres, de vieilles partitions de musique, de vaisselle, de verrerie, de tant de choses! Il s'était muni en cachette d'une ample provision de poudre et de balles, et il proposa à ses hôtes de tirer à la cible.

Mais quelle cible choisir au milieu de ce verger?

On promena les regards tout à l'entour....

ce Tiens, mais... la porte là-bas?

— La porte du père ïliiriot?

— Ah! c'est au i)ère Thiriol? C'est juste! C'est votre voisin. Tliiriot la BcMe, n'est-ce pas?

— Oui, lui-nièni(\ rrponclit Frédéric. Mais si nous l'abîmons, sa porte?

— N'aie donc pas peur! On ne l'abîmera pas répliqua Armand.

— Mais non! mais non! ajoutèrent en chœur Maucroix et Colin.

— Et puis quelle autre cible?...

— Nous ne pouvons pas viser sur ces petits arbres!

— Évidcnnncnl ! 11 n'y a que celle-là!

— Et elle est bien placée, juste en face de l'allée....

— Elle présente un panneau superbe!

— On ne peut souhaiter mieux!

Allons-y! »

On commença le tir. et, au ])out d'une couple d'heures, le « panneau superbe » se trouvait transformé en une vaste écumoire.

L'endroit était d'ailleurs trop éloigné de la maison pour que les parents pussent entendre les détonations et venir mettre le holà.

Ce n'est qu'une huitaine de jours plus tard que M. Thiriot s'ai)ercut du désastre.

Il remontait la côte de Polval et, pour abréger

le chemin, se proposait de rentrer par « en bas », par le verger; il venait de saisir sa clef, allait rintroduire dans la serrure, lorscjuil s'arrêta, ébahi, pétrilié.

On voyait clair tout au travers de sa \Hnic : on eût dit d'une de ces larges planches à bouteilles....

Et la serrure était ciitiércinciil (h'foiicf'c. di'cliiquetée.

Nouvelle plainte au commissaire de jujUce; nouvelle réclamation de dommages-intérêts.

Quels voisins. Seigneur Dieu! (jiuds voisins!

Cependant cette porte ainsi criblée de Irous el hors d'usage, il fallait la remplacer.

M. Thiriot chargea le menuisier Degrelle de lui en confectionner une autre.

Mais oyez la malechance !

Le lendemain même du jour où Charles Degrelle, aidé du serrurier Simon, avait i)0sé cette porte toute battante neuve, M. Thiriot, en descendant dans son verger })0Ui' rcxaniiiici- cl la contempler dereclnd', s'apcirul... (prcllc n'y était plus!

On la lui avait d(,'scellé(î et hlouli'-c dui'aul la

Les coupal)les n'étaient pas (('Me fois les (ils Marson, et il ne songea pas à les a<(us('r;

c'claieul les habitants do Pulval, loule celle sé(|iielle de maraudeurs constamment aux aguets, sans cesse occupés à jeler leur ilévolu sur ce ({ui les entourait.

Tant que la vieille porte avait été en place, ils n'y avaiiMil ])as i)ris garde; mais la neuve avait aussi- [ù\ IVappi' leur attention et exciti' leur convoitise.

A la suite de C(d ini[)ud(Md larcin, M. Thiriot se déclara vaincu.

Non. plus moyen d"\ tenir, d"lial)iter celte ville de ra\ageurs et diuciMidiaires, de bandits et de bourr(\ui\.

H chargea son notain^ {\c \(Midre sa maison (M alla s'enternM* à trois liiMu^s de Popey. dans le joli bourg de ]jgn\ . où il possédait une \illa isolé(\ entouriH^ d'un jardin bien clos de uuun.

Au moins là, il siM'ail loin dc^s (ils Ahuson c\ des indigentes do Pohal. il n'ain'aii [tins de \oisins à redouter!

Je ne sais ce qu'est devenu mon camarade René Digeaux et s'il a conservé la passion de la chasse que son père lui avait inculquée: mais ce dont je me souviens fort bien, c'est qu'il fut le héros de deux aventures très peu faites pour encourager en lui cette passion.

M. Digeaux. le directeur de l'enregistrement et des domaines de Popey-sur-Ornain, était un chasseur acharné. Son tîls n'avait pas dix ans qu'il l'emmenait trotter avec lui par monts et par vaux, battre plaines et taillis, en compagnie de ses deux beaux braques. Tom et Phanor. A l'issue dune a>sez griève maladie que lit René, d'une

fièvre typhoïde, je crois, et pour fêter sa convalescence, il lui acheta un petit fusil et lui en enseigna le maniement, sans ouhlier de lui recommander, comme hien on pense, toute la circonspection et les précautions nécessaires.

Encore soufîrant et les jambes trop faibles pour entreprendre de longues courses, René se bornait à chasser dans le jardin qui attenait à rhabitation de ses parents, à exercer son adresse contre les pinsons et les mésanges, les rougesgorges et les rouges-queues, voire les simples ce moineaux de pot ?), qui venaient picorer sur la pelouse ou dans les plates-bandes.

A Textrémité du jardin s'étendait un petit bois où il se réfugiait de préférence, rôdait ou s'embusquait.... Il y avait chance là, grâce au voisinage des vignes qui se déroulaient sur la pente et sur le plateau de la colline, d'apercevoir quelque grive en goguette, ou de surprendre quelque autre « gros 5^, geai, merle ou corbeau, maraudeur téméraire .

Un matin qu'il venait de pénétrer à pas de loup, comme d'habitude, et fusil armé dans les allées de ce bois, René entendit tout à coup retentir au-dessus de sa tête un ramage aussi désagréable que bien connu, l'assourdissant jacassement d'une pie-grièche. Notre chasseur de

lever aussitôt les yeux, de s'efforcer de découvrir, à travers les branches, la criarde dame, et de s'avancer vers elle le plus doucement possible, en se baissant, s'effacant, retenant son souffle, redoublant d'attention et de prudence.

Soudain un bruit d'ailes traversa l'air; la pie venait de s'abattre au ])eau milieu de la pelouse. Et la voilà à sautiller dans l'herbe, à se dandiner, se secouer, se trémousser, caqueter et picoter à cœur joie, a])solument comme si elle eût été chez elle et à l'abri de tout danger.

René épaula son arme, et, du premier coup, mit fm pour jamais aux ébats de la pauvrette. Vite alors il s'élança sur elle, ramassa cette noble proie, et, tout fier, tout palpitant de plaisir, de bonheur et d'ivresse, courut la montrer à son père, à sa mère, à ses deux jeunes sœurs, aux domestiques, conviant toute la maisonnée à partager son ravissement, et recueillant partout les plus chaleureuses félicitations. Pensez donc, c'était sa première « grosse pièce » !

Il voulut même que Céleste, la cuisinière, la lui plumât sur-le-champ et la fît cuire pour le déjeuner.

En vain la brave fille lui oljjecta que la chair de cet oiseau-là ne vaut rien :

« Ce n'est l)on que pour les chats, mon /?/

Laissez,... je la donnerai à notre Moumoute, elle

s'en régalera! ^^

Outré d'une telle proposition, indigné d'une si odieuse profanation, René menaça d'en référer à sa mère, et comme on n'avait rien à refuser à un convalescent. Céleste dut s'exécuter, plumer la bête, la barder de lard et la mettre, sinon à la brocbe, du moins dans la casserole, dans la cocote.

Au moment môme où la défunte margot commençait à rissoler — délicieuse musique, qui semblait promettre à René Digeaux un régal princier, — des cris se firent entendre au dehors, dans la tranquille solitude de cette rue excentrique.

« Julie! Julie! ma Julie! ma petite Julie!

— Eh! père Antoine! interrompit une voix de femme. Voyez donc chez m'sieu Digeaux!

— Julie! Julie!

— Chez m'sieu Digeaux, père Antoine! repartit une autre voix féminine. Oui! Elle est chez lui, dans son bois, j'en réponds! Je l'ai vue entrer!

— Ah! merci bien, m'ame Collongin! Vous aussi, m'ame Finoël, merci bien! Je m'en vais voir.... ^^

Ce n'est bon que pour les chats, mon fi !

Et un coup de sonnette retentit à la porte d'entrée de la maison Digeaux.

ce Allez donc ouvrir, mon /?, vous serez bien gentil, dit Céleste à René. J'ai du lait sur le feu, il faut que je le surveille.... «

René obéit, et, la porte ouverte, se trouva en présence d'un voisin, du père Antoine, ce vieux loqueteux qui n'avait pour moyens d'existence que la mendicité d'abord, puis la pêche à la ligne, le braconnage et la maraude dans les bois, et, par surcroît, l'élevage et la vente des oiseaux. Sa chambre, située dans une sorte de sous-sol mal éclairé, une ancienne boutique de tisserand, avec la pénombre, le désordre et la saleté qui y régnaient, la quantité d'oiseaux qui y étaient renfermés dans des cages pendues au plafond, ou y voletaient en liberté, s'y perchaient sur tous les meubles et dans tous les coins, avait bien l'aspect d'un antre de sorcière, et je me rappelle que, tout enfants, nous avions peur de passer, surtout quand la fenêtre était ouverte, devant cette caverne pleine de frôlements d'ailes, de bruits sinistres.

Et nous n'étions pas seuls à avoir cette peur : les chiens du quartier la partageaient. Oui, les chiens! Antoine — je ne sais dans quelle intention, et peut-être bien la chose s'était-elle effec-

140 ENTRE CAxMARADES.

tuée sans granirpeine et comme crelle-même — avait dressé deux énormes corbeaux à la chasse aux clîiens. Chaque fois qu'un toutou, un toutou de belle taille principalement, venait à raser le mur de ladite caverne et s'engageait devant l'embrasure de la fenêtre ou de la porte, on était sûr de voir \m des corbeaux, sinon les deux, tomber sur lui brusquement, lui cribler de féroces coups de bec le dos ou la tête, et ne lâcher prise que quand le pauvre animal, après avoir glapi et piaillé de toutes ses forces, prenait sa course ventre à terre ou se décidait à se rouler sur la chaussée.

Ces deux terribles bipèdes eurent le sort qu'ils méritaient. Un jour ils rencontrèrent leur maître, — un simple petit chien-loup, un audacieux petit roquet, qui, vengeur de toute la race canine, leur broya la tête à tous les deux d'un coup de ses crocs et dans la même séance.

Depuis quelque temps, le père Antoine n'avait d'ailleurs pas de chance avec ses oiseaux élevés en liberté, et vous vous souvenez encore sans doute de son geai apprivoisé, de son jack savant, si malencontreusement mis à mort par le cai)itaine Pontaubry.

Entre autres élèves et pensionnaires, Antoine possédait à cette époque une i)ie, une superbe

agasse, que sa femme, morte Tannée précédente, avait elle-même appâtée et apprivoisée, et qu'en souvenir de cette inappréciable compagne, pour honorer et perpétuer sa mémoire, il avait baptisée de son nom et appelée Julie.

C'était cette pie qui s'était échappée du ténébreux sous-sol, était venue se percher dans les cimes du petit bois, puis s'ébattre sur la pelouse, et qui maintenant crépitait si mélodieusement sur le fourneau de la cuisine.

« Bien le bonjour, mon jeune mossieu, dil le père Antoine à René Digeaux. .J'ai l)ien l'honneur.... C'est pour vous demander la permission de me laisser jeter un coup d'œil dans votre jardin, rapport à ma pie, ma belle Julie, qui s'est ensauvée. Paraît qu'elle est chez vous.... Des voisines l'ont aperçue dans les arbres.... ^^

Une appréhension soudaine, mais quelque peu vague encore, se fit jour dans l'esprit de René.

« Votre pie? Je..., j(^ ne sais pas, bégaya-t-il. Si vous croyez qu'elle est dans notre jardin....

— Oui, on l'a vue; on vient de me l'assurer à l'insiant même. Voilà deux iieures (pie je la cherclie, la coquine! plus de deux heures! J'ai

battu tout le quartier; je suis allé jusqu'aux Quatre-Chemins, là-bas. Aussi j'ai eu bien tort! J'aurais dû lui retailler les ailes, à cette demoiselle. Depuis plusieurs jours déjà, je remarquais qu'elle gambadait trop à son aise.... »

La porte de la cuisine était restée ouverte, et Céleste entendait d'autant mieux ces doléances que, tout en les prononçant, le père Antoine s'était avancé dans le corridor et se trouvait maintenant à deux pas d'elle, sur le seuil même de la pièce.

Les plumes de l'oiseau, sa belle robe noire et blanche, couleur de deuil et d'innocence, gisaient encore sur un coin du dressoir. Céleste était en train de soulever le couvercle de la cocote, oi^i Julie continuait de cuire et de bruire de son mieux, et, armée d'une fourchette, s'apprêtait à retourner ce rôti, quand tout à coup une inspiration lui vint :

ce Est-ce que, par hasard, ce ne serait pas...? » murmura-t-elle, en considérant le piètre gibier qu'elle tenait piqué au bout de sa fourchette.

Le père Antoine, qui précisément contemplait les i)lumes éparses sur le dressoir, tourna la tête à ces mots, et, en apercevant l'oiseau en si triste posture, conq)rit d'emblée la catastrophe et poussa un ^c Oh ! » de stupeur et de douleur.

« Ce n'est pas ma faute! glapit René, en se mettant à pleurnicher. Pas fait exprès.... Bien sûr!... Je ne savais pas....

— Oh!... oh!... continuait de soupirer le vieux braconnier. Ma Julie! Une si gentille, si belle bête! Oh!... «

Céleste intervint.

« Cet enfant vous dit vrai, père Antoine, ce n'est pas sa faute. Il ne pouvait pas se douter C{ue cette pie vous appartenait, il a cru que c'était une pie sauvage....

— Une pie sauvage?... Voyons, mam'zelle Céleste, est-ce que les pies sauvages vont dans les jardins, tout contre les maisons? Vous en avez beaucoup vu, des pies comme ça, aussi peu farouclies? Non, n'est-ce pas, jamais!

— Enfin, c'est un petit malheur, que voulezvous! 5)

Cette manière de le consoler mit le comble à l'indignation et au désespoir du père Antoine.

« Un petit malheur? vous appelez ça un petit malheur, mam'zelle Céleste? Mais vous ne connaissiez donc pas ma Julie, vous ne l'aviez donc jamais entendue causer? Car elle causait, et comme une grande personne, mieux que bien des grandes personnes! C'était ma pauv' défunte qui lui avait coupé le filet et lui avait appris à

sil'llcr el à jaser. C'était un plaisir! Un venait du fin fond de la ville et même du dehors, de bien loin, tout exprès i)our l'écouter, l'interroger, l'admirer! Une bète si intelligente, si futée, si étonnante!

— Si elle avait été aussi futée que vous le dites, elle ne serait pas entrée dans notre jardin, remarqua Céleste.

— Est-ce ({u'elle pouvait savoir, voyons? Est-ce que vous avez le droit, par exemple, de tuer les pigeons qui viennent se poser sur votre toit? Non, vous n'avez pas ce droit-là! Tous ne deviez pas me tuer ma pie! «

Cette discussion, que le père Antoine soutenait sur un ton de plus en plus acerbe et violent, ne tarda pas à attirer les parents de René.

liisiruit de ce qui se passait, et décidé à couper court le plus pronq)tement possible à cette désagréable scène, M. Digeaux mit la main à la poche et en tira ime pièce de cinq francs.

>c Tenez, mon brave homme, voilà pour vous indemniser et laissez-nous tranquilles....

— Cent sous, m'sieu Digeaux! Cent sous! Pour ma Juli(M!! Quand j'en ai refusé soixante francs, pas plus tard qu'avant-hier! Oui, m'sieu Digeaux, oui! C'est un ^oyageur de commerce C[ui voulait me l'acheter! Et j'ai refusé! J'ai fait

cette bêtise!... Mais voilà! J'y tenais, à ma Julie, j'y tenais par-dessus tout, à cause de ma pauv' défunte. Elle m'était sacrée! Un oiseau si remarquable! qui savait compter.... Oui, m'sieu! Julie savait compter jusqu'à huit... Elle prédisait la pluie et le beau temps mieux que le meilleur des baromètres ! Elle avait pour cela une façon particulière de jacasser.... Oh! je ne m'y trompais point!

— Enfin, interrompit M. Digeaux impatienté, à combien l'estimez-vous, votre pie?

— J'en avais refusé soixante francs avant-hier, m'sieu Digeaux, aussi vrai que j'vous l'dis! Ah! quelle perte ! ma pauv'Julie ! Une pie si bien éduquée, si savante! Elle sifflait mieux qu'un merle, m'sieu Digeaux! — Vous avez dû l'entendre plus d'une fois? — Elle imitait les miaulements du chat, le cri du repasseur de couteaux et rasoirs, celui du marchand de chiffons, et, quand je le lui ordonnais, se mettait à japper comme un chien à qui on a marché sur la patte. Elle connaissait, mieux qu'un clairon, toutes les sonneries militaires : le réveil, la soupe, la retraite, l'extinction des feux, V'ià f général qui passe! Il n'y avait qu'à commencer un air pour qu'elle vous l'achevât illico. Ça n'avait pas d'prix, une bête comme ça! pas d'prix, m'sieu Digeaux! C'était un véri-

table phénomène, et Je comptais bien, à la foire de mai, la faire travailler en public, ce qui m'aurait rapporté gros, pour sûr! Elle parlait toutes les langues....

— C'était évidemment vous qui les lui aviez apprises? demanda M. Digeaux sans broncher.

