LA DERNIÈRE VENUE
Quand la princesse Isidora — aliàs madame Isidore — fil sa tardive entrée dans la vaste salle à manger de madame Bolivar, l'orgie avait atteint ce point culminant d'où elle ne peut que des^ cendre, c'est-à-dire tomber sous la table. C'était une scène digne de tenter le peintre ordinaire ou extraordinaire de Balthasar ou de Sardanapàle. Les bougies achevaient de se consumer en pleurant sur leurs bobèches. A leur lueur blafarde se mêlaient les pâles clartés de l'aube ; jour faux et sinistre, lait exprès pour éclairer ces visages li-
vides OÙ l'exaltation de Tivresse luttait contre le poids du sommeil. Des yeux atones se fermaient; des yeux fébriles étincelaient ; des regards hébétés se promenaient dans le vide ou s'arrêtaient dans une effrayante fixité. Les vins de Champagne et de Marsala ruisselaient sur la nappe, obstruée de verres brisés et de bouts de cigares. Quelques affamés de la veille, poursuivis par un souvenir instinctif, essayaient de faire entrer dans leurs poches les restes d'un jambon ou d*un pâté. D'autres, avec un rire idiot, se coiffaient de leur ser- Yielt6 ou se jetaient dans les bras de leur voisin. On se tutoyait sans sa connaître : on s'appelait par stB ûôms de buptéme. Ceux*ci avaient le vin triste et pleuraient; ceux-là » devenus prodigieusement bavards, racontaient tout ce qui leur serait arrivé s'ils avaient eu un peu de chance, et ils roulaient sur le plancher au moment où leur récit les faisait maréchaui de France ou ministres» académiciens ou millionnaires, les toasts les plus fous ou les plus cyniques se succédaient avec la rapidité machinale d'yn feu de pelotofi. A la fin, l'ex-^bbé
KNTRE GHIBN ET LOUP* 11Q
Pocherel se leva droit sur sa chaise : depuis le commencement du souper^il s'était fsiit remarquer par une férocité d'appétit, une fougue de buveur, une audace de pantomime et de langage où se révélait une excitation fiévreuse. Pourtant aa physionomie gardait encore quelquen tracôi d'ÎQtelligence et de culture ; aous eet ebrutiya(9ment Volontaire, il était facile de deviner un fond d'irrémédiable désespoir.
Sa main tremblante tenait un verre plein jusqu'au bord : il le porta à ses livres, et s'icria d'une voix stridente :
— Au néant I
Mais, au même instant, un éclair passa sur ce * front chauve, bourgeonné, stigmatisé par d'ignobles habitudes : sa figure prit une incroyable etpression d'angoisse* A éette lueur plus rapide que la pensée, le prêtre reparut sous l'ivrogne. II jeta son verre, fit un suprême effort, dit : a Je ne puis pas ! je ne puis pas ! » et tomba comme un sac de plomb.
C'est en eut instant que l'on annonçait la prin-
120 EWTRE CHIEW ET lOCP.^
cesse Isidora. Si la scène que nous avof)s essaye dépeindre avait fait partie d'un opéra, l'entrée de ce nouveau personnage aurait pu être précédée d'un de ces trémolos dlnstruments à cordes qui contrastent avec les tempêtes d'un orchestre déchaîné. Elle paraissait devoir rester étrangère à la fête dont elle venait saluer Fagonie. Parmi les assistants, trois seulement avaient gardé assez de sang-froid pour pouvoir la remarquer ou l'observer : c'étaient madame Bolivar, le docteur Sarazard et le chevalier Tancrède.
Au reste, l'observateur le plus attentif aurait eu peine à s'expliquer Isidora. Il eût signalé sur on visage et deviné dans sa vie les mêmes contrastes qu'entre le titre nobiliaire, proclamé par le majordome, et le nom bourgeois murmuré par madame Bolivar. Elle était belle; était-elle jeune? Autre sujet de doute, assez fréquent sur le pavé de Paris. On pouvait lui attribuer avec une égale vraisemblance vingt-cinq ans ou trente-huit. Ce qui dominait chez elle et justifiait son titre d'emprunt, c'était la distinction suprême, ou, comme
on dit depuis que les chevaux sont plus à la mode que les femmes, — la race. Qu'on se figure un lis ayant dans son calice ou sur sa tige une de ces belles mouches mordorées qui pompent le suc des fleurs. Sa mise était exquise d'élégance et de bon goût : une toilette de duchesse entrant dans un salon du faubourg Saint -Germain. Son attitude, ses manières, l'expression de ses beaux yeux d'ange dépaysé plutôt que déchu, semblaient autant de démentis jetés au fait brutal de sa présence dans cette réunion de réprouvés.
