LE BAL DES NAUFRAGÉS
A Tangle du théâtre des Batignolles, si Ton tourne à droite, on se trouve, après une centaine de pas, au milieu de terrains vagues où la spéculation n'a encore planté que des jalons. A mesure que Ton avance, les maisons deviennent plus rares : cette solitude bâtarde a quelque chose de plus triste que la vraie. Si Ton attend le crépuscule, la rue, ou plutôt le chemin qu'on parcourt, reprend cette physionomie mystérieuse qu'offrait autrefois la banlieue de Paris, et qu'exploitaient les auteurs de mélodrame. Dans un enclos perdu
entre deux murs dégradés, un acacia à demimort se dresse et tord ses bras avec des pantomimes de squelette. Si un fiacre attardé s'estompe dans la brume et cahote sur le pavé, on se figure que cet inoffensif véhicule emporte des provinciaux trop confiants vers un rendez-vous d'assassinat. Des bandes de corbeaux s'abattent sur les plâtrières ravinées par la pluie. Le cri d'une girouette éraillée, la chanson fredonnée par un passant, le coup de sifflet partant d'un cabaret borgne, empruntent au tableau que Ton a sous les yeux une signification menaçante. Les réverbères clair-seraés ne servent qu'à désorienter le regard, à créer dans l'espace réel des espaces imaginaires : ils ouvrent çà et là de fuyantes perspectives, éloignent les premiers plans, rapprochent les lointains et prêtent aux objets des formes fantastiques où l'ombre a les transparences de la lumière^ où la lumière a les caprices de l'ombre,
A l'endroit Je plus désert de ce désert citadin, on est étonné, presque effrayé de voir une assez ))elle maison» dont l'aspect^ au premier abord»
n'a rien d'étrange. Elle est blanche, elle est neuve, surmontée d'une terrasse à Titalienne, et précédée d une grille que festonnent des touffes de jasmin. Une miniature de jardin, avec le bassin, le gasson et les allées de rigueur, va de la grille au perron, où languissent cjes pots de fleurs et quelques plantes grimpantes. A gauche, sur une butte de trois mètres de hauteur, où Ton monte entre .deux rangées de lilas, un kiosque en bois rustique, avec chaises assorties et ustensiles de jardinage. Les fenêtres, peintes en vert, s'ouvrent rarement. Les détails sont riants, J'^nsemble est sinistre : pourquoi ? il serait difficile de le dire ; les choses ont, comme les hommes, une expression qui plaît ou déplaît malgré leur figure. Peut-être Tisolement absolu de cette maison donne-t-il envie de supposer que l'on a redouté son voisinage : en dépit des blancheurs de la façade, on la dirait menacée de ruine, hantée par quelque mauvais i^ort, abandonnée à la suite d'un malheur ou d'un crime. En réalité, le malheur ou le crime a été de ceux qu'on ne daigne pas même raconter sur
les marches de la Bourse, et dont Paris regorge au point de n'y pas faire plus d'attention qu'à un magasin ferme. Un terrain acheté, un immeuble bâti, un spéculateur insolvable, une vente, des créanciers, des affiches, un acquéreur qui se substitue au premier propriétaire; rien de plus. Seulement, l'acquéreur s'appelait cette fois madame Bolivar : cette maison était sa villa ; c'est dans cette résidence champêtre qu'elle offrait à ses clients sa fôte annuelle, et jamais cadre, tableau, local, amphitryon, châtelaine, invités, entourage, accessoires, scène, théâtre, comédie ou drame, ne se convinrent mieux et ne se ressemblèrent davantage.
Ainsi qu'elle le disait dans son poétique langage, elle s'était mise sur son trente et un ; elle esquissait ses plus belles révérences, et essayait Teffet de ses sourires sur le chevalier et le docteur, qui s'étaient constitués d'office ses maîtres de cérémonies. Les deux vieillards, en habit noir, cravate blanche, jabot bien plissé, bas 4^ soie, souliers à petites boucles de vermeil, semblaient
rajeunis : ils étaient dans leur élément, et leurs yeux vifs exprimaient toutes les ardeurs d'une curiosité fantaisiste. Le chevalier surtout nageait en pleine eau, et profitait de l'occasion pour satisfaire sa manie d'observer en rêvant et de rêver en observant. Madame Bolivar leur avait recom^ mandé d'arriver de bonne heure, et ils étaient venus, comme Mascarille, avant que les chandelles fussent allumées.
