‹ Entre chien et loupChapitre 18 sur 26 · LE RÊVE · texte numérisé non relu

LE RÊVE

— Avant d'entrer dans le chalet, j'avais deviné d'instinct que le blessé ne pouvait être que Paul Elmer : c'était lui, en effet. Sa pâleur, le cercle bistré qui entcfurait ses yeux fermés, la blessure qui lui traversait le front, le sang qui s'en échappait, l'angoisse que je ressentis, tout me révéla à quel point j'aimais déjà cette inconnu de la veille.

» On l'avait placé à la hâte sur un lit de sangles sans rideau. Tout en préparant le premier pansement, j'interrogeai le guide, et mon cœur complétait ses réponses.

lÉ H l*

454 tlNTBE CHIEN ET LOUP.

» Le matin , Paul , sans doute après s'être informé de moi et avoir appris que J'étais sortie de l'hôtel, était parti dans la même direction. Il avait Pair comme fou, disait le guide. Excellent marcheur, habitué aux excursions alpestres, les chevaux qu'il demandait se faisaivt attendre, il avait perdu patience, s'était muni de son bâton ferré et de son sac de voyage, et en avant! Il allait si vite, que le guide pouvait à peine se mettre à son pas. De temps à autre, il s'arrêtait, hélait quelque pâtre qui gardait ses chèvres, quelque femme entrevue à la fenêtre d'une des rares n^aisons éparses sur le flaric de Isi montagne, et demandait si Ton n'a- Vâit pas vu passer une dame à cheval. Il ajoutait des détails û exacts^ il y mettait tant de feui que, ftldlgré l'ingénuité des mœurs helvétiques^ le guide, observateur par état, m'avait reconnue en m'apercevant.

n Une grande partie de la journée s'était écoulée ainsi; j'avais trop d'avance pour qu'il pût me rejoindre. Entre Meyringen et LayterbrUnen^ une fausse indication était venue mettre le combla à

BlfTRE QHIBN ET LOQF. 19à.

ragifaliion de Paul en lui faisant croire qUe j'avais pris une autre i^oute^ et qu'au lieu de revenir ù Interlaken^ je redescendrais par le petit ScheU decb^ Il s'était mis à courir à Tavènture^ ne Suivant {dus de sentier frayé, s'éoai'tant à droite et à gauche^ s'aidant de son bâtoil pour monter sur leâ robhes les plus aiguës^ et^dejà^ regardant dô tous côtés s'il ne verrait pas flotter dans le lointain le voile de mon chapeau â' amazone. Ses yeux étinoelàient au point d'effrayer le guide, et la sueur ruisselait sur sonfrdnti «Vous aliei tomber^ vous briser la tète I » lui oriait ce brave homme. Paul n'écoutait pas : à là fin, il avait gravi) avec une agilité de chamois et une folie d'amoureux, un escarpement plus dangereux et plus glissant que lee autres ; arrivé à la pointe^ il s'était retourné et m'avait aperçiie, à l'hc^iion, descendant la montagne, comme une tache blanche sur la sombre verdure des sapins. Alors s'était passée une scène plus rapide que l'éclair : Paul avdt poussé un cri et tendu les bras vers mai ; dans ce mouvement^ le bàtoii était tombé, et le

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pauvre fou, perdant le sentiment du danger et de la distance, s'était précipité en bas de ce rocher qui ressemblait à une aigujUe de pierre. Quand le guide était accouru, il l'avait trouvé gisant, la tête fendue et sanglante. « Ce n'est rien ! ce n'est rien ! » disait le blessé. Il s'était relevé, et, s'appuyant sur le bras du guide, il avait vaillamment marché; mais, à mesure qu'ils approchaient du chalet, la pâleur augmentait, fa respiration devenait plus courte; Paul perdait, avec son sang, la force nerveuse et factice qui lavait soutenu; sur le seuil il était tombé; le guide n'avait eu que le temps d'appeler au secours, et, secondé par les gens de la maison, il avait couché tant bien que mal celui qu'il appelait naïvement ou malicieusement mon ami.

» Ce récit, beaucoup trop long dans ma bouche, se fit en cinq minutes : jugez, docteur, de l'effet qu'il produisit sur un faible cœur préparé aux émotions romanesques I Pendant ce temps, je déchirais du linge, je fabriquais de la charpie, je lirais de mon sac de voyage un flacon d'arnica;

— — ^ ^..r^ p r ■ hur i M

-far-

puis, j'examinai Paul Elmer, et cet examen me rassura : la pâleur cadavérique disparaissait peu à peu; la blessure n'était pas profonde; la fatigue avait été pour beaucoup dans Tévanouissement. La main droite de Paul pendait hors du lit : je la pris en me penchant sur son front. En ce moment même, il ouvrit les yeux, et son premier regard rencontra le mien : une légère rougeur se répandit sur son visage ; un sourire ineffable erra sur ses lèvres.

» — C*est vous, j'en étais sûr I . . , c'est bien vous qui étiez... Louise 1 murmura-t-îl.

» Ses yeux se refermèrent ; mais cette fois je n'étais plus inquiète : malgré une expression de souffrance et un reste de pâleur, son visage souriait toujours ; je posai doucement ma main sur sa bouche, et lui dis :

» — Vous êtes malade, je vous défends de parler.

» Puis je m/occupai du premier pansement :

je frottai d'arnica le front et les tempes, je lavai la blessure, je coupai quelques mèches de che-

i5è EntRE GHtEn ET LOUP.

veuk dû lé sang s'était figé, et j'appliquai sur le tout de la toile trempée dans Feau fraîche...

.» — Je lie Gouffre plus, Je suis dans le ciel I rétêtait^il.

» Il sommeilla pendant qUelque temps; sa main s'était èiïilpâl'ée de là iniéhne, que je n'avais pas eii le côUt'àgë de reliréf. Soii sommeil était si léger, qiie je suivais son rêve comme on suit un nuage à là sUrfaci3 d^uti lac ou une ombre sur la cime des blés.

j^-^ Louise, oui, Louise! flt-ii en se réveillant...