— Non, je..., je veux dire qu'elle les aurait parlées, si on les lui avait enseignées, car elle avait une mémoire, une facilité, un esprit ! Ah ! ! ! »

M. Digeaux essaya de se débarrasser du bonhomme en lui glissant vingt francs dans la main. Mais non, la somme était encore trop minime pour contre-balancer les innombrables mérites de cette pie sans rivale, de cette prodigieuse et merveilleuse Julie, qui ne cessait, durant ce temps, de rissoler et chantonner dans sa casserole; et, pour apaiser l'ire et la douleur de son père adoptif, ne pas se créer un dangereux ennemi dans le voisinage et s'exposer à toutes sortes de tracasseries et basses vengeances, M. Digeaux dut en passer par où le voulait le vieux malandrin et accepter le tarif du commisvoyageur.

A quelques années de là, René Digeaux préparait son baccalauréat es lettres, et, ayant échoué

à la session de juillet, comptait se représenter à celle de novembre, quand une autre et plus sérieuse mésaventure lui advint.

Obligé, pour éviter un nouvel échec, de travailler assidûment durant toutes les vacances et de prendre chacfue matin une leçon particulière, il ne lui était guère possible d'aller chasser au loin. Ce n'était que dans l'après-midi, vers les quatre ou cinq heures, qu'il avait terminé sa tâche et obtenait licence de décrocher son fusil. Mais il était trop tard alors pour gagner la vraie campagne et les parages giboyeux, et le pauvre garçon en était réduit à longer la route de Combles et les tranchées du Haut-Juré, vaguer dans la plaine de Véel ou sur les friches de Savonnières, et viser quelque grive, un pivert ou un jack, voire, dans les grandes occasions, quelque écureuil haut perché.

Or, à trois lieues de la ville, aux alentours de la forêt de Sainte-Geneviève, sur le finage des communes de Loisey et de Géry, il y avait, cette année-là, — année lointaine et tout à fait exceptionnelle, hélas! — abondance de lièvres et force compagnies de perdreaux. La chose n'était pas douteuse : les gibecières de tous les nemrods du canton en faisaient foi.

René Digeaux n'y résisla })lus. Il résolut de se

donner campas un jeudi; et, pour ne rien négliger, glisser tous les atouts dans son jeu, il se risqua à prendre un des fusils de son père, un excellent lefaucheux, auquel M. Digeaux tenait comme à la prunelle de ses yeux et lui avait toujours formellement défendu de toucher. En outre, afin de bien mettre à profit cette journée et de n'en pas perdre une minute, il partit la veille au soir par le chemin de fer et alla coucher à Longeville, station la plus proche de cette région privilégiée.

Debout et équipé avant l'aube, il gravit les pentes agrestes qui dominent Resson et mènent à Loisey, et bientôt, comme il contournait l'étang de Sainte-Geneviève, il eut le plaisir de faire lever un lièvre, qu'il foudroya du premier coup. Trois cents pas plus loin, il abattait une caille, plus loin encore décimait une compagnie de perdreaux. Véritablement le lefaucheux paternel faisait merveille.

Le soir arrivé, le nombre des victimes s'élevait à quatorze : trois lièvres, cinq perdreaux et six cailles. Jamais René n'avait eu la main si heureuse, jamais il ne s'était trouvé à pareille fête.

La carnassière gonflée, bondée par tout ce gibier, dont le poil ou la plume apparaissait et passait à travers les mailles du fdet, radieux et

glorieux d'un si mirifique succès, impatient de montrer à ses parents, à ses amis, à son entourage, d'étaler à tous les yeux tant de preuves de son adresse et de sa veine, il regagna la gare de Longeville et monta dans le train qui devait le ramener à Popey.

En face de lui, un voyageur, coiffé d'une casquette de loutre à oreillettes et vêtu d'une longue blouse bleue, ayant toute l'apparence d'un maquignon ou d'un marchand de bestiaux, considérait avec curiosité, avec admiration, la volumineuse carnassière.

ce Une belle chasse, jeune homme! Toutes mes félicitations ! « finit-il par s'écrier, avec un claquement de langue significatif.

René de s'incliner aussitôt et se rengorger.

« Sans indiscrétion, où avez-vous tué tout cela?

— Auprès de Sainte-Geneviève, sur les communaux de Loisey.

— Ah! ça ne m'étonne pas! Excellents parages ! Tout le monde le proclame. Malheureusement ça ne durera pas.... Le gibier s'en va, jeune homme! D'année en année nous le voyons disparaître, et nos descendants ne connaîtront les lièvres que par les spécimens empaillés qu'ils en rencontreront dans les nuisées. Oui, c'est triste

à dire! L'espèce diminue, se perd de plus en plus. Ce sont les braconniers qui sont cause de tout le mal. Ce sont eux qui dépeuplent sottement nos champs et nos forêts. Si on les traquait et les châtiait comme ils le méritent, ces gredinslà!... Et, sans vous commander, jeune homme, ajouta l'inconnu, com])ien de pièces avez-vous tuées? »

René ouvrit sa gibecière et exhiba lièvres, cailles et perdreaux, étalant le tout sur la banquette.

« Oh! mais,... superbe! reprit le voyageur. Quatorze pièces ! Mazette ! Yous allez bien ! C'est affaire à vous! Et... dans votre journée, naturellement?

— Oui, dans ma journée, répliqua René avec une feinte modestie.

— Ah c'est beau, n'y a pas à dire! Surtout à votre âge! Faut que vous ayez un rude coup d'œil, mon fiston, un coup d'œil américain ! Car enfin, en supposant que vous en ayez raté....

— Je n'ai raté que deux coups, et encore c'était sur des cailles....

— Ce n'est rien que deux coups de manques j lorsqu'on en a réussi tant d'autres, rien du tout! Il est vrai que vous avez là un fusil.... Yous permettez?... N'ayez crainte!... Ah! une

maîtresse arme! Comme c'est soigné, fini! Et astiqué! Je comprends qu'avec un tel instrument on accomplisse des prodiges. N'importe! Cela n'enlève rien à votre mérite. Vous êtes un gaillard qui promettez, un rude luron! Oui! Quatorze pièces en un seul jour! Saperlipopette! C'est magnifique! Splendide! Mais... c'est à Popey que vous descendez?

— Oui, monsieur.

— Vous allez payer une jolie somme à l'octroi, pour rentrée de tout ce gibier.

— Vous croyez?

— Certes! Au moins deux francs par lièvre, vingt sous par perdrix et soixante-quinze centimes par caille,... au moins! Total : quinze ou vingt francs.

— Pas possible! Vous devez vous tromper, monsieur !

— Non, non, c'est bien le tarif..., le nouveau tarif! Car les droits viennent d'être augmentés, comme vous savez. Tout augmente! Il n'y a que le gibier....

— J'ignorais cette surtaxe.... Êtes-vous sûr?...

— Absolument! C'est affiché partout.

— Ah!... Mais je n'ai pas vingt francs sur moi, fit René, devenu subitement perplexe.

— C'est ennuyeux que vous soyez porteur d'un

fusil, reprit le quidam, parce que... pas moyen

de rien cacher aux gabelous avec ça! Rien qu'à

vous voir, on devine que vous revenez de la

chasse.

— C'est évident!

— Tandis que, sans fusil, vous n'aviez qu'à recouvrir votre sac avec votre pardessus, et... ni vu ni connu! On ne faisait pas attention à vous.

— Oui,... vous avez raison....

— Il y aurait bien un moyen, poursuivit le voyageur : ce serait de séparer les deux choses.

— Comment, séparer?

— Oui, il faudrait que la même personne ne portât pas en même temps le fusil et le carnier. Je pourrais, par exemple, me charger de votre fusil....

— Ah oui!

— Et une fois la barrière de loctroi franchie, je vous le rendrais....

— Seulement on risque....

— Quoi donc?

— C'est frauder loctroi, et, si les employés s'en aperçoivent,... on s'expose à un procès-verbal, objecta René, à qui ce projet inspirait quelques doutes et qui ne se sentait pas la conscience tranquille.

— Mais non! mais non! ils ne s'apercevront de

rien! Au surplus, c'est votre affaire, et ce que j'en dis, moi, c'est pour vous obliger, voilà tout!

— Je vous remercie bien, monsieur.

— D'ailleurs, puisque vous n'avez pas les vingt francs sur vous?

— C'est vrai,... je ne pourrai pas....

— Seulement, si vous êtes pour vous décider, liàtons-nous, jeune homme! »

En effet, le train venait d'entrer en gare et stoppait en ce moment même.

Vite René passa le fusil à son compagnon de route et s'enveloppa de son pardessus, de manière à dissimuler le mieux possible sa gibecière. Puis tous deux descendirent de wagon et se dirigèrent vers la sortie.

Un peu au delà, deux préposés de l'octroi étaient postés en travers du chemin et attendaient de pied ferme les voyageurs.

« Rien à déclarer?

— Rien.

' — Vous non plus?

— Non. »

Une fois cette passe dangereuse franchie, René, tout tremblant encore, se retourna pour rejoindre son acolyte et le délivrer de son fardeau.

Mais où était-il donc, ce complaisant et ingénieux personnage? Par où donc était-il passé?

Impossible d'apercevoir sa longue blouse bleue ni sa casquette de loutre à oreillettes. Il avait disparu, disparu avec le fusil, le précieux fusil paternel !

René revint sur ses pas, rentra dans la gare par les salles d'attente, errant de tous côtés et regardant de tous ses yeux, — rien!

Un employé linit par lui demander ce qu'il cherchait, et il lui fallut bien répondre, raconter le tour qu'on venait de lui jouer. Cet employé l'invita sur-le-champ à le suivre chez le commissaire de surveillance, pour renouveler sa déposition devant ce fonctionnaire. Là, pressé de questions, poussé dans tous ses retranchements, René se vit contraint de la compléter, cette déposition, de faire sa confession pleine et entière, et de reconnaître que c'était uniquement pour passer inaperçu, lui et le produit de sa chasse, devant les commis de l'octroi, et s'épargner ainsi le versement des droits d'entrée, qu'il s'était séparé de son fusil, se l'était fait voler.

ce A trompeur, trompeur et demi ! Que cela vous serve de leçon, mon ami! » conclut le commissaire de surveillance.

Sur ces entrefaites arriva le receveur de l'octroi, ({ui, ayant eu vent de la fraude commise, iit main basse sur le contenu de la gibecière

et dressa procès-verbal contre le délinquant.

Non seulement le malheureux René dut se résigner à rentrer au logis sans l'excellentissime lefaucheux, larme favorite de M. Digeaux, mais encore il fallut que ce dernier, pour arriver à une transaction et obtenir remise de l'amende infligée, déboursât une cinquantaine de francs.

C'était vraiment payer cher l'apprentissage cynégétique de son ills.

f ^^-JL - ' i Ail / „

M. Geoffroy de Rembert, le grand-père de mon voisin Tony de Marson, habitait à deux lieues de Popey, dans une sorte de petit château-ferme isolé, appelé Rembercourt. Était-ce un de ses aïeux qui avait donné son nom à cette Gentilhommière, ou celle-ci qui lui avait fourni le sien, à l'exemple du « fossé bourbeux » dont provenait le ce Monsieur de l'Isle » de Molière, je n'en sais rien; mais je me rappelle que la question était terriblement délicate, et qu'il fallait se garder de la soulever, si Ton désirait se maintenir en bons termes avec le ch(àtelain campagnard.

Quoi qu'il en soit, une ou deux fois par quinzaine, M. de Rembert se rendait à Popey, dans son cabriolet à caisson vert-bronze, et gravissait, au pas de son petit cheval bai, les abruptes pentes de notre Yille-Haute.

Comme la maison de sa fdle était dépourvue de communs et ne possédait qu'une entrée, un long vestibule dallé de carreaux noirs et blancs rangés en damier et inaccessible aux voitures, c'étail chez nous, dans notre foulerie, qu'on remisait le cabriolet et qu'on donnait le picotin à Beaubrun, pendant que M. de Rembert déjeunait en famille.

Vers les trois heures nous l'entendions ouvrir, puis refermer la lourde porte du vestibule ; il venait cogner du bout du doigt à notre fenêtre :

« Merci bien, madame Curel! disait-il en soulevant son chapeau de feutre pour saluer ma grand'mère. Merci de l'obligeance! »

Et, la pipe aux lèvres — sa courte pipe de merisier, toute noire, garnie d'un couvercle de cuivre à fine chaînette — il pénétrait dans notre foulerie, rattelait lui-même Beaubrun au cabriolet, puis :

« En route! Allons, Beau])run! Hop! Dépêchons-nous, mon garçon! »

Souvent, durant les vacances principalement, il remmenait avec lui un de ses petits-enfants,

Mlle Henriette, Armand, Frédéric, ou leur plus jeune frère, Tony. Il marriva même d'être du voyage à plusieurs reprises, ce qui était une grande fête pour moi.

Mais en dépit de ses prétentions nobiliaires, M. Geoffroy de Rembert était d'une bonne humeur et d'une rondeur charmantes, et d'une serviabilité renommée dans tout Popey.

C'était un petit vieillard maigre et sec comme un échalas, au visage toujours méticuleusement rasé et d'un rouge brique, aux cheveux taillés en brosse et tout blancs, aux yeux vifs, perçants, caressants et malicieux, ombragés par des sourcils gris, comiquement embroussaillés.

Il avait dirigé naguère, pour le compte de quelque compagnie, une importante exploitation agricole aux environs d'Alger, et il s'était amassé là-bas une jolie fortune, qui lui avait permis de recrépir le manoir de ses pères, arrondir leurs domaines et redorer leur blason. Il avait toujours eu la passion de l'agriculture, et sa ferme de Reml)ercourt, avec ses immenses prairies arrosées par rOrnain, ses bergeries et ses étables nouveau modèle, était citée pour son excellent aménagement et ses rendements extraordinaires.

En avant de la maison d'habitation, à gauche de la grille d'entrée, s'élevait le pavillon du père

Gédéon, rintendant et factotum de M. de Rembert. Le père Gédéon vivait là en compagnie de sa fille et de son gendre, le garde Hasselot, et de leur ribambelle de mioches — cinq robustes petits gars, dont les deux aînés, Cyprien et Hippolyte, faisaient tant de bonnes parties avec Tony et moi, lorsque nous allions à Rembercourt.

Et nos excursions à travers les bois de Mussey et de Couvonges, quand Hasselot nous emmenait dans ses tournées, les histoires de chasse qu'il nous débitait, sa façon d'appeler les oiseaux, de chanter et siffler comme eux, reproduire toutes leurs mélodieuses ritournelles, à l'aide d'une feuille de lierre glissée entre les dents!

« C'est ce qu'on appelle froiier, mes enfants. C'est à la froiiée^ avec des gluaux autour des mares, que je prends le plus de rouges-gorges et de grives. J'aime mieux cela que les raquettes. L'un n'empêche pas l'autre, du reste! ^^

Et nos promenades en barque avec M. de Rembert, nos pêches à l'épervier et aux verveux, nos goûters au bord de l'eau! Que de lointains et délicieux souvenirs !

C'est par Tony de Marson que j'ai appris plus tard, alors que nous avions tous deux quitté le lycée, le sauvetage opéré jadis par son grandpère, et que je vais vous conter à mon tour.

L'entreprise agricole que dirigeait M. de Rembert en Algérie le rappelait de temps à autre en France. Durant les premières années surtout, ayant maintes questions à débattre avec la compagnie dont il dépendait et qui avait son siège à Paris, il avait du prolonger ses séjours dans cette ville, et, à certaine époque, s'y était même établi à demeure.

L'appartement qu'il occupait donnait sur un chantier de planches attenant à de vastes ateliers de menuiserie. Une nuil, il dormait de son premier sommeil, quand les cris • « Au feu! Au feu! » l'éveillèrent. Il s'élança vers la fenêtre : une partie des ateliers était embrasée, et les flammes menaçaient déjà les premières piles de planches du chantier.

S'habiller tant bien que mal, ouvrir sa porte et dégringoler l'escalier, ce fut pour M. de Rembert l'alTaire d'une seconde.

Comme il atteignait les dernières marches, la réflexion lui vint ; il se ravisa tout à coup.

Il avait en sa possession des papiers importants, des dossiers ({ui lui étaient indispensables: il ne fallait pas s'exposer à les perdre. Certainement la maison ne serait pas épar-

gnre : un tel amas de bois offrait au feu un

aliment trop propice; mais ce serait sitôt fait de

remonter!

Il rebroussa donc cliemin en courant, rentra chez lui, et, à la lueur des flammes qui s'approchaient de plus en plus, qui déjà faisaient crépiter les vitres des fenêtres, il n'eut pas de peine à se guider pour trouver les précieux dossiers. Prestement il les glissa sous son bras et il s'enfuit, sans même refermer sa porte.

Dans Fescalier, au premier ou au second étage, il se heurta à un individu qui grimi)ait les marches quatre à quatre, un homme à la mine hâve et sordide, « marquant mal >>, comme on dit, avec sa blouse bleue déboutonnée et déchirée et sa casquette informe sur le coin de l'oreille. Ce quidam était suivi d'un compag-non tout aussi pressé que lui et d'apparence non moins misérable et suspecte.

ce Voilà deux vilaines têtes, pensa M. de Rembert, et des tètes que je n'avais pas encore vues.... Sans doute des locataires du sixième, qui remontent chez eux pour sauver ce qu'ils pourront! »

Il régnait, du reste, dans la maison et dans tout le quartier, un tel désarroi, une si vive panique, qu'il n'attacha sur le moment aucune

importance à cette rencontre. 11 n'en aurait môme pas gardé le souvenir, si, Tincendie éteint, les appartements réintégrés, on n'avait constaté que de noml^reux vols avaient été conunis, que la plupart des maisons contiguës au chantier de menuiserie, c'est-à-dire menacées par le feu, et par conséquent désertées, avaient été mises au pillage.