On entendit dans le lointain un roulement sourd : deux lanternes coururent comme des feux follets. Un instant après, une voiture numérotée s'arrêtait devant le perron.
— Remarquez la composition de ce premier fiacre ! dit tout bas madame Bolivar au che , valier.
— ((...Qui Ixtificat juventutemmeam... Nuntio vobis gaudium magnum ! cria du haut de son siège le cocher, en jetant les rênes à un des valets de louage.
— L'abbé Pocherel, ex-curé de Subry-sur- Saône, dit-il, après avoir ôlé son carrick, sous
lequel s'abritaient une vieille redingote noire, un panialon jaune et des souliers bronzés. Il salua avec un incroyable mélange de cynisme et d a mertume, et ajouta, en ouvrant la portière avec un ricanement qui serrait le cœur :
— La main aux dames ! Madame la marquise de Noirpont ! — Madame la baronne de Vorlange!
Deux femmes, Tune vieille, l'autre jeune, descendirent.
— Bonsoir, mes chères petites I prenez garde d'abîmer m^5 dentelles! leur dit madame Bolivar.
— M. Gibeux, ancien notaire ! — Le comte Gustave de Châlons I
Deux messieurs suivirent les deux femmes :
M. Gibeux portait des lunettes d*or, des boutons d'or à sa chemise, une chaîne d'or sur son gilet de satin. Il était gros, court, haut en couleur : sous ses lunettes, on devinait des yeux sans cils, des paupières malades ; son cou de taureau, ses lèvres épaisses, son teint échauffé dénonçaient un tempérament apoplectique.
Le comte Gustave avait l'élégance frelatée et
fripée des héros de roman qui finissent à la cour J:issises.
Ginq misères, cinq ignominies.
— Dn faux comte, n'est-ce pas ? un faux noaire, un faux curé, une fausse marquise et une fausse baronne? murmura le chevalier en se penchant à Toreille de madame Bolivar.
— Non, monsieur, tout pour de vrai, tout ce qu'il y a de plus vrai ! répliqua-t-elle. Comme cela, c'est bien plus drôle !
Puis, tout bas, au notaire :
— Vous savez qu'avec les boutons et la chaîne, c'est vingt frano de plus ?
— Oui, mon excellente amie, lui répondit-il en lui baisant la main.
D'autres voitures se succédèrent, apportant toutes les variétés du naufragé de Paris et toutes les épaves des naufragés de province, volontairement englouties dans le gouffre parisien.
Des prêtres interdits, comme l'abbé Pocherel; des gentilshommes ruinés par un homme d'affaires ou un vice, venus à Paris pour demander une
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pla^e, tombés de rantichambre d'un ministère dans le couloir d'un tripot et échangeant contre quelques écus mal gagnés les restes de leur honneur bien perdu : de belles jeunes filles, séduites par des Lovelaces de chef-lieu, secrètement emmenées par leurs mères dans ce Paris où tout signore, et, une fois là, s'acclimatant à l'atmosphère empestée et incapables de redevenir honnêtes femmes ; d'anciens membres de clubs élégants, surpris la main dans le sac et précipités en \ingt-quatre heures des sommets du high life dans la mare aux fripons; des épouses romanesques, qui, pour échapper au joug d'un bonhomme, coupable de ne pas les comprendre, ont couru au-devant de toutes les servitudes de la détresse et de la honte ; des cantatrices à qui a manqué une chance, un protecteur, une note, et qui, à force de refuser, disent-elles, des engagements de cinquante mille francs, ont fini par chanter la Dame Blanche au théâtre du Montparnasse et par emprunter un louis sur leur dernier chdle ; des négociants, des banquiers, des avoués,