» Ah ! ce furertt de douces heures.

» Dés lé lendemain, il se trouvait si bien, que nous aurions pu retourner à Interlaken; mais nous eûmes touâ deux la même pensée : ne pas rentrer de sitôt dans là vie réelle, pî*olonger notre séjour dans ces montagnes. Ces chalets de TOberlàtid, perdus étttre des pi'airies et des neiges, feraient honte à bien des hôtels de nos chefs-lieux de département. J'envoyai un des guides chercher mes bagages et ceux de Paul, et dire à ma femme de chatnbre qu'elle attendît mes ordres. Notre

ËHtRE GllIEN Et LOUP. 150

installation était suillsante; je louai tout le chalet pour huit jours, et la convalescence dé mon malade s*achevd datis ce lieu charmant, Huit joiirsl ... docteur, ne me grondez pas ! Dans ma vie déjà longue, j'ai eU huit joUt*s de bonheur,

» 8i sauvage qUd fût le site, il élaiteilcofê,à nôtre gré, trop près du mohdè, trop directement placé sur le passage dès touristes. J'allai h la découterte : ft ufi qtlârt de liéUë de là, eh m^enfonçanl plus avatlt dans la Solitude, je trouvai une maisonnette abandbntiée par léS bèrgët's, qui s*y réfugient pendant Thivelr, et à demi-cachêe dans uii creux de rôtlti. Des rochers â pic, dont les teihteS d'ocre bruni se doraient àu Sôldl, la protégeaient contre le Vent du nord. Une Source Vive, alimentée par les pluies et la fonte des neiges, s'était frayé un passage soiisles planches disjointes, et lustrait de son eau limpide une large bande de verdure qui descendait en pente douce. Il y avait là toutd une flore alpestre, toutes les végétations intermédiaires qui finissent quand on se rapproche de la plaine ou quand oh monte aux sommets.

IfO ENTRE CHIEN ET LOUP

Sur le bord du ruisseau, d'énormes pierres, couvertes de lichen et de mousse, formaient comme des sièges naturels, abrités par un fouillis de mélèzes et d'épicéas.

» C'est là que nous passions nos journées : nous y arrivions le matin, Paul, appuyé sur mon bras ; moi, armée d'ombrelles et de pliants. J'avais fait faucher par nos hôtes et mettre en tas au bord du ruisseau quelques trousses de cette belle herbe fine et drue, dont nous aimions à sentir Podeur pénétrante. Paul, encore affaibli, se couchait sur ce lit rustique et s'assoupissait^au bruit de Peau, les yeux tournés vers le ciel et vers moi. On nous apportait du chalet des provisions qui nous semblaient préférables aux plus somptueux festins; des fraises et des prunelles sauvages, du beurre, du miel, de la crème, du vin blanc, des truites pêchées dans le lac voisin. Le jour se passait ainsi, dans des alternatives de silence et de causerie, mon malade s'éveillant pour me bénir ou me suivant du regard pendant que j'étendais la nappe blanche et que j'apprêtais le frugal repas.

Sa figure prenait alors une expression de béali" tude telle, que je m'effrayais en songeant à la fragilité de ces joies; mais je n'en témoignais rien, et je lui souriais; il joignait les mains avec une sorte d'extase, et me disait :

» — Louise I Louise ! oh ! que je vous aime 1

» La nappe enlevée, nos mains baignées dans Teau fraîche, je demandais à Paul la permission de lui faire une lecture. J'avais pris avec moi deux de ses buvrages, un roman et un volume de poésies ; je lisais, et, au son de ma voix, il me répétait que son œuvre ne lui paraissait plus reconnaissable, que je changeais ses pauvres enfants i perdus en fils de roi. Souvent un vers, une pensée, un trait, une phrase, nous arrêtaient : je lui montrais le passage, que j'avais souligné au crayon :

» — Voyez, lui disais-je, comme nos cœurs s'entendaient déjà!

» Et il me répondait :

» — Oui, vous étiez... vous êtes bien.., ma Louise I

162 ENTRE GHIÉ!f Et LOUP.

T» Ma Louise I ce noià jetait une ombre sU)r itlon bonheur, et m'apprenait à he le regarder que comme un songé : j'avais tout deviné d* abord, et Je n'avais pas tardé à tout Savoir. Six rriois auparavant, Paul, souffrant^ découragé, en proie à une de ees crises MqtienteS dan^ la vie litté* raire, prêt à quitter Paris pour aller chercher à la campagne un peu de santé et de repos, avait re$u une lettre, signée de mystérieuses initiales, qui s'était immédiatettient emparée, en attendant mieux^ de sa vive imagination. L'épilre était délicieusement tournée et ne ressemblait nullement aux déclarations vulgaires que des femmes oisives s'amusent à adreSâét* aux poètes, aux auteurs et aUx artistes* La perSôiitie qui l'écrivait, éprouvée, disait-elle, par dé grands chagrins, veuve après quelques années d'un assez triste mariage. Vivait seule dans une maison déserte, au fond d'une vallée du Dauphiné. Les ouvrages de Paul avaîefit été une de ses consolations et lui tenaient lieti de société; elle les lisait avec d'autant plus de charme qu'elle retrouvait, à chaque page, ses propres

sentiments. De là j â désirer le connaître, il n'y àvàîl qu'un pas ; elle franchissait ce pas sâtis se dissimuler les inconvénients de sa hardiesse, sans se flatter de recevoir Une réponse. Dans tous lès cas, elle lui indiquait une adresse de convëntiôrt, poste restante, au bureau d'une petite ville.