Sur un signe imperceptible de madame Bolivar, Isidora vint s'asseoir entre le docteur et le chevalier. Daignant à peine faire Taumône d*un regard à Torgie mourante, elle déganta sa belle main aux doigts roses et transparents, mit son gant dans son verre, et, inclinant son cou de cygne vers le chevalier avec un mouvement d'une grâce enchanteresse, elle lui dit :
— On m'assure, monsieur, que vous désirez me parler ?
La douceur musicale de cette voix fit tressaillir
m ENTRE CHIEN ET LOUP.
I0 chevalier Tancrède dont rame flottait, comme toujours, entre l'image présente, le souvenir 6t le fève ; il répondit eii balbutiant :
•^ Oui, madame, il s'agit d'un ooffiret... qui vous a appartenu^ et qui m'a rappelé... une personne bien chère*. • Dites-^moi, vous ne vous êtes jamais nommée Adolphine?... Pardon, je suis fou... vous n'âvex jamais connu une jeune femme. •• nommée Adolphine?
Pendant qu'il parlait, tout entier à ses souvenirs et trop absorbé pour être clairvoyant, la figure d'Isidora trahit une émotion extraordinaire. Elle pâlit, frissonna, regarda fixement son interlocuteur ; puis, se remettant avec cette promptitude dont les femmes ont le secret, et lui montrant le hideux spectacle qui les entourait :
— Si je Tâvals connue, serait-ce le lieu, serait-ce le moment de parler d'elle?
— Ah 1 vous avez raison et j'ai tort, reprit-il en la dévorant du regard; mais vous-même, madame, vous, si belle, si élégante, si distinguée,
VOUS y digne d'être accueillie dans le meilleur monde, que faifes-vous ici?
Pour toute réponse, elle leva de nouveau ses beaux yeux qu'elle avait tenus baissés pendant que le chevalier lui parlait ; elle les attacha sur madame Bolivar, qui marivaudait aveô le docteur, et une haine profonde se peignit sur son visage mélancolique ; la haine de Tesclave eontre son tyraU) du patient contre son bqprreau. Puis, s accoudant sur la table, son flront appuyé sur sa main, elle parut se recueillir. Le chevalier reprit : '
— Pardon, si j'insiste... Adolphine, quand je I ai connue, n'était pas seule. Elle avait une enfant, une fille...
— Oui, Louise Cherval, répondit étôurdiment Isidora, si émue que son trouble n'aurait pu cette fois échapper au chevalier Tancrède; mais le nom qu'elle venait de prononcer avait produit sur lui Teffet d'une commotion électrique.
-* Cherval! dit-Il, c'est mon nom de feimille; je m'appelle le chevalier Tancrède de Cherval :
Ah ! ma pauvre petite Louisel ma fille!... Oui, sa mère avait bien le droit de lui donner mon
nom!.«.
— Bon ! voilà ses rêveriçs qui recommencent... Belle dame, ne croyez pas un mot de ce qu'il vous raconte, dit le docteur, qui, placé à la gauche dlsidora, avait saisi quelques lambeaux de la conversation.
Cette diversion lui donna le temps de reprendre un peu de sang-froid, et, quand le chevalier Lui demanda avec un redoublement d'insistance et de passion :
— Vous les avez connues? Où sont-elles? où sont-elles? Oh! madame, par pitié, que je les retrouve ! . . .
Elle répliqua avec un calme très-bien joué :
— Oui, je les ai connues autrefois ; mais il y a longtemps, bien longtemps, que je les ai perdues de vue, et il me serait impossible de vous dire où elles sont.
L'imagination malade du chevalier passait en un moment de l'exaltation la plus vive à l'abatte-
ment le pins absolu. Pendant quelques minutes, il y avait eu dans toutes les facultés de son être un retour de jeunesse et de vie. Cette ardeur juvénile tomba tout d'un coup : il s'affaissa sur luimême, comme un joueur qui vient de perdre son dernier écu sur sa dernière carte, comme un vieillard qui sent se rompre le dernier fil qui le faisait vivre. Isidora, qu'il ne voyait plus, ramena sur lui ce long regard où se confondaient la tendresse, le ressentiment, la curiosité, le respect, l'élonnement et la pitié ; puis, de cette voix dont le timbre velouté allait à Tâme et pouvait guérir bien des blessures :
— Permettez-moi, lui dit-elle, de changer de 1 Ole, et d'interroger à mon toui . Vous êtes venu ici, attiré par l'espoir de me rencontrer, de vous renseigner auprès de moi sur des personnes qui vous étaient chères... quoique vous ayez vécu volontairement séparé d'elles pendant de longues années... Soit; mais après? je ne suppose pas que vous soyez pensionnaire ou tributaire de madame Bolivar...
m CNTRE CHIBK ET LOUP.