impliqués dans de véreuses affaires, acquittés à de faibles majorités, et ne pouvant plus se moîitrer dans les rues où leurs pères passaient la tête haute ; des victimes de Tagiotage, exécutées et sacrifiées pour l'exemple; des gens qui allaient êli o riches, hauts fonctionnaires, grands seigneurs, lorsqu'à éclaté telle ou telle révolution, et qui, sous prétexte de ne pas salir leur blason ù\x de ne pas trahir leur drapeau , sont arrivés à vivre des a umônes du hasard et des industries clandestines ; d'autres qui, pris au dépourvu par ces catastrophes politiques, tourmentés de leur désœuvrement, s'attribuant de chimériques aptitudes, se sont perdus dans d'illusoires entreprises; des plaideuses, amies intimes d'un conseiller d'Etat, millionnaires si leur procès se juge, et réduites en attendant à descendre, chaque matin, un échelon de l'échelle parisienne; des solliciteuses, parentes d'un sénateur, les poches pleines de pétitions, vides de billets de banque, escomptant, dans ui;! hôtel borgne, les espérances de leur future grandeur ; des ténors, dont Fu^depoitriui'
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a fait faillite ; des rivaux de Frederick Lemaitre, que Pithiviers a sifllés; des candidats permanents à la députation,â l'Académie, aux prix de vertu; des princes moldaves, des grands d'Espagne de quinzième classe ; des directeurs de banques fan* t astiques ; des fondateurs de tontines, de compagnies d'assurances, de cafés-concerts^ de bals publics; des essuyeurs de plâtres, actionnaires de la première heure au profit des habile» de la seconde ; des hommes à iûéts^ arrivés trop tôt ou trop tard, mourant de faim pendattt que leur idée se pavané en calèche dans les allées du bois de Boulogne ; des monomanes, qui ont toujours dix mille francs qu ils possèdent à mettre au service du million qu'ils rôvent; toutes les formes, toutes les silhouettes, tous Jos monstres, toutes les paillettes, toutes les grîmjjces, tous les sourires, toutes les larmes, tous les mensonges, tous les spec- Ires de la banqucroule matérielle, intellectuelle, morale, nobiliaire, sociale, artistique^ religieuse, mondaine : celle qui rampCj celle qui frappe, celle qui caresse, celle qui déshonore, celle qui tue.
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Tous portaient eu cou Tinvisiblo collier que le chevalier Taiicrèdd avait déjà cru voir et dont madame Bolivar tenait les cordons; mais,. ce soirlà, le» cordons étaient de soie : entre le3 mouphes et Taraignée, il y avait trêve.
Ce n^était plus le demi-monde j c était Taulrc monde; des morts et des mortes, sortant d^s limbes pour quelques heuresi participant aux plaisirs de la vie^ se groupant autour des tabler» foitnant des quadrilles, aspirant les parfums d'une euisine savante, buvant à plein verre les vins de Champagne et de Chambertin, chantant au piano des cavatines et des romances, échan*^ géant des causeries brodées d'éclats de rire, écoutant un orchestre blotti dans Tencoignurc d'un salon, jusqu'à Theure matinale qui devait les faire rentrer dans leurs ténèbresi leur opprobre ou leur néant» Observateur visionnaire, le cbeva-^ lier ne manqua pas de saisir et d'exagérer ce contraste. Tandis que le docteur découpait gravement une dinde truffée et conseillait les bains de mer à une patricienne déclassée^ le ebevalicr
contemplait cette assemblée étrange, ce fouillis d'habits noirs et de toilettes fanées, cette collection de figures jeunes, vieilles, fiévreuses, ridées, blêmes, couperosées, maladives, sournoises, enivrées, désolées, ravagées, charmantes, laides, hideuses, toutes marquées de la griffe fatale, de la tache indélébile. Les lustres et les candélabres lui semblaient des cierges funèbres ; les tentures des fenêtres et des portières lui faisaient Teffet de draperies mortuaires ; les valses et les polkas devenaient pour son oreille des psalmodies lugubres: à tous moments, il s'attendait à voir un démon coiffé du turban ponceau de madame Bolivar, soulever le parquet, saluer tous ces damnés comme gens de connaissance, semparer du violon d'un des • musiciens de Torchestre et conduire luimême la danse.