» Cette lettre avait trouvé Paul dànë uiie de tes dispositions moi'âles qui font accueillir rinconnù comme un refuge et lé romaii comme une revâiiche. Non-seulement il feivait irépondii, mslis, au bout de quinae jours, s'était établie uhe correspondance en règle : à là troisième lettre, la pel*sonne avait révélé son nom dé bËptéme : LdUiëé. A la siiîièmé^ l'exaltation était au comble ; libres tous deux, rapprochés par leè sentiments, par les goûts et par Tâge, attirés l'un vers Tautre par le genre d'intermédiaire qui devait le plus flatter les plus délicates Vàiiités de Paul, ils avaient commencé à parler mariage ; à la douzième, il avait élé convenu qu'ils se rencontreraient en Suisse; mais cette correspondance surexcitait tellement leur esprit romanesque, qu'ils s'étaient imposé.

m . ENTRE CHIEN ET LOUP.

OU accordé un raffinement bizatre : leurs lettres, ces lettres où ils s'étaient dit tous leurs secrets de cœur et d'âme, devaient faire pour tous deux office de portraits : pour que leur roman eût un chapitre de plus, ils devaient se reconnaître sans s'être jamais vus.

» C'est graduellement et dans mes causeries avec Paul que j'apprenais ou devinais ces détails. El maintenant, comprenez-vous que de troubles et de douleurs intimes se mêlaient pour moi à ces moments si doux? Paul avait sur lui lés lettres de Louise, qui, me disait-il, ne le quittaient jamais.

Les croyant de moi, il m'en lisait les pages les plus remarquables, afin de me montrer comme

nous nous entendions bien d'avance, et comme la réalité s'était bien accordée avec le rêve... « Seulement, vous êtes trop belle I » ajoutait-il ; et alors, par instants rapides, je surprenais dans ses yeux une velléité d'étonnement et de doute ; mais il était trop enivré pour réfléchir, et il continuait cette lecture qui me torturait. Ces lettres étaient admirables de passion chaste et sincère : on y dé-

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couvrait des trésors de dévouement, une âme pure, quasi virginale, un cœur qui aimait pour la première fois et qui se donnait tout entier. Dans cet abandon môme, quelle pudeur d^hermine! quelle sécurilé d'honneur et de vertu! Parfois une fierté de patricienne y formait un touchant contraste avec ces expressions brûlantes qui prouvaient à la fois son amour et sa confiance, et dont la moindre eût sufii à la perdre, auprès des censeurs les plus indulgents. Aucune de ces nuances ne m'échappait : nous autres femmes, surtout dans des situations comme celle-là, nous avons des divinations qui voient dans la nuit, des délicatesses qui découperaient une feuille de sensitive sans la faire souffrir... Oh! quel supplice! Ce que Paul avait aimé, c'était Pâme de ces lettres, et il croyait que je les avais écrites ! C'était une autre femme qu'il aimait en m'aimant ! Cet inexprimable mélange de respect et d'amour, cette façon passionnée de me traiter comme sa fiancée, sa future épouse, comme un trésor dont on est sûr et que Pon ne profane pas, tout cela m'eût comblée

i6« ENTRE GlllËN ET LOUP.

d'un bonheur céleste, et rien de tout cela n'était pour moi I • . .

.^Sans avoir besoin d^une grande sagacité, j'avais compris ce clont Paul Elmer ne s*était pas douté : que l^auteur de ces lettres, la vraie Louise, était justement cette femme en. deuil qui, dans la salle de Thôtel d'Interlaken, seule et à demi cachée dans l'ombre, suivait d'un si ardent regard ringrat qui* ne la remarquait pas et que j'avais fasciné. Je m'expliquais la douloureuse obstination de ce regard, la pâleur de ce visage, ce désespoir muet de joueur risquant et perdant sa fortune et sa vie sur une carte. Je la plaignais et je Tenviais. Que n'aurais-je pas donné pour être à sa place ou pour être sûre que Paul, subjugué et absorbé par mon amour, oublierait cette image et ce songe ! Mais quoi \ malheureuse! de quel droit prendre cette place, profiter de cette méprise, usurper cet amour? de quel droit obtenir cette tendresse faite d'estime, rêve de toutes celles qui ne la méritent plus? Cette main loyale, ce nom honnête et célèbre, pouvais-je les

ÇriTRfi GH|EH E;T LQUP. i|9

accepter, même avec la certitude d'être aimée ? Ainsi, point d'illusion possible : ce rapide bonheur n'aurait pas de lendemain. Dana chaque battement de mon co^^r, \\ y avait une angoisse et un f emord^ !

» Je voulais parler, dé^abyseir P^ul Elmer, lui ()ire tous iries i^^cr^U çQmme W m'avait dit les siens, et le laisser, après cet aveu, souverain arbitre de w^ destinée. U force me manquait; je lînissais par vivre au jour le jour, sans penser, aans prévoir, me disîjnt, pour apaiser mes scrupules, que Paul était heureux, que, si je parlais, je le désolerais, et que son bonheur élîiitmon excuse. Mais je ne pouvais m'étour4ir que par l'excès de son amour et du mien, et cet amour ni^épouY^nlait. Four lui et pour moi» que serait le réveil ?

i) |els turent pes huits jours^étrange a^amblage de tourments et de délices, radieux ou troublés, suivant que je réussissais à oublier eu que je me débattais contre la réalité. Je ne savais comment expliquer ces alternatives |i celui qui a était pm-

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paré de toute mon âme et qui ne connaissait pas ma vie, à cet homme cher et redouté, qui, au sein de celte poétique nature, dé plus en plus enivré, trouvant dans les joies présentes un gage des félicités à venir, considérait ces journées comme le romanesque prélude de notre mariage. J'appelai le hasard a mon aide. Hélas! le hasard vint,

» Le huitième jour avait été plus délicieuse encore que les autres. Nous avions goûté quelques heures charmantes dans notre agreste retraite. Paul les appelait notre adieu à la poésie. Sa blessure se cicatrisait, ses forces revenaient. Dans sa pensée, nous devions nous reprendre le. lendemain à la vie ordinaire, redevenir Tun pour l'autre des personnages réels, aborder les détails que nous avions à éclaircir avant de nous marier. Jusque-là, il ne voulait rien savoir; il ne voulait me nommer que Louise... Le nom qui me faisait sienne, disait-il, et qu'il se figurait n'appartenir qu'à lui. Fantaisie de poêle et d'artiste qui prolongea son illusion et la mienne !

