CHŒUR FINAL
Bonheur suprême 1 Plaisir estréme!
C'est lui qu'elle aime, L'ingénieur!
à lui sa flamme, k lui son âme ; Être sa femme, • Est le Toeu, le vœu, le vœu, le vœu...
» Ici autre effet que je vous prépare ; le public, n'est-ce pas? s'attend à la chute du vers : a de son cœur* » Je ne la lui, refuse pas; mais je la lui fais attendre un bon quart dlieure; nous aurons dans la salle des compères qui diront à demi' voix à leurs voisins de stalle : « Voulez-vous parier que j'aille prendre une chope au café de rOpéra, que je fume un cigare, et que je revienne avant le vœu de son cœur? — Je parie que non. — Je parie que oui; » — il n'en faudra pas davantage, voire génie aidant, pour que le morceau devienne aussi populaire que bu... qui s^avance.
» — Prodigieux 1 magique I féerique I pyrami-^
dalî renversant! vraiment, mon cher, le génie est électrique et l'inspiration contagieuse... je me sens en verve ; un monde d'idées s'agite dans mon corveau ; je rentre chez moi... je me cloue à mon piano... vous m'apportez votre copie au fur et à mesure ; dans six semaines, notre opéra est fait, et, dans un an, si je salue Rossini, Gounod, Félicien David et Berlioz, ce sera pure complaisance de ma part...
» On comprend avec quelle ardeur fut menée 'une œuvre commencée sous de si heureux auspices : une émulation féconde s'était établie entre Spiekirchmann et moi. Il me jouait d'avance sa musique, qui me ravissait au septième ciel : c'était plus beau que Don Juan, ou, du moins, ce n'était pas la même chose... Nous étions possédés tous deux de cette belle fièvre de Tart, à laquelle le succès sert de quinine.
» Je terminais mon dernier acle,<]uand je reçus la leltre suivante :
« Vous êtes un grand poêle; mais vous êtes
aussi un bavard; le secret de notre opéra est ébruilù : adieu le repos de mes jours 1 adieu le sommeil de mes nuits I Kossini ne tne pardonnera jamais Le Chien dévastateur. Je sais, de science certaine, qu'il a fait venir' de Bologne six bravi d'une taille herculéenne, spécialement chargés de me fairo un mauvais parti : c'est pourquoi je ne sortirai plus que déguisé^ et il me semble plus prudent de cesser de nous rencontrer chez moi... Je vous donne rençlez-vous, pour notre finale, demain à minuit, sous le dix-septiéme arbre de l'avenue de l'Impératrice.
» Tout à vous,
» Spiekirghmann. »
Hélas ! ce fut notre finale, en effet : la nuit était froide; il y avait des pleurésies dans Tair; je n'ai plus revu Spiekirchmann; je suis tombi'i malade; il parait que, dans le paroxysme de la fièvre, je répétais des morceaux de notre opéia :
IttS IHTRB. CHIEN KT LOUP.
un médeciu slupide m'a cru fou, et je me suis réveillé dans cette maison...
— Vous n'y resterez pas longtemps, dit le docteur Sarazard : encore une fois, je ne vois que de légères différences entre cette histoire et des choses acceptées dans les plus graves salons de Paris» Exeàt ! exeat!
— Mais quelle est, poursuivit le docteur, celle figure lugubre qui nous arrive^ Comment vous nommez-vous, mon ami ?
— Cerculio.
— Et comment vous portez-vous?
— Pas mal ; je suis mort.
— Mort?
— Oui, pour être plus sûr de vivre dans ce monde et dans la postérité : j'aurai vingt-neuf ans h la miaoûl, et, depuis l'âge le plus tendre, je i>\m tourmenté à la fois d'un squire au pylore et (Vnnc indomptable vocation littéraire. En sixième, jp débutai par une ode sur l'amour de la gloire ; Ci. rlrétorique, j'avais déjà écrit six romans, quatre tragtidics et huit drames. A ma troisième année
de droif, je no savais plas où fourrer mes gilets et mes chemises, tant mes tiroirs et mes placards étaient bourrés de manuscrits. Mais où placer tons ces trésors? Gomment transformer en vo^ lûmes ou faire monter sur la scène cette masse de copie? Toutes les issues m'étaient fermées; les éditeurs et les théâtres refusaient mes œutres avec la plus touchante unanimité : j'eus une idée.
— Voyons l'idée.
— On jour, un de mes amis, étudiant en mé* dccine, me dit en me tâtant le pouls : « Prends garde I tonsquire au pylore pourrait bien te jouer un mauvais tour. » Aloi^ je fis ce raisonnement : Es* sayez de dire à cet être collectif qu'on appelle le public : « Voilà un jeune homme bien portant et de bel appétit, qui a fait vingt romans et cinquante drames^ et que Ton ne veut mettre ni en répétion, ni sous presse; » le public lèvera les épaules, et répondra en chœur : « Tant pis pour luH c'est un fou : pourquoi ne se fait-il pas ingénieur, agent de change ou commis? » Après quoi, chacun
ira à ses affaires. Mais dites à celte même raulli> tude : « Voici un malade, un moribond, qui, au lieu d'avoir une fantaisie de fraises ou d'ananas, aspire à goûter, avant de mourir, les joies de la publicité; vous êtes deux cent mille; gue chacun de vous souscrive pour cinquante centimes, — le prix de deux londrèsy — il n'en faudra pas davantage pour mettre en pleine lumière les créations de cette intelligence. Ce malade sera consolé; ses souffrances seront adoucies; vous aurez sa bénédiction, et peut-être la France comptera-t-elle un gmnd poêle ou un grand romancier de plus... » Aussitôt vous verrez tous ces indifférents s'attendrir, toutes ces âmes peu sensibles fondre -en larmes et en souscriptions. Tel a été mon calcul : qu'eu dites-vous?
— Très-ingénieux; mais...
— Oui, je sais ce que vous allez me répondre ; ce genre de réclame funèbre a ses inconvénients; c'est un billet bordé de noir, à échéance. On prend l'engagement de mourir dans ruimée, et, si Ton fait mine de vivre six mois de plus, il ne manque
pas de mauvais cœurs pour vous déclarer en faillite. Aussi, docteur, me suis-je mis en règle; ce n'est pas moi que vous voyez, c'est mon ombre; je suis mort, le mois dernier, du temps du docteur Ray mon, et...
— Eh bien* comme je n'ai pas la prétention de guérir les ombres, vous allez me faire le plaisir de sortir d'ici, et Je vais, moi, vous délivrer un certificat d'esprit, avec ou sans calembour... A un autre *f
Au même instant, le docteur Sarazard poussa un grand cri : un homme jeune encore, dont la physionomie pâle et douce ressemblait peu à une
figure d'assassin, s'était jeté sur lui, un canif à , la main : Isidora et le docteur parvinrent aisément à désarmer cet apprenti scélérat, qui ne paraigsait pas bien endurci.
. * Cette page était écrite trois mois avant la mort du pauvre Antony de Menou, et lorsqu'un renseignement inexact nous faisait croire à sa convalescence : nous ne l'aurions pas écrite; nous avons cm pouvoir la maintenir sans être accusé d'irrévérence à l'égard des morts, parce que nous avOns vu, avec tous nos confrères, dans ce triste et bizarre épisode, un -trait de mœurs littéraires vraiment caractéristique.
m ENTRE CHIEN ET LOUP
— Comment! vous^Touchtone! ditlsidora avec un accent d'affectueux reproche : vous, le plus doux de nos pensionnaires !