Une bande de malandrins et d'escarpes, sortie on ne savait d'où, s'était abattue juste à point sur ce coin de rue, et, en vertu de l'adage : « A quelque chose malheur est bon! « avait profité du sinistre pour faire main basse sur tout ce qui traînait... ou ne traînait point.

A peine rentré chez lui, M. de Reml)ert s'aperçut que ces messieurs ne l'avaient pas oublié, et que les pires dégâts commis dans son domicile provenaient de leur fait. Grâce à l'empressement et aux efforts des pompiers, les parties les plus rapprochées du foyer de l'incendie, les fenêtres avec leurs rideaux notamment, avaient été seules atteintes ; mais les cambrioleurs et « ravageurs » s'étaient chargés du reste. Quel désordre! Les armoires avaient été forcées, brisées; les tiroirs vidés au milieu des chambres; la bibliothèque jetée bas, les livres éparpillés.... C'était un inextricable fouillis.

M. de Rembert s'approuva crêtre remonté et d'avoir enlevé ces dossiers auxquels il tenait tant.

Cependant d'autres papiers non moins iini)ortants, qu'il avait renfermés dans un portefeuille de cuir rouge, lui manquaient. C'était le portefeuille sans doute qui avait alléché les pillards: et ils avaient dû être singulièrement déçus, car ces papiers, relatifs à l'exploitation agricole de M. de Rembert, étaient pour eux sans valeur.

A tout hasard, M. de Remljert se décida à réclamer, au moyen d'annonces dans les journaux et de petites affiches murales, ce portefeuille et son contenu, et à offrir cent francs de récompense à la personne qui le lui rapporterait.

La tentative réussit. Peu de jours après cette publication et cet affichage, M. de Rembert reçut une lettre, non signée d'ailleurs et des plus étrangement orthographiées, par laquelle on lui mandait que, s'il voulait bien adresser l'argent promis, le billet de cent francs, poste restante, aux initiales G. H. I., le portefeuille lui serait restitué le jour même, qu'on le déposerait aussitôt et sans faute à domicile.

« Nous nous y engageons sur l'honneur! « lui altirmait son correspondant.

UN sauvetagp:. 165

N'ayant, dans Tlionneur de ce flibuslier, qu'une confiance très restreinte, M. de Rembert répliqua qu'il était i)rèt à verser la somme en question, mais de la main à la main et contre remise de l'objet réclamé; qu'au surplus on n'avait rien à craindre, que lui aussi « s'engageait sur l'honneur » à ne pas chercher à découvrir l'identité du mandataire qu'on lui enverrait ni à le dénoncer à la police. Et il expédia sa lettre à l'adresse indiquée.

ce Demain matin on se présentera chez vous. « Telle fut la réponse qui lui i)arvint.

Le lendemain, en effet, il vit arriver une femme, une jeune tille plutôt, mais à laquelle il était difficile d'assigner un âge exact, qui pouvait avoir ({uinze ou seize ans aussi bien que vingt-cinq, maigriotte et chétive, les joues creuses, le teint blême et terreux, coiffée d'un lourd bonnet de taffetas et de tulle noirs, qui ne paraissait pas fait i)our elle et lui tombait sur les yeux.

ce Où diantre ai-je aperçu cette figure? se demanda dès l'abord M. de Rembert. Il me semble bien l'avoir rencontrée déjà.... Oui, il me semble bien!... Mais où? où donc?... »

Il ne chercha pas davantage à éclaircir ce point. N'avait-il pas juré de ne faire aucune ten

tative pour connaître ou reconnaître la personne qui viendrait chez lui? Il se contenta de bien s'assurer qu'aucun document n'avait été soustrait des poches du portefeuille, puis il remit à la jeune fille le billet de banque annoncé et la congédia.

M. de Remljcrt croyait cette aventure complètement terminée, quand, deux jours après, il reçut une nouvelle lettre de la même origine que la précédente, de la même main à la fois inexperte et mystérieuse.

Entre autres objets qui, outre le portefeuille rouge, avaient disparu de son domicile, se trouvait un coffret renfermant de menus bijoux de famille, de pauvres petits souvenirs sans grande valeur, mais que leur propriétaire n avait pas eu la naïveté de réclamer, convaincu que MM. les dévaliseurs avaient fort bien su en tirer parti.

Et voilà qu'on venait lui proposer de lui rendre ce coffret et ces bijoux, moyennant une... indemnité équivalente à celle qu'il avait payée déjà, une somme de cent francs.

« Très volontiers, se dit-il aussitôt. Ils ne sont vraiment pas trop exigeants, ces messieurs.

Mais est-ce que, par hasard, ils vont me faire racheter ainsi, article par article, tout ce qu'ils mont dérobé, mes vêtements, mon linge, mes bibelots, jusqu'à mes cigares? Ah! les farceurs ! ! ! ^>

Cette fois, au lieu d'une jeune hlle, ce fut un homme qui se présenta, un petit homme maigre, malingre, livide; et ce petit homme, M. de Rembert le reconnut tout de suite : c'était la femmelette au bonnet noir de l'autre jour, c'était l'individu minable et si pressé (jui l'avait bousculé dans l'escalier la nuit de l'incendie.

u Ah! nous y sommes! — Eh bien, reprit-il à haute voix, vous ne vous êtes donc pas déguisé aujourd'hui?

— Non, m'sieu! Je me fie à vous!

— J'en suis très touché. Alors vous voulez bien me rendre la boîte de bijoux que vous avez... emportée?

— Oui, m'sieu! En échange de cent francs, comme je vous l'ai écrit.

— Bien enteîidu.

— La v'ià ! Tenez ! »

Et le cynique personnage tira de dessous sa blouse la boîte annoncée et la présenta tout ouverte à M. de Rembert. afin que celui-ci pût en vérilier le contenu.

168 ENTRE CAMARADP:S.

« Oli! il lï} manque rien, ni'sieu, je vous le jure!

— Oui, c'est bien cela.... Tout s'y trouve,... repartit M. de Rembert. Mais pourquoi ne m'avoir pas fait cette offre en même temps que vous m'apportiez mon })ortefeuille?... C'eût été plus simple... Tous n'auriez })as eu la peine de revenir.

— C'est vrai, m'sieu, mais je ne vous connaissais i)as. Si j'avais été sûr de vous comme je le suis à cette beure, certainement j'aurais profité de l'occasion pour vous..., vous proposer l'échange.

— Ab! très bien. Et maintenant que vous me connaissez, vous n'bésitez i)lus....

— Plus du tout! Vous êtes trop bonnête bomme pour aller dénoncer les gens; ça se voit bien! Et puis... faut que je vous dise aussi,... je me suis brouillé avec Célestin.

— Célestin?

— Autrement dit le Jongleur,... mon copain, celui avec qui j'ai fait le coup chez vous. Eb bien, il m'a floué, m'sieu! indignement floué! En v'ià un qui n'est pas de parole, un à qui on ne peut pas se fier!

— Ab! ab! Tout le monde ne me ressemble donc i)as?

UN sauveïagp:. 169

— Non, m'sieii! Figarez-voiis que les cent francs de votre portefeuille, je n'en ai pas touché un liard, pas vu seulement la couleur, m'sieu! 11 les a gardés pour lui, Célestin! C'est à vous dégoûter du métier! Et bien d'autres choses encore qu'il a refusé de partager!

— C'est vraiment mal!

— N'est-ce pas, m'sieu? Ce n'est pas agir en frère, ce n'est pas un ami, ça! Je vous dis, j'ai été roulé, mais ce qui s'appelle roulé, volé numéro un!

— Absolument comme moi, remarqua en souriant M. de Rembert.

— Pas la même chose, vous, m'sieu! Moi, c'est par un ami, un vieux copain, en qui j'avais toute confiance, que j'ai été trahi, trahi odieusement! N'est-ce pas décourageant, pas honteux? Y'ià donc mon lot, cette méchante boîte! Et, ({uoi que prétende Célestin, il n'y a pas pour cent francs d'or dans ces bijoux. Je le sais bien, je les ai fait estimer.... Je ne vous le cache pas : on ne m'en a offert que soixante balles... On ne compte pas la façon. Vous voyez, m'sieu, je suis franc, moi, franc comme l'or! Je vous dis ce qui est! Aussi, comme pour vous ça doit valoir plus....

— Effectivement.

170 p:ntre camarades.

— ... Il est de toute justice que je vous demande davantage.

— C'est on ne peut mieux raisonné!

— Ali! ça me fait plaisir de vous entendre!

— Et même vous êtes trop modeste dans votre évaluation. Ce n>st pas cent francs, c'est deux cents que je vous oîï're, moi!

— Deux cents? bégaya notre homme, en écar- ((uillant les yeux, comme pour mieux examiner la physionomie de son interlocuteur et s'assurer (pi'il ne se nuxpuiit i)as de lui. Connnent..., le double?

— Oui, \c double, deux cents francs! L'ais })ayables en Algérie, ajouta M. de Rembert.

— Je ne... comprends pas....

— Vous venez de m'a\ ouer que vous aviez à vous plaindre de — appelons-le par son nom, si cela ne vous fait rien — de votre complice; que vous étiez découragé, « dégoûté du métier »....

^ Il y a de quoi!

— Eh bien, voici une occasion d'en changer, de métier; et, entre parenthèses, je ne crois pas que celui que vous avez exercé jusqu'à présent vous ait beaucoup réussi, car vous paraissez bien malheureux, mon garçon!

— Le fait est! Je ne vous contredirai pas, m'sieu!

Ce n'est pas cent fiancs; c'est deux cents que je vous otlVe. j

— Vous auriez l)esoin, non seulement de travailler, mais d'habiter un autre climat, de respirer un autre air que celui de Paris, un air plus salubre. Cela vous fortifierait. Youlez-vous aller en Algérie? Je puis vous employer là-bas. J'y pratique des essais de plantations et de culture.... Si la besogne ne vous convient pas, si, au bout d'un an, nous reconnaissons que ce nouveau genre de vie ne fait })as votre affaire, nous n'aurons qu'à résilier le marché, et je m'engage d'avance à vous rapatrier. Acceptezvous?

— Ma foi, m'sieu....

— Vous avez vos parents avec vous?

— Ma mère est morte v'ià un mois, à Clairvaux: (piant à mon père, pa^ connu. J'suis tout seul....

— Raison de i)lus alors!

— Quand partirais-je?

— Ce soir même.

— Ah!

— C'est un peu court, mais à quoi bon ditlerer? D'ailleurs le temps et la besogne me pressent. Je quitterai Paris à la lin de la semaine, et je tiens à vous trouver en arrivant....

— Eh bien, m'sieu, entendu! J'suis votre homme! >^

174 entrp: camarades^

Le vivifiant climat de l'Algérie, non moins qne le travail, les sages conseils et les salutaires exemples, rétablit peu à peu la santé plnsi{{ue et morale du protégé de M. Geoffroy de Rembert.

Lorsque celui-ci, après de longues années, décida de regagner le pays natal et de finir ses jours dans le castel paternel, le gai cottage de Rembercourt, il ne voulut pas se séparer de ce serviteur si zélé, si reconnaissant, qui lui était dévoué comme un terre-neuve à son maître. Il remmena, lui et la petite famille qu'il s'était créée, fit de lui son intendant, et, plus tard, maria sa fille, Irma Gédéon, avec le garde Hasselot, qui nous contait, à Tony et à moi, de si belles histoires le long des tranchées de la foret de Couvonges.

Il ii'élait plus guère connu que de nom, à l'époque où j'achevais mes études au lycée de Popey-sur-Ornain : on savait seulement qu'il existait quelque part, du côté de la route de Combles, au milieu des bois étages sur les vallonnements de ce pittoresque plateau, une sorte de vieil avare et de vieil original, de vieux fou, le père Jonas, Jonas le Sauvage, qui, pour ne pas payer de loyer, s'était réfugié sur le dernier lopin de terre c[ui lui restât, et avait élu domicile en plein fourré, chez les loups, dans une niiséral)le cahute, une cabourottc à demi effondére.

Une i'orle liaic de charmille et d'aubépine enlourait ce bois et formait un assez vaste rectangle dévalant mollement de la crête des PwcJics jusquà la route.

Abrité et caché, hiver comme été, dans répaisse ramure de cet enclos, le père Jonas s'échappait chaque nuit de sa lanière et s'en allait, escorté de son chien Brisquard, un alTreux petit roquet jaune, rôder à travers les rues el chercher provende à même les tas d'ordures. C'est du moins ce qu'aClirmaient les commères de ma petite ville; car, à cette heure-là, les honnêtes gens de Po[)ey, c'est-à-dire lous les habitants sans exception, élaienl religieusemenl enfouis dans leurs drai)s el ronllaient à poings fermés.

Néanmoins j'eus souvent occasion d'apercevoir Jonas le Sauvage, et je puis parler de lui en pleine connaissance de cause. Le père d'un de mes condisciples, de mon camarade Alfred Maginot, possédait sur la route de Combles un bois contigu à celui de cet harpagon misanthrope, et il ne manquait jamais, durant le mois de septembre, de « faire une tendue », de braquer raquettes, rejauts et becs-à-terre dans les allées et à l'entour des mares, au grand dam des rouges-gorges, pinsons, grives, siltelles et mé-

JÛXAS LE SAUVAGE. 177

sanges. De son côté, Jonas n avait garde de ne pas se conformer à l'usage et se livrait de son mieux à cette chasse — je gagerais même que le féroce grigou laissait ses raquettes en place et tendues toute Tannée, — et, à certains endroits, par les interstices de la haie, nous le voyions tout à notre aise, Maginot et moi, lorsqu'il préparait ses pièges, élaguait les gaulis de ses sentiers ou faisait ses tournées, tout en appelant ou sifflant son chien :

« Brisquai'd! Ici! Ui-i-i-il ! w

C'était un i)etit homme maigre et grêle, au teint hâve, à l'air chafouin, méfiant, dur et rusé, aux cheveux clairsemés et d'un hlond roux, identiquement de la même nuance que le poil de son compagnon.

Et, à ce sujet, je me suis quehpiefois demandé si ce nom de Jonas n'était pas un sohriquet que lui avait jadis valu la couleur de sa tignasse, et qui peu à peu s'était suhstitué à son nom patronymique et l'avait fait ouhlier. Tant il y a qu'on ne lui en donnait pas d'autre de mon temps.

Il était vêtu de guenilles sordides : pantalon effrangé, effiloqué, déchiré, et dont le has était, en toute saison recouvert d'une carapace de houe; paletot graisseux, aux manches et aux pans décousus, crihlés d'accrocs, en lamheaux;

casquette sans visière: savates éculées, avacliies,

craquées et lézardées, aspirant l'eau par mainte

lucarne.

Malgré sa maigreur et sa mine chétive, il ne portait pas plus de soixante à soixante-cinq ans; mais les anciens de la contrée i)rétendaient qu'il en avait soixante-quinze pour le moins, et ils en racontaient long sur son compte, ils ne tarissaient plus, quand ils avaient une fois entamé le récit de ses prodiges de lésinerie, de ladrerie et de rapacité.

Jouas n'avail pas toujours élé le piètre et infime personnage que vous venez d'entrevoir. Quarante ans auparavant, il avait tenu bon rang dans la ville ; il s'était, avec son métier de maquignon, amassé une belle aisance et possédait même en ce temps-là cincj maisons sur le pavé de Popey.

C'est à propos de ces immeubles qu'il disait un jour à M. le chevalier Durival, alors maire de Popey-sur-Ornain :

ce Mais vous voulez donc me ruiner, monsieur le maire? Tous venez de prendre un arrêté obligeant tous les propriétaires k faire blanchir les

façades de leurs maisons avant la Toussaint prochaine, et vous ne réfléchissez pas à ceci, que j'en ai cinq, de maisons, à badigeonner! Cinq maisons! Mais c'est ma ruine, monsieur le maire! Autant m'égorger tout de suite ! »

Il va sans dire que Jonas exigeait que les loyers de ses maisons lui fussent payés d'avance.

« Si vous étiez raisonnable, vous me sauriez gré de vous épargner l'inquiétude de devoir votre terme! ^^ avait-il l'audace de riposter à un de ses locataires qui lui avouait « n'être pas en mesure ->^] et les malheureux qui se trou^ aient dans ce cas, il les traitait avec la dernière rigueur.

« Je relève de maladie, monsieur; si c'était un effet de votre bonté de m'accorder un petit délai....

— Pardon! interrompait-il. Je ne viens pas vous demander des nouvelles de votre santé; c'est de l'argent que je viens chercher, qu'il me faut! -

Le terrible pince-maille aurait rendu des points à M. Vautour, de légendaire UK'moire.

Une pauvre octogénaire, qui demeurait à un bout de la ville, au fin fond du faubourg de Marbot, lui api)orte le montant de son loyer :

* ce Si VOUS vouliez bien me faire un petit reçu, monsieur, comme criiabitude?

— Très volontiers. Passez-moi votre dernière quittance.

— Je ne Tai pas, monsieur.

— Vous auriez dû l'apporter!

