MADAME BOLIVAR
Adolphine I Adolphine ! rèpélait le chevalier Tancrède dans la rue, en pressant le coffret sur son cœur : sa voix avait des intonations si sépulcrales, qu'une figurante qui venait de danser dans le ballet des Nonnes, de Robert le Diable^ et qui sortait par la porte basse de la rue Drouot, crut avoir Bertram à ses trousses, et s'enfuit dans la direction du boulevard.
— Attendez-moi donc ! dit le docteur essouffié ; quel homme vous êtes I j'ai eu toutes les peines du monde à vous rattraper... Vous voilà ému comme un amoureux de vingt ansl...
— C'est qu'Adolphine a toujours vingt ans pour moi...
— Oui, mais pour le public, pour son miroir, pour son acte de naissance et pour elle-même, elle en a cinquante-sept, ce qui n'est pas tout i\ fait la même chose... Voyons, tâchons de nous calmer... Vous voulez essayer de la retrouver, n'est-ce pas?
— Ohl oui, je vous en prie... Si vous saviez, docteur!... j'ai été si coupable I,.. Adolphine...
— Était un ange, je le sais, et vous un ippnstre, dit le docteur, dont le ton railleur était démenti par le tremblement de sa voix.
— Oui; quand je partis, en 1830, elle avait une jolie petite fille, une délicieuse enfant de trois ans, qui m'appelait son père..,
— C'est bien possible, reprit leyieux Sarazard, essayant toujours de plaisanter pour cacher son trouble; les enfants ont de ces naïvetés, ou de ces malices... Remarquez, mon ami, que ce ravissant bébé touche aujourd'hui à la quarantaine...
— Je la vois encore, dans la grande allée du Luxembourg, avec son cerceau I
— Pour retrouver toutes ces traces, nous avons un moyen. Mon vieux malade, feu le baron Mathias Bruel, était à la fois fantaisiste comme un conte d'Edgar Poe et précis comme un compte d'arithmétique : il tenait un registre exact de toutes ses acquisitions ; un grand diable de livre vert, avec coins et fermoirs d'acier, sur lequel il inscrivait, jour par jour, la date de l'emplette, le numéro de l'objet acheté, la façon dont il en était devenu possegseuri et le nom et l'adresse de la personne qui l'avait possédé avant lui... Ses héritiers doivent avoir conservé ces archives du collectionneur, et, comme j'étais son méde-
cin...
— Et qu'il est mort...
^— Et qu'il est mort, ils n'ont rien à me refuser.., Nul doute qu'ils ne nous laissent feuilleter demain le précieux catalogue; mais, pour le moment, je vais vous coucher, et, si vous ne me promettez pas de dormir, neuf heures au moiiis.
du sommeil' de l'innocence ou de la fatigue, je donne un coup de baguetfe, et bonsoir ! tout disparaît ; le coffret vous échappe des mains , Adolphine n'a jamais existé, les héritiers de Mathias Bruel nous ferment leur hôtel et leur livre; les curiosités de la salle Drouot s'engouffrent dans une trappe ; un rideau noir s'abaisse sur toutes ces visions, et je suis homme à prouver qu'il n'y a eu, dans tout cela, que le rêve d'un malade... ce qui, par parenthèse, serait notre seule manière de rentrer dans la vraisemblance ! . . . — Venez, docteur ; je serai sage !
Le lendemain, les deux amis, reposés, brossés, blanchis, cirés, ressemblant autant que possible à des bourgeois raisonnables, se présentèrent à rhôtel du défunt.
Le baron Mathias Bruel, enrichi dans les fournitures qui ont suggéré aux troupiers le nom symbolique de riz-pain-sel^ était un vieux garçon égoïste et quinteux, qui, de son vivant, avait constamment tenu ses parents à distance, sous
prétexte, disait-il, qu'il n'aimait que les cousins éloignés. Ceux-ci, petits propriétaires ou marchands des environs de Melun, s'étaient abattus sur sa succession avec une voracité de cannibales affamés ou de requins à jeu.