Au lieu de répondre, Touchtone regardait fixement la chaîne d*or à laquelle était attachée la montre du docteur et qui faisait \m assez bel effet sur son gilet noir ; puis, effleurant du doigt celte chaîne, il s'écria d'un ton lamentable :
— Au moins, permettex-moi de vous la voler, ainsi que la montre!...
— Me la voler? Et pourquoi?. .•
-<- Ohl soyez tranquillle ! . . . je vous la rendrai plus lard... Car je suis honnête au fond... Mais, en attendant, vous irez déposer votre plainte.,, vous aurez soin de dire que j'ai voulu vous assassiner...
— Eh bien, après?
~ Après? il me semble que c'est assez joli... Vol dans une maison habitée, tentative d'assassinat... me voilà à la Cour d'assises : je choisis pour avocat Lachaud ou Léon Du val, et, le lendemain, je suis célèbre...
•^ Célèbçe I il s'igit .de. a'eotcndro. • .
— Oui, célèbre,,* Les cuHoux et les belles dames s'arrachent le moindre de mes autographes. ♦• C'est que.,, yow ne save« pas?... j'ai trente-cinq ans,., il y d trente-cinq ans que je suis honnête, et, vingt fois, j>i failli mourir de faim... J'ai essaya un peu de tout..; Commerce, science, industrie, liltôrature, droit, médecine, écritures... J'ai vu réussir dos inlriganls, des fripons, des idiots... moi, pas... un guignon acharné!... tout lu monde me tournait 1q dos«.. mes anciens ea* mpradas mè fuyaient comme un pestiféré Ii,. La pçsle des temps modernes, la misère.... A la fin, un de mes voisins, dé mansarde me dit ; « Vous avea du chagrin, buvez de l'absinthe.. .»J* en hois^ et je m'ahuris : tout en buvanl, je lis un journal, deu)ç journaux, trois journaux... Et que voisje'i quel était le héros du moment, le lion pour qui l'on oubliait la politique, ]a Bourse, les Ibéâtrea, les livres, les Chambres, et même la description des toilettes de la duchesse et de l'ambassadricG au dernier bal du ministère des ^ffairei ôtran-
gères? L'auteur d'un assassinat bien réussi.
Chaque circonstance aggravante ajoutait un rayon à son auréole : le lieu et la date de sa naissance, le récit de ses premières années, les dispositions heureuses qui avaient d'abord comblé de joie ses parents, ses bons mots, ses piquantes réparties, la couleur de ses cheveux, la forme de son nez, le nœud de sa cravate, la coupe de son pantalon, la façon spirituelle et railleuse dont il avait répondu à M. le juge d'instruction et t M. le pi'ésident, rien n'y manquait. On nous donnait le menu de ses déjeuners et de ses dîners avec café et petit verre. Il avait écrit dans sa prison quelques vers affreusement mauvais... Il faut aux bons poètes dix ans pour trouver un éditeur et dix autres années avant de trouver un lecteur... Celui-là, l'heureux coquin, était imprimé et lu partout... sa photographie décorait toutes les vitrines ; bref, il avait son jour, son heure, son bruit, son pain! son nom était sorti delà foule... une curiosité ardente s'attachait à ce nom ; une pièce à succès d'argent se jouait à son bénéfice... Que, par ha-
sard, il fût acquitté; le lendemain, il pouvait se faire, avec sa prose et ses vers, trente mille livres de rente... Alors je me suis dit : « Voyons 1 l'honnêteté m'a porté malheur... si je commettais, moi aussi, mon petit crime?... Oh! mon Dieu, pas bien exécrable... un meurtre, que j'aurais soin de ne pas rendre trop meurtrier!... Le vol d*un objet précieux que je restituerais plus tard à son propriétaire !... qui sait? j'aurais mon jour de vogne, et ce serait autant d'attrapé... Je suis allé dans la rue, à la porte des théâtres, dans les églises, dans les jardins publics ; mais je ne sais comment cela s'est fait.. . le crime n'arrivait pas... C'était, à ce qu'il parait, moins facile que je ne l'avais supposé... L'absinthe, au contraire, arrivait toujours... Un soir, j'en avais sans doute trop bu ; je me suis assoupi, et...
— Et vous vous êtes réveillé ici, mon pauvre innocent! interrompit le docteur avec sa brusquerie de bourru bienfaisant. Allons! voici votre exeat,.. vous sortirez avec Cerculio.
Et il ajouta tristement :
— Deux symptômes différents du même mal , . . Voilà les malades : quels sont les coupables?...
Le docteur Sarazard parlait encore, lorsqu'il \it entrer dans la cour où se passaient ces examens un groupe de gens effarés qui paraissaient en proie à la curiosité la plus vive, Le centre de ce groupe était occupé par un personnage de haute stature, dont la physionomie joviale et fortement accentuée tenait tout ensemble de Thomme de génie et de l'artiste en plein vent.
-^ Oui, mes amis, disait-il, je veux vous contenter : je vais vous faire une Conférence! ,.. Mais, avant tout, je me crois obligé de vous dire une chose grave.., s'il y a ici des fonctionnaires, s'il y a ici des mandataires de quel(|ues puissances étrangères, ils peuvent rassurer, de ma part, leurs gouvernements respectifs; il dépendrait de moi de bouleverser TEurope, d'en changer la carte, de faire d'un signe dix révolutions ; mais, pour le moment, je me repose; j'épargne les pouvoirs établis, et je vais vous faire une conférence sur Vllliade d'Homère...
ENTnE CHIEN ET LOUP. 937
— C'est celu! Homère 1 écoute?! écoutez!
— Vous save? que sept villes se sont disputé l'honneur d'avoir donné le jour à lloipère : copame je ne veux pas que la même incertitude piano sur le lieu de ma naissance, je vous dirai carrément, que je suis né à Drives-la^Gaillarde, et que mes commencements furent signalés par des incidents asseï curieux : d*aborâ ma mère, pendant sa gros« sesse, rêva qu'elle accouchait d'un lion à têlo d'aigle et à queue de paon, lequel se mit immédiatement à écrire sur le sable, avec ses ongles, de merveilleux récits et des aventures Interminables. A deux ans, j'étais déjà d'une vigueur herculéenne; je jouais avec les serpents qui s\n^ roulaient autour de mon berceau, et je tuai deui^ monstres, qui désolaient la forêt voisine.
— Oui, mais Homère ! YIHade !
— J'y 'arrive ; je ne puis oublier le jour et le moment où j'ouvris pour la première fois cet ad* mirablo poëme : c'était par une orageuse soirée d'octobre : deux cavaliers, montés sur de fougueux alezans et ombossés dans leurs manteaux, frap-
purent à ma porte; le vent d'automne s'engouffrait dans les longs corridors, et faisait grincer la girouette rouillée; le tonnefre grondait dans Tespace ; on entendait mugir le torrent grossi par les pluies. Après avoir crié : « Malédiction I » les deux cavaliers me demandèrent s*il n*y avait pas dans le village une hôtellerie où il leur fût possible de faire reposer leurs bêtes et de boire un flacon de vin de Syracuse; en même temps, ils secouèrent leurs manteaux ruisselants ; je reconnus que l'un de ces hommes était une femme, et que l'autre, le plus grand, portait sous son* manteau un paquet mystérieux, taché de larges gouttes de sang; je lui tondis la main, et il me remit un volume...