— L'apporter? Pourquoi faire? Vous savez bien que je ne vous redois rien.

— C'est vrai; mais allez toujours la chercher.

— AMarbot? Par cette chaleur? Oh! monsieur, vous ne voudriez pas!...

— Si, si! Je ne i)uis m'en i)asser.... C'était à vous à ne pas oublier.... Impossible de vous donner une nouvelle quittance sans avoir vu la précédente. ^^

Et quand la locataire se fut exécutée et se représenta, son papier à la main, devant Jouas, celui-ci prit la feuille, la retourna sans même la lire, et inscrivit au verso le nouveau récépissé qu'il avait à fournir.

Tiens! vous auriez peut-être voulu qu'il laissât perdre ce « blanc «? Ah mais non, pas si béte! Il n'oubliait rien, lui, ne gaspillait rien, tirait parti de tout. On assurait même que la plupart des reçus délivrés par le sieur Jouas étaient libellés sur des marges d'afhches blanches qu'il allait arracher le long des murailles.

JOXAS LE SAUVAGE. 181

D'après ses féroces prouesses de propriétaire, on peut juger de ses exploits de maquignon. Que de méchants tours il joua à quantité de gens de Popey et de paysans des environs! On en glosait encore et s'en gaudissait après un demi-siècle, tandis que les dupés ou leurs hoirs les avaient toujours sur le cœur et lui en gardaient une inextinguihle rancune.

Parents, alliés, bienfaiteurs, simples connaissances ou indifl'érents, .Jouas ne faisait en affaires acception de personne, traitait tous ses clients avec le même sans-gêne et la même improbité, la même impitoyable rouerie.

Sacliant qu'un de ses camarades d'enfance, fermier au Gros-Chêne, avait besoin d'un cheval de labour, il va le trouver et se fait fort de lui en procurer un à bon compte, dans les conditions les plus avantageuses.

« Pas de courtage entre nous, ça va de soi ! Je ne te demanderai ({ue le remlioursement de mes frais de déi)lacement, quinze francs, une misère! ^^

L'autre acquiesce de grand cœur et se confond en remercîments.

Jouas alors de courir chez un paysan qui était

venu le Aoir La veille, et de lui tenir ce langage :

ce Tous me proposiez hier de vous acheter votre cheval cinq cents francs; je puis aujourd'hui vous le faire vendre six cents francs — cent francs de plus que vous n'en demandiez, — et trois cents francs au-dessus de sa valeur réelle, je ne vous le cache pas! Je ne prélèverai pour cela que quatre-vingts francs de commission.

— Accepté! w

Yoilà les services que Jonas rendait à ses meilleurs amis, les prix de faveur qu'il leur réservait.

Et la farce qu'il machina contre M. le chevalier et maire Durival, pour se venger sans doute de l'arrêté pris par (^e magistrat,^ touchant le hadigeonnage des maisons!

M. Durival, qui était resté vieux garçon et vivait avec sa sœur, Mlle Euphémie, quinquagénaire comme lui et, comme lui aussi, célihataire, possédait une antique herline où la digne demoiselle s'installait chaque après-midi, durant la helle saison, et se faisait promener dans les alentours. Cette herline était traînée par deux bidets, l'un noir d'ébène, l'autre gris pommelé. Un jour vint où M. le chevalier et Mlle sa sœur

JOXAS LE SAUVAGE. 183

s'aperçurent de cette discordance et décidèrent d'y remédier.

« J'en parlerai à Jonas! » conclut M. Durival.

Jonas se chargea très volontiers de l'opération. Il acheta à M. le maire son cheval gris pommelé, — et le lui revendit trois jours après, passé à la teinture, noir comme de l'encre, et quatre cents francs plus cher.

Dès le surlendemain, une pluie d'orage faisait soudainement déteindre la rohe de l'animal, et 3111e Euphémie, à sa grande stupéfaction, en croyant à peine ses lunettes, voyait reparaître, à côté de la jument noire Sultane, le vieux Caraln, le bidet gris ponmielé.

Tout malingre et minable qu'il était ei avait toujours dû être, Jonas, aux approches de la quarantaine, avait réussi à prendre femme, mais de bien singulière façon !

Durant une des fréquentes tournées que son commerce l'obligeait d'entreprendre à travers la campagne, à dix ou quinze lieues à la ronde, il avait remarqué, dans le village de AYoimbey, près de Verdun, une grande, solide et robuste hlle, n'ayant que sa santé et ses biceps

pour fortune, sans autre parent qu'une vieille grand'mère en enfance, et il avait incontinent démêlé tout le parti qu'on pouvait tirer d'une orpheline taillée sur ce patron et accoutumée aux plus durs ouvrages. Sa grand'mère morte, Pélagie Sauce, qui ne trouvait pas aisément à gagner son pain dans sa pauvre commune, parla de se rendre à la ville pour s'y mettre en condition. C'est alors que Jonas, qui guettait l'oiseau, surgit d'un bond et ofl'rit à Pélagie de la prendre chez lui.

« Rien à faire! Pas de bourgeoise continuellement sur votre dos, sans cesse à bougonner, à ronchonner, à vous houspiller! Pas d'enfants! Aucun tracas! Libre comme l'air! Plus heureuse qu'une reine ! >^

Et il conclut en lui })roi)Osant vingt-cinq francs de gages mensuels, somme très raisonnable en ce temps-là.

Pélagie accepta,... et, au bout de dix-huit mois, après avoir trimé comme une esclave, peiné comme une damnée, elle n'avait pas encore touché un centime de son dû.

Elle avait beau réclamer, chaque fois son maître diiférait le payement.

« Oh! pas moyen aujourd'hui de régler votre compte, ma (ille! Faut que je parte bien vite, que

joxAS lp: sauvage. 185

je grimpe à la Ville-Haute. ... On m'attend au marché du pàquis. Nom d'un petit bonhomme! je n'ai que le temps.... A ce soir, Pélagie! A ce soir! « Ou bien, dans une autre circonstance :

« Mais qu'est-ce que vous craignez, mon enfant? Votre argent est en bonnes mains, on ne peut mieux placé; vos intérêts courent,... (^ourent... au triple galop! Et vous pourrez toujours les rattraper quand vous voudrez, soyez tranquille! Ah! grande sotte! laissez-le donc où il est, ce magot, ça vaudra mille fois mieux que de le dépenser! D'ailleurs, qu'en avezvous besoin? Vous avez ici tout à gogo!

— Mais, m'sieu....

— Il n'y a pas de m'sieu cjui tienne! C'est mon devoir de veiller sur vous et vos finances, de vous maintenir dans le droit chemin, vous défendre contre les inexpériences et les tentations de votre (âge! Eh bien, non! je ne vous donnerai pas d'argent! Ce serait céder à un caprice dont vous ne tarderiez pas à vous repentir, Pélagie;... oui, un caprice! Et vous m'en voudriez de ma faiblesse! Vous seriez la première à me reprocher de n'avoir pas mieux résisté à vos... vos folles prodigalités!

— Oh! pour ça non, m'sieu!

— Si! je vous connais! Vous m'en garderiez rancune, bien sûr! Vous êtes une fille d'ordre une fille économe, prévoyante, pleine de jugement. Vous vous dites qu'il faut épargner quand on est jeune, mettre de côté le plus possible afin d'assurer ses vieux jours, et vous avez raison, Pélagie, grandement raison! Oui, ma fille, ce sont là des sentiments que je suis beureux.... que je suis fier... de constater en aous, et que je me ferais scrupule de ne pas encourager de tout mon pouvoir. »

Le mallieur voulut que Pélagie confiât ses difficultés pécuniaires à quelques gens de Woimbey, qui, comme nombre d'autres, avaient eu à se plaindre du marchand de chevaux et n'étaient pas fâchés de lui témoigner leur rancune. Séance tenante, l'un d'eux conduisit la jeune fille chez le juge de paix. Une assignation fut lancée contre Jouas; mais le drôle avait plus d'un tour dans son bissac, et il trouva moyen de déjouer les machinations de ses adversaires, de ne pas donner un sou à sa servante et de faire la nique à tout le monde.

Il lui suffit pour cela d'épouser Pélagie, tout simplement.

La malheureuse aurait mieux fait ce matin-là de sacrifier ses gages, d'abandonner ce qui lui

JOXAS LE SAUVAGE. 187

était dû et de s'enruir loin, Ijien loin, de ce si généreux maître et étrange soupirant.

Devenue Mme Jonas, il lui fallut se multiplier et se surmener plus enclore qu'auparavant, pàtir sans repos ni trêve. Outre les soins du ménage, elle avait à supporter, et sans pouvoir s'échapper à présent, sans appel ni remède, les maussaderies, les l)rusqueries et les colères maritales, les rhumatismes intermittents et l'incessante et sordide avarice de son auguste seigneur. Plus de garçon d'écurie : c'était elle qui en tenait lieu, elle qui faisait tout au logis, était la vraie hète de somme de la maison.

Elle mourut à la tâche, au hout de huit ou dix ans de mariage. Un refroidissement la prit un soir, une fluxion de poitrine se déclara; et comme, grâce à la rohuste constitution de la malade, la fin n'arrivait pas assez vite à son gré, Jonas exigea que sa femme fût transportée à l'hôpital. Il n'avait personne pour la soigner chez lui en son absence, alléguait-il; puis les médicaments coûtaient les yeux de la tète; il ne pouvait y suffire, non, pas moyen! Et le médecin ({ui viendrait encore réclamer ses honoraires! Non, non, il ne pouvait pas, c'était clair comme le jour! Pour qui donc aurait été fondé l'hôpital, sinon pour venir en aide aux indi-

gents, aux pauvres diables sans le sou, tels que

lui?

La fortune que Jouas s'était acquise par son trafic de chevaux, fortune qu'on évaluait à trois cent mille francs, fut engloutie en un rien de temps dans des tripotages de Bourse.

Jonas avait alors cinquante ans; il venait de perdre sa femme, l'infatigable et infortunée Pélagie, et, comme si celte mort eût réclamé vengeance, eût été pour lui le signal de la d('gringolade et le commencement de l'effondrement, il se sentit pris d'un irrésistible désir de ttUer de la finance et se mêler au jeu de la hausse et de la baisse. C'était si commode, lui semblait-il, si avantageux! Pas besoin de courir les chemins, de marchander, disputer et s'égosiller sur les champs de foire ; de s'exténuer loin du logis des journées et des nuits entières; il n'y avait qu'à passer à la bancpie Thiriot-Colomb et Cie et donner ses ordres d'achat ou de vente à M. Saingelin, le fondé de pouvoir, un bien aimable homme, poli et accueillant comme personne, et de si bon conseil!

Deux ou trois opérations rapportèrent à Jonas

(le superbes bénéfices et ralléchèrent d'aLitaiit. Il tripla, quintupla ses mises, se lança à fond de train, et patatras! Argent, chevaux, immeubles, tout y passa. Il ne lui resta bientôt plus que son bois de la route de Combles.

Fou de douleur et de désespoir, il s'en i)rit, comme de juste, à la banque Thiriot-Golomb, poursuivit de ses insultes et de ses menaces Tobligeantissime M. Saingelin, et faillit même un jour lui faire un mauvais parti. La i)olice intervint; on engagea l'ex-maquignon à vouloir bien calmer ses fureurs et ne pas renouveler ses provocations ni surtout ses attaques; autrement on se verrait contraint d'user de rigueur à son endroit.

Alors Jonas, qui s'était avisé de transporter ses pénates dans la cahute de son bois et s'essayait au commerce des chiffons, des vieux os et de la ferraille, se renferma dans sa retraite et s'astreignit à ne plus eifectuer que de nuit, à la lueur des réverbères ou de la lune, ses rondes à travers tous les carrefours et recoins de la ville et ses inspections de détritus. Il avait pris en grippe le monde entier, au point de se détourner ou de battre en retraite dès qu'il voyait poindre une figure humaine. Il était, selon le terme employé par le docteur Nève, atteint de

lycanlliro})ie, transmué en lou}), et ne ^oulait plus vivre qu'avec ses pareils, les bêtes des forêts.

Il n'y avait d'exception que pour son petit chien Brisquard, qui était toujours sur ses talons et partageait son ressentiment contre le genre humain. Dès qu'un })assant faisait mine de s'arrêter sur la route, devant le bois .lonas, ou si nous venions, Alfred Maginot ou moi, à frôler de trop près les ])rindilles de la haie mitoyenne, aussitôt Brisquard montrail les crocs et se mettait à japper comme un forcené.

Un avait beau lui crier : « Yeux-tu te taire, vilaine cagne. veux-tu te taire! « il n'interrompait son sabbat qu'après s'être Ijien convaincu que vous ne nourrissiez aueun dessein contre la })roi)riéb' de son maître, et avoir constaté votre disparition, ou tout an moins votre éloignement.

En re\ anche. Brisquard — toujours à rexem])le de son maître et compagnon — ne mettait jamais la patte hors de son domaine, .hunais de fugues dans les taillis voisins, même à hi poursuite de ({uelque levraut: jamais de llàneries sur la route, de batailles ni de culbutes avec un confrère. Non, Brisquard respectait le terrain d'autrui comme il entendait qu'on respectât le sien [)roi)re.

M. .Maginot aperout Jonas agenouillé.

Un jour cependant, un matin de printemps, le petit roquet faillit à ses habitudes. M. Maginot, le père d'Alfred, ayant eu besoin de se rendre dans son bois, vit Brisquard franchir la haie et accourir à sa rencontre en aboyant de toutes ses forces. Il voulut le chasser d'abord; mais le chien revint, se remit à sauter et virer obstinément autour de lui, tout en continuant à donner de la voix tant ({u'il pouvait.

Décidément il se passait quelque chose d'insolite.

Brisquard, en même temps qu'il se démenait et sautillait, paraissait vouloir se diriger vers la demeure de son maître et convier M. Maginot à le suivre.

Mais la haie était partout haute et large, bien fournie, et, pour trouver une brèche et pénétrer chez son voisin, M. Maginot dut aller jusqu'au sommet du bois, au sentier des Roches; Brisquard se tenait toujours à ses côtés et clal)audait de plus belle.

Entin on arriva devant la baraque.

M. Maginot poussa la porte et aperçut le vieux Jonas agenouillé devant le lourd et long châssis, l'espèce de coffre qui lui servait de lit et sous lequel il cachait ce qu'il était j)arvenu à récolter depuis son désastre, ses quelques pièces d'or

et ses piles d'écus et de gros sous. Il avait voulu contempler son trésor, y plonger ses maigres doigts, ainsi qu'il en avait sans doute l'habitude, savourer ce bain délicieux, se rajeunir, se délecter et s'enivrer à la vue et au contact de ce tout-puissant et perfide métal ; mais cette fois ses vieilles mains débiles, après avoir soulevé le dessus de l'énorme coffre, l'avaient laissé retomber sur elles, et il n'avait pas eu la force de les dégager. Il s'était trouvé pris là, retenu par les poignets, agrippé et serré comme dans un piège à renard; et il était mort sur place, d'une mort lente, horrible, épouvantable — mort de faim!

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Lorsque M. Zéphyrin Golibert, nomme professeur de seconde annexe au lycée de Popey-sur- Ornain, céda à M. Mirandar l'institution Saint- Michel, où il avait fait fortune et s'était acquis un si grand renom de compétence et de paternelle vigilance, cet établissement était en pleine prospérité et comptait, outre les externes de la ville, soixante à quatre-vingts internes. Cette vogue disparut en même temps ([ue le <c père Golibert ». Toute clientèle, et en i)articulier celle des familles qui cherchent à placer leurs enfants en pension, redoute les changements, appréhende

rincoiîiiu; et, si zélé, si scrupuleux et dévoué que fût en réalité M. Mirandar, pour tout le monde il était l'inconnu. Aussi ses « rentrées » ne faisaient-elles que décroître, ses concurrents, l'institution Faratte et l'école Saint-Augustin, que s'enrichir à ses dépens.

Ancien instituteur communal dans le nord du département, à Juvigny, M. Théodule Mirandar avait connu M. Colibert à l'École normale de Popey, sous l'éminente direction de M. Achille Thirion. C'est vous dire qu'il n'était plus tout jeune et avait, ainsi que le père Colibert, doublé le cap de la cinquantaine.

Il s'était, à vingt-six ans, marié avec une de ses cousines, une petite campagnarde toute simplette, douce et taciturne, mais courageuse, infatigable à la besogne, qui le secondait de son mieux dans la gouverne de leur entreprise, et leur grand désespoir à tous deux était de ne pas avoir de progéniture.

C'est mus par ce sentiment et aussi par une bien naturelle commisération que, peu d'années avant de quitter Juvigny, ils avaient recueilli le fils d'une de leurs voisines, pauvre veuve qui venait de mourir, et qu'ils relevaient comme s'il eût été leur propre enfant.

Cet acte de bienfaisance était d'autant plus mé-

ritoire que Stéphane Aiidinot — ainsi s'appelait l'orphelin — ne brillait pas par son intelligence et ses capacités, et qu'il n'y avait guère à espérer qu'il pût faire un jour honneur à ses parents adoptifs. C'était un gros garçon, timide et gauche, qui n'avait jamais sur ses condisciples qu'une supériorité, celle de la force physique et de l'agilité; qui pratiquait le trapèze, les anneaux et les barres parallèles comme un gymnaste de profession, courait aussi vite qu'un cerf et nageait mieux qu'un poisson. Reconnaissant envers M. et Mme Mirandar des bontés qu'ils avaient pour lui, il l'était certainement et s'efforçait de le leur prouver; il eut tout donné pour tenir la tête de sa classe et, le moment venu, passer de brillants examens, qui rempliraient son maître de joie et de fierté et vaudraient au pensionnat Saint-Michel une réputation sans rivale. Mais il avait beau s'appliquer, beau trimer et bûcher, se battre les flancs et se marteler le cerveau, il n'arrivait à rien : l'étude n'était pas son fait.