» Le temps était suave : le soleil de septembre en août , la tiédeur du soir à midi. Les glaciers se teignaient de rose; les masses de sapins semblaient noires; Tair était si transparent, que l'œil plongeait, à des distances infinies, dans les bouquets de bois et les ravines. Les ombres se découpaient nettes sur les tons clairs des seconds plans et des lointains. Il y avait, dans l'atmosphère, des langueurs qui nous pénétraient. A demi couché sur Therbe, les yeux tlottants dans le vide, fumant des cigarettes roulées dans mes doigts, Paul improvisa des vers qui me parurent admirables ; des vers d'amour semblent toujours merveilleux à la femme qui les inspire ! Je le priai de me les redire ; je les récitai après lui avec une émotion qui le transporta, et je le.s gravai dans ma mémoire.'

» Nous rentrâmes au chalet pour commencer nos apprêts de départ. Là, j'eus l'idée d'écrire les stances que Paul venait de m'adresser et que je voulais conserver comme un souvenir et une date. Je pris une feuille d'album. J'avais écrit

qS ENTRE GUISH ET lOUP.

troU 011 quatre v^rs, lorsque Paul, qui s'était rapprpcl)é de moi et qui se penchait sur mon épaule pQussa i)R pri d^étonnement ^t 4e douleur. Je me retournai ; i) ét^it plus pâte que le jour où son sang coulait à flots 4p ^ ble^^ure. Sou doigt me moptr^ I9 pagQ cpipmencée, ^t, i'm% voii haie* tantg :

n -T- Louise !•.. {«Quisel.., pie dit-il, cette écriii)re, cç n'est pa^ la vôtr^.,, ta sienne I...

^ \\ \m de ^ pQcbQ une dps lettres, et me la présenta . P ; eut un moin^nt de silencç ; je tr^mlil^is CQmme ci j'avais été oriminelle. . . Â la fiPî jfi fia un eiffort, pt jft lui di? ;

1» TT- Pai^), ^st-ce ^^a fante^ Moi aussi, je m'ap*? pqllç I^uuisfii Jaunis! dl^ ifpus détromper dàa le P(*pini^r iQoniefit*-*t P;irdonue9-moi...« je n'en

ai pas eu le courage. ...

^ -r Ittai^ e\\0 elle? dit4l éperdu; Tautre, la vraie 7,,. Qht non! reprit-il en me voyant prés d'éclater en f^ngluts ; non» c'est vous, c'est bien vqu^ que j'aimpt . ? Malheur I malheur! c'est moi qui suis }ç çQupabl^i Hnsçrisé* Où est-elle ? où la

ÈîïtRfi CHIEN ET LÔtil». IH

retrouver? Elle me cherche, elle soufïî^e peutêtre...

» Je surmontai itia faiblesse.

» — Il ne faut pas, dis-Je, restei* icrun seul instant de plus : retournons à Interlaken ; sans doute vous y saurez quelque chose...

» Nous redescendîmes la montagne qu'envahissaient les ombres du soir, moins épaisses et moins tristes que celle qui s*étail faite danfe notre citeur. Nous semblions Craindre de nous parler ; nos chevaux, d'ailleurs, n'auraient pu marcher de front dans le mihôe sentier en saillie sur le précipice, taul nie suivait à quelques pas de distance; ce silence me glaçait; parfois, je regardais en arrière. Paul s'efforçait de détourner les yeux : il y avait, dans cet ëftot^t, jô ne sais quoi de tendre et de désespéré qui itie navrait.

» Nous arrivâmes.

» —N'y a-t-il rien pour moi? dit Paul sautant à bas de son cheval.

<c L*hôte lui remit bne léttfe, laissée, liôus

dit-il, par une dame qui était partie depuis plusieurs jours.

» Je m'approchai; Paul ouvrit la lettre, et voici ce qu'il y lut :

« Vous ne m'avez pas reconnue : adieu. Vous

ne me reverrez jamais.

» Louise. x>

vt En lisant le triste et laconique billet de sa vraie Louise, Paul Elmer était si ému, que le papier lui tomba des mains.

» Il se retourna vers moi, et, avec une expression ou s'entremêlaient la douleur, Tétonnement, la colère, un reste de passion ardente :

» — Perdue pour toujours I me dit-il; mais vous, vous que j'ai rencontrée sur mon chemin, cause de ma méprise, fatale et enivrante énigme, qui êtes- vous donc?

» — Vous allez le savoir, répondîs-je sans hésiter.

» Pendant que Paul lisait, debout près de la fenêlre, j'avais aperçu, se promenant sur la terrasse, une de mes connaissances parisiennes, le

comte Sigismond de B. .., un de ceux qu'on appelait alors parfaits gentilshommes , et que 1 on appelle aujourd'hui sporimen accomplis; membre influent de deux clubs; partie essentielle du tout Paris des premières représentations; oracle , du turf et des coulisses ; fort recherché dans les petits théâtres et dans les grandes écuries; sachant sur le bout du doigt la chronique des chevaux qui courent et des femmes qui tombent; un de ces hommes qui nous classent d'un geste

et nous déclassent d'un mot : si spirituels et si

élégants, qu'il faut beaucoup d'esprit et d'élégance

pour les distinguer de leur jockey.

» J'ouvris la porte vitrée du parloir où je venais d'entrer avec Paul, et je parus sur la terrasse : je savais d'avance ce qui allait se passer.