— Homère ! Homère I criaient les assistants im* patientes.
— M*y voici... Mais, au fait, quelle heure est-il? — U tira sa montre. -*• Cinq heures! En voilà assez pour aujourd'hui ; demain, nous continue* rons ensemble cette étude approfondie sur le plus gr^nd poète de Vantiquilé.
Le groupe se dissipa ; les uns murmuraient, les autres disaient :
— Quel homme étonnant!
Le docteur Sarazard s'avança, et, s'adrcssant à Torateur :
— Non, mon ami, lui dit-il ; demain, si vous voulez, vous serez hors d'ici : vous avez une façon à vous d'étudier les anciens et les modernes, dont il serait injuste de priver la société-; je ne vois aucun motif plausible pour vous retenir; et une personnalité comme la voire doit rester intacte jusqu'au tout.
Celui qui se présenta après l'intrépide conférencier avait une figure plus méditative : Isidoia rappelait Ascanio ( il déploya un grand rouleau de papier, pria le docteur de mesurer son front vaste, pour lequel tous les chapeaux étaient trop petits, et dit posément :
— On se plaint du discrédit de la poésie ; c'est que les poêles ne savent pas puiser à des sources nouvelles : ils servent au public toujours la même chose ; le public évite de les lire, et il fait bien ;
moi, j'ai eu une idée énorme, qui ouvre à la Muse délaissée des horizons inconnus, immenses, infinis... J*ai mis toute la Bible en vers cl çn calembours. Écoutez I
— J'écoute.
— Commençons par le commencement :
... Prête-moi ta brosse, Adam!...
Grimace du docteur.
-- N... dit que Satan perdit Eve • N... roenll
Soubresaut du docteur.
— Tu vas caha, mon cher! va donc cahin !...
llaut-le-corps du docteur.
— A toft frère acharné tu sers de mire, Abell...
Convulsion du docteur.
^ pourquoi me regarder avoc tes yeux, Agar?..,
Crise de nerfs du docteur.
— Cliangcr ta femme en sel, oli! quel e:rave cas, Lolh!
Ici le docteur ne donne plus d'aulres- signes de vie que quelques petits cris inarliculés.
«- Voilà le çliàteau qu'un homme à son mo a pu ! J'étais pauvre autrefois, mais maintenant, Jûtlu o !
Brusque réveil du docteur,
— Pardon, mon ami, dit-il au terrible Ascanio; en avez-vous beaucoup comme cela?
— Oh I p^s énormément; cinq cents pages, dix mille vers et dix mille calembours : un pendant à la Bibk illustrée de Q^istave Doré,
-— Doré, vous-même, enlendext-vous bien? Bon! voilà que la contagion me gagne... Sortez; voici votre exeat; assez I assez! c'est moi qui deviendrais fou.,» Allez où vous voudrez,,, Vous pouviez être Pindare, Eschyle, Shakspeare, Dante, Byron.,, Vous voulez être Maréchal de Bièvre? Soit : c'est peut-être très-bien porté, très-bien vendu dans les librairies à la mode ; mais, moi, je suis un arriéré... Bonsoir,
Ascanio se leva avec le plus grand sang-froid, haussa les épaules, roula son manuscrit, salua le docteur, et, plus redoutable que les Parlhes, lui décocha, en s'éloignent, ce vers final :
—Pitié, Seigneur t.. . voilà les vers que j'ose buerl
— Vh est aspirée el le vers est faux! s'écria le docteur furieux.
Puis il s'approcha d'un nouvel arrivant.
— Et vous, mon cher monsieur, fit-il, qu'avezvous à dire? Votre nom?
— Claudio. Je vais, si vous le voulez, vous mettre en présence de Voltaire, du grand Frédéric, 'de Dumolard, de Sophie Arnould, ou do tout autre personnage quUl vous plaira de dé-
signer...
— Et comment vous y prendrez- vous?
— De la manière la plus simple : vous me fournirez une armoire, trois paquets de ficelle, deux douzaines de bougies, un violon, un tambour, un fifre et une guitare...
— Après?
— Après, je me charge du reste.
— Voyons... passons-lui celle fantaisie, dit le docteur, très-indulgent, on Ta vu, pour toutes les tentatives d'alliance entre la réalité et le surnaturel.
On s'installa tant bien que mal dans une salle
m^u^mt.^Ê^-a»a^Kmmmats'..xiirt~-. " ' * j
OÙ l'on admil l'élite des pensionnaires, qui promirent d'être bien sages. On apporta une armoire, des bougies et des ficelles. Un musicien, devenu fou pour avoir fait sa partie dans les orchestres de Richard Wagner, fournit le violon, la guitare, le tlfre et le tambour : tout cela fut enfermé dans Tarmoire, où Claudio se fit consciencieusement attache^ par deux de ses camarades.
— Éteignez les bougies I s'écria-t-il d'une voix sépulcrale.
Les ténèbres se firent.
— A présent, regardez cette main.
On vit vaguement une main qui sortait de Tarmoire; mais, grâce à Tobscurilé, il était difficile de distinguer si c'était une main d'homme ou de femme, si elle était nue ou gantée.
— La main de Sophie Arnould, dit la voix.
— Quelle preuve ?
— Retirez la bague qu'elle porte au quatrième doigt; rallumez une bougie, et lisez!
Le docteur s'approcha; une bague tomba dans
234 ENTRE CHTEN ET lOUP.
sa main; il ralluma une bougie^ fît tourner le chaion de la bague, et lut :
« Donnée à Sophie Arnould par le prince dllcnin : février 1765, »
— Preuve sana réplique ! s'écrièrent les spec^
laleurs émerveillés.
— Maintenant , vouIôï-vouô causer avec Vol^ l^ire? Pour que vous m doutiez pas dq son ideri-r lilô, il va vous réciter des vers.
Le docteur colla son oreille contre les parois exlérieures de Tarmoire, et entendit distincte-' ment les vers suivants : .
Mes amis, l'hiver dure, et ma plus douce étude -, Est de vous raconter les faits dps temps passés ; Parlons un peu ce soir de madame Gertrude :
Vous n'avez pas connu de plus aimable prude ; Par trente-six printemps sur sa tdte amassés Ses modestes appas n'élaient point effacés j Son maintien était grave et n'avait rien de rude ; Ses yeux étaient charmants, mais ils étaient baissés...
— Du Yollaire! du vrai Voltaire! s^écria le docteur : c'est superbe I
— Prestigieux ! miraculçux t incroyable et au-
thentique! exclamèrent à renvi les auditeurs bénévoles.
— Claudio! reprit Sarazard, de pareils talents ne doivent pas rester enfouis dans cette maison : ici, ils ne voijs rapporteraient rien, que l'admira-, tion stérile d*un vieux médecin et de ses pensionnaires. Dans le nouveau monde et même dans Tancien» ils auront yite fait de vou^ un millionnaire et un grand homme; donc, je manquerais à tous mes devoirs enversie genre humain, si je vous gardais un jour de plus. Je vous salue chapeau bas, et je dis : Vous êtes libre I Passons à votre voisin... Forlunio, je crois?