Et c'est lui cependant, c'est Stéphane Audinot, comme il venait d'atteindre ses quinze ans, qui rendit à l'instilution fondée par M. Colibert son ancien lustre et sauva le digne M. Mirandar de la faillite et de la ruine.

Un jeudi d'avril, M. Pecqiieur, runiqiic sousmaître de réta])lisseuient, conduisait les élèves en promenade du côté de Savonnières. On projetait d'aller jusqu'à remJ)rancliement du petit canal dérivé de TOrnain — canal qui, dans toute sa longueur, mais en ces parages surtout, aux approches de la Grande Brèche, a bien l'allure et l'apparence abrupte d'une rivière, — et toute la bande suivait deux à deux le sentier qui longe le cours d'eau et serpente à travers champs et prairies.

A peu de distance du i)ont de Savonnières, vis-à-vis du joli parc de M. de Broussier, une femme, agenouillée au bord de l'eau, dans une de ces demi-caisses en bois nommées carreaux ou carrosses, était en train de laver du linge. C'était la femme de quelque journalier vigneron, dont la demeure, riiumljle maisonnette, se trouvait de l'autre côté du sentier, au milieu d'un étroit jardin enclos d'une haie vive. Un l)am])in de quatre ou cinq ans, pieds nus et en guenilles, jouait et gambadait entre les saules plantés sur la rive, à proximité de la laveuse, qui, tout occupée à battre et à tordre ses nippes, ne s'apercevait pas des inq)ru-

ux bip:xfait n'est jamais perdu. 199 dences de renfant et du danger qui le menaçait.

Soudain, comme le petit diable s'essayait à sauter d'un saule à l'autre, il butta contre une racine et, pouf! alla faire le plongeon au beau milieu du canal.

Le courant, toujours rapide en cet endroit, l'était encore davantage à cette saison, par suite de la récente fonte des neiges, et l'enfant, qui avait d'abord disparu, venait de remonter à flot dix mètres plus loin, emporté et roulé avec une vitesse vertigineuse.

Abandonnant battoir et carrosse, la mère s'était élancée et se démenait le long du canal, criait au secours et se lamentait de toute la force de ses poumons.

Les élèves, à ces poignants appels, étaient accourus, et, au moment où le pauvre petit gars approchait d'eux, Stéphane Audinot calcula son temps, sauta dans l'eau et saisit le bambin au passage. Entraîné avec lui, il nageait d'une main, de l'autre remorquant l'enfant qu'il avait agrippé par son épaisse tignasse : et il s'efforçait de couper obliquement le courant et d'atterrir au plus près, c'est-à-dire dans le parc de M. de Broussier.

Il y réussit enUn, et comme il mettait le pied sur l'herbe riveraine et y déposait son fardeau,

M. de Broussier, attiré par les cris de la mère,

arriva, suivi de plusieurs domestiques.

Le gamin n'était qu'évanoui; on le transporta au château, et là, énergiquement frictionné, bien réchautîé, il ne tarda pas à reprendre ses sens.

Quant à son sauveur, tout en causant avec lui, s'informant de son nom et de son âge, le félicitant très vivement du courage et de la présence d'esprit qu'il venait de témoigner, M. de Broussier s'occupa de le rapproprier et le réconforter, lui aussi. On l'installa devant un bon feu, on l'aida à se déshabiller, et, pendant ({ue ses vêtements séchaient, on l'enveloppa de couvertures chaudes.

Puis une collation fut préparée en son honneur, et le châtelain de Savonnières invita gracieusement les condisciples de Stéphane à y prendre part. On leur servit à tous des brioches et des échaudés, des massepains et des madeleines, arrosés de verres de bière ou de sirop de groseille. M. de Broussier mit ensuite son parc à leur disposition pour le restant de la journée. Il y avait là une escarpolette et une balançoire, des échasses, des raquettes avec volants et balles, un jeu de quilles, un jeu de tonneau....

Ce fut pour le pensionnat Saint-Michel une délicieuse après-midi.

La mère criait au secours.

Six semaines environ après cet événement, M. Miranclar terminait son déjeuner et parcourait, selon sa coutume, en dégustant son café, l'unique journal de la localité et le seul qu'il reçût, la Vigie de Popcy-sui'-Ornai)i, Eclto du Barrois et des pays limitrophes, quand son regard rencontra, presque au début de la « Chronique départementale «, l'entrefilet suivant :

ce Médaille dlionneiir. — Par arrêté de M. le Ministre de l'intérieur, en date du 23 mai courant, une médaille d'honneur de seconde classe a été décernée au jeune Audinot (Stéphane), élève interne à l'institution Saint-Michel de Popcysur-Ornain, qui, voyant un enfant tomber dans le canal dit des Usines, sur le territoire de Savonhières-en-Barrois, n'a pas hésité, malgré les rigueurs de la saison et la rapidité du courant, et au péril de ses jours, à se jeter à l'eau et à sauver cet enfant d'une mort certaine. «

« Tiens! tiens! tiens! s'exclama sur trois tons dilTérents M. Mirandar. Mais comment cette aventure est-elle parvenue à la connaissance du ministre? Qui donc s'est entremis et a sollicité cette médaille pour Stéphane? «

Le sous-maître, M. Pecqiieur, en renlranl de promenade, avait bien eu soin d'instruire le clief de la pension de ce qui s'était passé à Savonnières ; mais il y a maintes façons de raconter les choses, maints aspects sous lesquels on peut vous les présenter.

Or, ce qui avait le plus frappé M. Pecqueur, c'était le charmant accueil fait aux écoliers par M. de Broussier; c'était la collation qu'il leur avait ofTerte, les brioches, les échaudés et les verres de bière; et il avait «glissé rapidement sur les débuts et la cause de cette réception. A l'entendre, on aurait cru que Stéphane n'avait eu d'autre peine que de se mouiller le bout du pied et d'allonger le bras pour retirer de l'eau le fils de la laveuse.

Heureusement M. de Broussier n'était pas seulement le châtelain, mais le maire de Savonnières-en-Barrois. Il avait jugé de son devoir d'adresser un rapport à M. le préfet pour lui signaler l'acte de dévouement accompli par Stéphane Audinot, et le préfet avait transmis ce rapport au ministre, en proposant de décerner au jeune sauveteur une médaille d'honneur.

Tels étaient l'origine et l'historique de cette récompense.

Aussitôt l'article lu, M. Mirandar enfila sa plus belle redingote, coilTa son chapeau des grands jours, et courut à la préfecture.

M. le préfet lui confirma la nouvelle.

« Je viens même, ajouta-l-il, de signer la lellre ({ui informe officiellement votre élève de Tarrêté l)ris en sa faveur, et l'invite à se présenter au bureau de la })remière division i)our retirer sa médaille.

— Ah! monsieur le préfet, balbutia M. Mirandar d'un ton suppliant, si j'osais..., si je ne craignais pas d'être... importun... Au lieu de convoquer cet enfant dans vos bureaux... il serait d'un si salutaire exemple pour tous ses camarades que cette médaille lui fût remise publiquement... par vous-même! »

Le préfet, à cette insidieuse proposition, ne put s'empêcher de sourire.

ce Sans compter, répliqua-t-il, que ce serait une excellente réclame pour votre établissement, n'est-ce pas, monsieur Mirandar?

— Mon Dieu, monsieur le préfet, j'avoue que.... Certainement, ça ne nuirait pas!

— Eh bien, je ferai part de votre désir à M. l'inspecteur d'académie, j'en conférerai avec lui, et, s'il n'y voit pas d'inconvénient,.., comme moi je n'en aperçois pas,... nous pour-

206 EXTRE CAMARADES,

rons procéder à la remise cle cette médaille selon vos vœux, publiquement, solennellement. — Ah! monsieur le préfet, combien je vous sais gré ! . . . »

Du même pas, M. Mirandar, qui avait d'emblée deviné tout le parti qu'il pouvait tirer de l'aubaine échue à son pupille, se rendit chez M. Baduel, l'inspecteur d'académie, lui exposa l'affaire et sollicita sa bienveillance et son appui. Ayant obtenu de ce fonctionnaire la promesse d'un avis favorable, et certain de la réussite de son projet, il songea sans tarder aux préparatifs de la cérémonie.

Il devait une visite à M. de Broussier; il voulait le remercier de la réception faite à ses élèves, et se reprochait d'avoir si longtemps différé cette démarche.

Il commença donc par aller offrir ses excuses au maire de Savonnières, à qui il était redevable, en somme, de cette heureuse conjoncture, et le pria de vouloir bien honorer de sa présence la petite fête de famille qu'il était en train d'organiser. Il se rendit ensuite chez tous les chefs d'administration et toutes le-

UN BIENFAIT N'EST JAMAIS PERDU. 207 notabilités de Popey et leur adressa la même invitation.

Le jour fixé pour la solennité arriva. C'était un radieux jeudi de juin; et, comme s'il se fût agi déjà de la distribution des prix, une partie de la grande cour du pensionnat avait été recouverte d'un vélum, et une estrade dressée à l'extrémité.

Stéphane Audinot, cela va sans dire, était assis au premier rang des élèves. Quand, après avoir donné lecture de l'arrêté ministériel et célébré, en termes choisis et bien sentis, le généreux dévouement, l'héroïsme de cet enfant, qui débutait si bien dans la vie, le bel exemple de vertus civiques qu'il offrait, non seulement à ses condisciples, mais à tous ses concitoyens, M. le préfet l'appela près de lui, et, de sa propre main, lui attacha sur la poitrine la médaille d'argent, un tonnerre d'applaudissements et de bravos éclata, auquel une autre explosion, encore plus retentissante, répondit aussitôt, celle de tous les cuivres de la Fanfare popéyenne^ que M. Mirandar n'avait eu garde d'oublier dans ses invitations.

A son tour, le chef de l'institution Saint-Michel prit la parole, « non pour féliciter son élève d'avoir, avec une si courageuse spontanéité.

208 ENTRE CA:\rARADES.

accoaipli son devoir — il se serait fait scrupule d'ajouter le moindre mot aux éloges si pathétiques, si éloquents, que venait de lui adresser le premier magistrat du département; — mais pour remercier cet éminent administrateur, ainsi que toute l'honorable assistance, de l'éclat dont ils avaient bien voulu rehausser cette fête de famille ».

11 con^ia ensuite ses invités à un lunch dans le réfectoire, dont les longues tables avaient été transformées en buffet. Les bouchons de Champagne, avec leurs joyeuses détonations, sautèrent au plafond: la mousse pétilla dans les verres: et ce fut à qui trin(picrail avec le bon gros Stéphane, le héros de la fête.

La journée se termina par une promenade à travers la ville, sous la conduite de M. Mirandar lui-même. L'institution Saint-Michel, avec Stéphane Audinot en tête, orné de sa médaille qui brillait comme un astre, détila dans toutes les rues, le long de tous les quais, sur toutes les l)laces et les carrefours, i)rovoquant partout la sympathique curiosité des habitants, des gamins principalement, qui l'escortaient, se bousculaient, tenant à voir de près et à contempler « le décoré ».

La Vigie ne manqua pas le lendemain de rendre amplement compte de « la touchante et réconfortante cérémonie qui avait eu pour thécàtre le pensionnat Saint-Michel «. Au dire des fine^ langues de Popey, la plume du directeur de cet étahlissement n'était peut-être pas étrangère à ce chaleureux article. Tant il y a qu'il fut reproduit par tous les journaux de la contrée et qu'il valut à M. Mirandar non seulement des lettres de félicitation à l'adresse de Stéphane, signées des députés et gros honnets du département, mais — chose hien plus appréciahle, résultat hien autrement pratique! — quantité de demandes de prospectus de sa maison.

Et, comme un honheur ne vient jamais seul, 'institution Saint-Michel obtint, à la fin de l'année scolaire, des succès sans précédent : huit élèves furent reçus à l'examen du brevet élémentaire, sur neuf présentés; trois sur quatre au brevet supérieur, sans compter deux admissions à l'École des arts et métiers de Chàlons.

Aussi la rentrée suivante fut-elle magnihque : soixante-quatorze internes, au lieu de trentedeux, se présentèrent; quarante-cinq externes, au lieu de dix-sept. Il fallut racheter de la literie,

ajouler des allonges aux tables de certaines classes.

Grâce à Stéphane Audinot et à sa médaille, le l)eaii temps du père Colibert renaissait pour M. Mirandar. L'institution Saint-Michel avait recoïKjuis sa gloire.

M. L'INSPECTEUR CHERBINET

Edmond Garnier, le neveu de M. le curé de Beauzée, l'émule en espiègleries et malins tours de Riri Briquette et de Nono Toussaint, n'avait jamais été dîme santé bien robuste. Il avait beavi aller passer toutes ses vacances auprès de sou oncle, respirer à pleins poumons l'air salubre et vivifiant de l'Argonne, vivre de régime et boire encore sans doute des bols de lait d'ànesse chez sa nourrice, la mère Bigorgne, il ne prenait pas de forces, restait pâle, maigriot et malingre.

C'était néanmoins un garçon intelligent et travailleur, un bon élève, et, dès qu'il fut reçu

212 EXTRE CAMARADES.

bachelier, ses parents, qui ladoraient comme on adore un fils unique et fondaient sur lui et sur son avenir de hautes espérances, renvoyèrent à Paris faire son droit.

Hélas ! quelques mois s'étaient à peine écoulés que sa mère allait le chercher là-bas, le ramenai! couché dans sa bière : il avait été ])rusquemenl atteint d'une fièvre muqueuse et, en moins de trois jours, avait succombé.

C'est alors que M. Garnier songea cà se défaire de son magasin de faïence, à se démettre de ses fonctions de juge consulaire, et se retira dans sa villa de la Fresnaye, à l'extrémité du faubourg de Marbot.

11 n'avait i)1lis de courage, plus de liberté d'esprit, plus de goût à rien. Non moins abattue, non moins inconsolable se montrait Mme Garnier. Edmond était non seulement leur unique enfant, mais un fils tard venu et d'autant plus soigné et plus chéri. A quoi bon trimer et peiner encore, risquer son avoir, s'exposer à perdre ce qu'on avait si lentement et difficilement amassé? Est-ce qu'ils avaient besoin de l'augmenter, cette fortune, maintenant que celui à qui elle était destinée dormait dans sa tombe, sous la gothique chapelle qu'ils lui avaient érigée, et où ils ne tarderaient pas sans doute à l'aller rejoindre?

M. L INSPECTEUR CHERBINET. 213

Bien que très valides encore l'un et l'autre, ils s'étaient donc résolus à céder leur fonds à leur premier commis et à se reléguer dans cet enclos de la Fresnaye, situé à Marbot, sur la route de Naives, à proximité du cimetière précisément.

Peu à peu cependant la solitude commença à leur peser, le désœuvrement engendra l'ennui. Ils ne pouvaient pas demeurer nuit et jour agenouillés dans le funèbre édicule; et, quand ils avaient renouvelé l'eau et les fleurs des vases, prié et larmoyé des heures entières, il fallait bien regagner le logis et retomber alors dans l'inaction et le vide, dans cette accablante, énervante et intolérable torpeur.

L'instinctive force de l'existence triompha : insensiblement, tacitement, ils en arrivèrent à se créer quelques menues occupations, à chercher même des distractions et consolations au dehors, auprès de leurs amis, et plus particulièrement auprès de ceux qui avaient le mieux connu « leur Edmond ».

M. Garnier ne se borna plus à jeter un regard morne et indifférent sur la besogne du père Couchot, son jardinier, ou à répondre invariablement: ce Oui.... Gomme vous voudrez.... Si vous voulez.... Faites pour le mieux, père Gouchot.... » à ses demandes d'indications et de renseignements ;

il mit lui-même la main à la terre, bêcha, planta, émoiida, sarcla avec lui, et se prit même de goût pour la culture des rosiers.

Maintenant Mme Garnier s'apercevait qu'on n'avait plus les fournisseurs à sa porte, comme jadis, dans la rue Rousseau; qu'on était bien loin de tout, et que c'était fort incommode. Allait-on en visites? Pour peu qu'il eût plu, on arrivait crotté jusqu'au milieu du dos. Au marché? C'était un voyage : il fallait se lever dès le patronminet pour être de retour avant midi. Il fallait surtout ne rien oublier dans ses achats, chez l'épicier, le boucher, le mercier, le charcutier, etc., ou, sans cela, quel guignon, quelle corvée! Quand Stéphanie, la bonne, était obligée de ce retourner », on ne la revoyait plus que le soir, bien tard.

Et pas un voisin autour de la Fresnaye, personne avec qui échanger une parole, à qui recourir en cas de maladie ou d'accident.

Ah si! Il y avait M. Cherbinet, le propriétaire de la villa des Cytises, M. l'inspecteur Cherbinet; mais vraiment un tel voisinage, loin d'être une garantie ou un attrait, ne pouvait être qu'un inconvénient et un danger. On ne fréquentait pas M. Cherbinet, cet original, cet ours, ce méchant fou, avec qui personne n'avait jamais réussi à

M. l'inspecteur CHERBIXET. 215

s'accommoder, que sa femme et sa fille avaient même fini par i)lanter là.