» Par grand extraordinaire, le comte Sigismond

ne fumait pas dans ce moment-là. En m'aperce-

vant, il se hâta d'allumer un cigare,, dont il me

lança les premières bouffées en guise de salut.

Il est bien entendu que son chapeau resta cloué

sur sa tôte.

io.

iïl ÉRTftE ChlEN ET LOtJP.

» -^ Vous Ici ! me dit-il, avec Une politesse railleuse, plus cruelle que rimpertinence :

vous, la belle Lodoïska, ou Fanguilie à la Tariarei— et il fredooiia la fameuse marche.

— C'est drôle I je croyais qu'Ëmilien dtâit en Ecosse?..*

» -^ Oui, répondis-je avec une volubilité qui faillit lui faire perdre son aplomb \ Ëmilien est efi Ecosse, Contran est à Constantinople, Florestan est à Biarritz, Ernest est à Copenhague, Léon pêche à la ligne dans le Mississipi, Gustave vend des allumettes chimiques à Saint-Péters* bourg, Anatole est journaliste à Ispahan, Alfred potichonne à Pékin, Jules est marchand d'orjlnges à Alger, et Théophile est préposé à la chute du Rhin : moi, je parcours TEurôpe avec Un Anglais né en Fronce* de parents allemands et forcé de quitter la Suède à la suite des révolutions d'Italie; ce qui ne m'empêche pas, monsieur le comte, d'ôlre votre très-humble servante..,

» Je fis une grande révérence, et je m'enfuisj laissant Si^ismond abasourdi de ma tirade»

eMTRB ClIIEM Et LOtiP. 175

» Et Patil Elmef? Resté derrière Ift porté vitrée que j'avais laissée entr'ouVertëj 11 avait pu feùivre du regard toute cette scène, entendre ce biiarre dialoguei II y eut un motnent oh je isruS ôuir Un cri de désespoir; il me sembla qu'uti fantôtïie désolé s'agitait derrière ce vitrage; trkftiâ j'eud le courage dé ne pas me retourner, et J@ ftiontfiii précipitamment dans ma chambre*

» Là, mes sanglots longtemps contentjld éclatèrent : ce dernier effort m'avait brisée ! t^our m'êtourdir par une odcupation machinale, je fis mes apprêts de départ ; je jetai pôle-hiêle, dans mes malles et dans fneâ cartons, i^obeë, peignoirs, déniélleë^ châles^ échàrpes ; froissant dans tnes doigts et maudissant avec rage cette soie, ce véloilf s^ ces élégances t[Ui me séparaient de Paul. Ce travail fiévreux dura quelques heures ; heures lugubres et poignantes! Adieux d'une âme au bonheur et à la vie! Parfois Je mMnterrOmpâls pour écouter ; quoi? je n'en savais rien ; car, si Paul avait frappé à ma porte, je ne lui aurais pas ouverte J'écoutais pourtant t des bruits de pas

retentissaient de temps à autre dans le corridor ; le bruit approchait. <i C'est lui 1 » me disais-je ; et mon cœur battait avec une violence incroyable; puis les pas s'éloignaient, et un vide affreux se faisait en moi; cruelles alternatives qui ne se ressemblaient que par la douleur I Toujours je me figurais que Paul allait revenir, espoir ou crainte, n'importe I pour m^écraser de ses colères et de ses mépris, ou pour me dire qu'il m'aimait encore. Une voix mystérieuse me répétait : « Il t'aime I il viendra I » et elle ajoutait avec un ricanement funèbre : « Ah I ce n'est plus la même chose ! x> Il ne vint pas... Quelle veillée I

» A la fin, je partis, et, trois jours après, j'étais à Paris. Ma résolution était prise : dans ma pensée, cette semaine passée avec Paul dans un chalet de l*Oberland devait être une date ineffaçable et faire de moi une nouvelle femme. Je changeai de quartier et de nom : je quittai mon joli appartement de la rue Saint-Georges pour aller habiter une petite chambre au cinquième, dans le voisinage du jardin du Luxembourg, où ma vie avait com-

mencé. Je me souvins que, dans le temps, j'avais été recherchée en mariage par un honnête commis, nommé Isidore Pérey, et je m'appelai madame Isidore. J'étais bonne ouvrière et bonne musicienne ; quelques leçons de chant ou de piano . et quelques travaux, de broderie devaient, semblait-il, suffire à mon entretien. . . Hélas ! ces métamorphoses d'une vie régénérée par l'amour, belles et faciles dans le roman, sont difficiles dans la réalité. J'avais des dettes : depuis plusieurs années, ces dettes me faisaient tributaire de madame Bolivar, la revendeuse aux cent métiers, dont vous venez de contempler les magnificences. Dès lors s'établit entre cette femme et moi une lutte atrocej Elle connaissait tous mes secrets, même celui quij domine tous les autres et que le chevalier Tancrède saura un jour : elle possédait donc deux armes contre moi, deux colliers à me serrer au-' tour du cou. Vous dire qu'elle en abusa, ce ne serait pas vous donner une idée suffisante des tortures que j'eus à subir. Il lui plut de devenir peu à peu propriétaire de tous les restes de mon tristo

478 ËHtRË eHlËN ET LD^f».

luxe : elle m'avançait, par petites sommes, Targent qui m'était nécessaire pour solder monarriérai Ello ne ftiisait aucune difficulté pour renouveler aux échéances ; puis venait un moment ou je tombais comme la mouche prise dans la toile â'araignée< Plût à Dieu qu'elle se fût con* tentée de me dépouiller en détail I mais certaine^ perversités, comme certaines vertus, sont contagieuses ; elles aspirent sans cesse à s'assimiler ce qu'elles totlchéttl ; on dirait qu'elles ne peuvent se fédoricilief âVeô leur fange qu'en nous y replongeant âved elles. A chacune de mes tentatives pour feortir de mon enfei* et effacer lefe traces de mi)rt passé, je trouvais la Bolivar devant moi, sournoise, mielleuse, implacable, caressante ou mehaçanté, suivant la nature de ses exigences du le caprice de sbn despotisme. Parfois on me donnait de ToUvrage dans quelque honnête atelier de lingerie; Je me coiffais alors du petit bonnet de Touvrière; je travaillais* avec courage et j'avais quelques jours, sinon de joie, au moins de calme. D'autres fois, des personnes respectables, séduites