Et la manière dont elle accentua ces derniers mots révélait le même sentiment de haine et de dégoût.
— Hélas ! murmura le chevalier, revenu peu à peu à la réalité ; je suis seul, seul au monde, et, sans le docteur, mon unique ami...
— Pigure2-vous, madame, interrompit le docteur Sarazard en se mêlant derechef à la conversation, que M. le chevalier Tancrède de Cherval, que voici, a toujours vécu dans les nuages... Chaque fois que les nuages le laissent tomber, bonsoir! il se casse un bras ou une côte... Pour le moment, la côte brisée — et notre bisaïeul Adam n'en serait pas surpris ■• — s'appelle la tendresse, ou, pour mieux dire, la nostalgie paternelle et conjugale... Mais notre ami n'en est pas moins un vieux garçon condamné à toutes les tristesses du célibat, et aussi isolé que peut Vôtre nn homme sans famille et sans patrie... Oui, sans patrie; car, au bout de trente-cinq ans d'absence, en un temps où tout se renouvelle au coup de sifflet du mllchinisle et où les divers âges de la
vie sont des changements de décor, on est un étranger dans son pays< . « Pourtant le chevalier a eu la fantaisie de revoir la France avant de mourir...
-^ Ah 1 c'était un pressentiment ! bégaya M. de Cherval.
^ Oui ; mais, en attendant, il vit dans des conditions telles, que je suis à peu prés Sûr, un de ces matins, de le trouver tout à fait fou ou tout à fait mort... Il s'est logé à un quatrième étage, près du Luxembourg, sous prétexte de voir de sa fenêtre le dôme du Val^de-Orâce et la verdure des marronniers qui abritèrent son heureuse jeunesse. Il est riche, je le crois du moins; à quoi bon? il n'a jamais voulu s'occuper d'affaires ; il a refusé de savoir ce que devenait la succession de son frère aine, le marquis de Cherval, mort sans enfants ; il a soigneusement caché son adresse et même son existence au notaire du marquis*. .
-- Oui , à quoi bon? Pour qui serais-je riohe? murmurait le chevalier.
— Mais, pour vous, A le plus Incofrigible des
rêveurs ! pour cette guenille que chérissait le bon Chrysale, et que vous laissez tomber en loques I Puis, se retournant vers sa belle voisine, il reprit :
— Le chevalier vit comme s'il était pauvre... pas un valet de chambre, pas un domestique de confiance; et si un heureux hasard ne m'avait jeté sur son passage, si une bizarre conformité de goûts ou de manies n*avait réveillé notre amitié d'enfance...
A son tour, Isidora l'interrompit.
Depuis un instant, ses yeux allaient de Tune à l'autre de ces deux singulières figures; soudain, elle les fixa sur le docteur, et lui dit avec brusquerie :
— Voyons, docteur, que pensez-vous de moi ?
- Madame, reprit-il galamment, dans notre
éfat, on ne s*étonnederien... Cependant...
— Cependant, dit-elle avec un douloureux sourire, vous vous étonnez de me voir ici, parmi les clientes de cette femme, assistant à cette fêle dont je ne prends, il est vrai, que le moins pos-
sible... assez pourtant pour être suspecte... pour être flétrie I . . .
— Olil madame! fit le docteur pris au dépourvu : nous y sommes bien , nous ! . . .
— Vous, c'est différent... Un médecin va partout, et, quant au chevalier Tancrède, je sais maintenant ce qu'il espérait trouver ici.
Il y eut un moment de silence ; puis elle poursuivit :
— Je ne m'abaisserai pas à vous dire ce que diront demain à leurs am\s celles dont vous voyez les pâles figures passer par toutes les laideurs de rivresse : « Ah ! je n'étais pas faite pour la vie que je mène ! » — Non, cette banalité ne serait digne ni du chevalier, ni de vous, ni de moi... Ce qui est vrai, c'est que je mène une vie toute différente de telle-là : ici, j'ai Fair d'une pécheresse;... ailleurs, je suis une convertie. Ce qui est vrai, c'est que, dans cette atmosphère chaude et empestée, dans cette salle jonchée des débris de l'orgie, sous les yeux de cette ignoble femme, devant ces malheureuses 01/ honteuses victimes du
m EWTRB CHÏB» BT LOD?.