Quel spectacle plus tristement philosophique que celui-là ? L'héritage d'un collectionneur passionné, curieux, savant, raffiné, servant de pâture à des collatéraux vulgaires, pour lesquels il n'a d'autre sens que l'argent qu'il vaut! Ce n*est plus un patrimoine ordinaire subissant les conditions de la brièveté de notre existence, et passant d'une main dans une autre : c'est une fortune spintudle^ recueillie ou dispersée par des imbéciles, qui ont tout juste assez d'esprit pour se moquer de celui qui a pris tant de peine pour les enrichir ou tant de plaisir à sOj préparer des regrets !
Ces figures incultes, échauffées de grossières convoitises y supportables peut-être dans une ferme ou derrière un comptoir, juraient affreusement dans ce nouveau cadre. Un marchand de
bœufs, en guêtres de cuir, souliers ferrés, veste et culotte de velours sous une blouse de toile, fumait du tabac de caporal dans une pipe d'ivoire sculpté et armorié. 11 crachait sur un tapis turc, s'étalait dans un fauteuil qui avait fait partie de l'ameublement du petit Trianon, et buvait des gorgées d'eau-de-vie dans un magnifique verre de Bohême qu'il posait sur une table en plein chêne. Devant d'admirables glaces de Venise, une fermière rougeaude essayait des dentelles de Matines roulées par-dessus une camisole d'indienne. Une maritorno de village rayait de ses sabots un parquet en bois de cèdre, sur lequel avaient glissé les talons rouges des courtisans de Versailles. Un clerc d'huissier considérait d'un air bête des Metzu, des Hobbema et des van Ostade, auquel il eût préféré peut-être le portrait de Malek-Adel, et un adolescent malpropre faisait l'exercice avec un fusil rappqrté en France par Dumont-Durville, à la suite de son voyage autour du monde.
Le chevalier Tancrède et le docteur Sarazard
furent reçus avec les honneurs dûs à la qualité de médecin du défunt. On leur apporta le précieux registre, et, après une heuri3 de patientes recherches, ils trouvèrent la note suivante :
c< N* 319. Coffret d'ébène incrusté de nacre, etc., passant pour avoir appartenu à la reine Marie-Antoinette; probable, mais pas authentique; acheté, le 5 novembre 1853, à madame Bolivar, marchande à Ja toilette, rue Pagevin, 17 : payé 300 francs.
» Observations. — Cette femme mérite toute la curiosité du collectionneur. A étudier comme on étudie une coquille ou une médaille. Un bon rang parmi les innombrables produits de la fantaisie parisienne; tâcher de la voir le jour de la fête annuelle qu'elle offre à ses clients des deux sexes. D
Les deux amis se regardèrent, pareils à des chasseurs qui, en poursuivant un izard,' découvriraient la piste d'un ours. ^
— Hé ! hé t fit le docteur, Bruel avait du bon, et ce petit morceau ne me déplaît pas.
Une heure après, ils étaient rue Pagevin et demandaient madame Bolivar : elle avait dénié< nagé, et demeurait, leur dit-on, rue de Rumfort. Ils y coururent; la rue de Rumfort n'existait plus. Un marchand de vins, installé dans Tunique maison d'un nouveau boulevard, au milieu d'un fouillis de moellons, de planches, de poutres, de maçons et d'échafaudages, leur indiqua, comme adresse probable, la rue Sainte-Marguerite : ils y allèrent. La rue Sainte-Marguerite s'appelait rue Gozlin : ils trouvèrent, au numéro qu'on leur avait désigné, un pâtissier qui lès renvoya rue de la Chaumière, aux Ternes. La rue de la Chaumière se nommait rue Laugier.