— Oui, monsieur.
— Que demandez-vous ?
— Une selle, une bride, des coups de cravache et un picotin d'avoine.
-OhlohI
— Il n'y a pas de oh! oh! Après avoir épuisé, sous ma première forme, toutes les souffrances réservées à Tespèce humaine, j'ai eu le bonheur d'obtenir de la miséricorde divine une faveur
spéciale; j'ai été métamorphosé en cheval, cl voilà ce que Ton ne veut pas croire ! On s'obstine à m'appeler monsieur et 5 me servir des bif- Iccks.... Ah! vraiment, il est bien difficile de triompher des préjugés, et je crois que tout le monde est fou...
— Mais comment la chose est-elle arrivée?
— Voici : j'ai eu tous les prix de mon collège ; ce qui, en y ajoutant des protections puissantes et une chance inouïe, me conduisit à être pion dans un des lycées de Paris. Ce que j*eus à souffrir, rien ne saurait l'exprimer; j'étais le patito des petits et la risée des grands; on m'avait logé dans une soupente, glaciale en hiver, étouffante en été. Les domestiques riaient de mon air gauche, de mon habit râpé, de mes pantalons trop couris, de mes gros souliers et de mon pauvre linge, fripé de vétusté; tous les huit jours, on inventait à mes dépens quelque scie ou quelque charge^ qui faisait la joie des dortoirs et du réfectoire. Jo n'osais plus ni manger ni boire sous ces regards moqueurs, sous le feu de ces quolibets... Ohl
ENTRE CHIEN ET LOUP. 'i57
(locleur, quelles misères !. je pleure et je ^ri:^sollnc encore en les racontant. Un matin, un jeudi de juillet, j'avais conduit mes élèves — mes bourreaux — au bois de Boulogne. La chaleur était accablante. Les jeunes gens se dispersèrent sur les gazons, au bord du lac, le long des massifs. Je restai seul, assis sur un banc, dans une allée sans ombre. Il était midi ; l'atmosphère s'embrasait. Un soleil à liquéfier le plomb et Fasphalte transperçait mon feutre et me dévorait le cerveau. Je me mis à rêver; mes travaux, les espérances de ma jeune pauvreté, les amères déceptions de ma sortie de collège, mon passé de douleurs, mon avenir couvert d'un voile sombre, toutes ces images se découpaient en noir sur un fond enflammé. Mes idées commençaient à se brouiller, quand le bancoù jetais blotti fut effleuré par un élégant jockey, rose et frais, qui tenait en main un cheval... Ohl quel cheval, et que j'étais un petit personnage auprès de ce splendide quadrupède! La célèbre tirade de Buffon me revint en mémoire -, mais combien elle éiait dépassée pur
le spectacle que j'avais sous les yeux ! Un valet de pied suivait la noble bêle, respectueusement attentif à ses moindres mouvements. Peu s'en fallait que la foule des promeneurs ne se découvrit à son passage; j'entendis son nomjcirculer dans les groupes ; le nom d'un des plus brillants vainqueurs de La Marche ef de Chantilly^ Chacun ajoutait un trait à son panégyrique, et je remarquai même que la plupart de ces louanges auraient pu s'appliquer aux jolies femmes qui se trouvaient là. On vantait la beauté de sa robe, Tèclat de ses yeux, la finesse de ses attaches, l'élégance de sft tétC) rharmonie de ses proportions, la grftce nerveuse de ses jambes : l'heureuse créature réunissait tout ce que la naissance, Icducation et la culture des dons naturels peuvent faire pour leurs privilégiés. On se serait miré sur son poil lustré, ftux reflets de moire, comme dans une glace. Je calculai qu*on devait dépenser, chaque matin, pour sa^ toilette, plus de temps que Ton ne m'en accordait, en six mois, pour brosser mon haWt et me laver les mains. En ce mo-
ment^ Clodomir (c'était son nom) s'arrêta devant moi : il me sembla qu'il m'adressait un regard de compassion, de dédain peut-être. Un jeune homme et une jeune femme venaient à sa rencontre; un duc et une duchesse, rien que cela! le mattre et la maîtresse de Clodomir ! Quel empressement I quelle fête ! on eût dit deux amoureux retrouvant l'objet de leur tendresse : je le crois, parbleU) bieni il leur rapportait deux ou trois cent mille francs par an. Avec quelle sollicitude ils sMnformaient de sa chère santé I lia duchesse se déganta, et de celle main charmante, sur laquelle tous les élégants de Paris eussent vainement demandé à poser leurs lèvres, elle flatta, caressa,^ cajola Clodomir^ approchant su jolie bouche de son cou satiné^ et lui prodiguant, en français britannique, ces délicieux petits mots qu'un amant eût payés de dix ans de sa vie. Moi, toujours immobile, rivé sur mon banc, rôti par le soleil, je regardais ce brillant tableau; mes idées $e brouillaient de plus en plus; je me sentais consume d'une fiévreuse envie : rassem-
2iO BiNTRE CIIIEÎN ET LOUP.
blant toutes mes forces dans une ardente prière, levant les yeux vers ce ciel d'un azur implacable, je suppliai le bon Dieu, ses anges et ses saints ^lavoir pitié de ma détresse et de me cbanger en cheval, pour me faire connaître tous les bonheurs, toutes les jouissances, toutes les fiertés de ce monde.
» Ma prière fut exaucée. Une inexplicable métamorphose, qui me rappela mon Ovide, s'accomplit dans toute ma personne. Je me vis dépouillé de ma souquenille et de mes pantalons frangés, et je mourus pour renaître immédiatement sous la forme brillante et triomphale d'un cheval de course. Une heure après, j'étais transporté dans une écurie magnifique, mieux tenue qu'un $alon : les mangeoires étaient en marbre, les râteliers en bois de palissandre, les anneaux en argent ; on m'appelait Fik-rf^-Z'Aîr, et la femme de mon propriétaire m'apportait, chaque matin, des morceaux de sucre dans une soucoupe de vieux s> vres. Huit jours plus tard, fêté par toutes les grandes et toutes les petites dames, acclamé par
ENTRE CHIEP ET LOUP. 2il
une foule idolâtre, je courais entre Vermoiit et Glodomir<i el je gagnais d'une demi-longueur... J'étais aussi heureux, aussi glorifié, aussi caressé sous ma nouvelle enveloppe, que j'avais été pauvre, humilié, bafoué, opprimé, abreuvé d'affronts et de dégoûts dans mon ancienne guenille...
Combien de temps a duré cette belle vie, je Tignore; un jour, je me suis trouvé ici, entouré de gens tellement aveugles et si peu raisonnables, qu'ils s entêtent à nier mon identité, et me font l'horrible injure de me traiter comme un homme... Ils sont fous, n'est-ce pas? et vous allez les mettre à la raison?...
Le docteur, après un moment de silence, murmura entre ses dents avec un expression de tristesse :
— Pauvre fou ! il donnerait à réfléchir à bien des sages!...