ENTRE CHIEN PT I^OUp. 1?

par la décence de mes manières et peut-être aus^i par la modicité de mes prix, m'accueillaient chfsz ellea .comme maîtresse de musique, et parlaient même de me confier l'éducation de leurs filles; ipais je ne tardais p^^^ à ressentir les effets d'une maligne et invisible influence, C'était h croire qu'un mystérieux espion m'avait dénpqcée : m^ espèce de cordon sauitaire §e formait autour dp moi ; les visages, d'abord bienveillants, prenaient une expression de réserve et de métianoe i tantôt c'étaient mes compagnea d'atelier qui chuchotaient en me regardant et affectaient de grands airs de pruderie ; tantôt les mères de famille, en me payant ma première série de cachets, ipe priaient poliment de ne plus revenir, parée que, disaient-elles, elles partaient pour la campagne ou se décidaient à mettra leurs filles en pensioUé a Presque toujours je découvrais le doigt de la Bolivar dans le jeu de cette machine qui me re* jetait hors du droit chemin. Grâce à sa fortune, •— elle est deux ou trois fois millicmnaire, -^ aux singuliers enchevêtrements de la vie parisienne,

180 ERTAB CHIEH ET LOUP.

'OÙ il n y a souvent qu'un anneau entre rextrème mal et l'extrême bien, elle tenait à tous les mondes, presque au inrai monde I Ses filets semblaient ne travailler que dans la vase ; mais ils avaient des mailles imperceptibles et innombrables qui s'étendaient jusque dans les eaux vives, jusqu'en pleine mer. J'étais reprise au moment où je croyais lui échapper; alors j'accourais vers elle, laplainte sur les lèvres, la colère dans le cœur; elle m'accueillait avec ce sourire fêlé et cette douceur gluante qui ne l'abandonnent jamais en présence de ses victimes. « De quoi vous plaignez-vous,

chère belle? Parce que vous avez eu affaire à des bégueules, est-ce que cela me regarde? » Où bien : « Vois-tu, ma petite, je t'aime trop pour renoncer au bijou de ma clientèle et te laisser tomber dans le pot-au-feu : laisse donc la vertu aux laides !» — Si la scène devenait violente, si je faisais mine de briser son joug, elle passait brusquement des câlineries aux menaces : « Ah ! c'est comme ça! on méconnait les bontés de maman Bolivar! on veut tordre le cou à la

vieille poule aux* œufs d'or !» — Et elle avait toujours au fond de son tiroir quelque billet protesté, quelque chiffon de lettre escamoté dans lé porte-cigare d'un Arthur ou d'un Fernand quelconque, et où je reconnaissais mon écriture. — « Que dis-tu de cela? ajoutait-elle; veux-tu que j'envoie ce poulet à la dame de ton magasin ou aux mères de tes élèves? Ou biein te plairait-il que j'allasse faire un tour du côté de Saint-Mandé, dans certain pensionnat où on élève certaine petite Marie qui se croit orpheline et qui te prend pour sa marraine? Voyons, madame, parlez, faites-vous servir I... »

» Ces menaces, la dernière surtout, me glaçaren^ d'épouvante, et je redevenais, pour un temps, esclave de la Bolivar; mais, docteur, comprenezvous ce supplice, qui a duré des années? J'aimais toujours Paul Elmer; que dis-je! plus je souffrais, plus cet amour s'emparait de moi : les coups que je recevais l'enfonçaient plus avant dans mon cœur ; c'était mon tourment et ma force,

mon désespoir et mon refuge* Il y avait une sorte

m BKTRE CHIBN ET LOUP.

de volupté cruelle dans le souvenir de ces huit jours pendant lesquels il m'avait aimée avec passion et jugée digne d'être sa femme. Sa femme ! je répétais ce mot à chaque heure de mon long martyre, avec un ineffable mélange d'amertume et de délice. A côté des misères de ma vie, mon imagination créait un mirage. Je me voyais habitant avec Paul la mansarde du poète ou la jolie maison acquise et embellie par le travail ; heu-

reuse et fière d'être à la fois pour lui une épouse,

une amaote, un camarade, une servante et une sœur ; de moitié dans ses inspiratipns touchantes ou charmantes ; enivrée de ses succès, le chéris-

sant davantage les jours de défaite, le consolant à Taide d'une caresse et d'un sourire; près de nous un berceau... un berceau dont je pourrais entr'ouvrir les rideaux sans rougir, et d'où partirait, un soir, le mot^ le mot béni que les mères entendent avant que l'enfant le dise I

)> Tous ces déchirements me tuaient; souvent l'appelais la mort; mais il raç semblait que je n'avais pas le droit de mourir tant que Paul éluit

dans ce monde. Le hasard ou les journaux me donnaient quelquefois de ses nouvelles. Un matin, je le rencontrai dans 'une allée du Luxembourg ; il était horriblement changé et se traînait avec peine. Je vis qu'il m'avait reconnue et qu'il me suivait. Je ralentis le pas, en me dirigeant vers la maison que j'habitais. Ce fut un moment affreux ; un sentiment de fierté ou de mauvaise honte m'empêcha de me retourner et de lui faire signe : je montai à la hâte mes quatre étages, et courus à la fenêtre; il se promena sur le trottoir pendant quelques minutes, passa et repassa de* vaut ma porte, parut hésiter, puis s'en alla lentement) dans la direction de la rue Cassette* » J'avais remarqué que, depuis longtemps, Paul . Elmer ne publiait plus rien, et personne n'était là*dçssus mieux informé que moi i^ car» dès que Ton annonçait un de ses livres, je courais l'acheter et m'enfermais pour le lire. Ces jours-là j je m'imaginais qu'il me trouvait digne de lui et qu'il me faisait une visite. Ce long silence, l'air souffrant de Paul, sa pâleur, laltëration de ses tJraits

ajoutèrent à mon angoisse. Cette angoisse redoubla, quand je lus dans un journal :