Leur pied glissa dans des flaques d'eau ; leurs yeux se promenèrent à travers des espaces vides, des terrains à vendre, des tuyaux d'usine, des
gazons jaunes, sur lesquels séchaient des linges en lambeaux, de longs murs bordés de trottoirs, où quelques gamins hâves jouaient au bouchon, des rues sans maisons, des chemins sans issue, où de rares passants s'estompaient dans la brume. Ils allaient, de guerre lasse, renoncer à leurs recherches, lorsque le chevalier, en essayant d'ouvrir une porte bâtarde encastrée dans la muraille d'un jardin de pensionnat, vit un carré de papier sur la porte : c'était une de ces aftiches économiques, écrites à la main, si communeis à Paris et surtout dans la banlieue. Publicité de hasard, à Tusage du petit commerce, de la petite propriété, des petits métiers, des bureaux de placement, des capitaux fantastiques; le plus bas échelon de l'immense et somptueuse échelle de l'Annonce.
On y lisait :
Madame Bolivar ^ revendeuse à la toilette; objets d'art, cxiriosités et dentelles; loge en garni : discrétion; actuellement rue Rochechouart, n° 23.
Ce trait de lumière ranima nos chercheurs, et leur persistance n^eut pas à subir un nouveau mécompte. Cette fois, la figure s'accordait admirablement avec le cadre ; madame Bolivar avait tout à fait le physique de l'emploi ; ses yeux gris, vifs et rusés, brillaient comme des lampions nageant dans la graisse. Son âge eût défié la sagacité des physiologistes ; elle n'en avait pas, parce qu elle les avait tous. Son majestueux embonpoint dédaignait les artifices de la toilette, et fioltait librement sous un canezou de blancheur équivoque. Des rides, entremêlées de taches de rousseur, couraient sur sa peau et rejoignaient le pli moqueur de ses lèvres. Un tour blond, ajusté de travers, déguisait mal les tons gris des cheveux, à demi cachés sous un bonnet à fleurs. Ses pieds, courts et gras, semblaient prêts à faire éclater les souliers de prunelle à cordons, tels qu'on les portait en 1835.
Elle trônait dans son caphamaûm, qui signifiait usure et misère, comme la vente splendide du baron Bruel avait signifié richesse et mort;
Elle reçut ses deux visiteurs avec des airs de reine surprise dans un moment de bonne humeur. Tout à coup le chevalier s'écria, en la regardant avec un inexprimable mélange d'anxiété, de désenchantement et de doute :
— Madame ! est-ce que, par hasard, dans le temps... de votre baptême, vous ne vous appeliez pas Adolphine?...
Madame Bolivar, stupéfaite, interrogea d'un coup d'œil le docteur, qui haussa les épaules, comme pour dire : « Ne faites pas attention, il est fou ! » — Puis elle se rengorgea, et répondit superbement :
— Non, monsieur, je m'appelle Élodie.
— Alors, connaî triez-vous ceci? reprit-il un peu désappointé et fort soulagé.
Et il lui montra le coffret.
— Oui, j'ai eu ça chez moi, dit-elle en soupesant et examinant le précieux objet avec une indifférence qui torturait le chevalier : attendez, je vais chercher la loi et les prophètes ! ajoulat-elle en femme qui sait son monde et ne né-
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glige pas les occasions de placer des phrases à effet.
Madame Bolivar mit son pince-nez, fouilla dans une armoire, et en tira un énorme cahier, maculé et graisseux, très-différent du beau registre de l'hôtel Bruel. Elle le déplia lentement, et commença à lire , montant et descendant ces longues colonnes, barbouillées d'encre, chargées de chiffres, zébrées de ratures, couvertes d'hiéroglyphes qu'elle seule pouvait comprendre. Le chevalier, debout, lisait par-dessus son épaule. Les scènes de la veille, les songes de la' nuit, le réveil de ses souvenirs, le coffret qui lui brûlait les mains, ses recherches haletantes à travers le nouveau Paris, qui le désorientait et l'irritait de ses métamorphoses, tout cela Tavait rejeté dans cet état mixte que le docteur connaissait Irop bien, et qui sans cesse préparait des hallucinations nouvelles; une sorte de fei^f oriental, voilé des mélancolies de l'occident et des ombres du sofr. Pour cette imagination malade, les idées et les choses perdaient leur fond solide pour
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devenir semblables aux métaux en fusion, qui fuient en laissant une odeur de fumée et.de brûlé. Madame Bolivar ne fut plus une vulgaire revendeuse, mais une méchante fée, un de ces êtres mystérieux qui pullulent dans les légendes moldaves ou valaques, et que Tesprii du mal a doté d'une puissance surnaturelle.