vice et du désordre^ jô puis vous dire : Voulezvous respirer un air pur, reposer vo6 regards sur dé beaux arbres, de fraîches allées, de verts gazons, sentir la bonne odeur des vacheries et des élablesî Vouleï-vous me prêter le concours de votre charité et de votre science, m*aider k soigner, à distraire, à guérir peut-être de pauvres malades qui offrent quelques traits de ressemblance avec le chevalier de Cherval, et auprès desquels vous pourrez satisfaire votre philanthropie, votre passion d'observateur et même vos penchants de visionnaire? Voules-vous enfin que M. de Cherval, que vous venez de me dépein^ dre si seul, si abandonné, si mal logé, si compté* temetat livré k toutes les misères d'un insouciant célibat, soit récueilli, inslallé, soigné, entouré, choyé, dorîoté, comme s'il retrouvait une fa»^ mille... comme si Àdolphine et Louise vivaient encore?...
Ces derniers mots firent encore trembler sa voix; peut-être, en regardant bien, aurait-on découvert une larme au fond de ses paupières; mais
la larrae se cacha, et le docteur ne put ia toir. L'offre dlsidora menait de lui rouvrir cet inconnu où, malgré ses prétentions au rôle de Mentor, Il aimait à se plonger avec le chevalier.
— J'accepte avec transport pour mon amî et pour moil s'écria-t-il t j'accepte les yeux fermés, et, ce qui est plus méritoire pouf un curieux de mon espèce, sans faire aucune question. Un mot, pourtant : achèverons-nous d'èclalrcir la légende du coffret? rentrerons-nous dans là vérité, ou resterons-nous dans le fantastique?
A.U lieu de répondre, ïsidora lui dit :
— Puisque vous acceptez, profitez de votre omnipotence de médecin légèrement enclin à la sorcellerie... Levez la séance!
— J'allais vous le proposer ! rèpliqua-t-îl avec un soupir dé soulagement.
Puis, se levant d'un air grave et parlant à la Bolivar comme Fagon ou Tronchin avaient dû parler à des rois ou à des duchesses :
— Madame, lui dit-il, vous nous avez comblés^ et votre petite fcte était charmante; mais vous
savez qu'un médecin a charge de corps et d'âmes. Mon ami le chevalier, s'il restait un moment de
plus, aurait un accès de fièvre chaude : je remmène, et, avec votre permission, j'emmène aussi la garde-malade...
Et, d'un geste gracieusement paternel, il montrait Isidora, qUi se soulevait à demi.
— Eh bien, allez, ma toute belle, répondit madame Bolivar d'un ton doucereux; vous voyez que je ne vous ai pas trompée, et que vous avez bien fait de venir. Surtout, racontez bien à ces messieurs tout ce que vous savez du coffret, ajouta- t-elle avec une intention railleuse.
Les regards des deux femmes se croisèrent une deiiiière fois comme deux lames de stylet.
Une minute après, le chevalier, le docteur et leur étrange compagne, sortaient de cette maison maudite. Il était quatre heures du matin. Avril, comme a dit un poète de 1806, réveillait T Aurore paresseuse. Un air frais, vif, balsamique, une lumière blanche et douce, une ine^able sensation
de bien-être, envahirent les trois échappés de Tenfer Bolivar.
— Ah! s'écria Isidora, les yeux levés au ciel avec un mélange d'enthousiasme et d'amertume, dire qu'il y a des horizons purs, des ciels souriants, des eaux limpides, d'heureuses retraites, de paisibles solitudes, des figures suaves, des âmes angéliques, des existences virginales — et que...!
Elle s'interrompit. Une voiture de place stationnait à quelques pas de la maison : Isidora appela le cocher, ouvrit la portière, ramena sur ses épaules son burnous de laine blanche, força les deux vieillards stupéfaits de monter avant elle ; puis, montant après eux, légère comme un oiseau, mystérieuse comme une fée, excitante comme une énigme, elle dit au cocher :
— Rue des Granges, n"" 4, à Yiroflayl... et pas trop vite !
Après quoi, prenant place dans la voiture, elle ajouta, avec cette gaieté triste qui semblait lui être habituelle :
1S4 ëktre chien et loup.
~ Enlèveoiônt de deux mineurs par une majeure I . . .
*-Hais, madame, s'écria le docteur Sarazard, tandis que la voiture se mettait en mouvement, ce n^ 4 deja rue des Granges, à Viroflay, n'estce pas la maison de mon confrère, de mon savant et vénérable maitre, le docteur RaymonT
— Hélas I. oui, c'était bien la sienne, répondit Isidora, dont les traits s'assombrirent ; le docteur Raymon , Taimable vieillard , le physiologiste admirable que j'appelais mon sauveur et qui s'in* titulait en riant mon chien de Terre-Neuve.*, il e$t mort il y a six jours, et je suis son héritière...