« Notre doux et charmant poète, Paul Elmer, donnait, depuis deux ans, des inquiétudes à ses amis. Ces inquiétudes ne sont aujourd'hui que trop justifiées ; malade de corps et d'esprit, il a été transporté hier dans la maison de santé du docteur Raymon, à Viroflay j il y recevra tous les soins qu'exige son douloureux état. »

» J'avais trop lutté, trop souffert ; ma force de résistance était épuisée. Cette nouvelle sinistre, en me portant le coup de grâce, fit taire mes hésitations et mes scrupules. Ma place était auprès de Paul; l'idée qu'il était malade, en danger de moil peut-être, et que je ne serais pas à son chevet, me parut plus horrible que tout le reste ; mon paquet fut vite fait, et j'allais sortir, lorsqu'on me remit une lettre ainsi conçue :

a Madame, M. Paul Elmer est chez moi depuis deux jours : il est dangereusement malade, et, dans

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son délire, il ne cesse de vous appeler. Le simple nom de Louise eût été une indication bien vague, si je n'avais trouvé ces deux lignes dans les papiers de mon malheureux et intéressant pensionnaire : a Louise... ma Louise s'appelle maint enant » madame Isidore, et demeure rue de Vaugirard, » n° 37. » Cette Louise, cette madame Isidore est, à mes yeux, la seule personne capable de sauver Paul Elmer, s'il peut encore être sauvé. Venez donc, madame ! vous êtes belle, vous devez être bonne; vous ferez acte de charité, et suppléerez à l'insuffisance du vieux docteur

» Raymon. »

» Le soir même j'étais à Viroflay, et je m'installais auprès de Paul, dont le délire avait augmenté. Le lendemain, le docteur Raymon me dit, en souriant tristement, que j'avais manqué ma vocation et que j'étais faite pour être sœur de charité. Après des heures d'un sommeil lourd et fiévreux qui avait suivi l'accès de délire, Paul s'était ré-

iSe ENTRE CHIEN ET LOUP.

veillé, sa main dans la mienne, et son regard avait rencontré le mien :

» — Comme dans le chalet! murmura-t-il ; — Louise I Louise I

» Je voyais sur sa figure amaigrie cette même expression de béatitude et de joie qui m'avait rendue si heureuse, quand il était sorti de son évanouissement. Mais, hélas I quelle difTé* rence ! Alors, c'était la vie qui revenait, et avec elle, l'amour, Tespéfance ; maintenant, le ma* lade ne faisait que changer de délire ; seulement, celui-là avait plus de douceur. Aux hallucinations de la fièvre succédait une extase où Id folie et le bon sens se confondaient sous mon regard.

Après m'avoir reconnue, Paul se remit à divaguer, et, en rêvant, il me racontait d'autres rêves où je retrouvais les miens. Toutes ces images de bonheur à deux, de ménage, embelli par la poésie et l'amour, de travail et de succès partagés avec une femme aimée, de veillées délicieuses auprès d'un berceau, étaient violemment entrées dans son âme comme dans la mienne, et

ENTRE CHIEN ET LOUP. tS7

c'était faute de pouvoir en fairp des réalités, qu'il avait peu à peu abandonné sa vie au dégoût, puis au désespoir, puis à la fièvre, et que, dans cette organisation délicate, maladive, surexcitée, la fièvre avait bientôt pris les formes effrayantes de l'aliénation mentale. Mais il lui restait encore des lueurs pareilles à ces éclairs qui illuminent un monde nocturne et fantastique ; c'est à cette ' pâle clarté, déjà baignée dans l'infini, qu'il me montrait tous les détails de ce bonheur que nous avions rêvé séparément. La vivacité naturelle de son imagination, l'exaltation de son cerveau, le choc incessant de Fintelligence et du délire, y ajoutaient des couleurs étran'ges, splendides, enivrantes; ivresse qui l'achevait et qui me tuait avec luil

» Il était trop tard, et Paul ne devait pas revenir de cette terrible crise ; du moins, j'adoucis ses dernières journées, et le docteur Raymon, qui ne cessait de m'observer avec une attention bizarre et une sagacité de physiologiste, eut plusieurs fois les larmes aux yeux en me regardant. La

tendresse de Paul était devenue machinale : il criait coAme un enfant, si je lé quittais, et,' dès que sa main se retrouvait dans la mienne, le sourire reparaissait sur ses lèvres. Deux de ses amis étaient venus s'offrir pour m*aîder à le soigner. Yoyant que fêtais indispensable au malade, ils se tinrent à l'écart ou le servirent sous mes ordres. Leurs récits me confirmèrent tout ce que m'avaient appris les divagations de Paul, tout ce que j'avais deviné depuis notre rencontre; sa tristesse profonde à la suite de son voyage en Suisse, ses inutiles efforts pour se reprendre à un travail ou à un espoir quelconque ; son secret qu'ils avaient fini par lui arracher, les. renseignements qu'il avait recueillis à mon sujet, ses envies furieuses de tout braver, de courir vers moi, de me demander le bonheur; les appréhensions et les fiertés qui le retenaient; les luîtes poignantes qui se livraient dans son âme, et enfin la maladie qui était résultée de ces lullcs.