Je me suis souvent demandé comment il avait pu parvenir au grade d'inspecteur des eaux et forêts, et comment il pouvait s'y maintenir, avec son singulier caractère, ses sautes d'humeur, ses coups de boutoir, ses violences à froid, ses diaboliques idées surtout, ses ruses, vilenies et perfidies de toutes sortes. Il faut croire que son chef, M. de Tannois, le conservateur, qui était la l)ienveillance et la douceur mêmes, qui se serait fait scrupule de causer le moindre chagrin à qui que ce fût, avait pitié de lui et supportait en silence ses bizarreries et ses algarades. Tant il y a que, par toute la ville, il était connu, jugé et coté, M. Marins Cherbinet, fui et redouté à l'égal de la peste, le vilain oiseau.

Je le vois encore, avec sa haute taille dégingandée, son nez en bec de corbeau, son long cou maigre et rouge, noueux, fibreux et grenu, semblal)le au cou déplumé d'un vautour; ses yeux de chouette, abrités sous d'épais sourcils grisonnants tout hérissés et embroussaillés, son teint brun, couleur de pain d'épice.

Il avait été nommé à la résidence de notre ville longtemps auparavant, alors qu'il n'était que sous-inspecteur, et sur sa demande : il avait une

tante restée vieille fille et devenue impotente, une demoiselle Élisa Berson, dont il guignait l'héritage, et c'était, je crois bien, dans l'unique intention de surveiller de- près cette aubaine qu'il avait élu domicile à Popey.

Il avait débuté par jouer à un de nos voisins, à M. Tbiriot, gros rentier et fervent amateur de bons crus, un tour pendable dont on s'était longtemps diverti, et qui, conjointement avec nombre d'autres mésaventures, avait valu à la victime maints brocards et une indestructible réputation de crédulité et de sottise.

De même que l'oiseleur et braconnier Antoine avait fait prendre à M. Tbiriot la Bête des buses pour des faisans, M. l'inspecteur Cherbinet avait trouvé moyen d'insinuer à cette même facile dupe qu'une parcelle de vigne de méchant vertplant produisait le plus exquis chasselas musqué et de la lui faire acheter.

Voici l'histoire :

M. Tbiriot se trouvait un matin chez Tinspecteur, au moment du déjeuner, et, avisant sur la table une corbeille de superbes raisins d'un rose ambré et violacé qui, sûrement, arrivaient en droite ligne de Thomery ou de la Côte-d'Or, il ne put s'empêcher de manifester son admiration.

M. l'inspecteur GHERBINBT. 217

« Oh! les gros grains!... Jamais je n'ai vu.... Ce sont des chasselas sans doute?

— Des chasselas,... oui,... une espèce de chasselas, répondit d'un air indifférent M. Gherhinet.

— En tout cas, ce n'est pas dans nos pays cjue ça pousse, hien sûr! Trop froid, chez nous, trop au nord!

— Mais je vous demande pardon! Telles que vous les voyez, ces grappes étaient avant-hier encore pendues à leurs ceps, dans une vigne de ma tante Élisa, sur la côte Notre-Dame.

— Pas possible, monsieur Gherhinet!

— G'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, monsieur Thiriot. Il y a deux ou trois ans, avant de tomber malade, ma tante Élisa a eu la bonne inspiration de renouveler tous les ceps de cette vigne et de les remplacer par ceux de cette espèce.

— Et ça pousse?

— Vous voyez !

— Mais j'ai une vigne, moi aussi, sur la côte Notre-Dame, pas bien loin de celle de votre tante, une vigne de quatre journaux; elle produit un excellent jt^/neca^, c'est vrai, — sucré, velouté, moelleux, sirupeux; mais c'est tout petit, pas plus gros que du plomb de chasse! Ça ne ressemble en rien à ces magnifiques....

218 p:ntre camarades.

— Et goûtez-les-moi un peu, je vous prie, interrompit M. Clierbinet. Hein, qu'en dites-vous? Sentez-vous ce goût de muscat?...

— Parfaitement! C'est exquis! Ça doit donner un vin....

— Oh! vous savez! Le plus souvent on ne tire de ces raisins de table qu'un piètre vin, plat, fade, sans consistance... Mais j'avoue que ceux-ci font exception et produisent quelque chose de supérieur, tout ce qu'il y a de bon! Ma tante Élisa m'en a envoyé quelques fioles, de ce vin.... Nous allons en déguster une, vous verrez! »

Il descendit à sa cave et en remonta une bouteille de corton, qu'il proclama « côte Notre- Dame «.

« Mais c'est un bourgogne, cela! s'écria M. Thiriot en clappant de la langue; c'est un bourgogne,... du corton peut-être bien....

■ — Nest-ce pas? C'est le bouquet du corton?

— Tout à fait!

— C'est ce que je trouve aussi.

— Et Mlle votre tante récolte cela sur la côte Notre-Dame? Je n'en reviens pas, ma parole! Il est vrai qu'il y a des choses si étonnantes en viticulture, si étonnantes! Ainsi croiriez-vous qu'à Savonnières, au lieudit le Yal-Rainettc — une terre humide, grasse, épaisse, qui ne

M. LINSPPXTEUR GIŒRBINET. 219

vaut rien du tout, — j'ai une petite vigne d'un peu plus d'un journal, de cent dix verges, pas davantage, qui me donne, bon an mal an, mes deux tonneaux de vin gris, et de vin gris musqué?

— Oli! oh!!

— Oui, monsieur Clierbinet, c'est surprenant, n'est-ce pas? du muscat cà Savonnières, dans un bas-fond, dans un marais autant dire!... «

Quelques mois après cet entretien, la tante Élisa rendait son àme à Dieu et léguait ses biens à son neveu Marius-Gaspard Cherbinet. On mit en vente sa bicoque de la rue du Pont-Triby, son jardin des Chènevières, son petit bois de la route de Fains et ses douze ou quinze journaux de vignes, parmi lesquels le fameux vignoble de la côte Notre-Dame.

Contre toute prévision, à l'étonnement des gens de loi, à la stupéfaction générale, de quinze cents francs, la mise k prix de ce dernier lot — grâce aux indications si complaisamment fournies à M. Thiriot par le futur héritier, grâce aussi à quelques autres insinuations du même genre — monta à sept mille huit cents francs. Le plus offrant et dernier enchérisseur était, cela va de soi, M. Thiriot, l'amateur des bons crus. C'était lui faire payer un peu cher la susdite bouteille

220 EXTRE CAMARADES.

de corton. Il dut s'en convaincre avant même le han des vendanges : quoique très bien exposée, sa nouvelle vigne ne produisait qu'un raisin de très médiocre qualité.

Et le mariage de Mlle Clotilde Cherbinet!... Encore une aventure qui défraya longtemps la curiosité et les bavardages de mes concitoyens.

C'était une grande jeune fille, mince, blonde, avec des yeux bleus comme des véroniques, tout empreints de timidité et de candeur, un teint rose et blanc, d'une fraîcheur et d'une pureté quasi diaphanes, comparables aux pétales du camélia, et qui, à la moindre émotion, rougissait, s'eml)ourprait soudain. Pendant plusieurs années, de mes neuf ans à mes douze ans, j'ai eu occasion de le contempler chaque dimanche, ce teint merveilleux : Mme et Mlle Cherbinet étaient nos voisines à l'église: leurs chaises se trouvaient à gauche de notre banc, et cette proximité était une source de distractions pour moi.

« Suis donc ta messe! Regarde donc ton livre! «

Que de fois ma grand'mère ou tante Toto ont interrompu mes profanes extases par ce pieux

M. l'inspecteur CHERBIXET. 221

rappel à Tordre, prononcé tout bas, rapidement! Et que de fois, en revenant de la messe ou des vêpres paroissiales, la main appuyée sur le bras de ma grand'mère, encore tout é])loui de cette blancheur éclatante et comme transparente, que de fois me suis-je exclamé :

« Tu ne trouves pas que la belle demoiselle (|ui se place à côté de nous ressemble à la madone de Notre-Dame du Guet, dis, grand'mère, dis?Et toi, Toto?«

Des parents, des cousins de sa mère, qui hal)itaient Reims, avaient projeté de la marier, « la belle demoiselle ». Le futur était un ex-clerc, qui venait d'acheter une étude de notaire dans un chef-lieu de canton des Ardennes, et, pour compléter la somme à verser comptant sur le prix lolal, il avait besoin d'une vingtaine de mille francs.

Clotilde, sa mère et tous leurs parents et alliés connaissaient suffisamment M. Cherbinet pour savoir que ce ne serait pas. chose facile que de lui faire délier les cordons de sa bourse.

« iMon consentement, tant que vous voudrez! s'était écrié le généreux père; mais de l'argent, minute! Halte-là! Nenni, mademoiselle! S'il a de l'affection pour vous, votre postulant, c'est pour vous, pour vos beaux yeux, qu'il vous épousera.

S'il se refuse à vous prendre sans dot, c'est qu'il ne vous aime pas, et alors félicitez-moi de vous sauvegarder d'un tel mari, de vous épargner cet irréparable malheur! «

Néanmoins, sollicité, pressé de toutes parts, M. Cherbinet finit par imaginer une concession, découvrir une échappatoire.

ce De l'argent? Non, pas possible! Mais j'ai mon bois de Gouvonges, quinze hectares de belles futaies; eh bien, ce sera ta dot, fillette! Qu'on ose prétendre encore que je ne fais pas le bonheur de tout ce qui m'entoure! «

Gomme il est d'usage en Lorraine de ne couper les bois que tous les vingt ou vingt-cinq ans et que ces quinze hectares avaient à peu près atteint ce terme, le bois de Gouvonges représentait une valeur importante, plus que suffisante pour parfaire la somme en question.

La proposition fut acceptée et le mariage fixé à la fin du carême, dans l'octave de Pâques.

Mais on avait compté sans l'incurable ladrerie et l'incroyable rouerie du papa Gherbinet, qui, ces conventions bien définitivement arrêtées, se hâta de profiter des derniers mois de l'hiver pour vendre sa coupe sur pied et faire raser « à blanc estoc 55 son bois de Gouvonges, ce qui lui enlevait les quatre cinquièmes de son prix.

M. l'inspecteur GHERBINET. 223

Si, malgré cette coqiiinerie, le mariage eut lieu, ce fut grcàce à la complaisance, à la compassion clés cousins de Mme Cherbinet, qui se cotisèrent pour doter Clotilde et la soustraire à régoïsme et à la tyrannie paternels. Mme Cherbinet alla vivre avec sa fille et son gendre dans les Ardennes, nous laissant, sans grand regret probablement, son aimable é})oux.

La chasse et le jardinage étaient peu à peu devenus les deux occupations favorites, les deux passions de M. Cherbinet. Il possédait des collections de roses, de tulipes et de jacinthes qui faisaient l'admiration générale, et l'on ne passait guère devant la porte à claire-voie de sa villa sans s'y arrêter et jeter un coup d'œil sur les massifs et les bannettes qui entouraient la pelouse.

Ces goûts rustiques ne l'avaient pas rendu plus sociable d'ailleurs et ne l'empêchaient pas de froisser et molester tous les gens qui l'approchaient, de donner surtout bien de la tablature à son administration. Avec ses subalternes,, il se montrait tantôt d'une fierté et d'une arrogance sans pareilles, tantôt de la plus excessive fami-

liarité. Quant à ses supérieurs, on aurait dit qu'il s'appliquait à les contrecarrer et à les discréditer, et, encore un coup, il fallait toute la mansuétude, toute l'inépuisable générosité de M. de Tannois pour supporter de telles incartades.

A une certaine époque, un préfet, aussi courageux que bien inspiré, décida d'interdire la chasse qui se faisait aux petits oiseaux, « à l'aide de raquettes ou sauterelles, lacets, et rejauts, bois fendu ou brai, etc. », cause de grand dommage pour l'agriculture, et, sur l'avis même de M. le conservateur des forêts, il prit un arrêté en conséquence.

C'était toucher à un usage invétéré, à la plus sacro-sainte institution de la contrée, pour ainsi dire. Il n'était guère de famille qui ne possédât son jardin de plaisance et de rapport, son <c terrain », précédé, flanqué ou terminé par un petit bois, et, de temps immémorial, on passait le mois de septembre, le mois des vacances, à tendre dans ce petit bois. On était habitué à compter, pour le repas du soir, sur une ou deux douzaines de rouges-gorges, rouges-queues ou mésanges, de fins-becs, bien bardés de lard et dûment rissolés dans la cocote : — car ne croyez pas qu'on détestât les oiseaux à Popeysur-Ornain; on les adorait, au contraire, mais

M. l'inspecteur CHERBIXET. 225

dans la casserole , la cocote^ et non sur les arbres.

Et voilà qu'un fonctionnaire absolument étranger au pays, ignorant ses goûts, ses ressources et ses besoins, uniquement pour « faire du zèle », s'avisait de vouloir supprimer les passionnantes émotions de la tendue et le précieux appoint de ce plat, de ce succulent régal. Par exemple!

Ce fut plus qu'un tollé universel que produisit cet arrêté, ce fut presque une émeute, une révolution. Des désespoirs dont on ne saurait se faire idée, des colères qu'on a peine à coml)rendre et à croire aujourd'hui, éclatèrent de toutes i)arts. Un de ces tendeurs forcenés, le père M..., ayant attrapé un procès et vu confisquer ses raquettes, tomba malade et mourut de chagrin en huit jours de temps. D'autres émigrèrent dans les départements voisins, où la tendue n'était pas interdite. Mis en quarantaine, blasonné, conspué, abominé, le préfet n'y put tenir : il dut rapporter son ukase.

Uniquement peut-être bien par esprit d'opposition et pour faire pièce à son chef hiérarchique, M. l'inspecteur Gherbinet était partisan des tendues et grand tentleur lui-même. Il prit donc en main la cause de ses confrères et prêcha le respect des anciens us et des saines traditions.

Le rapport qu'il adressa à ce sujet à l'administration forestière, qu'il compléta ensuite, transforma en un volumineux mémoire et fit imprimer et répandre dans toute la région, obtint le plus vif succès et fit pardonner à l'auteur bien d'iniques procès-verbaux et d'odieuses tracasseries. Il était plein d'étrangetés, ce mémoire, agrémenté et étayé par les paradoxes les plus surprenants et les plus déconcertants.

Selon M. Cherbinet, en dépit des observations de prétendus savants et contrairement aux fantaisistes assertions préfectorales, les petits oiseaux étaient les pires ennemis de nos jardins et de nos vergers, de nos champs et de nos ^ ignés. Les altérations du blé, la maigreur des épis, les maladies de la pomme de terre, les taches de la vigne, l'oïdium, le mildiou, le phylloxéra, etc., toutes ces calamités venaient des oiseaux.

ce En mangeant les insectes qui se nourrissent des animalcules et microbes répandus dans tout le règne végétal, les oiseaux favorisent le développement de ces microbes et la fréquence des désastres qu'ils engendrent. Donc, concluait le porte-parole de nos tendeurs, moins vous aurez de petits oiseaux, plus vous aurez d'insectes chargés de détruire les microbes et de protéger Tagriculture! »

M. L'IXSPECTEUR CHERBINET. 227

Telle était la thèse que, craccord, à son insu sans doute, avee certain facétieux personnage, rédacteur d'opuscules académicjues, cité par l'historien Michelet. soutenait et prônait partout notre homme.

Aujourd'hui encore vous trouvez à Popey plus d'un chasseur ou d'un vieux Sylvain qui reste inéhranlahlement convaincu de cette théorie et vous réplique en hochant la tête, d'un air entendu et madré :

« Eh! eh! Il n'avait pas si tort que ça, M. l'inspecteur Cherhinet! C'était un hien vilain monsieur, le plus afTreux paroissien de toute la chrétienté, oh! je vous le concède! mais pas hôte, connaissant à fond son affaire, — le seul inspecteur forestier intelligent que nous ayons eu à Popey. Oui, monsieur! »

Tel était le personnage que M. et Mme Garnier, retirés dans leur domaine de la Fresnaye, avaient pour voisin.

Un petit sentier, une sorte de raidillon ou rjrippelot, qui allait se perdre dans les friches, sur l'arête de la colline de Naives, séparait la Fresnave de la villa des Cvtises; néanmoins.

comme les deux propriétés, bordées de murs du côt(' de la route, sur le devaut, n'avaieut pour clôture, du côté du seutier et sur les autres faces, qu'une haie vive peu fournie et peu élevée, il était loisible de voir de chez Tun ce qui se passait chez l'autre et de se parler.

M. Cherbinet ayant un jour manifesté son admiration à propos des corbeilles de rosiers qui ornaient la i)elouse de M. Garnier, celui-ci ne put moins faire que de lui otfrir quelques boutures de ses « reines-de-Provence « et de ses a gloires-de-Dijon ».

Habitué à se trémousser du matin au soir dans son magasin, à converser avec ses commis et ses clients, le pauvre M. Garnier se trouvait si désœuvré maintenant, si isolé et désorienté, qu'il saisit avec empressement l'occasion de se rapprocher d'un être humain et d'échanger avec lui quelques paroles. Il n'ignorait pas cependant les antécédents de son interlocuteur, et quelle réputation de grippe-sou et de faux bonhomme, de pince-sans-rire et de mauvais coucheur, celuici s'était acquise.