-«Mortl Ce que c'est que de nous! Nous mourons donc aussi?
— Oui, quelquefois, pour le bon exemple...
Mais ne plaisantons pas sur un sujet si triste... M.Raymon, mon second père,-*- je n'ai pas connu le premier! — et son regard cherchait à la dérobée le chevalier Tancrède,-^ M. Raymon était le meilleur des hommes, mais très-original...
— Oh t oui, plus que moi, autant que nousl
XNTHI GRIBII ET LOyP. m
fit le docteur en montrant du doigt le chevalier.
-^ n m'a légué sa maison de santé, non pas, dit-il dans son testament^ pour m'enriehir^ mais parce que j'étais^ selon lui^ la seule personne capable de comprendre et de continuer son osuvre, de deviner, de soigner, de consoler, de guérir ses malades, o et de choisir son successeur. Ce successeur providentiel, ne le devinex-vous pas? Ne pourries*vous me dire son nom 1
Et elle regardait le vieux Sarazard aveo cette expression de Madeleine converliedont nous avons tous plus ou moins éprouvé le charme^ et qui donne à la vertu quelque chose des vagues fascinations du vice4 Déjà cette femme inconnueexerçait sur ces deux êtres bizarres et nerveux une influence magnétique, sur laquelle le docteur, grand connaisseur en pareille matière, ne pouvait se tromper*
U s'empara de Sa belle main, la porta galamment à ses lèvres, et dit en souriant i
— Je devrais, peut'-étre^ par modestie^ n'avoir
pas l'air de vous comprendre ; mais la vieillesse et la médecine sont immodestes^ et je suis horriblement curieux : j*aime donc mieux vous dire tout de suite que je vous comprends, que c'est de moi qu'il s'agit. Après quoi, vous me direz, n'estce pas? qui vous a fait penser à moi, comment nous nous trouvons ici, ensemble, dans la même voiture, à cinq heures du matin, et quel est Tanneau mystérieux, anneau d'or, d'argent ou de fer, qui relie à une réalité quelconque nos rêves de cette nuit?
— Ohl ohl c'est toute une histoire que vous me demandez, et, qui pis est, toute mon histoire... Voyons, un accommodement!... Dites -moi...
quelle différence y a-t-il entre le confesseur et le médecin?
— Le confesseur entend ce qu'on lui dit, et le médecin ce qu'on ne lui dit pas.
— Pas mal I — Je vais donc me borner à vous dire ce qui est nécessaire à l'intelligence de la situation : si vous y tenez beaucoup, vous devinerez le reste... Cocher, bien lentement!
— Madame, dit le cocher prêt à se rendormir, je ne puis pas aller plus lentement, à moins de m'arrêter tout à fait. Est-ce là ce que vous voulez?
Et, à part :
— Ils sont singuliers, ces bourgeois! •. . Ils vous demandent juste le contraire de ce que vous commandent les autres.
— Pas précisément, reprit-elle ; mais jouissons bien de cette heure, si différente de celle que nous venons de subir...
Et ses yeux erraient à droite et à gauche, comme ceux d'un captif délivré qui se retrouve en rase campagne.
L'heure était délicieuse, en effet : la voiture traversait les allées silencieuses du bois de Boulogne ; non pas de celui que nous connaissons, — de Taprès-midi au soir,— et que la foule des promeneurs, le bruit des conversations, le brouhaha des chevaux et des équipages, le tumulte de l'invasion parisienne, font ressembler à un décor d'opéracomique ; mais le bois de Boulogne désert, avec toutes les harmonies de la solitude et du matin.
Cinq heures, en avril, ce n'est plus Taurore, et ce n'est pas encore le jour. Le soleil se levait à peine ; le fort du mont Yalérien se découpait en pleine lumière sur un fond d'opale, et Tombre descendait à sa base en s'accrochant aux massifs d arbres et aux plis de terrain. On pouvait, sans trop de complaisance bourgeoise, prendre au sérieux la Araicheur des lacs, les rideaux d'arbres verts, la silhouette alpestre des chalets. C'étaient de vrais oiseaux du bon Dieu qui gazouillaient dans les touffes de sycomores et d'àcaciàs ; c'étaient de vrais canards sauvages, qui, lé cou tendu et Taile sifflante, attirés par ces eaux tranquilles et par les familles de palmipèdes sédentaires, tournoyaient dans Tespaoe ou s'abattaient sur les talus. Une brume diaphane, faite de la vapeur ded lacs et des rosées de la nuit^ courait sur les gasoils ) mouillait la pâle verdure des chênes, se plissait le long des charmilles, se mêlait aux transparences de Tair et s'irisait aut premiers rayons du soleiL La nature, avant de se laisser battre par un ensemble artificiel et mdif-
dain, prenait une courte revanche contre laquePj protestaient déjà la troupe des balayeurs et 1 tonneaux d'arrosage.