Madame Bolivar, dails tous ses atours, faisait les honneurs de la soirée avec un aplomb majestueux, une bonhomie en chrysocale, des sourires à contre-sens, et des compliments qui parlaient faux. Tout le matériel de sa fête, fourni par son
magasin, avait plus ou moins appartenu à ses convives. Elle trouvait piquant d'éclairer un fabricant ruiné à Taide de torchères et de flambeaux saisis chez lui; de faire admirer à un ex-agent de change son linge damassé, qu'elle n'avait pas même démarqué ; de montrer à un banquier failli une argenterie dont il avait payé la première facture ; de faire boire à un Champenois exproprié du vin qu'il avait possédé dans ses caves; de vanter à un vicomte le parfum des fleurs qu'il avait eues dans ses serres ; de reconnaître sur les épaules et sur le front de ses danseuses des perles, des diamants, des bijouï, des dentelles, qu'elles lui avaient abandonnés pour toujours et qu'elle leur prêtait pour une nuit.
Dans cette réunion, composée d'éléments si hétérogènes, il y eut d'abord de l'embarras, une certaine contrainte, une froideur visible, l'attitude de personnes qui, venues pour s'étourdir, n'y réussissent pas, ou à qui le spectacle des hontes d'autrui rappellent leurs propres hontes. Hommes et femmes étaient graves : peut-être, dans leur
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abaissement, airoaient-ils à se prendre au sérieux, à se parler les uns aux autres comme s'ils étaient encore du monde des heureux, des honnêtes gens et des riches. Sauf d'inefiaçables bigarrures, d'irrécusables dissonances, un étranger aurait pu croire quMl assistait à une fête ordinaire s les danses n'avaient rien d'échevelé ; on causait à voix basse; tout se passait décemment. Lescaya* liers parlaient à leurs danseuses avec une défë* rence et une politesse affectées. Les joueurs de whist et d'écarté ne trichaient pas.
— Nous sommes volés ! dit le docteur, qui venait de gagner vingt fiches.
•^ Et madame Isidore ? demandait timidement le chevalier Tancrède.
Mais, au souper, la scène changea : les langues se délièrent ; les préoccupations de la veille et du lendemain disparurent de ces visages pour n*y laisser de place qu*à Tappétit besliaL L'odeur dès sauces, l'arôme des truffes, le fumet du gibier, le bruit des assiettes, le tintement des flacons contre les verres^ le pétillement des bou-
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cbon», montèrent aux cerveaux, et, comme on dit, rompirent la glace. Il y avait là quelques artistes, écrivains ou poètes, joyeux bohèmes, misères insouciantes, tributaires de madame Bolivar du côté fantaisiste et bouffon, vaudevilles égarés au milieu de cea tragédies. Ils donnèrent le signal, les autres suivirent ; on plaisanta comme plaisantent les fossoyeurs dans la scène à!HamleU Ce fut une gaieté triste, shakspearienne, mordant sut' l'esprit et le cœur comme Teau forte sur le ouivre, la flamme d'un puncb gigantesque sur un radeau de naufragés. II n'y eut pas, comme en bonne et heureuse compagnie, une progression s'exaltant peu à peu, depuis le silence du premier aervice jusqu'au tumulte du dessert. L'orgie se démusela tout d'une pièce ; ses cent voix rugirent en même f emps : on chantait , on riait, on sifflait, on jasait, on hurlait, on criait, on jurait, on cassait les porcelaines de madame Bolivar. Ce spectacle et ce tapage eussent donné le vertige ou au moins la migraine à un homme bien portant. Le chevalier, vieux et malade, n'en était ni incommodé, ni
effrayé. C'est que, pour lui, la scène avait cessé d'être réelle. Cette faculté bizarre, que nous avons essayé de peindre, paralysait ses sensations par leur excès même. Arrivées a un certain degré d'intensité, elles changeaient de place, et passaient de la réalité dans le rêve. Il voyait, il entendait de l'autre côté du rideai^qui nous cache les objets invisibles. Tous les incidents de ce formidable souper étaient pour lui quelque chose de pareil à une mystérieuse histoire qu'il se serait racontée à lui-même, à ces dessins fantastiques que tracent les spirites, guidés par des influences surnaturelles.
Tout à coup il fut tiré de cette hallucination magnétique par la voix du majordome, qui annonçait :
— La princesse Isidora !
— En français madame Isidore, dit la Bolivar en regi^rdant le chevalier Tancrède.
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