Puis, se tournant vers Isidora :
-- Savez-vous, reprit-il, que, si nous y allons de ce train-là, notre maison sera bientôt vide?... Il y a si peu de différence entre ces prétendus insensés
et bon nombi'e de nos amis et connaissances! La comparaison serait si peu à leur désavantage! Est-ce bien un brevet de Mïe qu ils méritent, ou un brevet d'invention? Faut-il laisser sortir tous ceux qui ne sont pas plus extravagants que messieurs tels ou tels? Alor» la maison sera trop grande. Fant-il faire entrer tous ceux qui ne sont pas , beaucoup plus sensés que nos malades? Alors la maison sera trop petite : qu'en pensez* vous?
Isidora ne lui répondit pas ; elle ne Técoutait plus; d'un geste, elle lui montra le chevalier Tancrcde, qui venait d'entrer dans la cour, et qui s'assit sous un tilleul.
;-* Oli! celui-là, nous le garderons... et nous le guérirons! dit le docteur Sarazard en serrant avec une émotion profonde la main de sa belle compagne. .
LE GHIÙVALIER TANGAÈDE
— Oui, mais, pour le guérir, il faudrait le bien connaître, dit Isidore, dont le noble visage avait pris une expression de tristesse ; il faudrait savoir comment la nuit s'est faite dans celte belle intelligence !
— Je le sais à moitié, et ce que je ne sais pas, je crois l'avoir deviné, répondit le docteur : mon vieil ami a été un sceptique passionné, ou, si
, vous l'aimez mieux, un dilettante croisé de don Quicliolle... Natures dangereuses I carjes passions chimériques qu'elles se créent luttant sans
cesse contre les passions vraies qu'elles ressentent, ce conflit dérange à la longue l'équilibre des facultés, et finit quelquefois par troubler la raison... Avcz-Yous lu Waverleyî
— Oui... dans mon jeune temps... Je l'ai oublié...
— Waverley n'est, en réalité, ni Hanovrien ni Jacobile : c'est un artiste, un rêveur, prêt à courir partout où l'entratne, non pas une conviction réfléchie, mais une succession de sentiments et d'images; tantôt l'amour sous les traits de Flora Mac Ivor i tantôt la poésie du passé en la personne de Charles-Edouard, tantôt les beautés d'un pays romantique et sauvage, parmi les highlanders fidèles à la cause perdue des Stuarts. Il y a eu, chez le chevalier Tancrède, quelque chose de ce caractère : son imagination parlait seule au moment où il croyait entendre ces voix sonores que l'orgueil humain appelle conviction, fidélité, tradition, devoir; mais à côté de cette imagination^ mobile, vacillante à tous les vents ou errante comme un feu follet, veillait, comme une lampe
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SOUS l'albâtre, un sentiment immuable, Thonncur!... Car ils sont singuliers, ces gentilshommes, avec leur honneur tout différent de notre bourgeoise probité! fit le docteur avec une certaine brusquerie : l'honneur leur permet de ne pas épouser une pauvre fille qu'ils ont rendue mère, et il leur défend d'abandonner un parti politique auquel ils ne croient plus.
-^ Ah! oui, c'est vrai, l'honneur! murmura douloureusement Isidora,
— Vous avez maintenant la clef de cftlte âme ma-i lade,de cet esprit troublé, de cette volonté sans cesse entraînée en sens contraires. Tel que vous le voyez, le chevalier n'est pas aussi vieux qu'il en a l'air; soixante ans à peine : je suis son aîné, et de beaucoup. Contemporaine de la Restauration, sa jeunesse fut une longue lutte contre son père et contre lui-même. Livré à son naturel, il n'eut aimé que la poésie, la musique, l'amour surtout: souvent, dans ses jours d'enthousiasme, il associait aux objets de son culte une belle et infidèle
maîtresse, qui avait alors bien des adoratcur-3,
la Liberté; mais le marquis de Cherval, son père, ne Tentendait pas ainsi : c'était un vieillard tout d'une pièce, un de ces grands chênes comme on en \it quelques uns pendant ces années bizarres, qu^on eût dit transplantés d'un siècle à Tautra, sans se douter que leurs racines ne plongeaient plus dans le même sol, que leur feuillage no frémissait plus sous le même souffle. Aux yeiix de ce fils des croisés, qui ne recpnnaissait pas plus la Charte que la Déclaration des droits de l'homme, rêver au lieu d'agir, s'asseoir devant un piano au lieu de monter à cheval, tenir une plume au lieu d^une épée, aimer une inférieure au lieu d'épouser une égale, prêter Toreille aux beaux parleurs de liberté, c'était déserter son drapeau,' trahir sa race, se rendre indigne de son nom. Il faut dire que son père, à lui, était mort sur Téchafaud de 93, que sa famille avait été décimée par la Terreur, qu'il s'était conduit en héros à l'armée de Condé, où il avait reçu trois blessures. Le màr^ quis de Cherval et Tancrède, dans cette phase où de vieilles ombres s'entre-choquèrent contre de
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jeunes rêves, étaient séparés par des obhnos; l'un comprenait celle renaissance monarchique en grand seigneur du moyen âge, devenu député de la chambre introuvable; l'autre en lecteur de Chateaubriand, de Victor Hugo et de Waller-Scott.
» Et cependant il^ s'adoraient; Tancrède aimait passionnément son père, et celui-ci le préférait in petto à ^on fils aine, qu'il venait de lancer dans la diplomatie; mais cette tendresse même ajoutait encore aux déchirements de ces luttes journalières.^ J'en étais parfois le témoin respectueux et attristé ; d'anciennes relations de famille me donnaient mes entrées dans cette noble maison, cl le caraclère étrange de Tuncrède m'inspirait, dès celle époque, l'intérêt le plus sympathique. Il finissait ses études de droit, au moment où je prenais rang parmi les médecins sans malades qui abondent sur le pavé de Paris. Bientôt nous devînmes inséparables, et je reçus ses premières confidences. Jugez de mon effroi, lorsque j'appris de lui-même qu'il était follement amoureux d'une jeune fille sans naissance et sans fortune, qu'elle
l'aimait, qu'elle venait, comme dit madame de Staél, de lui imposer tous les devoirs en lui accordant tous les droits, et que, s'il était maître de sa destinée, il l'épouserait ! Je frémis des pieds à la tête en songeant au terrible marquis. Je ne vous demande pas vos secrets ; mais il est évident pour moi que vous avez connu celte jeune fille, — non pas parce que le coffret qui lui avait appartenu a passé entre vos mains, — ceci pourrait étpe l'effet du hasard, — mais parce que son nom, prononcé par mon ami chez la Bolivar, vous a fait tressaillir : c'était Adolphine.
Isidora tressaillit encore ; le docteur poursuivit : — Lorsqu'il me présenta à celle que, par un euphémisme d'étudiant allemand, il appelait sa fiancée, la beauté d'Adolphine me désarma.