Le chevalier Tancrède, fatigué de sa longue insomnie, avait fini par s'abandonner au mouvement de la voilure; il dormait.
-»- J'aime mieux cela, dit Isidora,
Et elle commença son récit.
HISTOIRE d'iSIDORA
Il y a quinze ans, j'étais jeune...
— n y a quinze ans I allons donc î il y a quinze ans, vous aviez une poupée, et vous sautiez à la corde en pantalons brodés I...
Elle reprit d'un accent plus ferme, avec son sourire mélancolique : ,
— Il y a quinze ans, j'étais jeune, et on dit* que j'étais belle : je voyageais en Suisse, et je comptais finir ma saison aux eaux d'Evian. A] celte époque, il y avait encore des diligences. Un matin, je pris le coupé d'une voiture qui fai-
sait le service entre Berne et Lausanne. Je m'y trouvai seule avec une femme âgée, d'une distinction parfaite et de la plus gracieuse politesse : elle souffrait ; j'écoutai le récit de ses souffrances, je lui indiquai quelques-uns de ces remèdes dont vous dites, messieurs les savants : « Si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas faire de mal. » Lorsqu'une très-jeune femme se montre respectueuse et empressée auprès d'une femme vieille et infirme, elle n'a pas de peine à lui plaire. Ma compagne m'assura que j'étais une fée, un ange, que j'avais le secret de soulager ses maux, et que mes attentions lui étaient douces comme des caresses. Ce langage m'allait au cœur. Il parait -que mes manières ont toujours eu une sorte d'élégance aristocratique, et, comme si Dieu avait voulu tour à tour me châtier et me sauver, il m'était dés lors plus facile de me mettre au diapason de la bonne compagnie que de la mau* vaise. Bref, je fis la conquête de ma vieille dame, et il ne tint qu'à moi de commencer, en quelques heures de téte«à-téte, une de ces amitiés de
voyage qui parfois deviennent de véritables amitiés.
— Ma chère enfant, me dîti-elle en me prenant la main, nous voiei bientôt à Lausanne ( je vous dais quelques heures vraiment charmantes et Toubli de mes douleurs : je ne vous demande pas votre nom ; avec des yeux comme ceux-là, avec des manières comme les vôtres, vous ne pouvez être qu'une personne aussi honnête que distin* guée... Je m'y connais... Nous séparerons-nous au moment de l'arrivée ? Ce serait trop vulgaire et trop triste • je m'appelle la marquise de Fresnay : je vais à Lausanne, et, delà, à la campagne sur les. bords du lac de Genève, — un site ravissant! — retrouver mon gendre et ma fille à peine plus âgée que vous... Si vous avez quinze jours à perdre, consentez à m'accompagner : je serai toute heureuse de vous présenler à mes. enfants. C'est convenu, n'est-ce pas?
Je m'inclinai sans répondre ; elle prit mon silence pour un consentement : quelques instants aprèS) nous descendions de voiture à l'hôtel du
Belvédère. L'heure élait trop avancée pour que j'eusse à craindre de rencontrer des figures de connaissance : je cédai à une irrésistible envie de jouir encore de cette-soirée d'incognito, de continuer le rôle que venait de nf assigner la confiante sympathie de madame de Fresnay, Je redoublai de soins, de câlineries auprès d'elle ; on me donna une chambre à côté de la sienne ; je me fis sa camériste, sa chatte, son infirmière, sa berceuse. Elle souffrait d'une maladie de nerfs, dont elle pressentait ou éprouvait déjà une crise ; j'appelai à mon aide les facultés bizarres qui me mettent en communication avec le monde invisible, Qt qui se sont développées depuis au service des malades de Viroflay. La crise nerveuse fut domptée par mes caresses, mes chansons, mes regards : à minuit, je vis la marquise «'endormir d'un sommeil d'enfant, le sourire sur les lèvres, et je sortis sur la pointe du pied.
Bien avant le jour, je demandai des chevaux et un guide; je payai ma dépense, et je quittai rhôtel en reprenant le chemin de l'Oberland.
L'hôte semblait étonné de celte évasion nocturne. Il me demanda, dans sa candeur helvétique :
» — Que faudra-t-il dire à madame votre mère?