Peu à peu M. Garnier en vint à démêler nombre de qualités chez son voisin, une verdeur et une vivacité d'esprit peu communes, un bon sens aiguisé de malice, un jugement net, ferme,

M. L INSPECTEUR CHERBINET. 229

vigoureux, dépourvu de préjugés et de toute sotte convention. Vraiment, c'était un bien amusant et charmant causeur que M. Cherbinet, et pas si méchant, pas si noir qu'on le faisait, mais non ! a Méfiez-vous tout de même, lui conseillait-on. Un beau matin votre ami Cherbinet sera repris d'une de ses lubies habituelles et vous jouera un tour de sa façon.

— Quel tour? Nous n'avons aucun intérêt commun, pas de mitoyenneté : nos jardins ne sont pas contigus; aucune source de litige, absolument aucune! Je ne vois donc pas....

— Méfiez'-vous tout de même, monsieur Garnier ! »

L'époque de la chasse venue, l'ex-faïcncier avait pris un permis, et, à seule fm de faire diversion à son chagrin et de tuer le temps, il battait chaque jour la plaine et les coteaux environnants. C'était du reste un pitoyable tireur, et presque invariablement il rentrait bredouille.

M. Cherbinet, lui, avait, au contraire, toute l'adresse et l'expérience qu'une longue pratique peut inculquer à un disciple de saint Hubert. Tout en raillant M. Garnier de ses insuccès, il l'enga-

geait à raccompagner et lui offrait ses conseils. L'autre n'avait garde de refuser, et, jusqu'à la fin de janvier, à la fermeture de la chasse, il mit à profit la complaisance et la science de son ami Cherbinet.

La chasse aux lièvres, perdrix, cailles, etc., une fois close, restait lâchasse aux bécasses, dite à la passe ou à la croule^ qui, comme on sait, dure plus longtemps que celle de tout autre gibier et se prolonge jusqu'à la mi-avril.

Très fréquemment nos deux voisins s'en allaient donc, à la tombée de la nuit — heure où les bécasses se recherchent en croulant (criant) et passent d'un taillis dans un autre, ^ arpenter, l'arme au bras, l'œil et l'oreille au guet, les tranchées du bois de Maëstricht, peu distantes de leurs demeures. Mais ici comme précédemment l'ancien négociant faisait preuve d'une insigne maladresse et laissait à son compagnon, le forestier, toute la gloire et tout le profit.

Un soir de mars qu'ils s'en revenaient tous les deux le long du petit vallon de Misère, à l'orée du bois de Maëstricht, un rapide froufou d'ailes passa soudain près d'eux, au-dessus de leurs tètes.

« C'est une grive.... Tenez, la voici... perchée dans cet arbre,... articula à mi-voix M. Garniei .

— Oui, je l'aperçois.

M. l'inspecteur GHERBINET. 231

— Si j'essayais de la jeter bas,- histoire de décharger mon fusil?

— C'est une idée! >^ repartit M. Cherbinet.

M. Garnier épaula son arme, visa longuement, à son aise, prit son temps.... Pan!

L'oiseau tomba.

« Ça y est! Enfin! s'exclama l'heureux homme, en s'élançant pour ramasser sa proie.

— Pardon, pardon, mon brave! Un instant! répliqua l'inspecteur des forêts en le retenant par la manche. Vous n'avez pas le droit de tuer des grives en cette saison. Flagrant délit, cher ami! Je vous déclare procès-verbal!

— Farceur!

— Ah! vous croyez que je plaisante? Ah ouida!... Mon devoir, moi, je ne connais que ça! Pas d'acception de personnes! Amis ou ennemis, du moment qu'on est en faute, c'est pour moi tout comme, et je frappe sans hésiter. Je vous le ferai voir, cher monsieur Garnier, je vous le ferai voir! Oui, je vous apprendrai à tirer des grives au mois de mars ! . . . >^

En effet, le vendredi suivant, à l'audience du tribunal de simple i)olice, l'ex-faïencier et ancien juge consulaire, le bon M. Garnier, était, grâce à son ami Clierbinet, condamné à vingt-cinq francs d'amende et à la confiscation de son arme.

C'est peu de temps après ce jugement que M. Cherbinet fut mis à la retraite. Il s'était rendu ce impossible » à tout le monde, et une querelle entamée avec le garde Gilquin et qui faillit tourner au tragique provoqua cette mesure.

Gilquin, qui avait de fréquents rapports avec M. l'inspecteur, étant allé chez lui un matin, le trouva en train de déjeuner.

ce Attendez-moi un moment, Gilquin, je suis à vous! » dit M. Cherbinet.

Et comme il était ce matin-là bien disposé, il donna Tordre à Claudine, sa domestique, de ce verser un verre de vin à ce brave homme ».

Gilquin sortit à la suite de la servante et alla s'asseoir sur un banc du jardin, près de la porte de la cuisine. Puis, voyant que l'attente se prolongeait, il profita de l'aubaine qui lui était échue, du verre de vin que mam'selle Claudine lui avait apporté, pour tirer un chanteau de pain de sa gibecière et « casser une croûte «.

Une rouelle de saucisson, une tranche de lard ou une languette de fromage de Géromé lui aurait alors admirablement convenu pour escorter la.dite croûte: mais il avait sa fierté, le père

M. LIXSPECTEUR CHERBINET. 233

Gilqiiin, et il se serait bien gardé de demander n'importe quoi à personne.

Assis gravement à ses pieds, son chien Phanor ne le quittait pas des yeux, tout prêt à happer au passage les morceaux de pain que son maître, armé d'un énorme couteau-serpette, se taillait méthodiquement et partageait de temps à autre avec lui.

Soudain le vieux garde avisa quelques oignons qui séchaient sur le rebord d'une fenêtre, derrière le banc.

« Yoilà mon afTaire ! » pensa-t-il.

Des oignons, ça ne tire pas à conséquence, et il ne se fit aucun scrupule d'en prendre un.

Il l'éplucha, le découpa.... Il avait un drôle de goût, cet oignon.

Il en prit un autre, qu'il taillada de même et qui ne valait pas mieux; en choisit un troisième, qu'il rejeta également.

ce Ils commencent à germer; c'est pour cela sans doute qu'ils ne sont plus bons », se dit-il.

Et, abandonnant la partie, il vida son verre et alla boire par-dessus une copieuse lampée d'eau claire à la pompe voisine.

Gomme il revenait en s'essuyant la bouche sur sa manche, il aperçut le maître de céans occupé à ramasser les débris des oignons et à les examiner

de près, avec iiiquiétade, anxiété, les sourcils

froncés, la mine sombre et farouche.

« Gilquin! C'est vous qui avez coupé ça,... ces oignons? demanda M. Gherbinet d'une voix tremblante de colère.

— Oui, monsieur l'inspecteur.

— Misérable!

— J'ai cru qu'ils étaient au rebut....

— Des oignons qui valaient cent francs pièce ! . . . mille francs!... qui étaient au-dessus de toute valeur!... des oignons de jacinthes de Chine, que je m'étais fait envoyer.... Ah! monstre! monstre! ^>

Il se précipita sur lui, le saisit au collet....

Mais, au même instant, Phanor prit de luimême la défense de son maître et sauta à la gorge de l'agresseur.

ce A bas, Phanor! à bas! Viens, Phanor! » cria aussitôt Gilquin.

Le chien ne broncha point.

<i Phanor! veux-tu bien venir! o

Il fallut que le garde allât lui desserrer les mâchoires et arracher à ses crocs M. l'inspecteur.

A peine délivré, celui-ci tomba dans une indescriptible fureur, véritable crise de démence et de frénésie.

« Ah! tu veux me faire dévorer par ton chien! Ah! tu lances ton chien sur moi !

Mais, au même instant, riianor prit de lui-même la défense de son maître.

M. l'inspecteur CHERBIXET. 237

— Mais, monsieur, c'est lopposé....

— Ah! grediiî! ah! scék'TaM canaille! Attends! attends! »

Et il courut chercher son fusil.

Gilquin n'eut que le temps de s'enfuir en appelant Phanor et de regagner la ville.

M. Cherhinet se rua à sa poursuite; mais deux sous-officiers de la compagnie de vétérans alors casernée à la Ville-Haute le rencontrèrent et lui harrèrent le passage.

« Laissez! laissez! criait-il. 11 faut que je le tue, ce misérable,... que je l'extermine! Mais vous ne savez donc pas ce qu'il a fait?... »

C'est à la suite de cet esclandre ({ue M. de Tannois estima que la coupe était pleine et que l'heure avait sonné de fendre l'oreille à M. l'inspecteur Cherhinet.

MON PROFESSEUR PERISiOT. — LES MALABRES

« Tu es là, Albert? Youdrais-tu me conduire à la messe? «

C'est une voix grêle, lente et placide qui vient de m'adresser cette demande, la voix, bien connue de moi, de Mlle Angélina, une vieille demoiselle aveugle qui habitait chez notre voisine, Mme Huguet, et avait succédé à M. Pinglebert, de farouche mémoire.

Oui, je l'entends encore, cette petite voix monocorde et blanche.... Et il me semble revoir, debout devant notre fenêtre ouverte, les mains étendues, tâtonnant les saillies du mur, la pauvre

demoiselle. Elle est enveloppée criin cliàle tartan gros vert à longues franges, et son visage, au teint d'ivoire jauni, est encadré dans un lourd cliapeau de paille ou de feutre gris.

Quel âge avait-elle alors. Mlle Angélina de Seigneulles? Aux yeux d'un enfant, toute « grande » personne est vieille, et c'est sans liésiter que je lui ai appliqué tout à l'heure ce qualificatif; mais peut-être ne le méritait-elle pas. peut-être n'avait-elle pas plus d'une (piarantaine d'années à cette époque.

Elle était parente, cousine éloignée, de Mme Huguet. qui. en ^enant reprendre possession de sa maison, après la mort suliite de M. Pinglebert, l'avait ramenée de Nancy avec elle. Durant la belle saison, toutes deux passaient presque toutes leurs journées au jardin, et l'occupation favorite de Mlle Angélina consistait à sarcler les plates-bandes, à élaguer particulièrement les fraisiers plantés en bordure. Du haut de notre terrasse, je la voyais se traîner à genoux le long des allées, promener sans cesse sur le sol ses doigts frémissants et clairvoyants, et tirer à elle puis arracher les lianes gourmandes, les coulants ou traînasses, qui épuisent la touffe mère.

Chaque matin. 3111e Angélina se rendait à la messe de sept heures ou de sept heures et demie.

MON PROFESSEUR PERXOT. 241

et, en labsence de Mme Huguet et de leur commune servante Fanchette, elle avait recours à moi. venait sonner à notre porte ou frapper à nos carreaux et me priait de lui servir de guide.

Ce matin-là, comme nous tournions l'angle de la rue Sainte-Marguerite, j'aperçus ma tante Yictorine qui descendait l'escalier de l'église et causait avec Mme Marchai, une de ses meilleures amies. Elles avaient l'air d'être en grande conférence, et, chose dont je ne me doutais guère, c'était de moi qu'il s'agissait

o Ahl vous avez un beau cavalier 1 s'écria ma tante Yictorine, amvée, toujours en compagnie de Mme Marchai, à quelques pas de nous. Vous devriez le gronder, mademoiselle Angélina!

— Quoi donc? Qu'ai-je encore fait? interrom- [)is-je dans un élan d'impatience et avec une mauvaise humeur qui n'était pas du tout fardée.

— Le gronder? Pourquoi? répliqua complaisamment Mlle Angélina. Je suis sûre, au contraire, qu'il ne le mérite pas. qu'il est bien obéissant, bien gentil, qu'il travaille assidûment....

— Vous croyez cela? Demandez-lui un peu quelle jolie place il a obtenue la semaine dernière en version grecque?

— Oh! le grec! Pour ce que j'en ferai jamais!

— Et les semaines précédentes, dans les com-

lù

positions dliistoire, de matliémaliques, de version latine, de physique et de chimie? A l'instant même, j'en parlais à Mme Marchai et je lui disais qu'il ne faisait rien — que notre désespoir! — qu'on ne pouvait rien obtenir de lui, qu'il était dans une passe déplorable.... »

C'était vrai. Depuis de longs mois déjà, je traversais une crise funeste, je n'étudiais plus une leçon, bâclais mes devoirs vaille que vaille, ne pensais qu'à fainéanter et vagabonder. J'avais pris le lycée en grippe et en dégoût.

ce Nous voudrions le mettre pensionnaire, continuait ma tante; mais monsieur s'y refuse absolument, déclare qu'il se fera chasser! C'est un bien vilain enfant, allez, mademoiselle Angélina! Il nous fera mourir de chagrin, sa grand'mère et moi!

— Aussi je disais à Yictorine, ré})liqua Mme Marchai, que si l'on pouvait lui trouver un professeur en dehors du lycée, un répétiteur qui le tiendrait, le surveillerait....

— C'est cela! En elï'et! s'exclama Mlle Ang('lina.

— Et je lui parlais de Pernot, reprit Mme Marchai, de Josepli Pernot. Tu le connais bien?

— Oui, répliquai-je.

— Oui tout court? Tu ne peux pas dire : « Oui,

MON PROFESSEUR PERXOT. 243

madame? « Comme il est poli, cet enfant-là ! s'écria ma tante Yictorine indignée. On a beau faire....

— Pernot a déjà plusieurs élèves, poursuivit Mme Marchai sans paraître remarcjucr l'afCront qui m'était infligé. Il ne prend pas cher, peut-être quinze ou vingt sous par séance.... Je le verrai aujourd'hui et vous dirai au juste ce qu'il en est, Yictorine. C'est un garçon sérieux, instruit, très méritant, qui sait acquérir de l'influence sur ses élèves, les prépare fort habilement à leurs examens. Certainement, acheva-t-elle en s'adressant à moi, tu te trouverais bien d'aller travailler près de lui quelques heures par semaine. »

Le soir même, Mme Marchai venait prévenir ma tante que sa visite à Joseph Pernot était faite et qu'il acceptait volontiers de me servir de répétiteur et de mentor.

Joseph Pernot, qui terminait sa rhétorique ou sa philosophie alors que je n'étais encore qu'en sixième, était de sept ou huit ans plus âgé que moi. Cette différence d'âge nous avait empêchés de nous fréquenter et de nous lier; mais nous étions tous les deux « enfants de la Yille- Haute » ; presque chaque jour nous nous croi-

sions dans la Grand'fiiie; maintes fois nous nous étions rencontrés soit chez les Marson, dont les deux aînés, Armand et Frédéric, étaient des condisciples de Pernot, soit aux tendues de Saint- Roch, avec le capitaine Pontauljrv , avec Maucroix, Surlanges, Larombardière, Adolphe Mesnil, et tant d'autres. Nous nous tutoyions même.

Fils d\m simple garde forestier, d'un collègue de Gilquin, Joseph Pernot se trouvait dans une étrange et très fausse position. Il s'était mis en tête d'entrer dans l'administration dont son père dépendait et d'y entrer par en haut, par l'École forestière. Reçu bachelier, il s'était présenté à cette école, et, malgré les encouragements, pronostics et assurances des professeurs du lycée, avait été refusé.

Première et très vive déception.

Un mot qui lui était alors arrivé aux oreilles, un mot attribué à M. l'inspecteur Cherbinet, aurait dû l'éclairer et lui faire incontinent déserter la partie.

« Nous ne tolérerons jamais, vous le comprenez bien, que le fds d'un simple garde puisse frayer avec des fils d'inspecteurs et de conservateurs, w

J'aime à croire que cette inégalité n'existe plus aujourd'iuii et qu'il n'y aurait plus là d'obstacle

pour un candidat. Quoi qu'il en soit, et comme on a pu s'en convaincre amplement déjà, je n'ai d'autre souci que de rapporter dans ces Mémoires ce que j'ai vu ou entendu, consigner ici en toute sincérité mes impressions et souvenirs d'écolier.

Au lieu donc de tourner ses visées d'un autre côté, Pernot s'obstina, et, l'année suivante, comme il venait de subir avec succès les épreuves de la licence es sciences physiques, il concourut derechef pour l'admission à l'École forestière.

Nouvel échec.

ce Je vous dis, il n'y entrera pas! C'est comme s'il chantait! Nous-n'en-vou-lons-pas ! « clamait l'odieux M. Cherbinet.

Joseph Pernot, j'ai pu le constater en nombre de circonstances, était doué, affligé, si vous préférez, d'une opiniâtreté extraordinaire, de la plus indomptable ténacité. Son but, son idéal constamment rêvé, exclusivement poursuivi, c'était précisément de frayer, lui, fils de simple garde, avec les fils des hauts fonctionnaires des Eaux et Forêts.

ce Ah! vous ne voulez pas de moi? Eh bien, vous me prendrez quand même! Je saurai bien vous forcer la main! ^^ avait-il ruminé, s'était-il juré.

Et ne pouvant se faire admettre à l'École de

Nancy, avoir accès dans radministralion par en haut, il s y faufila par en bas. Il se dit qu'une fois dans la place, il lui serait facile de passer en temps voulu les examens d'aptitude professionnelle qui le conduiraient aux grades élevés, et il entra, en qualité d'expéditionnaire ou garde sédentaire, dans le bureau du conservateur de la région, de M. de Tannois.

Il végéta là cinq ou six années avec huit ou neuf cents francs d'appointements, et c'est seulement aux approches de la trentaine qu'il reconnut avoir fait fausse route, s'avoua vaincu et chercha à sortir de cette impasse.