Gœlhe n'eût pas rêvé un autre type pour sa Marguerite; elle eût pu servir de modèle à Raphaël, et l'aider à rendre visible le divin mystère d'une maternité virginale. Elle était naïve et timide comme un enfant, sérieuse et vaillante comme une femme. Bon nombre de nos grandes dames d'à-
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lors auraient pu envier ses longs cils abaissés sur ses yeux bleus, la douce pâleur de son teint, Téiùganoe de sa taille, le charme inné de son lan- . gage et de ses manières. Son amour pour Tancrède eût ému les cœurs les plus insensibles. C'était une adoration, une extase, l'abandon absolu d'une âme, d'une volonté, d'un être tout entier, se livrant sans réserve, se reprenant pour se livrer encore, et ne demandant, pour prix du bonheur donné, que le droit de vivre et de mourir pour son idole. Je connaissais assez le chevalier Taucrède pour comprendre que tous mes reproches seraient inutiles, qu Adoîphine et lui étaient faits l'un pour l'autre, et que cet amour devait décider de sa vie*
» Quel délicieux spectacle offrait celte chambrette au cinquième étage d'une maison aujourd'hui démolie, au coin de la rue de Vaugirard el d'une rue qui n'existe plus! Quant^j'y songe, ce souvenir suffit à réchauffer mon vieux sang, el je ne suis pas bien sûr de n'avoir pas été, moi aussi, un peii amoureux d' Adoîphine. Mon ami
avait loué une mansarde à côté de la sienne, pour êlre à portée de la voir sans cesse, tout en ménageant les apparences. Son père, de plus en plus mécontent de le voir s'adonner à des sornettes, lui avait retiré sa pension : il était aussi pauvre qu'elle ; mais qu*ils étaient heureux tous deux ! Il versifiait, elle chantait : on eût dit un nid de fauvettes! Parfois une larme brillait dans les beaux yeux d'Adolphine.
» — Je suis trop heureuse ! disait-elle en se serrant contre Tancrède avec des mouvements de colombe : je suis effrayée de mon bonheur !
» Il la rassurait de son mieux, mais je voyais un nuage passer sur son front, et je devinais sa pensée. Il avait dit simplement à sa maîtresse qu'il était obligé d'attendre quelque temps et de prendre des précautions avant de se déclarer à son père. Elle n'en demandait pas davantage : elle ne savait pas de quel bronze ou de quel granit était fait ce demeurant d'un autre âge : moi, je le savais, et j'avais peur.
» Ce que je redoutais arriva ; rindiscrôlion d'un
domestique apprit au marquis la liaison de son fils avec une grisette^ el son intention de l'épouser. Un matin, j'étais chez Tancrède quand M. de Clierval entra. Je n'oublierai jamais ce moment, où la raison toujours un peu fantasque du chevalier subit sa première atteinte. Lœ tieillards de Corneille et de Victor Hugo me semblent des bourgeois de la rue Saint-Denis, quand je les compare à cette grande figure« Ce qu'il y avait de plus ef* frayant dans sa colère, c'est qu'elle n'éclatait pas« » -— Monsieur, dit lu marquis à son iils,T0U8 êtes majeur ; tous êtes libpe de déshonorer votre nom ; les scélérats qui ont rédigé nos codes révolutionnaires les ont rédigés de façon à donner toute li* cence aux fils pour braver la puissance pater^ nelle. S'il vous plait d'épouser une fille, faites; mais, sachez-le bien, c'est -ma malédiction que vous épousez avec elle* Quant à moi, je n'assisterai pas a l'opprobre de ma maison. Je quitte Paris; je vais m'enfermer dans le château de Cherval et y mourir. Je vous défends d'y venir, démon vivant, à moins que. . Oui, si je vous vois réparai*
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Irc en ma présence, c est que vous aurez brisé ces indignes liens. Sinon, je \ous maudirai en vous revoyant, comme je vous maudis aujourd'hui...
» Et il sortit.
» Nous élions atterrés : le marquis tint parole ; il refusa la pairie que lui offrait le ministère, et regagna sa sauvage retraite, au fond du Poitou ; un château que la Révolution avait endommagé, et qu'il n'avait pas voulu faire réparer, afin, disait-il, d'avoir constamment présent à ses regards le crime des ennemis de son Roi et de son Dieu. Il passa ainsi les trois dernières années de la Restauration ; sombre, taciturne, ne recevant personne, vivant seul, refusant de répondre aux lettres de son fils ou même de les ouvrir, écoutant de loin le bruit des événements politiques, prophétisant les progrès du mal et paraissant s'y complaire. Ces trois ans furent , dans les amours de Tancrède et d'Adolphine, quelque chose de comparable au sursis de deux condamnés; c'était la même passion, mais ce n'était plus le même bonheur : .ils avaient encore des heures radieuses, do
belles et poétiques ivresses ; mais leurs meilleures journées faisaient songer à ces ciels d'élé, pleins encore de soleil et d'azur, pendant que le tonnerre gronde sourdement à Thorlzon. A tout instant il leur semblait qu'ils allaient être séparés par une force invisible, supérieure à leurs tendresse?. Parfois Âdolphine se jetait brusquement aux ge« nouxde son amant; brisée de douleur, baigncc de larmes, elle le suppliait, entre deux sanglots, de la quitter, de partir, de la sacrifier aux volontés de son père, de ne pas prolonger ces incertitudes et ces tortures... Bientôt elle s'arrêtait, effrayée de son propre désespoir et de celui de Tancrède. Cette adorable créature offrait ce trait particulier, que tout rembellissait, le chagrin comme la gaieté, les larmes comme le sourire, les cheveux en désordre comme les recherches d'une jolie toilette : séductions de tous les moments, d'autant plus irrésistibles qu'elles s'ignoraient elles-mêmes ! D'ailleurs, elle n'élait plus seule à plaider auprès du chevalier la cause de leur amour. Quand elle parlait de séparation et d'adieu,^
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il lui montrait un berceau, tout rose et tout blanc, placé près de la fenêtre ; il lui rapportait dans ses bras leur petite Louise, leur Louisette, ravissanlc enfant, née, entre celle volière et ces fleurs, des caresses de ces deux êtres charmants : elle souriait 9 travers ses pleurs ; elle mangeait Louise de baisers ; et moi, malgré les inquiéludes^que Tavenir m'inspirait, je souriais aussi à ce frais tableau !..
Ici le docteur fixa de nouveau sur Isidora son regard pénétrant; elle Fui serra la main : ils s'étaient compris. Il continua :
-^ Cette situation, ces alternatives, ces scènes, altéraient la santé de Tancrède, et exerçaient dans son imagination des ravages dont je ne tardai pas à m'apercevpir. Souvent il lui arrivait de sortir, d'errer dans les rues, tête nue et cheveux flottants, et, quand je le rencontrais, il me disait : « Qu'y a-t-il de vrai? qu'y a-t-il de faux? Qui a raison? qui a tort? Est-ce le rai? est-ce le peuple? Est-ce mon père? est-ce Adolphine? » Le silence du marquis Ic^ésespérait et rirritait. Tantôt il se traitsiit de iiïs dénaturé, de parricide; tantôt il
retournait à sa maîtresse, et la pressait sur son coeur avec un incroyable mélange de passion et de colère. « Si je Tépouse, il en mourra; elle en mourra, si je la quitte I » me disait*il avec une expression navrante, où il me semblait découvrir un commencement de folie. Un jour, dans une de ses courses bizarres à travers Paris, il se heurta contre un gouvernement qui essayait un coup d'État et contre un peuple qui faisait une révolution. C'était le 37 Juillet 1830. Le ciel, les pavés, les cerveaux, tout avait pris feu. Tancrède vécut trois jours dans ce feu comme une salamandre, sans armes, courant au péril, criant: «Vive le roi I » sur les barricades, embrassant les ouvriers noircis par la poudre, cédant à une sorte de vertige qui lui faisait chercher la mort sans la lui donner. Le 29 au soir, j'obtins qu*il rentrerait chez lui pour prendre quelques heures de repos* Là, une nou* velle angoisse l'attendait. Un vieux fermier lut écrivait que son père était à l'agonie, et que, s'il voulait le voir encore une fois, il n*avait pas un mo'> ment à perdre.