» Je tressaillis, et vous ne pouvez savoir à quel point celle question innocente devait déchirer toutes les fibres de mon cœur; mais je me remis aussitôt.
» — Vous lui direz, répliquai-je avec sang-froid, que sa fille s'est envolée avec les ailes de son ange gardien, à trois heures du matin.
» J'étais si sérieuse, que le bon Suisse me regarda avec de gros yeux effarés, et parut disposé à me croire.
» Le lendemain, j'étais à Interlaken, après avoir essayé d'échapper par la rapidité du voyage au douloureux mélange de remords et de colère, de regret et de honte qu'avait réveillé en moi ma rencontre avec madame de Fresnay. Je dînai à la table d'hôte : les Anglais, comme toujours, étaient en majorité; quelques Parisiens en vacances, trois étudiants allemands complétaient l'ensemble, qui n'avait rien de bien remarquable
in EM7RE GHIEIf ET LOU0
et n'eût pas attiré mon attention sans la présence de deuY personnages, placés aux deux extrémités d^ \^ longue table, C'étaient un homme jeune encore et un& femme encore jeune. Us ne paraissfti^nt pas le connaître. L'homme avait le front haut i rir-régularité de ses traits amaigris était rachetée par une expression extraordinaire, oo la fantaisie h plus spirituelle alternait avec la réverie la plus passionnée. La femme était en demi^ deuil : un grand chapeau de paille, garni de lar« ges riiba^a noirs, ombrageait une de ces figures dQiit nous disons dédaigneusement qu'elles ne sont ni bien ni mal. Sa taille, qui ne manquait pfis d'élëg^n^a, était ensevelie dans une robe de dBP m\Vy évidemment taillée par yne couturière 4f» provineo* f/élait une de ^es femmes qui éehap^ p!P$it natui^lliment aux regarda sans avoir besoin de «e oacbâT, gui semblent appeler le elair-obsour et Tombrej at qui, dans leur cadre, peuvent re* devenir charmantes. Mais il y avait chez celle-là un détfiil qui méritait d'exciter la curiosité et Tin^ térAtt |i 9on visage^ sa mise^ sa tournure étaient
E^NTR£ GJIIëlN ëT LÛUK W
4'une bourgeoise ou d*uqe ppovinciale, ses yeux étment d'une héroïne de ron^ar^, Et maintenant, si V0ui^ n)0 demandez qomment et pourquoi je vis si bi^n ces deux inconnue, je vais voua le dire.
« tea beaux yeui^ àe cett^ f^mipe, plya jeune que sa figure, ^ elle paraissait avoir trente m trenter deux ans,— étaient ardemment fixén mv i'honima assis à l'autre bout de la table* A tous monaents, cette ardeur mal contenue, qu'elle essayait de voir 1er sous ses longs cils, éclatait aveo cçtte innocente hardiesse de la provinciale romanesque qui, une fois résolue à se compromettre, s'affîche. Mais ce jeu de physionomie et de prunelles était absolu^ ment perdu pour lui. Depuis mon entrée dans la salle, on eût ^it que je Pavais enso](K:elé.
» L'obstination de ses regarda, le sentiment danxiélé et de tendresse que reflétaient ses traits expressifs^ la façon toute sponti^née dont il semT blait s'offrir à moi, me causaient une impression étrange: appréhension, joie intime, embarras^ désir et crainte d'être aimée. Cet homme jeune^ fatigué pei|t4tre des luttes de la vie, paraissait
avoir souffert. Quelle est la fille d'Eve qui résiste à ridée de guérir une blessure, de rendre heureux celui qui, déshérité du bonheur, aspire à sa part d'héritage? Les heures passées avec la marquise de Fresnay m'avaient révélé ou rappelé tout ce qu'il y a de délicieux dans raffectueusc estime d'une âme honnête, et tout ce qu'il y a de cruel à être obligée d'y renoncer. J'en avais gardé une secrète envie de me consoler dans une affection pouvelle, de plaire, de me relever et d'être relevée à mes propres yeux. Pensées, souvenirs, douleurs, nostalgie idéale, se succédaient en moi, comme.des nuées dans un ciel sombre. Je sentais mon cœur battre, la rougeur me monter au front, tout mon être tressaillir sous ce regard brûlant, inquiet, passionné, que je n'avais pas besoin de voir pour le deviner. Parfois, subjuguée par une force invincible, je regardais à mon tour ; je reconnaissais que je ne m'étais pas trompée, et j'en arrivais à subir la fascination que j'exerçais.
» Après le dîner, le maître d'hôtel présenta successivement à cha;que convive le classique registre
OÙ les voyageurs doivent inscrire leur nom, et qui figurait toujours au dessert dans les bonnes vieilles auberges suisses. On commença par le bout de table où se trouvait mon inconnu.