Stryge ou vampire, elle attendait Tappel de minuit pour aller déterrer ses victimes et s'enivrer du sang de leurs veines. Le cahier qu'elle tenait dans ses mains grasses, brillantées de grosses bagues, s'élargissait, s'allongeait, s'accrochait à la cloison comme un décor de théâtre. Sur ce panneau d'un blanc sale, une plume invisible écrivait les noms de tous ceux qui avaient eu affaire à la revendeuse. Ces noms entrelacés de chiffres cabalistiques qui marquaient la somme, la date et le numéro d'ordre, se transformaient et se changeaient en personnages fantastiques. Les 2, les 3, les 6, les 8, qui composaient ces sommes fabuleuses, s'enroulaient en
carcan autour du cou de ces sinistres marion-
nettes, se hérissaient sur leur tète comme des cheveux de Goi^one, se plaquaient en stigmates sur leur front, ou bien, formant des anneaui innombrables, liaient l'un à Tautre ces martyrs du luxe et de la gène, de l'échéance et du prêt sur gage, pareils à des forçats de Toulon ou à des damnés du Dante.
Chacun de ces groupes sombres figurait un genre de misère, une classe de la société, une spécialité de détresse, une passion, une manie» un vice : il y en avait de bouffons et de tragiques^ de hideux et de lamentables, d'effrontés et de navrants; des drames à masque d'idylle, des squelettes sous des dominos roses, les pâleurs de la faim blotties dans un pot de rouge, des billets faux dans des enveloppes parfumées, des lende* mains d'orgie grelottant au coin de la borne. Il y avait de la noblesse en ruine, de la bour* geoisie en faillite, des ouvriers en grève, des artistes tendant la main à Tavenir, des prodigues tendant les bras au passé. Bientôt ces groupes s'agitèrent; ces marionnettes commencèrent une
immense ronde, qui eût fait paraître gaie la danse des morts. Mais peu à peu madame Bolivar ramenait à elle le âl auquel était suspendue la grappe vivante : sa main s'élargissait, le fil diminuait, les marionnettes se rapprochaient, jusqu'au moment où, fatalement attirées par leur souveraine, elle la suivaient et disparaissaient, avec de sourds gémissements, dans les ténèbres de Tarrière-boutique.
Le chevalier Tancrède était si profondément dans son rêve, qu'il eut l'air de sortir des limbes, lorsque madame Bolivar lui 4it en le secouant par le bras :
— Voici votre affaire : « Vendu le 5 novembre 1855, au baron Mathias Bruel, 300 francs. » Est-ce exact?
— Parfaitement.
— Maintenant, je remonte au 10 mars 1851, et je trouve : « Acheté à madame Isidore 50 francs. »
— Petit bénéfice de six cents pour cent, fit le docteur.
— Où est-elle? où est-elle? s'écria le chevalier.
— Oh la lai comme vous prenez feu! répliqua madame Bolivar. Où elle est? je n'en sais rien; où sont les oiseaux de passage?
Mais peut-être auriez -vous chance de la retrouver. . .
Et, prenant la pose majestueuse d'une actrice de province jouant une reine de mélodrame :
— Ces messieurs, dit-elle avec emphase, voudront-ils me faire l'honneur d'assister à la petite fête que je donne à mes clients samedi prochain, 22 avril? Mon respectable et regrettable ami, le baron Mathias Bruel, m*honora deux fois de sa présence...
— Nous n'aurions garde d'y manquer, dirent les deux vieillards en s'inclinant.