vAmi et médecin,je ne pouvais le laisser partir seul : quel voyage ! Tancrède était dans un état à faire pitié ; je recueillais, de temps à autre, ses propos incohérents : « Oh I c'était sûr ! mon père devait mourir le jour où la royauté tombait..* Quels devoirs m'impose ce double malheur ! Ces princes déchus, je leur payerai tout un arriéré de respect et d'amour ! Ce père mourant, je lui obéirai comme à Dieu!... Ah! oui, Ton n'est pas maître de ranimer en soi des croyances éteintes... Mais rhonneur! Fhonneur! c'est la loi suprême... » Au bout de trois jours et de trois nuits, nous arrivâmes au château de Cherval, une imposante ruine encadrée dans un morne paysage ; Charles Nodier et Anne Radcliffe l'eussent peuplée de leurs apparitions fantastiques, et un aigle changé en hibou ne pouvait choisir de plus sinistre retraite.
» Le marquis respirait encore, mais ses heures étaient comptées : il n'y avait autour de lui qu'un prêtre et, deux ou trois vieux serviteurs. Son fils aîné, secrétaire d'ambassade à Saint-Péter&bourg,
n'avait puôtrc rappelé. A la vue deTâncrède, son premier mouvement fut tout paternel : « Mon enfant! mon cher enfant! » murmura-t-il en lui tendant les bras, et un rayon de joie illumina son visage livide; mais aussitôt ses traits reprirent leur rigidité ; ses bras retombèrent, son regard se fit interrogateur et sévère. « Monsieur, dit-il d'une voix plus ferme, — et il semblait me prendre à témoin, — puisque vous êtes ici, puisque vous reparaissez devant moi, c'est que vous m'avez obéi, n'est-ce pas? C'est que vous avez rompu avec celte fille et ne la reverrez plus!.. Mon pardon , ma bénédiction sont à ce prix ! » — Tancrède, pour toute réponse, s'agenouilla en sanglotant ; le prêtre éleva un crucifix comme pour donner à cet instant solennel plus de solennité encore; M. de Cherval, se soulevant à demi et étendant sur le front de son fils ses mains amaigries, prononça quelques mots de bénédiction et de tendresse. Ce furent ses dernières paroles : Tagonie, retardée ou suspendue par un prodige de volonté, redoubla de violence et fit des progrès
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rapides. Le lendemain, à qnalre heures do matin, le marquis de Cbenral ètail mort.
» Celle nuit funèbre fui décisive. Une mse terrible s'était faite dans Tardente imagination du chevalier Tancrède. Après s'être jeté avec désespoir sur le lit de mort, d où il fallut Tarracber, il se releva, prêt à adorer tout ce qu'il avait brûlé, à brûler tout ce qu'il avait adoré I II ne me permit plus de prononcer devant lui le nom d'Adolphine ; il se regarda comme lié à jamais par un serment qui engageait à la fois sa piété filiale et son honneur ; il ne voulut pas même retourner à Paris, de peur d*étre ressaisi par cet amour, qui n'était plus à ses yeux qu*un rêve : hélas I d'autres songes s'emparèrent de lui, moins séduisants et moins doux. Il s'enfonça dans Pombre du passé ; il essaya de refaire une poésie en action, un roman chevaleresque auquel se refusaient notre société et notre époque : il fut ou se crut royaliste à la façon de Diana Vernon ou de lord Ëvandale. L'Ecosse el l'Allemagne, où se réfugièrent tour à tour d'augustes exilés, se prêtaient à ces illusions
et donnaient envie de prendre des fantômes pour des réalités. Dans la silualtion d'esprit où se trouvait Tancrède, six mois de celte vie suffirent à déplacer complètement pour lui le sens du possible et du surnaturel, du chimérique et du vrai. I! s'accoutuma à vivre dans un monde créé par son imagination, dans une sorte de demi-jour crépusculaire, entre chien et loup; dès lors, le regret ou le remords que devait lui inspirer l'abandon d'Adolphine ne lui apparut qu*à travers les souvenirs d'une autre existence; comme si,, se réveillant d'un long sommeil, il eût péniblement rassemblé les visions de la nuit.
» Pourtant la vie monotone et triste que l'on mène dans les cours sans royaume ne tarda pas à le fatiguer : il retrouva à Vienne un aventureux et intrépide officier de marine, qu'il avait rencontré à Holyrood, et qui lui proposa de s'associer avec lui à un grand voyage d'exploration sur les côtes les plus lointaines, les plus inconnues et les pins dangereuses de l'Afrique. Ce voyage dura, plusieurs années, et mon ami y. fut exposé à d*in«
SeO ' ElITRB CniEN ET LOUP.
nombrables hasards. Deux fois même, si j'ai bonne mémoire, les journaux annoncèrent sa morl et celle de* ses hardis compagnons. Mon récit doit s'arrêter ici : le reste n'en finirait plus, et nous lancerait dans Xliisioire généiale des, naufrages: il suffît que vous connaissiez bien notre malade, et, à présent, je n'ai plus rien à vous apprendre...
— Mais vous, docteur? dit Isidora non sans un léger accent de reproche.
— Moi, je fus un grand lâche, reprit-il d'une voix un peu tremblante. Après la mort du marquis de Cherval, le trouble et rexallalion de Tancrède m'efiTrayèrent ; j'eus pitié de lui ; je ne songeai plus à Adolphine, et je suivis mon ami jusqu'à sa seconde étape, en Allemagne. L'idée de revenir à Paris, de revoir Adolphine, de lui expliquer Pabsence de son amant, me glaçait d'épouvante. • . Que vous dirai-je*^ moi aussi, dans mon genre, j'étais fou, presque aussi fou que Tancrède. A Vienne, un des plus hauts dignitaires de la monarchie autrichienne me pria de conduire en Italie son fils aîné, menacé d'une maladie de poitrine. Ma
clientèle parisienne était alors aussi fantastique que les rêves du chevalier : je désirais voyager, voir du pays, m'étourdir peut-être; j'acceptai ; je ne revins en France qu'au bout de deux ans.
J'allai m'informer d'Adolphine; elle avait quitté son logement de la rue du Pot -de- Fer : on croyait qu'elle n'habitait plus le même quartier ; la maison avait un nouveau concierge , qui put à pein« me répondre ; je m'abstins de nouvelles recherches ; la grande invasion du choléra de 1832 venait d'étendre sur Paris son immense voile de crêpe : les soucis de ma professsîon m'absorbèrent; je me figurai Adolphine morte, ou engloutie dans ce bourbeux océan qui ne lâche plus ses proies ; un linceul passa sur cette douce image, et tout fut fini...