Quand le livre parvint jusqu'à moi, je lus rapidement cette colonne de signatures, la plupart exotiques, et je n'eus pas de peine à démêler la sienne au milieu d'un buisson de consonnes anglaises ou germaniques : Paul Elbœr.
» Paul Elmer I c'était le nom d'un poète, d'un romancier que je comptais parmi mes auteurs favoris et dont j'avais justement deux ou trois volumes dans mon bagage de touriste. Mon émotion redoubla ; assurément, il existait dans la littérature des écrivains supérieurs à Paul Elmer; il n'en était pas qui me fussent plus sympathiques, qui eussent plus souvent et plus délicatement exprimé ce que je ressentais. Il y avait entre autres un petit roman par lettres, à deux personnages. Je le relisais tous les ans, je le savais par cœur, et parfois une illusion étrange me faisait croire que c était moi qui avais reçu les
m ÉNtHE CHtÉl^ ET LOUP.
iellrës du héros et écrit les lettres de Théroïne.
» J'avais alors un nom d'honnête femme, d'hôtJnêle fille.
Ici, Isidora se pencha àToreille du docteur, el lui dît à YOii basse :
,~ ÊtCfe-YôUs feûl* que le chevalier soit bien endorttii ?
•^ Oh I je vous eti réponds : son sommeil est un long rêve, sort rêve est une seconde vie, et, dâilè lés êvéftemetits de cette vie, il est trop absdfbé polir ^'occuper de nous.
— Je prig le registre, pout*suivit Isidora, et, d'Une main tremblante, j'écrivis rnon iiom, mon Siniple nom de baptême : Louise.
i) Paul n^élait pas sorti de la salie, et, sans avoir l'air de l'observer. Je ne le perdais pas de vue. Bientôt je le vis touriiéi* àutout du bienheureux cahiei* que l'on Venait de poser sur le buffet. Se crdyant sûr de tie pas être remarqué, il le saisit, l*0UVrit à la hâte, lut avidement là p&ge où mon écriture était encore fraîche... Jamais, non jamais, je rt^ôublierài le rayonnement de ce
ENTRÉ GHIiSN ET LOÛK Hl
visage : ce h'était pas de îd surprise, c^ètistlt Aè l*exlase ; Un cri de joie Irint expirer sur ses levées : il le réprima, niais jô Tetitendis. Ce tri de joie eut-il Un dpuloureux écho dàhs là salle?.. . Mes yeux cherchèrent la placfe occlipée, pendàtîl le dîner, par cette femme en deUil qui dêTO^all Paul du regard : la éhaise était vide.
li Rentrée dans ma chambré, je hi^ëftdfçai de retrouver un peu de calmé, de tasSérilblef mes souvenirs, de hi'expliquer à moi-itléme les plus légers incidents de la soirée. Tantôt je m'abandonnais au penchant de hion ifnàgiîiatioU et de mon cœur ; tantôt je ihintérrogeaiô aVec là perspicacité d'un jugé. Pourquoi recomhienfeêr, avec Paul, Pèpreuve qUe j'avais acceptée aVèfi tiiadame de Fresriay? Avec elle, j'en étais quitte pour un petit mécompte à lui laisser, un regret ou une humiliation à emporter ; aVec lul, te regret, ce mécompte ne pourrait-il pas être son désespoir et le mien? Devais-je intervenir dàhs celle vie brillante, peut-être heureuse? Qu'étaitce d'ailleurs que celte femme, qui semblait veftiie
à Interlaken tout exprès pour le voir ou le retrouver ? N*allais-je pas prendre sa place, intercepter des sentiments qui ne m'étaient pas destinés? N'y avait-il pas, dans tout cela, quelque énorme méprise, jcommencée par les yeux, achevée par le cœur?...
» J'étais si agitée, si inquiète, que je fis mentir le proverbe <( La nuit porte conseil. » Je résolus de me donner encore, pour réfléchir, la journée du 'lendemain. Je partis à cheval, de grand matin ; je suivis l'admirable sentier qui monte à Meyringen et à Grindelwald, en serpentant à micôte de la grande Scheideck, en vue des glaciers de la Jung-Fraù. Rassurez-vous, docteur, je ne décrirai pas. La journée fut sans aventures : à quatre heures du soir, je redescendais vers la vallée. Arrivée à quelques pas du chalet qui servait de halte aux voyageurs, je vis sur le seuil un guide qui m'appelait avec des signes de détresse :
» — Madame! madame!... un jeune homme, un Français, blessé, évanoui !...