Durant ce temps, pour remédier à l'insuffisance de son salaire, il s'était mis à donner des leçons le matin et le soir, c'est-à-dire avant et après ses heures de bureau, des leçons ou répétitions de mathématiques, de physique, de chimie, d'histoire, de latin, de tout.

Pendant plusieurs années, jusqu'à l'époque où je quittais Popey, je fus un des élèves de Per not. J'allais chez lui, dans sa chambrette de la Grand'Rue, puis dans celle de la place Saint- Pierre, trois ou quatre fois par semaine, de bon matin, et durant une heure ou deux il me commentait mes leçons et m'interrogeait, revoyait mes devoirs, me faisait résoudre au tableau des

MON PROFESSEUR PERXOT. 247

théorèmes et des équations, m'apprenait surtout à travailler.

Je ne saurais trop rendre hommage à la patienee, l'ohligeanee, les excellents conseils, l'atrection et le dévoûment de mon professeur et camarade Pernot. Si je me suis ressaisi, remis à l'étude, si j'ai réussi à mes examens, c'est à lui que je le dois. Il m'a inspiré le goût de l'ordre et de la méthode, l'amour de la science, — comme M. Mazin, quelques années auparavant, m'avait ouvert le monde poétique et incuhpié l'amour des lettres. Aussi les noms de ces deux bienfaiteurs me sont-ils également chers, leurs souvenirs ineffacablement gravés et pieusement réunis dans mon cœur.

Avec sa belle barbe noire, ])rillante et comme lustrée, ses yeux vifs et inquisiteurs, abrités derrière de fines lunettes d'acier, sa physionomie calme, réfléchie, sérieuse, à la fois douce et énergique, Pernot m'imposait et me charmait. Ce qui de prime al)ord vous frappait le plus en lui, ce qui semblait se dégager de toute sa personne, c'était un air d'inflexible honnêteté, de probité stoïque, de rayonnante loyauté, que je n'ai peut-être vu jamais aussi fortement caractérisé. Jamais le dedans, l'àme, ne s'est aussi bien reflétée au dehors, sur le physique.

248 p:xtre camarades.

Et quel désintoressement ! Quels scrupules! Comme toute question dargent lui était antipathique et odieuse! C'était ce qu'on appelait jadis notre « nourriture «, c'étaient notre éducation, notre instruction, notre perfectionnement intellectuel et moral, qui le préoccupaient seuls. Il s'était chargé d'une tâche, celle de vous enseigner les matières de tel ou tel programme, et, avant tout, de vous apprendre à raisonner juste et à vous dignement conduire, de faire de vous un homme, un honnête homme, lahorieux, courageux, utile à ses sem])lables, et il ne caressait aucune arrière-pensée de gain, ne rêvait, malgré sa pauvreté, aucune « sonnante « récompense.

A toi aussi, cher ami, cher et excellent maître, j'adresse le plus alTectueux hommage de gratitude. Bien avant l'heure normale, la mort est venue te frapper, et depuis de longues, longues années, tu reposes dans le cimetière de ton village natal, à quelques lieues de Popey. Plus heureux avec toi qu'avec M. Mazin, si vite disparu de mon étroit horizon, j'ai eu le temps naguère de te remercier de ce que je te devais, de t'exprimer, quoique bien faiblement, la profonde et éternelle reconnaissance que je t'ai vouée. Mais, à cause même de cette reconnaissance et de cette indéfectible affection, je m'en voudrais,

j'aurais honte et remords de mettre tin à ces récits, intimes ('clios de ma jeunesse, sans évoquer ta mémoire, sans inscrire ici ton nom, et le ]jénir, et te crier encore une fois : « Merci ! «

Connne tous les jeunes gens appartenant à la Jjourgeoisie de la Ville-Haute, comme Paul Colin, Maucroix, Raymond de Surlanges, Armand et Frédéric de Marson, Paul Marchai, Emile Laromhardière, etc., Joseph Pernot était très lié avec le capitaine en retraite Pontaubry. Chac{ue soir, été comme hiver, la plupart d'entre eux se réunissaient chez le père Tissopin, l'épicier, et y fumaient leur cigarette ou leur pipe, en dégoisant les nouvelles du jour. Lorsque le temps était beau, ils ne faisaient que toucher barre chez Tissopin, dont la boutique leur servait de lieu de ralliement et de quartier général, et se promenaient en bande dans la Grand'Rue, — une large bande transversale, qu'on voyait monter jusqu'au pâquis, puis faire volte-face et descendre jusqu'à la place de la Fontaine, pour rebrousser ensuite chemin et remonter, puis redescendre, et ainsi de suite, jusqu'à l'heure du coucher, qui ne dépassait guère neuf heures.

Oiî les appelait les malabres.

ce Ah! voilà les malabres qui passent! — Avez- ^ous rencontré les malabres? Ils sont en retard, ce soir! »

Malabre^ qui est comme le mot typique du patois local, dérive, selon les uns, de mal appris; selon d'autres, du latin mala arbor. mauvais arbre, mauvaise graine, et signifie aussi l)ien bon garçon, brave compagnon et joyeux drille, que méchant vaurien et vil gredin. On pourrait assez exactement comparer ce terme d'a])ord à certains vieux vocables, tels que mandrin^ mahiilot^ hardel ou hardiau, qui ont à peu près le même sens que lui; ou encore et plus simplement aux mots de brigand ou de coquin, qui, dans leur acception propre, désignent un voleur de grand chemin ou un coupeur de bourse, et qui, appliqués à un enfant, n'ont plus rien d'injurieux, ne sont })lus que des termes d'amitié et de caresse. Là surtout, c'est le ton ({ui fait la chanson.

Le capitaine Achille Pontaubry, qui adorait la jeunesse, était le doyen et comme le chel des malabres. Avec eux il se sentait rajeuni et ragaillardi, il renaissait. C'était sa vie que ces promenades quotidiennes, ces bonnes causeries à bâtons rompus. Le reste du temps, les heures

pendant lesquelles les malabres, retenus à leurs bureaux ou par leurs études, faisaient trêve, il était tout désorienté et désolé, avait vraiment lair d'une ànie en peine. Tantôt il allait et venait dans sa chambre comme un fauve dans sa cage : tantôt il demeurait affalé sur son fauteuil, devant sa fenêtre grande ouverte, fumant sans désemparer sa longue pipe de terre et regardant machinalement les rares passants. Ou bien, s'il faisait beau et si le cœur lui en disait, il enfourchait sa jument Rossinette et, nouveau chevalier de la Triste-Figure, s'en allait trottiner au hasard dans les tranchées des bois d'alentour.

Mais les malabres ne se bornaient pas à arpenter la Grand'Rue en devisant et fumant : ils se concertaient pour des parties de chasse ou de pêche, se réunissaient dans leurs tendues aux bois de Saint-Roch, de Yéel, de Maëstricht ou de Massonges, complotaient des farces surtout, s'ingéniaient à combiner et perpétrer les meilleurs tours possibles.

Et, dans leurs mystifications, ils n'épargnaient personne, daubaient sur eux-mêmes et se montraient féroces.

Leur chef, M. Pontaubry, que son âge, à défaut de son titre et de sa dignité, aurait dû faire respecter, n'était même pas à l'abri de leur

malice : il en eut la preuve à un bal paré et masqué que les vignerons et jardiniers de la ville donnèrent en je ne sais plus quelle circonstance.

Les malabres, qui ne laissaient pas échapper une occasion de s'amuser, avaient tous d'une même voix décidé de se rendre à cette fête, et la question des déguisements avait été longuement débattue entre eux. Seul le capitaine Pontaubry ne soufflait mot.

« Et vous, capitaine, vous ne comptez donc pas aller à la redoutée

— Je vous demande mille pardons, j'irai!

— Et quel costume adopterez-vous?

— Ah! cela, c'est mon secret!

— Comment! vous ne voulez pas nous le confier?

— Non, mes amis. Si je me déguise, c'est pour ne pas être reconnu; or, si je vous révélais d'avance mon déguisement....

— Malgré toutes vos précautions, toutes vos cachotteries, on vous reconnaîtra bien, allez!

— Pas sûr!

— Oh! sûr et certain!

— On ne me reconnaîtra pas! répliqua d'un ton net et péremptoire M. Pontaubry.

— Parions que si ! ripostèrent en chœur Emile Larombardière et Armand de Marson.

MOX PR0FESSP:UR PERXOT. 253

— Je gage que non! s'écria le capitaine.

— Avec Larombardière et Marson, je soutiens la gageure, dit Raymond de Surlanges.

— Moi aussi! moi aussi! firent Paul Marchai et Maucroix.

^ Je gage, poursuivit Surlanges, que tous les assistants vous reconnaîtront, iront à vous, vous salueront par votre nom, vous....

— Par exemple! c'est un peu fort! s'exclama le capitaine presque indigné.

— C'est comme ça! »

L'enjeu du pari fut un déjeuner à offrir à tous les malabres présents.

C'est en Bédouin — par commémoration sans doute de son séjour en Afrique — que M. Ponlaubry avait résolu de s'habiller; et, afin qu'on ne le surprît pas sortant de chez lui, il alla revêtir son costume dans un hangar de la rue Chavée, où se trouvait l'écurie de Rossinette.

Mais les malabres avaient prévu le cas, et l'un d'eux, déguisé en Arlequin, était justement aposté dans ces parages, avec une large bande de calicot portant en grosses lettres cette traîtresse inscription :

Je suis Pontaubry.

25;t EXTRE GAMAI^YDES.

Il se glissa sur les pas du Bédouin et n"eut pas de peine, en traversant la foule qui assiégeait les abords du Théâtre où le bal avait lieu, à lui épingler cette banderole sur son ample burnous, au beau milieu du dos.

Aussi, dès son entrée dans la salle, le capitaine fut assailli par les plus signiPuatives et formelles démonstrations.

« Vous voilà donc, monsieur Ponlauljry! Nous sommes bien aises de vous voir!

— Nous savions bien (|ue vous viendriez, capitaine !

— Nous vous attendions, monsieur Pontaubn !

— Monsieur Pontaubn . vous êtes bien aimable....

— Capitaine, c'est bien gentil de votre part....

— Comment ^ ous portez-vous, monsieur Pontaubry?

— Et Rossinette? A'ous ne l'avez donc pas amenée, cette noble bête?

— 0 capitaine!... >>

11 cji j'f'^tait tout interdit, aljstdument aliuri.

Si encore il n'y avait eu. pour découvrir son identité et l'interpeller de la sorte, que les malabres de la Ville-Haute, que des jeunes gens, il aurait compris, à la rigueur : il était si bien connu (](' toute la jeunesse popéyenne! Mais

MOX PROFESSEUR PERXOT. 255

c'était tout le monde, lioaimes et fenunes, qui lapostropliait. tout le monde qui l'acclamait, hurlait son nom, semblait s'être donné le mot.... C'est à n'y rien comprendi'e. ma parole!... C'est un.... un... sortilège! - bégayait-il.

Et comme il s'en allait en grommelant, intrigué, obsédé, vexé et furibond, le même Arlequin. Raymond de Surlanges, qui s'était attaché à ses trousses, lui décrocha prestement son écriteau.

Non seulement M. Pontaubry dut payer la gageure fixée, mais encore jamais il ne put débrouiller cette énigme. Les malabres s'étaient mis d'accord, et aux questions ou sommations (|u'il leur adressait, à propos de cette incompréhensible aventure, il n'obtenait Qu'une même réponse :

Voilà ce que c'est que d'être trop bel homme, \ oyez-vous, capitaine! On ne peut aller nulle [iart incognito! ^>

Ah! on s'auuisait terme dans ce temps-là à Popey-sur-Ornain et particulièrement à notre Ville-Haute !

Ces divertissements n'étaient pas toujours du meilleur goût ni sans inconvénients ou dangers :

256 EXTRE CAMARADES.

les malabres avaient aisément ^^ le diable au corps », comme on dit: et je ne peux me rappeler sans frémir labominable farce qu'ils firent à un de leurs concitoyens, riche vigneron de la place de la Fontaine. M. Hyacinthe Guillot.

11 nétait pas aimé, ce M. Guillot. Veuf, sans enfants, vivant seul, faisant lui-même son marché et son ménage, il passait pour avare: de plus, c'était un infatigable discoureur, un enragé et horripilant bavard: quand il tenait (fuelqu'un. il n"en finissait plus, ne le lâchait plus: il faisait pis que de le « raser x, il le yuiUotinait, affirmaient plaisamment les malabres, qui lavaient surnommé « Guillot le Guillotineur ».

Devant la porte de ce personnage, qui, en dépit de son sobriquet, était tout le contraire d'un buveur de sang, se trouvait un lourd banc de bois, un madrier simplement équarri et encastré dans les rainures de deux montants de pieiTC.

Un soir d'automne, les malabres, las d'effectuer leur sempiternel va-et-vient le long de la Grand'Rue et ne sachant quel passe-temps se créer, imaginèrent d'extraire de ses rainures cet énorme madrier et de le placer tout debout contre la porte du père Guillot. Puis ils tirèrent le pied de biche de la sonnette.

Puis ils tirèrent le pied de biche de la sonnette.

Inévitablement quiconque, en réponse à ce coup de sonnette, accourrait de l'intérieur et ouvrirait la porte, ferait choir sur lui le madrier — au risque d'être assommé; et comme la maison n'avait d'autre habitant que M. Guillot, lui seul était en cause et sous le coup de ce danger.

Pour bien voir ce qui allait advenir, bien savourer leur crime, les malabres s'étaient tapis en face de la porte, sur le terre-plein élevé derrière la fontaine, et, au premier cri poussé par leur victime, ils se précipitèrent tous à son secours.

La lourde poutre n'avait fait, en tombant, qu'effleurer l'épaule du père Guillot; mais, saisi par ce brusque écroulement, glacé de frayeur, il se croyait tout rompu vif déjà, en lambeaux et capilotade, et haletait et hurlait comme un supplicié.

ce Ah! mon Dieu! mon Dieu! mes amis! Ah! qu'il y a donc de méchantes gens sur terre ! Faut-il..., faut-il avoir la cervelle assez.... assez infernale ! . . .

— Calmez-vous, monsieur Guillot !

— Voyons, monsieur Guillot!

— Comme je vous remercie d'être accourus!

— Oh ! de rien !

— Si, si! Je vous sais le plus grand gré....

— C'était bien le moins !

— Ah! c'est vous, monsieur de Surlanges?...

Vous aussi, monsieur de Marson?... monsieur Pontaubry?... Et toi, Larombardière, et toi, Poulot?... Ali! je vous remercie bien tous!

— Il n'y a vraiment pas de quoi, monsieur Guillot !

— Entrez donc vous rafraîchir un brin.... Nous boirons une bouteille : ça me remettra.... Ah! mes bons amis, quelle secousse! Vous n'avez pas idée! Ah! là là! J'en suis encore tout..., tout... estomaqué! Vous pensez, un madrier de cette épaisseur! Mais.... mais c'est mon banc qu'ils ont pris, ces misérables! C'est avec mon propre banc... Mais oui! ! !

— En efîet, monsieur Guillot.

— Il ne manquait plus que ça! Démolir mon banc pour me..., me démolir moi-même! Aussi, c'est de ma faute....

— De votre faute? dit Maucroix stupéfié.

— Eh oui! Je me propose toujours de le faire sceller solidement....

— Cela ne coûterait cependant pas cher ! insinua Paul Marchai.

— Tu as raison, Poulot! Oui, j'aurais bien dû.... Mais voilà! on recule toujours devant la dépense! Pas plus tard que demain, ce sera fait; je préviendrai Simon, le serrurier.... Ah! mes enfants! Ah! j'en tremble encore! Mais ça ne va

MON PROFESSEUR PERXOT. 261

pas m'eiiipèclier de descendre à la cave. Je veux vous en faire goûter de derrière mes fagots.... un cru de la côte de Corotte.... un certain pineau (le 47.... Vous m'en direz des nouvelles! »

lit il les régala jusqu'à plus de minuit, et, en les quittant, les combla encore de remerciements, de protestations et de bénédictions.

Inutile de vous dire que mon professeur Pernot. bien que fréquentant la confrérie des malabres. ne prenait point part à ces nocturnes équipées. Il les réprouvait trop d'abord: il était trop studieux et trop occupé pour gaspiller ainsi son temps; il n'avait pas. en outre, une coni- })lexion des })lus robustes, et sa poitrine délicate le contraignait à éviter la fraîcheur du soir et à user de précautions.

C'est à la suite d'un rengrègement de son mal et sur les conseils mêmes de son chef, de M. de Tannois. qu'il sollicita son changement de résidence et demanda un poste dans une région plus tempérée. On l'envoya, toujours avec son titre de garde sédentaire, du côté d'Arcachon. dans les forêts de pins qu'on était alors en train de ])lanter dans les landes.

Convaincu de la maladresse qu'il avait commise et du préjudice qu'il s'était causé en persistant à entrer dans une administration où on ne voulait pas de lui. éclairé sur ses véritables intérêts, il avait résolu de quitter cette ingrate carrière, et, pendant que son âge le lui permettait encore, de s'ouvrir ailleurs un chemin. Il penchait pour l'Université, pour le professorat, qu'il avait déjà tant pratiqué et qui semblait si bien lui convenir. Il m'écrivit même à ce sujet. Mais il n'eut pas le temps d'accomplir son dessein. De jour en jour sa maladie s'aggravait. Un matin il lui fallut abandonner ses fonctions, reprendre la route de Popey et venir chercher auprès des siens, dans le village où son père s'était retiré, des soins, hélas î superflus.

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