Isidora se leva, et, se tenant debout devant le docteur , lui montrant du geste Tancrède, toujours immobile et songeur sur son banc, elle lui dit , la rougeur au front, le sein palpitant, une flamme dans le regard :
— Encore une question... Il y a, dans votre
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rjcity un mot qui revient souvent, et qui m'a fiappée : l'honneur I Si j'ai bien compris, au milieu des agitations de cette flme, des éclipses de celte intelligence» il y a un sentiment qui a tout dominé, qui survit, qui résiste, qui se retrouverait intact y le jour où nous ' aurions réussi à guérir ces blessures, à dissiper ces ténèbres : riionneur!
— Oui, Thonneur, c'est bien cela, repondit-il.
— Bien; maintenant, suppose» qu'en recouvrant la raison, en reprenant possession de la vie du co&ur et de l'esprit, il apprenne que sa fille Louise existe , qu'elle peut lui être rendue, se consacrer à lui, apporter à sa vieillesse, après tant de douleurs et d'orages^ une consolation et un charme. . .
— Oh ! ce serait le paradis ! . . .
— Vous ne me laissez pas achever*.» Supposez, en même temps, qu'on lui dise ou qu'il ne puisse ignorer que-cette fille a mal vécu, qu'elle a eu des années d'égarement et de désordre, que, si elle a essayé de racheter ses ftiutes aux yeux
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d'un Dieu do bonté, elle peut encore redouter et subir les flétrissures du monde, être reconnue par un de ceux qui furent autrefois les témoins ou les complices de ses faiblesses o\x de ses folies?.., ^
La figure du docteur s'assombrit : sa réponse se fit attendre; à lafm, fixant sur Isidora un re** gard plein de mélancolique sympathie :
~ De toute façon, reprit-il, la sagesse ne nous cngage-t-êlle pas, de deux maux, à choisir le moindre? Songez, belle dame, que j'ai huit ans de plus que le chevalier Tancrède : il peut trèsbien me survivre; ces êtres bizarres, maladifs et nerveux ne meurent jamais!... Si je meurs avant luii, il sera seul, absolument seul. Tout n'est-il pas préférable à l'idée de cet isolemenl?.».^
— Oh! non! il ne serait pas seul! s^écrial-elle ; il ne serait pas seul !
Et une expression de joie rapide et troublée se peignit sur ,son visage.
En ce momenti le chevalier Tancrâde, comme s'il eût deviné que l'on parlait de lui, parut sortir de sa rêverie, et se tourna vers le berceau de
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verdure où le docteur et Isidora élatent assis. Son regard rencontra celui de la Jeune femme, qui exerça aussitôt sur lui une fascination étrange. 11 se leva, comme poussé par un ressort, traversa la cour d'un pas de somnambule, les yeux fixés sur Isidora, à laquelle ij semblait obéir avec une docilité machinale. Elle avait fait signe au docteur, qui laissa sa chaise et se tînt à une petite distance. I^e chevalier avançait toujours : quand il fut tout près, la physionomie d'isidora devint encore plus impéralive. Ëile lui montra la chaise, sur laquelle 11 tomba, pâle comme un marbre, les lèvres agitées par un mouvement convulsif, les yeux ouverts; à plusieurs reprises, elle effleura de ses belles mains le front, les épaules el la poitrine de Tancrède : les yeux se fermèrent, mais la face s'éclaira.
Alors, donnant â sa voix une expression de commandement, aussi pâle que lui, mais maîtresse des deux volontés et disposant du secret des deux âmes, elle lui dit :
— Où êtes-vous?
— A Viroflay, soigné par un vieil ami et une femme. Ohl une femme que je...
— Et que désirez-vous le plus?
— Revoir Adolphine... Adolphine, dont le souvenir, depuis que je suis rentré en France, a ressaisi tout mon ètre..«
— Vous ne la verrez pas. Et après, que de'sirez-vous le plus?
— Retrouver Louise, ma fille, ma fille chérie !
— Ceci n'est pas impossible; mais dites : cette Louise, comment Tavez-vous rêvée?
— Belle comme sa mère, pure comme les anges!...
— Oui, cela devrait être ainsi... Hais, si cette fille, abandonnée par son père, restée seule au monde après la mort de sa mère, sans autre ressource que quelques dons naturels de musicienne et d'artiste, livrée sans défense aux séductions de la vie de Paris et de la vie du théâtre, placée entre la misère et le déshonneur, avait eu le malheur de succomber ; si, un matin, elle s'était réveillée coupable avant d'avoir conscience
de sa faute ; si celte première chute, en lui ôtant le courage que donne rinnoccnce, en lui laissant ce vertige qui pousse aux abîmes, Tavait entraînée à des chutes nouvelles; plus tard, si ses efforts pour se relever de son ignominie s'étaient brisés contre d'invincibles obstacles; si enfin, à force de persistance et de repentir, elle avait réussi à remonter cette pente terrible, à laver les . souillures de son cœur et de sa vie, à faire un peu de bien aux autres pour réparer le mal qu'elle s'était fait à elle-même; si elle s'offrait à son père, non pas avec une auréole de pureté et d'honneur, mais purifiée devant Dieu par quinte ans d'expiation, consentirait-il à la reconnaître? Et, la reconnaissant, Tacceplerait-il pour compagne, pour gardienne de sa vieillesse?
Pendant qu'el'e parlait, sa voix s'attendrissait peu à peu, et ce fut presque en suppliantequ'elle prononça ces derniers mots. Elle parut se faire violence pour ne pas tomber aux pieds du chevalier Tancrède. Quant à lui, il semblait en proie à une agitation inouïe. Son sommeil mngnétiqu(3
ivndait a son âme toute la lucidité implacable que le réveil sftlait lui ôter. Il se débattait dans une lutte douloureuse entre la vie intérieure qui s'éclairait en lui d'une clarté surnaturelle et l'ombre extérieure qui redemandait à Tenvahir : un moment, on put croire que le conflit serait au-dessus de ses forces, que sa raison, évoquée par la puissance magnétique, se briserait contre l'invisible barrière» Il bégayait des syllabes entre^ coupées, des paroles inintelligibles; une sueur froide couvrait son front; sa figure contractée, convulsive, trahissait une indicible souffrance.
Isidora se releva de toute sa hauteur, et, déguisant sous un accent de dureté Témotion terrible qui l'agitait :
— Parlez ! répondez ! dit-elle, je le tcux, je l'ordonne; si votre fille, coupable mais repentante, déshonorée mais rachetée pour le ciel et pour vous, était devant vos yeux, queferiezvous ?
Elle se pencha pour recueillir de plus près les mots qui allaient s'échapper de ses lèvres.
— Je me tuerais ou je mourrais de douleur, répondit-il.
Ce suprême effort le réveilla. Il regarda autour de lui d*un air effaré, comme pour secouer un rêve pénible et bizarre; puis, ramenant son regard sur Isidora, il lui dit avec une câlinerie de vieil enfant gâté :
— Ah ! c'est vous, ma belle geôlière ! racon» tez-moi donc quelque jolie histoire, vous qui êtes une fée !
Elle se détourna pour cacher une larme, et dit tout bas : •
— C'est bien ; je sais maintenant ce que j'ai à faire. Mon Dieu I donnez-moi le courage d'aller jusqu'au bout !