»Paul Elmer mourut huit jours après mon arrivée chez le docteur Raymon : huit jours, comme

dans l'Oberland I Son agonie n'eut rien de terrible, et le docteur m'attribua tout ce qu'elle eut de consolant. La veille, au moment d'une crise qui devait être la dernière, j'avais pris les deux mains du malade, qui s'était calmé tout à coup ; j avais fixé mes yeux sur les siens en me penchant vers lui de manière à faire arriver mon souffle sur son visage. A l'instant même, les con^ vulsions de l'agonie avaient disparu ; le visage s'était empreint d'une sérénité céleste : la raison était revenue tout entière. « Dieul... Louise! » Ces deux mots, dans sa bouche, avaient une expression toute nouvelle ; la foi dictait l'un, la passion fiévreuse s'était retirée de l'autre. Dieu, ce Dieu qui rend l'espoir aux désespérés, répondit à l'appel du pauvre poëfe, et Paul mourut consolé...

» — Vous èles douée ! me dit le docteur quand je le quittai.

» — J'ai la mort dans le cœur ! répliquai-je.

» En rentrant chez jnoi, je trouvai une lettre

de l'immonde Bolivar... Qu'y avait-il dans cetïe

lettre? Je ne le sais pas, je l'ai oublié; mais, à

m BRTRE CHIEN ET tOU^.

cette heure suprême et funèbre, elle fut pour moi comme la goutte d'eau qui fait verser le verre trop plein,

» D'une pensée rapide et froide comme la lame d'un stylet, j'embrassai tout mon avenir : je n'y vis que malheur, désespoir, opprobre.*.

» Le docteur Raymon, en me disant : a Au revoir, » m'avait forcée d'emporter une grosse gerbe des plus belles fleurs de son jardin.

» — C'est le bouquet de mes noces avec Paul, me disais^je.

» Je plaçai ces fleurs sur ma cheminée, sur mon piano, sur ma table de travail ; je fermai ma fenêtre et ma porte ; je bouchai soigneusement, à l'aide de linges mouillés, tous les interstices par où l'air pouvait pénétrer, puis j'allumai le classique Réchaud de la grisette abandonnéjB, et je me couchai sur mon lit.

D Je m'endormis, et j'eus, moi aussi, mes songes doux et terribles ; la contre-partie des songes de Paul. Tout à coup mon sommeil fut interrompu par un bruit violent. On enfonçait ma

porte, on brisait les carreaux de la fenùlre ; lo jour et l'air entrèrent à flots dans ma chambre : je me ranimai peu à peu, et je reconnus le docteur Raymon, accompagné de deux ou trois locataires de la maison.

D — Ah ! j'avais deviné ; mais j'arrive à temps ! me dit*il.

» Et il ajouta d'un ton sévère, mais avec une nuance de sympathie et de respect qui m'alla au cœur :

» — Quoi ! il vous reste du bien à faire, et vous vouliez mourir!...

» — Du bien ? Et à qui 7 demandai-je sans trop savoir encore si j'étais endormie ou éveillée, vivante ou morte.

» -^ A ceux qui souffrent, à mes malades, reprit-il gravement. Je vous ai étudiée pendant la maladie de ce pauvre Elmer : il y a en vous des facultés dont vous ne vous doute? pas vous*méme« Vous pouvez, pour le soulagèrent des âmes, que nous ne pouvons pas toujours pour la guérison des corps. Venez avec moi; j'ai soixante-seize

192 BNT^RE GHIEN ET LOUP.

ans : mon âge et, j^ose le dire, ma réputation nous protègent d'avance contre tout malin commentaire; personne ne sera tenté de sourire quand je vous appellerai ma fille. Vous serez la souveraine de mon petit royaume, le charme do ma vieillesse, et vous adoucirez ce que ma tâche a parfois de rebutant et de pénible. Quant aux mauvaises influences qui vous poursuivent, — ^ et que je connais, — elles expireront sur le seuil de ma maison. Je suis bonhomme; mais, si la dame Bolivar a des griffes, j*ai des ongles. Vous serez délivrée de son joug, maîtresse de ne la revoir que si vous voulez et quand vous le voudrez,. , Voyons, madame, l'offre est cordiale : lo chien de Terre-Neuve vous ouvre sa niche, le vieillard vous aimera comme son enfant... Acceptez-vous ?

>} J'acceptai avec reconnaissance, et maintenant, n'est-ce pas? vous devinez le reste. J'ai passé chez le docteur Raymon des années, sinon heureuses, au moins calmes et assez bien remplies pour me réconcilier avec moi-même. Souvent il

me parlait de vous comme du meilleur, du plus original et du plus cher de ses élèves. Lorsqu'il eut atteint les limites de l'extrême vieillesse, je lui conseillai de vous léguer son établissement.

» — Non, me dit-il, c'est vous qui serez mon héritière, et qui déciderez du choix de mon successeur.

» Par une singulière coïncidence, le surlendemain de sa mort, le jour même où s ouvrait son testament, je recevais une lettre de madame Bolivar qui ne m'avait pas donné signe de vie depuis longtemps. Mon premier mouvement fut de déchirer sa lettre avec dégoût; mais j'y lus deux noms qui me bouleversèrent. Elle m'invitait à son bal. — « Je ne l'aurais pas osé, m'écrivaitellr, si je n'étais sûre de vous faire rencontrer avec deux hommes que vous ne serez pas fâchée de connaître; » — et elle soulignait : le docteur Sarazard et le chevalier Tancrèdc !...

Ces derniers mots réveillèrent le chevalier, qui n'avait fait qu'un somme depuis Paris: on était arrive.

— Tiens ! dit-il en se frottant les yeux, il paraît que j'ai dormi.

— Trois grandes heures, ne vous déplaise I fit le docteur.

— Et qu'avez-vous dit?

— Nous nous sommes raconté vos rêves.,*

— Pendant que je rêvais votre récit. . .

— Messieurs, nous voici chez moi. ..chez vous, dit Isidora avec une dignité et une grâce incomparables.

La grille s'ouvrit, et ils entrèrent.

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